À mesure que se déploient sous nos yeux les conséquences de nos modes d’existence, de l’effondrement environnemental à la désintégration des tissus sociaux, s’essouffle le mythe de l’éternelle croissance providentielle1. En témoignent par exemple les récents sondages des baromètres ADEME-Greenflex selon lesquels :
93 % des Français interrogés désireraient revoir en partie ou complètement le système économique et sortir du mythe de la croissance infinie (ADEME, 2023).
Si l’immunité aux critiques et aux incohérences est le propre des croyances mythologiques, on reste néanmoins stupéfait par la longévité de celles qui nous inquiètent ici. Car cela fait a minima un demi-siècle que les plus clairvoyants de nos ainé∙e∙s ont éventé la duperie et posé les diverses briques d’un diagnostic, dont l’assemblage et la synthèse constituent les principaux apports du courant de la décroissance depuis le début des années 2000. Que nous dit ce diagnostic ? Que l’expansion de la rationalité économique instrumentale, et in fine la poursuite de la croissance économique, sont des impasses énergétiques, environnementales, socio-économiques, culturelles, politiques et démocratiques. Dont acte.
Mais alors quel chemin avons-nous parcouru ces dix ou quinze dernières années ? Certes, la « décroissance » fait désormais régulièrement irruption sur les rayonnages des libraires, s’invite occasionnellement dans le bruit médiatique, et participe de plus en plus de l’inflation contre-productive de la littérature académique internationale – laquelle n’a de cesse de « redécouvrir » et de réinterpréter des classiques dont le discours original suffisait pourtant à lui-même. Le diagnostic se diffuse et convainc de nouveaux publics, mais il ne suffit pas : force est de reconnaître que de conférences en débats, la discussion patine et les mêmes questions reviennent immanquablement : « concrètement, que fait-on maintenant ? ».
La question est d’autant plus légitime qu’au-delà du diagnostic, la décroissance est présentée comme le remède, à savoir : un projet de transition vers une « société d’abondance frugale » – pour reprendre la formulation heureuse de Serge Latouche. Plus spécifiquement, il faudrait l’entendre à la fois comme projet politique et comme matrice d’alternatives visant à engendrer conjointement et de manière démocratique (i) un rétrécissement de l’emprise sociale et culturelle de la rationalité économique, et (ii) une réduction socialement soutenable et équitable des flux physiques du système économique jusqu’à un niveau environnementalement soutenable et généralisable. Soit. L’objectif est noble, mais demeure somme toute très conceptuel, et surtout il reste à définir le chemin pour nous y conduire.
Non que les propositions théoriques manquent – elles foisonnent dans la littérature. Mais celles-ci comportent souvent une large part de flou, tant dans leur définition (peu d’éléments concrets et quantitatifs : que voulons-nous limiter ? Réduire ? Produire ? Dans quelle mesure ? Comment ? etc.) que dans leur mise en place pratique et dans la caractérisation de leurs conséquences. Surtout, c’est leur articulation en un narratif cohérent et une stratégie précise de changement politique et social qui fait défaut. C’est que l’ambition démocratique de la décroissance implique fondamentalement un refus des postures programmatiques au profit de processus délibératifs dont l’issue est par nature indéterminée. En attendant ces derniers, on retrouve ainsi d’une certaine façon, chez les partisans de la décroissance, ce paradoxe qui caractérisait déjà le moment de Mai 1968 : l’expression simultanée du refus de l’ancien monde et du rejet de la tentation de dire de quoi le nouveau devrait être fait (Entropia, 2008).
Or si nos institutions semblent assez bien s’accommoder du chaos que nous promet le statut quo, les partisans du changement sont quant à eux systématiquement sommés de fournir plans, devis et garanties. L’asymétrie est regrettable ; néanmoins voilà l’occasion de relancer une réflexion de prospective sociétale fondamentale2 – laquelle est escamotée au quotidien par le spectacle politicien (comme nous le rappelait E. Morin : « à force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel »). Tandis que la technocratie substitue méthodiquement aux intentions des hommes les exigences des choses (Casaux, 2021), il est grand temps de repolitiser l’avenir et se réapproprier le champ des possibles ; la prospective offre pour cela de précieux outils.
C’est ainsi que nous avions entrepris, dans le cadre d’une thèse de doctorat réalisée de 2012 à 20153, un exercice prospectif ayant pour ambition de proposer des scénarios de décroissance4, et d’en explorer les aspects macroéconomiques, énergétiques et environnementaux (Briens, 2015).
Nous avions pour cela développé une approche de scénarisation participative à partir d’une série d’entretiens individuels et collectifs. L’objectif de ces entretiens était de recueillir, auprès de personnes plus ou moins impliquées dans les mouvements de la décroissance, différentes « visions » détaillées et quantifiées de ce que pourrait être selon elles un scénario de transition souhaitable et soutenable. En effet, puisque la décroissance entend se construire selon une logique délibérative, l’idée était précisément de mettre en œuvre cette logique, afin d’éliciter et de recueillir des échantillons ou des exemples de ce qui pourrait ressortir de tels processus délibératifs – sans prétention à une illusoire représentativité.
L’avantage de cette démarche de scénarisation participative est multiple. Tout d’abord, en prospective comme ailleurs, un travail non appropriable est un travail inapproprié. Ici, contrairement aux nombreux exercices prospectifs hors-sols, réalisés entre « experts » et coupés de l’espace symbolique du grand public, cette démarche participative permet d’ancrer les scénarios dans les représentations sociales, de faciliter leur appropriation, et d’en faire des objets pour le débat public. D’autre part, elle possède en quelque sorte une dimension maïeutique dans la mesure où elle oblige les participants à détailler, expliciter en termes concrets des propositions parfois initialement vagues ou abstraites, ce qui est indispensable à leur mise en débat.
En effet, concrètement, les participant∙e∙s étaient invité∙e∙s à décrire, à l’échelle de la France, et à un horizon d’une cinquantaine d’années, leur vision d’une transition socio-écologique souhaitable, à travers des évolutions qualitatives et quantitatives de différentes composantes des modes de vie : évolutions des consommations des différents biens et services (e.g. vêtements, électroménager, meubles, hôtellerie, alimentation), des modes de production, des modes de cohabitation, de la mobilité, mais aussi de la fiscalité, de l’organisation des services publics, etc. Au final, l’ensemble des éléments recueillis au travers de chaque entretien tisse la trame d’un scénario particulier, dont le niveau de détail permet ensuite une exploration approfondie.
Pour cette dernière, nous avons développé et utilisé des modèles de simulation numérique. Ceux-ci offrent un cadre structuré qui permet la mise en relation et en cohérence du grand nombre de données et d’hypothèses présentes dans les scénarios, et la simulation de l’évolution possible des paramètres et indicateurs qui en découlent, de la démographie aux finances publiques, en passant par les interdépendances économiques, le secteur des transports, de l’habitat, l’emploi, l’empreinte énergétique et environnementale, etc.
Que nous disent ces simulations de scénarios ? Tout d’abord, elles rappellent que la croissance économique est un choix politique, et montrent qu’il n’existe aucune impossibilité comptable à des scénarios de décroissance. Par ailleurs, elles soulignent l’importance cruciale des facteurs culturels, organisationnels et non purement « techniques » (e.g. modes de cohabitation, pratiques individuelles et collectives de consommation, aspects qualitatifs et localisation des productions, choix de mobilité, organisation des services publics). Or ces facteurs culturels sont souvent négligés ou écartés des politiques publiques, au profit de « solutions » technologiques offrant opportunités de profit et autorisant la perpétuation de l’ordre social tout en déplaçant les problèmes plus souvent qu’elles ne les résolvent. Surtout, ces simulations mettent en évidence l’ampleur du chantier qui nous attend : parmi les scénarios recueillis et modélisés, seul celui intégrant les hypothèses les plus radicales et systémiques se rapproche des objectifs climatiques. Par ailleurs, le taux de chômage y est significativement réduit, notamment grâce à une réduction marquée du temps de travail, tandis qu’une déprofessionnalisation et démonétisation partielle de certains services publics (au profit de leur réorganisation organique), ainsi que divers arbitrages permettent le redressement des finances publiques. Les hypothèses du scénario conduisant à ces résultats impliquent toutefois une transformation progressive, mais profonde des mentalités, des pratiques, des institutions (notamment du rôle de l’État et des marchés), et de l’organisation sociale dans son ensemble – une transformation dont l’ampleur ne doit pas être minimisée. Soyons clairs, ce que propose la décroissance n’est rien de moins qu’une véritable révolution culturelle.
Enfin, comme souvent dans la recherche, il ne s’agit pas tant d’apporter des réponses que de déplacer et reformuler les questions. Nombre de celles laissées en suspens par cet exercice de prospective ne trouveront probablement pas leur réponse dans la recherche théorique mais bien plutôt dans les expérimentations concrètes volontaires, qu’il est urgent de faire essaimer – caminar preguntando, comme disent les zapatistes. En cela la décroissance constitue fondamentalement un pari anthropologique, comme l’a bien noté Latouche (2006).
Sur ce chemin incertain et pourtant nécessaire, notre meilleure boussole résidera dans l’intelligence collective et le déploiement de processus de démocratie directe et continue5. Car derrière les multiples facettes de la crise sociale et écologique que nous traversons se trouve un dénominateur commun : l’expropriation et la délégation de nos choix collectifs. Comme l’avait bien identifié Castoriadis, s’il est un combat qui devrait présider à tous les autres, c’est bien celui de la démocratie et de l’autonomie, dont découlera notre capacité à surmonter collectivement tous les autres. L’implémentation légale et la mise en œuvre de processus de démocratie directe (par exemple sous la forme de conventions citoyennes) assortis de garanties juridiques de leur prise en compte effective doivent donc être considérées comme priorités politiques.
Alors que la « convergence des luttes » revient périodiquement sur l’agenda des mouvements sociaux, voilà l’horizon commun vers lequel il est urgent de tourner nos désirs, de tendre nos efforts, et de mettre au service toute notre imagination.