Chantale Meure et Guilhem Armand (dir.), Lumières et océan Indien, Paris, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », no 291, 2017, 347 p., ISBN : 978-2-406-06183-0.

Nathalie Vuillemin

1En quoi une littérature doit-elle ce qu’elle est à l’espace géographique dont elle émane ? L’appartenance ou l’attachement d’un auteur à un lieu peuvent-ils participer à la redéfinition de l’esthétique d’une époque, voire à l’émergence d’une littérature ? C’est à ces questions que le volume Lumières et océan Indien se confronte, en examinant, au tournant des Lumières, « l’entrée en littérature d’une aire géographique, celle de l’océan Indien, par l’entremise, d’une part, d’un voyageur français [Bernardin de Saint-Pierre] y portant ses inquiétudes, ses rêves et ses interrogations, d’autre part de deux natifs de l’île Bourbon [Évariste de Parny et Antoine de Bertin] expatriés à Paris [...] » (« Introduction », p. 10). La question du déplacement s’avère ici centrale : déplacement physique ou projection mentale dans un ailleurs intimement vécu, nostalgie des origines, mais également renversement complexe des points de vue, conduisent à revisiter les notions de centre et de périphérie. L’expérience de décentrement vécue de diverses manières – par le biais du voyage pour Bernardin de Saint-Pierre, de l’éloignement d’un pays natal idéalisé dans le cas de Bertin ou, au contraire, d’un retour forcé en un lieu auquel on peine à s’identifier, chez Parny – permet d’aborder ces questionnements en examinant les points de recoupement de trois parcours existentiels spécifiques, tout en tenant compte de la part de subjectivité alimentant les représentations et les imaginaires de l’ailleurs. Lumières et océan Indien tente ainsi d’envisager l’émergence d’une « littérature indianocéanique » dans l’espace francophone, rappelant dans un même élan l’importance d’une production trop souvent considérée sous le seul angle de l’exotisme plaisant.

2Le volume regroupe, outre une introduction ciblant les circonstances et les questionnements du colloque dont il est issu1, seize études réparties en trois sections, respectivement consacrées aux poètes créoles Parny et Bertin, à Bernardin de Saint-Pierre, et à la production littéraire qui, dans des espaces aussi divers et inattendus que la Russie de Pouchkine (Tanh-Vân Ton-That) ou l’Égypte de Mustafâ Lutfî al-Manfalûtî (Bénédicte Letellier), s’est inspirée de ces corpus et les a retravaillés, donnant parfois lieu à des débats esthétiques importants dans l’aire culturelle de réception. Cette section originale illustre bien la complexité des processus de transfert des représentations et de l’expression littéraire, et ce bien au-delà des aspects purement techniques impliqués par la traduction ou la translation d’une œuvre dans un espace autre. Ruth Menzies l’illustre de manière particulièrement suggestive dans son analyse de Genie and Paul, roman publié en 2012 par la Mauricienne Natasha Soobramanien (2012). Elle montre comment, davantage qu’un simple intertexte, Paul et Virginie devient l’occasion pour une auteure contemporaine, elle-même déracinée, de s’approprier un propos sur le lien au lieu d’origine, et de se construire ainsi une identité littéraire assumée.

3La répartition des études de cas dans cette structure tri-partite très équilibrée permet de garder à l’esprit la spécificité des productions de Parny et Bertin, d’une part, et de Bernardin de Saint-Pierre, de l’autre, sans céder à la tentation d’une approche trop globale. On évite ainsi de réduire la littérature indianocéanique à une série de traits descriptifs relatifs au paysage ou aux coutumes des îles. On regrettera cependant, dans la première section, une tendance à la répétition du propos entre les différentes communications, qu’il s’agisse des données sur la vie des auteurs (Parny notamment) et les circonstances de publications de leurs œuvres, ou des citations proposées à l’analyse.

4Deux belles études encadrent l’ensemble des contributions, montrant, du XVIIIe siècle à nos jours, la validité du questionnement sur la possibilité d’une définition géographiquement marquée de cette littérature. À l’orée du volume, en guise d’introduction contextualisante, Jean-Michel Racault analyse l’« émancipation coloniale et [la] littérature émergente aux Mascareignes à la fin du XVIIIe siècle » ; il attire notre attention sur les pièges sémantiques que constituent les notions d’« identité », d’« émancipation », de « progressisme » qui, pour caractériser certains traits de la production des auteurs en question, projettent pourtant souvent une vision anachronique – et très au goût du jour – sur le lien complexe entre la France et ses colonies de l’océan Indien au tournant des Lumières. C’est, encore une fois, les modes d’expression proprement littéraires de la rencontre et des conflits entre les deux mondes qui doivent d’abord être envisagés. En renonçant tout à la fois aux discours naïvement primitivistes et à la défense du colonialisme, en transformant une expérience très concrète de la nature, de l’économie et des populations des îles en une représentation qui joue à la fois du réalisme et de l’utopie, la littérature ici analysée se fait souvent le laboratoire d’une réflexion sur la particularité de la condition insulaire : ainsi Paul et Virginie ou certaines pièces des Amours de Bertin posent-ils peut-être les fondements d’un mythe d’appartenance propre aux auteurs créoles, rassemblant en un paysage et dans des pratiques les termes inconciliables de la réalité coloniale. Hélène Cussac, pour sa part, déplace le questionnement de la représentation vers la réception de celle-ci. Le style, volontiers sensible et élégiaque, de cette littérature, a souvent fait l’objet d’une appréciation réductrice de ses auteurs. Sur la base d’un corpus de trente manuels d’histoire littéraire publiés entre 1895 et 2011, dont l’analyse détaillée apparaît dans un imposant dossier d’annexes, elle montre combien Bernardin, Parny et Bertin, qui bénéficient depuis quelques années d’un renouvellement de l’intérêt critique, ont presque systématiquement été, sinon écartés, du moins largement déconsidérés, ou encore présentés pour la seule caractéristique « exotique » de leur production. C’est le retour, depuis le début du XXIe siècle, à une approche de l’histoire littéraire basée sur l’analyse des textes plutôt que sur les grandes perspectives panoramiques, d’une part, et la prise en main de ce patrimoine littéraire par les érudits et chercheurs des zones concernées, qui a permis de dépasser les « clichés insulaires » : l’histoire critique reflète ainsi de manière troublante l’histoire de la constitution même d’une identité littéraire créole, entre projections externes sur une situation qu’on n’appréhende que schématiquement en métropole, et production interne d’un discours qui, à défaut d’éviter toujours les processus d’idéalisation ou, au contraire, d’auto-stigmatisation, relativise et retravaille en tous les cas les points de vue.

5Dans la ligne de ce questionnement de fond sur la formation d’une littérature, l’étude de Colas Duflo examine, dans Paul et Virginie, la manière dont la représentation de l’Île-de-France s’autonomise du didactisme du discours savant : la fiction devient le lieu d’une exploration des possibilités ouvertes par le savoir sur les îles que Bernardin de Saint-Pierre exposait dans ses Études de la nature. Grâce au retour à quelques passages du manuscrit du roman, Colas Duflo montre combien l’auteur avait tenté de débrider le métissage de la « petite société », laissant cours à un imaginaire proprement indianocéanique. Chantale Meure, toujours à propos de Bernardin de Saint-Pierre, se penche quant à elle sur la présence de données culturelles indiennes dans ses fictions, en élargissant de manière bienvenue le corpus d’étude à des textes tels que La Chaumière indienne et l’Histoire de l’Indien, inédit. Le changement d’espace conduit à repenser en d’autres termes les questions centrales de l’inspiration littéraire, de l’appropriation d’un territoire par le savoir et les représentations, et des rapports entre colonie et métropole, envisagés dans ce cas d’un point de vue extérieur.

6Les contributions d’Angélique Gigan et Jean-Claude Carpanin Marimoutou séduisent tout particulièrement par l’originalité des hypothèses d’analyse proposées. Angélique Gigan met en évidence, dans les Poésies érotiques de Parny, un jeu de correspondances entre l’évocation de la femme aimée et l’explicitation d’un rapport affectif complexe à l’Île de Bourbon. Jean-Claude Carpanin Marimoutou explore également les implicites de l’écriture, dans une étude approfondie consacrée aux caractéristiques spectrales des paysages de l’Île-de-France chez Bernardin, tant sur le plan des motifs et de la langue, que des implications idéologiques de certains passages.

7Mentionnons enfin, pour leur originalité, les textes de Noro Rakotobe-D’Alberto, consacré à « l’univers culturel malgache dans les Chansons madécasses d’Évariste Parny », et de Tanh-Vân Ton-That, qui examine une traduction libre d’un extrait de « Coup d’œil sur Cythère », de Parny, par Pouchkine. La capacité des chercheurs à exposer en français les spécificités stylistiques d’un hypotexte malgache, dans un cas, et de l’hypertexte russe dans l’autre, permettent au lecteur d’accéder à la complexité des processus de déplacement à l’œuvre aussi bien dans la production que dans la réception des textes, même si l’on joue parfois, ici, sur les limites de l’accessibilité à un savoir très spécialisé.

8Il est malheureusement impossible de rendre justice à l’ensemble des contributeurs qui, tous, proposent des études fouillées – d’ailleurs très bien présentées par les auteurs en ouverture du volume – autour d’une problématique fascinante. Tout l’ouvrage, comme le souligne François Sylvos dans son essai consacré au « “comparatisme religieux” dans les Études de la nature », donne à penser la manière dont la production littéraire de certaines zones géographiques précises témoigne, bien avant notre époque, de processus déjà bien engagés de globalisation. Les mélanges des imaginaires, inspirés de phénomènes très concrets de circulation des biens et des personnes, sont peut-être ce qui témoigne le mieux du caractère instable et, en fin de compte, indéfinissable des identités, la littérature ayant toutefois sur la réalité l’avantage de pouvoir les modeler à sa guise.

Notes

1 « Émergence d’une littérature de l’océan Indien au tournant des Lumières : Bernardin de Saint-Pierre, Parny et Bertin », Université de la Réunion et bibliothèque départementale, 24-26 septembre 2014.


Pour citer ce document

Nathalie Vuillemin, «Chantale Meure et Guilhem Armand (dir.), Lumières et océan Indien, Paris, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », no 291, 2017, 347 p., ISBN : 978-2-406-06183-0.», Viatica [En ligne], 6 | 2019, mis à jour le : 28/03/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=121.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Nathalie Vuillemin

Université de Neuchâtel