Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs des XVIIIe et XIXe siècles, Paris, PUPS, coll. « Imago Mundi », 2016, 298 p., ISBN : 979-10-231-0546-9.

Daniel Lançon

1Cette première étude en français entièrement consacrée au Bédouin des déserts orientaux devenu un puissant mythe occidental fera date. Et il n’existe pas d’équivalent dans le monde anglophone.

2Sarga Moussa suit l’évolution de la représentation du Bédouin du milieu du XVIIIe siècle à la fin du XIXsiècle, montrant très bien comment, en particulier entre 1780 et 1820, l’idéalisation des Arabes nomades se construit sous la plume des voyageurs lettrés, continuation romantique d’une partie de l’imaginaire des Lumières.

3Spécialiste reconnu du récit de voyage en Orient, et des imaginaires occidentaux de l’Orient, l’auteur étudie ici, essentiellement au travers des récits de voyage, de manière extensive et érudite, la figure du Bédouin en lien avec le mythe primitiviste européen nourri de rousseauisme. Il montre comment la séparation entre Orient et Occident est remise en cause grâce à ce mythe qui permet de parler d’égalité entre les hommes, d’hospitalité chevaleresque, d’une autre Europe aussi bien. Sarga Moussa a raison de penser que « s’intéresser à la représentation des Bédouins dans la littérature viatique des XVIIIe et XIXe siècles, c’est se donner la possibilité de découvrir un orientalisme différent, en tout cas non réductible à une stéréotypie dépréciative » (Introduction). L’ouvrage est appuyé sur l’excellente connaissance que l’auteur possède des écrits théoriques concernant le récit de voyage ce qui lui permet d’entrer dans un débat fructueux avec Edward Saïd dont il conteste certaines thèses sur le caractère négatif de toute représentation des Orientaux. Nombre des voyageurs auquel s’intéresse Sarga Moussa transcrivent en effet l’expérience d’une altérité qui n’empêche nullement la proximité (par « observation participante »), l’envie de ressembler aux Bédouins voire de s’y identifier en rêve, parfois même en se faisant leur porte-parole contre les idées reçues en Europe, cherchant à faire connaître par exemple la poésie bédouine en appuis sur des traductions savantes (Poujoulat, Lamartine par exemple).

4Les discours et pratiques viatiques de hautes figures du canon littéraire français (Volney, Chateaubriand, Lamartine, Flaubert, Loti) sont pour la première fois analysés au miroir du mythe bédouin. Certains de ces chapitres, jusqu’alors dispersés dans des collectifs, sont réécrits et acquièrent une nouvelle dimension de se retrouver dans une monographie inédite. L’originalité tient également dans la mise en valeur d’auteurs oubliés, inconnus, ou peu connus du public français, l’oriental Dom Raphaël de Monachis (chap. 6), le Suisse J. L. Burckhardt (chap. 7), le Polonais W. Rzewuski (chap. 8), le Français Joseph Poujoulat (chap. 10) et qui ont joué un rôle déterminant dans la connaissance et reconnaissance du monde bédouin. Ainsi qu’on peut le voir, l’ouvrage concerne aussi bien les sources françaises qu’européennes traduites en français, ce qui est indispensable pour comprendre le caractère international de ladite représentation. On pourra seulement regretter, mais les sources ne sont guère nombreuses, que l’analyse des façons dont les voyageuses (Valérie de Gasparin à l’époque romantique, Adélaïde Sargenton-Galichon dans les premières années du XXsiècle, par exemple) ont rencontré ou évité leurs « sœurs » bédouines, n’ait pas trouvé sa place dans cet ouvrage.

5Ayant l’ambition de comprendre au mieux les spécificités de l’époque qu’il étudie, Sarga Moussa remonte à juste titre jusqu’aux peurs causées par la rencontre du Bédouin dans l’Antiquité et le Moyen-Âge afin de saisir comment la représentation négative des pèlerins chrétiens (chap. 1), et de « l’Arabe pillard » évolue vers celle du « Bédouin hospitalier » (chap. 2 et 3) non sans que des contre-courants n’apparaissent au sein de l’Europe des Lumières et encore au début du XIXe siècle (chap. 4, 5, 6 avec Diderot et Voltaire parmi les auteurs de premier plan). Il suit au plus près des textes importants comme ceux de Tavernier, Shaw, Niebuhr, Norden, Pococke, d’Arvieux, Volney, Potocki, Dubois-Aymé, ainsi que les emplois du terme « bédouin » dans la langue française, attestant de « la mise à distance de l'image négative du nomade sauvage » du XVIIe au XVIIIe siècle, puis d’un partage entre « bédouinophobes » et « bédouinophiles », non sans que se manifestent parfois des positions ambivalentes, selon des argumentaires théologiques ou politiques dont le détail est savamment restitué.

6Dans la conclusion (presque un chapitre à elle seule), Sarga Moussa dépasse le cas du Flaubert des années 1875 et s’interroge sur l’expérience paradoxale de Loti, qui marque, sans doute, le point d’arrêt d’une entreprise d’idéalisation, très productrice littérairement mais également humainement pour ces voyageurs lettrés dont les récits attestent de véritables partages d’expérience. On peut également avancer que les dernières pages de ce livre d’histoire littéraire et culturelle centré sur un corpus viatique très représentatif, s’ouvrent à juste titre sur une réflexion concernant la situation des communautés nomades au sein de sociétés sédentaires de plus en plus contraignantes, l’apparition de frontières hostiles dans le Moyen-Orient du XXe siècle entraînera en effet des mutations irréversibles pour les Bédouins.

7Ce livre apporte des connaissances qui manquaient à ce jour dans les communautés des littéraires et des historiens, et au-delà à un public soucieux de rencontres des cultures, en particulier pour comprendre la construction, le développement et la fin d’un imaginaire culturel. D’autres ouvrages pourraient suivre, comme le signale l’auteur dans sa conclusion, concernant notamment le Bédouin dans les œuvres fictionnelles européennes.


Pour citer ce document

Daniel Lançon, «Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs des XVIIIe et XIXe siècles, Paris, PUPS, coll. « Imago Mundi », 2016, 298 p., ISBN : 979-10-231-0546-9.», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 28/03/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=123.

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Quelques mots à propos de :  Daniel Lançon

Université Grenoble Alpes