Le récit de voyage et la fabrique du littéraire

Anne-Gaëlle WEBER

1En 1797 est publié le Voyage de Lapérouse autour du monde ; le récit, édité par Louis-Antoine Milet-Mureau, est assorti en préface d’une lettre où Lapérouse exprime sa méfiance vis-à-vis des « hommes de lettres » :

Si l’on imprime mon journal avant mon retour, que l’on se garde bien d’en confier la rédaction à un homme de lettres : ou il voudra sacrifier à une tournure de phrase agréable, le mot propre qui lui paraîtra dur et barbare, celui que le savant et le marin préféraient et chercheront en vain ; ou bien, mettant de côté tous les détails nautiques et astronomiques, et cherchant à faire un roman intéressant, il commettra, par le défaut de connaissances que son éducation ne lui aura pas permis d’acquérir, des erreurs qui deviendraient funestes à mes successeurs1.

Ce propos liminaire du marin n’est que l’un des nombreux exemples d’un topos qui hante, au tournant des xviiie et xixe siècles, les paratextes des récits de voyages savants2.

2Quelques trente années plus tard, Alphonse de Lamartine, à l’orée de ses Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient (1832-1833) ou notes d’un voyageur, écrit : « Ceci n’est ni un livre, ni un voyage ; je n’ai jamais pensé à écrire l’un ou l’autre3 ».

3Les deux déclarations, bien qu’émanant de récits de voyage aux visées fort différentes et de contextes historiques et épistémologiques distincts, ont en commun de définir le « récit de voyage » contre la littérature et par rapport à elle. Au navigateur qui oppose sa relation à des récits de voyages antérieurs qu’il juge manifestement trop « littéraires » (ou trop « romanesques ») répond l’écrivain qui d’emblée exclut son texte du domaine des « livres », soit du domaine de la « grande » littérature, en même temps d’ailleurs qu’il l’exclut de la sphère de la littérature du voyage.

4Lapérouse identifie rapidement la « littérature » ou les « lettres » au « roman intéressant » ou au style ornemental et décrète que le récit de son voyage ne doit en aucun cas relever de cette « littérature » ; Lamartine considère que son texte n’est pas un livre au nom de la conception romantique de l’œuvre littéraire, composée et achevée. Mais l’un et l’autre anathèmes ne signifient pas nécessairement que le récit de voyage ne relève pas de la littérature ; ils pourraient signifier que le récit de voyage relève d’une autre définition, en acte et à l’œuvre en son sein, de la littérarité.

5Les propos du navigateur et de l’écrivain sont en effet contemporains de l’écroulement du système des Belles lettres et de l’émergence de la « littérature », entendue à la fois comme corpus et comme discipline. Or la « littérature » naît en grande partie de l’exclusion de son domaine de spécialité de textes supposés ne prétendre à aucune appréciation esthétique et de l’élaboration des modalités de cette appréciation ; apparaît un écart croissant entre des genres dits « factuels » et des genres dits « littéraires ». On peut alors se demander si l’exclusion de certains récits de voyage à visée savante, historique ou diplomatique, de la sphère de la littérature naissante tient à leurs qualités intrinsèques ou aux critères de définition des canons littéraires et aux méthodes d’analyse qui leur sont dévolus.

6Les ouvrages pionniers de Roland Le Huenen et de Christine Montalbetti ont présidé, comme cela a souvent été dit, au retour en force, dans le domaine des études littéraires, des analyses poétiques et génériques de la littérature de voyage. Tout se passe comme si le moment de bascule du « récit de voyage », au début du xixe siècle, si remarquablement décrit par Roland Le Huenen comme le moment où « le récit devient la condition première du voyage » et où le voyageur romantique exacerbe la médiation de ses discours4, autorisait enfin les spécialistes de littérature à s’emparer d’un ensemble de textes réservés jusque-là au développement de l’anthropologie et de l’histoire culturelle5.

7De nombreux livres, comme ceux de Philippe Antoine ou d’Odile Gannier, ont alors mis en évidence le caractère protéiforme du « genre » pour le dépasser par l’élucidation de stratégies poétiques communes qui valent par-delà le corpus de voyages « littéraires » écrits par des écrivains. Dans Quand le voyage devient promenade, en 2011, Philippe Antoine, tout en guettant l’émergence de voyages sans visée savante ou politique, montrait que les auteurs de « promenades » inventaient une nouvelle conception du style6 ; Odile Gannier, en 2001, dans La Littérature de voyage, insistait sur le caractère « aléatoire » de la définition de la littérature de voyage comme genre individualisé et proposait d’y inclure des textes relevant d’une écriture subjective, et proposant le compte rendu postérieur au retour, d’un voyage présenté en principe comme réel7. Christine Montalbetti, dans Le Voyage, le monde et la bibliothèque, élaborait quant à elle un certain nombre d’apories menant à l’usage de stratégies discursives et poétiques valant pour le récit de voyage littéraire, entendu comme archétypal de toute littérature descriptive8.

8Tous ces ouvrages critiques, et bien d’autres encore, ont présidé, comme le notaient déjà en 2008 Grégoire Holtz et Vincent Massé, à l’orée d’un bilan des études consacrées aux récits de voyage, au développement d’études littéraires spécifiquement consacrées à la « littérature de voyage9 ». Mais ils ont en commun, bien souvent, à partir d’un corpus de voyage, soit de mettre en évidence la nécessité de réinventer les outils et des méthodes critiques qui sont propres aux spécialistes contemporains de la littérature, soit de proposer des études particulières qui exemplifient des problématiques générales touchant à la définition du champ de la littérature, entendue comme corpus et comme discipline.

9Le dossier qui suit, dont l’article de Le Huenen constitue manifestement le fil rouge, n’a pas pour ambition de remettre une nouvelle fois sur l’ouvrage le problème souvent traité de l’appartenance du « récit de voyage » au champ de la « littérature10 ». Plutôt que d’opposer deux territoires, il entend étudier la manière dont chacun de ces « territoires » a pu contribuer à définir l’autre. Les textes ici rassemblés interrogent à la fois la manière dont les récits de voyage ont pu participer à la définition de nouveaux critères de littérarité et ce que l’analyse littéraire de textes réputés non littéraires peut avoir de spécifique et d’efficace et révéler de ses propres présupposés. Qu’a de spécifique la lecture « littéraire » du récit de voyage (quand il ne peut, historiquement du moins, être conçu comme relevant de la littérature) et que révèle-t-elle du texte qu’aucune autre approche ne pourrait déceler ? Comment le récit de voyage, supposé factuel et référentiel, peut-il éclairer les théories de la fiction et, inversement, comment ces théories peuvent-elles être nuancées à l’aune de ce corpus ? Comment le récit de voyage, écrit par un écrivain, peut-il révéler des définitions plus variées de l’œuvre et de l’auteur, que celles qu’a retenues la critique rétrospective ? Comment enfin le rôle joué par le récit de voyage dans les premières histoires littéraires révèle-t-il les présupposés qui ont présidé à ces histoires et à la définition contemporaine de la littérature ?

10Dès 1962, Alexandre Cioranescu montrait que les procédés modernes de la description littéraire s’étaient développés grâce au récit de voyage et à la découverte de l’Amérique11. Le dossier « Voyage et littérarité » reprend à son compte l’idée du rôle essentiel joué par le récit de voyage dans le développement et l’évolution possible de la littérature et des études littéraires.

Notes

1 Louis-Antoine Milet-Mureau, Voyage de Lapérouse autour du monde, publié conformément au décret du 22 avril 1791, Imprimerie de la République, an V, t. I, p. 5.

2 Voir par exemple la préface de Louis de Freycinet au Voyage de découvertes aux Terres Australes de François Péron où Freycinet avertit son lecteur que l’ouvrage qu’il destine au public n’a rien à voir avec les récits qu’il trouverait dans les compilations de Laharpe ou de Prévost où « on écarte les détails minutieux de la science, et, au moyen d’oppositions ménagées à propos, on ne présente que ce qui peut plaire » (Voyage de découvertes aux Terres Australes, Paris, Imprimerie Royale, 1812, t. I, p. v.)

3 Alphonse de Lamartine, Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient (1832-1833) ou notes d’un voyageur, Bruxelles, AD. Wahlen, 1836, t. I, p. 1.

4 Roland Le Huenen, « Le récit de voyage : l’entrée en littérature », Études de Lettres, n° 20, p. 51 et p. 57 ; repris dans Le Récit de voyage au prisme de la littérature, Paris, PUPS, coll. « Imago Mundi », 2015, resp. p. 97 et p. 103.

5 L’imagologie comparée s’est particulièrement développée elle aussi dans les années 1980 ; Daniel-Henri Pageaux en a donné en 1989 la définition théorique la plus complète dans « De l’imagerie culturelle à l’imaginaire », Pierre Brunel et Yves Chevrel (dir.), Précis de littérature comparée, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, p. 133-159. Ajoutons que l’imagologie comparée ne se réduit pas à l’étude des stéréotypes ; en tant qu’analyse des images de l’étranger dans une œuvre, elle est aussi une poïétique.

6 Philippe Antoine, Quand le voyage devient promenade. Écritures du voyage au temps du romantisme, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2011.

7 Odile Gannier, La Littérature de voyage, Paris, Ellipses, 2001, p. 5.

8 Christine Montalbetti, Le voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Écriture », 1997.

9 Grégoire Holtz et Vincent Massé, « Étudier les récits de voyage. Bilan, questionnements, enjeux », Arborescences, 2012, n°2, p. 1-31. Notre lecteur trouvera là un bilan très complet de l’histoire des études critiques des récits de voyage et la mention de nombre d’ouvrages que nous n’avons pu ici mentionner.

10 Voir notamment, François Moureau (dir.), Métamorphoses du récit de voyage, Paris, Champion, 1986 et Poésie et Voyage : de l’énoncé viatique à l’énoncé poétique, Nice, ED. La Mancha, 2002 ; Adrien Pasquali, Le Tour des horizons : critique et récits de voyage, Paris, Klincksieck, 1994 ; Réal Ouellet, « Pour une poétique de la relation de voyage », M.-C. Pioffet (dir.), Écrire des récits de voyage (xve-xviiie siècle), Laval, Presses universitaires de Laval, 2008.

11 Alexandre Cioranescu, « La découverte de l’Amérique et l’art de la description », Revue des Sciences Humaines, avril-juin 1962, p. 161-168.


Pour citer ce document

Anne-Gaëlle WEBER, «Le récit de voyage et la fabrique du littéraire», Viatica [En ligne], n°7, mis à jour le : 18/06/2020, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1253.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Anne-Gaëlle WEBER

« Textes et cultures », Université d’Artois