Rhétorique des fleurs absentes
Les scrupules académiques et stylistiques des récits d’expédition

Odile GANNIER

Résumé : L’article se propose de dépasser l’apparente aporie entre l’usage ornemental des « fleurs de rhétorique » destinées à plaire à un large public et à le séduire et l’idéal de transparence et d’aridité de la relation savante du voyage. Il montre que l’on peut observer dans l’écart entre la « forme » et le « fond », malgré les protestations des voyageurs, le retour du « littéraire » qui n’est pas toujours incompatible avec le récit de l’expérience vécue. Il s’agit donc de nuancer l’opposition traditionnelle entre récits de voyages savants et œuvres littéraires.

Abstract: This paper aims to go beyond the apparent aporia between the ornamental use of “flowers of rhetoric” intended to please and seduce a wide audience and the ideal of transparency and aridity of the scientific relationship of travel. It shows that in the gap between “form” and “substance”, despite travellers' protests, the return of the “literary” can be observed, which is not always incompatible with the narrative of the lived experience. The aim is therefore to nuance the traditional opposition between accounts of scholarly travel and literary works.



Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini […].
Proust, Le Temps retrouvé1

1Quelle forme adopter ? Est-il légitime d’ornementer un rapport d’expédition pour atténuer son aridité ? Les souvenirs du peintre de marine Garneray, engagé comme pilotin, illustrent sans métaphore le fossé qui sépare la sécheresse obligée du compte rendu officiel et la libre expression du voyageur artiste :

Une petite mésaventure m’arriva, à cette époque, par suite de ma rage pour le dessin. Ayant eu plusieurs fois entre mes mains, en ma qualité de timonier, le journal de bord, je n’avais pu résister à la tentation, par trop forte, d’une feuille de papier blanc et d’une plume à peu près taillée ; et je m’étais permis de griffonner en marge des observations que consignait chaque officier à la fin de son quart, des navires de toutes formes et de toutes grandeurs.
Un matin, le lieutenant en pied, ou second de la corvette, M. Frélot, officier fort sévère, et qui, en général, se montrait peu bienveillant, aperçut, en jetant un coup d’œil sur le journal de bord que je venais d’apporter au lieutenant Shild, dont le quart de huit heures du matin finissait, une de mes productions antiréglementaires. […]
– Qui a osé se permettre de salir ce journal ? me demanda-t-il d’une voix prête à s’élever.
Interdit, je cherchais une réponse, lorsque, pour comble de malheur, le capitaine se montra sur le pont, et se dirigea vers l’endroit de la dunette où nous nous trouvions ; hélas ! il venait justement demander le journal de bord. […]
Le capitaine l’examina avec beaucoup d’attention ; puis tout à coup et d’un air sévère :
– Quel est l’auteur de ce chef d’œuvre2 ?

Seul un miracle fait accepter le travestissement du rapport en un ouvrage illustré, portant la marque reconnaissable – et superfétatoire – d’un artiste.

2La littérature hodéporique offre une caractéristique particulière pour celui qui la rédige : alors que l’écriture en général peut permettre la libre création, et que le voyage ouvre des perspectives infinies, la littérature qui naît sur la route ne peut jamais s’affranchir de son ambulatoire condition, ni renier sa fréquentation de la boue des chemins ou du sel des embruns. Ce qui vaut pour le grand livre du bord vaut aussi pour les simples relations. Le déplacement impose son ordre, ses passages obligés, son point de vue, la prise en compte de l’ailleurs et de l’altérité, la rencontre d’une réalité existante hors du champ de perception ordinaire et dont il faut rendre compte – fût-ce pour en faire bon marché et affabuler. Même les voyages fictifs sont contraints par leur modèle : le réel a beau ne pas exister, il doit être présenté. Aussi se heurte-t-on à des difficultés, de celles que décrit Henri Michaux :

La passion du voyage n’aime pas les poèmes. Elle supporte, s’il le faut, d’être romancée. Elle supporte le style moyen et le mauvais, et même s’y exalte, mais elle n’aime guère le poème. Elle se trouve mal dans les rimes. […]
S’il lui arrive d’avoir grande allure dans Chateaubriand ou dans quelque autre seigneur de la littérature, elle trouve plus souvent sa note juste, et qui vous frappe, dans un marchand, un aventurier, un embrouilleur aux cent métiers, qui la transpire et révèle en quelque naïf propos qu’Elle le tient souverainement3.

Ainsi on suppose qu’entre le voyage et son récit, des similitudes doivent nécessairement exister, sauf à changer de catégorie générique, mais que le voyage et la littérarité s’excluent généralement l’un l’autre : soit on voyage et on pense favoriser l’expérience, bref assurer le fond ; soit on écrit et on prétend alors valoriser la forme. Certains récits de voyage, surtout s’ils sont soumis à un protocole ou à une vérification extérieure – journaux de bord, rapports d’ambassades, comptes rendus scientifiques par exemple – doivent s’astreindre à la sécheresse de l’obligation de métier, à la linéarité, à la platitude ; d’autres, même dans de telles conditions, adoptent un ton plus lyrique ou plus imagé. L’« embrouilleur aux cent métiers » a cependant dans sa musette un assortiment d’images exotiques, d’anecdotes cocasses, de traits spirituels, de descriptions évocatrices – tout un bric-à-brac de bonimenteur du voyage qui donne des moments d’absence à celui qui l’écoute. C’est Ulysse racontant ses aventures aux Phéaciens : le vécu – à tout le moins, le possible – est rapporté avec art, pour éveiller et assouvir dans le même temps la curiosité de son public. En effet la pure poésie relève d’une autre esthétique que l’aventure individuelle, laquelle peut se livrer sous la forme du journal, de la relation autobiographique, du roman, avec un rapport au réel effectif ou fictif, rapport dont l’élasticité fait tout le charme.

3Les explorateurs devaient tenir avec une exactitude minutieuse leur journal de bord et le remettre exclusivement à l’Amirauté à leur arrivée. Mais leurs relations ultérieures, dans certains cas de voyage particulièrement importants, étaient réécrites selon les canons des écrits de leur époque. On en voit particulièrement la différence entre les journaux de navigation de l’expédition Bougainville et la relation publiée et traduite de son Voyage autour du monde4. Les récits d’expédition, surtout de découverte, et les missions officielles dans leur forme publique présentent souvent des commentaires d’ordre stylistique, particulièrement dans les prologues : l’argument le plus fréquent est l’exactitude, exigée d’un chargé de mission ou d’un marin. Ces protestations éveillent paradoxalement le doute. Ainsi, peut-on opposer systématiquement récit de voyage et « littérarité5 », conçue comme effort stylistique ou forme originale ? En se fondant sur les voyages effectifs d’exploration entre le xvie et le xxe siècle, et particulièrement les récits de mission, contraints par la présence de lecteurs institués créés par la situation officielle, on peut tracer la ligne incertaine entre ces deux continents apparemment séparés que sont le rapport de mission et le style. Si « [l]a littérarité est définie par une théorie sémiotique de la littérature qui doit permettre de caractériser tout texte littéraire par rapport à ceux qui ne le sont pas6 », il s’agira de mesurer l’écart présent ou exhibé entre le genre – non littéraire quant à son objet, lorsqu’il s’agit de relations d’expéditions réelles – et le style de leurs auteurs, ou de leurs regrets sur l’indigence de leur style, ce qui relève de la même question. Ou, pour reprendre les termes de Gérard Genette : « À quelles conditions, ou dans quelles circonstances, un texte peut-il, sans modification interne, devenir une œuvre7 ? » Mais à quoi donc sont censées servir les « fleurs de rhétorique », au sens d’« ornements conventionnels ou poétiques du style, du discours8 », si l’on pense possible – ou souhaitable – de ne pas en user ? Cette particularité suffit-elle à exclure le texte du littéraire ? Le tour est moins anodin qu’il n’y paraît, car en déplaçant l’accent littéraire, le rédacteur reste pourtant très sensible au décalage qu’il peut y avoir entre la « grande » littérature et les « petits riens9 » écrits pour divertir ses amis. Mais c’est peut-être une autre poétique qui est à l’œuvre, instruite de l’attente du public.

Les lieux de la rhétorique

4« Écrire » ne consiste pas simplement à consigner des énoncés dans un document, mais aussi à « bien écrire », en respectant le plus adroitement possible les codes en vigueur selon le support et le contexte. Les « fleurs de rhétorique » sont enseignées, au moins à l’époque classique, comme ornement indispensable de l’écriture. Même la science des philosophes peut adopter un ton emphatique ou s’enrichir de métaphores ornementales : le contexte culturel et la formation de l’auteur déterminent la forme du texte, aussi bien que le but de l’écriture : la distinction qui s’opère habituellement entre écrivain et rédacteur n’y est pas toujours évidente du fait que le scientifique ou l’ambassadeur doivent s’exprimer comme des « philosophes ». Or, pour Barthes, l’écrivain ne se confronte pas à la matière mais à la « parole » :

[…] le réel ne lui est jamais qu’un prétexte (pour l’écrivain, écrire est un verbe intransitif). […] Les écrivants, eux, sont des hommes « transitifs » ; ils posent une fin (témoigner, expliquer, enseigner) dont la parole n’est qu’un moyen […]. Voilà donc le langage ramené à la nature d’un instrument de communication, d’un véhicule de la « pensée ». Même si l’écrivant apporte quelque attention à l’écriture, ce soin n’est jamais ontologique : il n’est pas souci. L’écrivant n’exerce aucune action technique essentielle sur la parole ; il dispose d’une écriture commune à tous les écrivants, sorte de koïnè, dans laquelle on peut certes distinguer des dialectes (par exemple marxiste, chrétien, existentialiste), mais très rarement des styles10.

5Et même, parmi les « écrivants » auteurs de relations, on peut envisager deux cas : celui qui écrit pour le public (privé ou ouvert) et celui qui n’a comme destinataire que son commanditaire officiel. Le compte rendu officiel multiplie les indices vérifiables – dates, lieux, noms propres, événements… – ; l’exactitude se concentre sur ce qui est prescrit, la précision s’attache aux points indiqués par la lettre de mission. Un rapport scientifique se doit d’être fiable et reproductible : « Avant que de commencer le récit de l’expédition qui m’a été confiée, qu’il me soit permis de prévenir qu’on ne doit pas en regarder la relation comme un ouvrage d’amusement : c’est surtout pour les marins qu’elle est faite11 », affirme Bougainville en guise d’avertissement au lecteur. La rhétorique de tels ouvrages est celle de la persuasion, de l’exemplaire, dans un esprit de sérieux ; le texte prend une valeur performative.

6Dans les ouvrages promis à une diffusion publique, au contraire, l’argument liminaire peut s’excuser modestement de son manque d’apprêt, des limites de son entreprise initiale : d’amicales sollicitations, le désir de tromper l’ennui, la promesse de distraire un correspondant… Cette forme d’écriture se rapproche des lettres ou des journaux familiers, qui sont autant de lieux d’expression de l’intime où s’initie puis s’essaye cette forme d’urbanité bientôt conçue comme indispensable à l’écrit publié. D’un point de vue formel, la relation épistolaire a pour caractéristique d’être l’équivalent écrit d’une présence empêchée par la distance : on peut transposer les formes similaires que constituent la conversation et la lettre, par rapport au compte rendu oral dont un chargé de mission devra sans doute s’acquitter en plus de son rapport : selon Alain Viala, « la lettre est par elle-même un objet, donc une réalité matérielle durable. De ce fait, l’usage épistolaire hypertrophie, par rapport à la conversation courante, la dimension pragmatique du discours, la part des actes de langage12. » Ce que l’on peut adapter au récit oral des aventures voyageuses. L’écriture différée du voyage est ainsi, de même, supposée souligner son statut d’intermédiaire travaillé entre la réalité extraordinaire ou prosaïque du déplacement et son destinataire privé de cette expérience.

[L]e performatif n’est pas tant, comme on l’a longtemps dit, une parole qui « fait » une action, qu’une parole qui se substitue à une action difficile ou impossible à accomplir sur-le-champ. La parole « vaut » alors l’action, parce que la position de celui qui la prononce et de ceux qui l’entendent donne à tous l’assurance que l’action suivra effectivement le mot, que l’énoncé est institutionnellement doté d’une garantie d’efficience. Appliqué à l’usage épistolaire, ce mode d’analyse fait apparaître deux phénomènes qui en renforcent la dimension pragmatique : privée par l’éloignement spatial et temporel de lien avec des actes matériels immédiats, la lettre doit substituer à ceux-ci des mots, des actes verbaux ; et parce qu’elle constitue un objet durable, elle est par elle-même une preuve que ces mots ont bien été énoncés, elle fournit un « acte » des actes de langage et représente donc, bien plus que la parole orale, un engagement de son auteur13.

Dès lors, l’« hypertrophie » des marques visibles du travail sur l’expression entre dans le champ de la littérarité : à défaut de réussite artistique remarquable, le texte est au moins marqué par le désir de soigner son écriture, et cet apprêt est d’ordre littéraire.

7On voit dès lors à quoi servent les ornements rhétoriques dans des journaux de bord ou des relations d’expéditions. Certes à rendre la lecture plus agréable, plus plaisante ; mais en se conformant au style attendu, le voyageur offre aussi un texte aisé à diffuser dans le monde qui est le sien. C’est pourquoi Bougainville, par exemple, tient son journal comme n’importe quel marin et chef d’expédition ; mais quand il publie sa relation, il retravaille la forme, la lisse et la rend conforme aux attentes de la ville et de la cour ; il agrémente son récit de citations de Virgile, et conclut à son arrivée : « Puppibus et laeti nautae imposuere coronas14 ». L’Énéide ou les Géorgiques en effet sont une lecture courante pour les élèves formés dans les collèges de son temps, toute une génération se référant aux mêmes bases culturelles15 : ainsi il inscrit en creux le public auquel il s’adresse. Un marin issu du peuple comme Étienne Marchand ne donne dans son journal qu’une seule citation « littéraire », celle d’une pièce de théâtre en vogue à son époque : le cadre culturel de référence est donc précisément inscrit dans un rapport à la classe sociale évident au moment même de la Révolution française. Il en va de même à toutes les époques, puisque chaque texte dessine le public qui saura l’apprécier : les journaux pour ceux qui aiment la précision technique, les relations pour les amateurs de voyages.

8Dans un contexte d’offre importante, ou de tradition générique bien établie, le texte doit aussi s’efforcer d’être original, dans la forme générale comme dans le détail des expressions. L’accent sera mis sur ce qui peut apporter une nouveauté informative, que ce soit en présentant des lieux inconnus, des détails inédits ou une mise à jour d’éléments connus et actualisés : ce que fait Chateaubriand devant telle église mille fois décrite en Terre Sainte, qu’il hésite à décrire à son tour devant tant de devanciers, et qu’il décrit quand même au motif spécieux qu’elle a brûlé après son passage et qu’il sera le dernier à pouvoir le faire. L’originalité se logera en général dans la variatio formelle, à défaut d’avoir, comme Bougainville, découvert une île propre à faire rêver :

Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la nation. […] Je me croyais transporté dans le jardin d’Éden ; nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, sans aucun des inconvénients qu’entraîne l’humidité16.

L’hypotexte virgilien reste sensible dans ce tableau métaphoriquement à l’antique.

9L’attrait du voyage lui-même étant évidemment primordial, la littérarité n’est pas en soi un gage de valeur mais elle se mesure à l’usage de figures inutiles à la stricte compréhension. Les tropes et figures empruntés à la rhétorique classique qui sont des marqueurs voyants de littérarité – comme l’hyperbole, la litote, l’hypallage, les jeux de sonorités ou de répétition, les adjectifs non « pertinents17 » – ne sont pas les ressources stylistiques propres au récit de voyage et usuelles dans ce genre. Ces figures de registre poétique signalent, comme écart par rapport au langage usuel dénotatif, le travail sur la forme ; la libre expansion des connotations est un autre indice de littérarité. Ou, pour suivre Jakobson, « comment la poéticité se manifeste-t-elle ? En ceci, que le mot est ressenti comme mot et non comme simple substitution de l’objet nommé ni comme explosion d’émotion. En ceci, que les mots et leur syntaxe, leur signification, leur forme externe et interne ne sont pas des indices indifférents de la réalité, mais possèdent leur propre poids et leur propre valeur18. » Or dans un rapport de mission, l’attention formelle ne porte pas sur ces marques spécifiques du poétique ; ces figures qui constituent ailleurs des marques manifestes de poéticité n’y sont pas prisées en tant que telles. Dans les cas extrêmes, le style “à période” adapté à l’écriture savante de l’époque classique parfois ampoulé, grandiloquent, peut même s’il est outrageusement affecté desservir son objet – surtout au goût des lecteurs actuels, ce qui prouve la variation historique de ce goût conventionnel : l’effet immédiat n’est pas tant d’être admirable en soi que de se conformer aux attentes stylistiques du moment et signaler que voyageur et lecteur sont bien du même monde, celui des Lettres savantes, ou celui des simples voyageurs. Au temps des grandes Découvertes, Léry devait se justifier de ne « savoir écrire », étant simple artisan, par rapport à son rival Thevet, clerc et géographe du roi, supposé par là-même bien supérieur dans l’art d’écrire et le respect des usages. Léry n’avait pour maigre atout à son époque que l’expression candide de la vérité manifestement bafouée par son rival lettré. Cette tendance à user d’un style soutenu, spécifique à l’écriture de vulgarisation de la science classique à l’usage des gens instruits, est particulièrement sensible aux xviiie et xixe siècles, lorsque la science en langue vernaculaire s’écrit pour les « philosophes » et les lecteurs familiers des académies des Sciences et des Belles-Lettres, qui souhaitent s’instruire sans être spécialistes des sciences qu’ils parcourent, et cherchent aussi dans leur lecture l’agrément de la confirmation de leur statut de lettrés. Bougainville par exemple est parfaitement conscient de l’ambiguïté de l’entreprise :

D’ailleurs cette longue navigation autour du globe n’offre pas la ressource des voyages de mer faits en temps de guerre, lesquels fournissent des scènes intéressantes pour les gens du monde19.

Garneray qui dessinait sur le journal de bord aurait aimé trouver un « littérateur » pauvre et méritant pour mettre en forme ses aventures. En septembre 1848, il expédia à cet effet ses manuscrits au ministère de l’Instruction publique,

comme il n’existe au ministère de la Marine aucun renseignement sur ces hauts faits d’armes […] qu’après moi tous ces récits seront perdus pour l’histoire ; que je n’ai ni le temps ni le talent d’en faire des livres ; qu’on pourrait en tirer un très bon parti en en confiant la rédaction à des littérateurs nécessiteux et d’une notoriété reconnue20.

Finalement ses aventures, sans doute composées pour trouver leur public, parurent en feuilleton dans le journal La Patrie à partir de 1851, avant une publication posthume en volumes.

10Le choix de la composition, enfin, ressortit à la littérarité du texte. Pour l’agronome anglais Arthur Young,

Il y a deux manières d’écrire des voyages ; savoir : en faisant un registre du voyage même, ou en donnant les résultats. Dans le premier cas, c’est un Journal, et on peut mettre dans cette classe tous les livres de voyages écrits en forme de lettres. Dans le second, ce sont des espèces d’Essais sur divers sujets. Presque tous les voyages modernes nous fournissent des exemples de la première méthode ; et les admirables essais de mon ami, le Professeur Symonds, sur l’Agriculture d’Italie, sont des échantillons de la dernière.
Il est assez indifférent qu’un homme qui a vraiment du génie, adopte l'une ou l'autre méthode ; il sera dans tous les cas utile au Public, ses instructions seront toujours intéressantes ; mais il est important pour les gens qui ne sont pas doués de talens éminens d'examiner le pour et le contre de ces deux méthodes21.

D’autres marins vont s’excuser de l’ordre de composition choisi : celui du journal, par définition répétitif et lassant, comme Jules Dumont d’Urville dans son exposé liminaire à son deuxième voyage :

Bien des lecteurs, peut-être, ne songeant qu’au moment présent, blâmeront cette disposition des matériaux ; car ils n’attacheront aucun intérêt à la répétition du même fait, narré successivement par divers spectateurs22.

La preuve est donc faite que les voyageurs, au moment de se faire écrivains, pensent utile de se justifier de leurs choix auprès de leurs contemporains.

Renoncer à la littérature ?

11Les marins de métier ne sont pas ceux qui fréquentent le plus assidûment les cercles littéraires. Ils sont conscients des décalages entre leur mode d’écriture et les canons littéraires de leur époque et en font souvent état dans le lieu privilégié des préfaces. Dumont d’Urville commence ainsi sa relation de 1842 :

Avertissement.
Qu’à la vue de ce titre, le lecteur ne s’effraie. Je ne serai point long. Ce peu de mots n’a pour objet que de donner quelques explications sur la marche et le mode qu’il m’a semblé convenable d’adopter dans la relation de ce nouveau voyage.
Ma façon de voir n’ayant pas changé depuis la publication du premier voyage de l’Astrolabe, cette fois le style que j’emploierai sera encore simple et modeste ; mais aussi clair, aussi précis qu’il me sera possible de le rendre. En effet, il m’a toujours semblé que c’est le seul vraiment approprié à ces sortes de publications ; elles doivent être le récit fidèle et sincère des événements qui ont eu lieu dans le cours du voyage : l’exposé consciencieux des observations et des faits recueillis dans l’intérêt de la science. Sans doute, dans les ouvrages d’imagination, le talent de l’auteur, l’éclat du style et l’élégance des expressions en font le charme principal. Mais ces qualités perdent beaucoup de ce mérite dans un ouvrage où le fond doit être tout et la forme presque rien. D’ailleurs, je serai sincère, et pour ceux qui ne partagerai point cette opinion, il y a une autre raison qui sera péremptoire. La nature ne m’avait point départi, je pense, les dons qui signalent l’écrivain éloquent ; puis, le genre de vie aventureuse et sans cesse active auquel j’ai été assujetti depuis ma première jeunesse, ne m’a guère permis de suppléer à ce défaut par des études assidues.
Dans ce récit je serai néanmoins plus sobre que je ne le fus, il y a douze ans, d’expressions techniques, de descriptions purement nautiques, et je me bornerai aux détails indispensables, et sans lesquels mon œuvre deviendrait presque inutile aux hommes du métier. Car, s’il m’est permis de chercher à éviter quelques épines aux hommes du monde, d’un autre côté, mon travail ne doit pas tromper l’attente de mes compagnons d’armes ; surtout de ceux qui marchant un jour sur nos traces chercheront un jour à compléter, ou peut-être à rectifier nos opérations23.

Plusieurs arguments sont allégués pour justifier la sécheresse de l’écriture : des arguments d’auteur d’abord (le manque de talent naturel poétique, l’ignorance des codes académiques normalement transmis aux officiers durant leurs études), des arguments de voyageur ensuite, les préoccupations de métier, le sentiment de l’usage technique qui sera fait de la relation, la transparence des informations divulguées qui ne seront pas rendues floues et inutilisables par les marins. La vérité serait achetée au prix de l’élégance. L’ennui ne peut être ressenti que par les lecteurs qui ne sont pas réellement institués par le texte : lecteurs légers, impatients, futiles.

12Évidemment, ces précautions oratoires ne sont pas complètement sincères. Une coquetterie d’auteur lui souffle des protestations liminaires de modestie et d’auto-dénigrement qui visent à faire excuser son éventuelle maladresse, mais surtout à situer sa relation sur un autre mode, celui du récit de mer, et à se ranger dans une catégorie générique où les critères de littérarité sont différents. Cette rhétorique du chleuasme est du reste fréquente chez les voyageurs24, à commencer par Bougainville et Cook, deux devanciers qui lui servent manifestement de modèles.

Encore si l’habitude d’écrire avait pu m’apprendre à sauver par la forme une partie de la sécheresse du fond ! Mais, quoique initié aux sciences dès ma plus tendre jeunesse, où les leçons que daigna me donner M. d’Alembert me mirent dans le cas de présenter à l’indulgence du public un ouvrage sur la géométrie, je suis maintenant bien loin du sanctuaire des sciences et des lettres ; mes idées et mon style n’ont que trop pris l’empreinte de la vie errante et sauvage que je mène depuis douze ans. Ce n’est ni dans les forêts du Canada, ni sur le sein des mers, que l’on se forme à l’art d’écrire, et j’ai perdu un frère dont la plume aimée du public eût aidé à la mienne25.

Ce frère, Jean-Pierre de Bougainville, avait eu l’honneur d’être élu membre et même ensuite secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Le marin, quoique bien introduit dans les milieux des philosophes, mesure ainsi le décalage entre les injonctions des Lettres savantes et les manques à cet idéal. Cook use des mêmes précautions pour excuser la faiblesse de son style dans l’introduction de son deuxième voyage :

Je conclus donc cette introduction en priant le lecteur d’excuser l’incorrection du style, qu’il aura sans nul doute de fréquentes occasions de remarquer dans la narration qui suit, et de se rappeler que cet ouvrage est celui d’un homme qui n’a que très peu bénéficié d’un enseignement scolaire, qui, dès sa jeunesse a vécu en mer, et qui, bien que de mousse dans le trafic maritime du charbon, il soit parvenu avec l’aide de quelques bons amis au poste de capitaine de la marine royale, après avoir passé par toutes les étapes du métier de marin, n’a eu aucune occasion de cultiver les lettres. Après cette description que je fais de moi-même, le public ne doit pas s’attendre aux élégances d’un écrivain exercé, ni à la correction d’un auteur professionnel ; mais voudra bien, je l’espère, me regarder comme un homme simple qui se consacre avec zèle au service de son pays, et qui cherche à raconter ses faits et gestes le mieux qu’il sera possible26.

13On pourrait rapporter ces préfaces aux nécessités de la captatio benevolentiae. Mais elles démontrent aussi que les marins sont parfaitement conscients du décalage existant entre les exigences formelles du modèle habituel de l’écriture savante et leurs propres récits. Ils peuvent cependant s’en détacher : en effet, Cook avait vu le récit de son premier voyage mis en forme en 1773 par John Hawkesworth, qui avait, à son avis, dénaturé son propos en en faisant justement un voyage « mondain ». L’éditeur des deuxième et troisième voyages, John Douglas, a, lui, respecté le texte original du navigateur. Cook insiste pour assumer ses imperfections formelles : ses amis désormais chargés de la publication, précise-t-il,

se plaisent à penser qu’il vaut mieux donner cette narration dans les termes qui sont les miens plutôt que dans ceux de quelqu’un d’autre, car c’est un ouvrage destiné à renseigner et pas seulement à amuser, et dans lequel à leur avis la fidélité et l’absence de détours compenseront le défaut d’ornement27.

La forme n’est sans doute pas sans influence sur l’opinion qu’avec Cook « [l]’ère des grandes explorations scientifiques venait de commencer. Celle de l’aventure rêveuse s’achevait avec Bougainville28. »

14Cela dit, les voyageurs en mission obéissent à d’autres canons : ceux de l’exactitude, de la précision, de la concision et de l’univocité. En raison du statut de preuve juridique qu’a le journal de bord d’un navire, devenu procès-verbal, toute fioriture est de facto strictement exclue. Cette disposition est une injonction admise par tous ceux qui en ont la charge et doivent en répondre – Dumont d’Urville par exemple insère entre son avertissement et son introduction sa lettre de mission signée du roi –, mais les tentations de digressions sont si fortes qu’une censure officielle, en France, a été mise en place en 1843 sous l’égide d’un « Comité consultatif du Dépôt ». En effet,

il est arrivé trop souvent que des ouvrages dont le caractère doit être exclusivement scientifique contiennent des opinions politiques, des jugemens acerbes sur les hommes et les choses, des récriminations personnelles et enfin des détails peu dignes d’être livrés au public. Un tel état de choses ne saurait être maintenu dans l’intérêt du département de la Marine29.

Sont exclues, plus généralement, toute marque individuelle ou toute expression susceptible de dévoyer par le style le genre strict du rapport factuel, ne devant prêter à aucune latitude interprétative. Les relations obligées sont censées, dans le fond, ne répondre qu’aux instructions et donc ne fournir que ces indications, et dans l’ordre convenu. Sur les journaux de bord, pré-imprimés à partir du début du xixe siècle, figure, à côté des colonnes strictement encadrées (heure, force et direction du vent, route suivie), la colonne des « remarques diverses » ménagées pour le hasard des observations ou les opérations non répétitives mais liées à l’ordre du bord : rencontres de navire, description des terres, opérations de nettoyage, accidents et maladies de l’équipage. Il n’y a donc pas de place pour les débordements de l’expression personnelle.

15Quant à Fleurieu, rédacteur du voyage de Marchand, il présente ses excuses au lecteur pour avoir interrompu la logique chronologique au profit de digressions variées, mais s’en justifie au nom de l’appartenance à un autre genre, celui de la relation raisonnée.

Il m’a paru que, pour jeter plus d’intérêt dans cette relation, et faire mieux connoître les pays et les peuples, encore nouveaux pour nous, que le capitaine Marchand a visités, je devois ne pas me borner à simplement extraire ce qui en est dit dans le Journal que j’avois sous les yeux ; je me suis occupé de rapprocher ce que les Français ont vu, de ce qui nous avoit été rapporté par les voyageurs des autres nations, lorsqu’il en est qui ont devancé les nôtres dans les lieux à décrire : c’est ainsi qu’on peut rectifier les récits, les uns par les autres, et obtenir, pour chaque lieu et pour chaque peuple, une description qui soit, à-la-fois, et plus exacte et plus complète. Je me suis quelquefois permis des digressions qui, sans appartenir immédiatement au voyage du capitaine Marchand, m’ont semblé offrir des points de contact qui les unissent au sujet, s’ils ne les identifient pas. Et sans doute, si ces Digressions offrent quelque vue d’utilité publique, quelque observation qui appartienne aux sciences morales et politiques, quelque développement historique ou géographique, quelque conjecture qui ne soit pas destituée de fondement, enfin quelque objet qui paroisse mériter par l’intérêt qu’il présente, que le Lecteur y arrête son attention, on pourra me pardonner de ne m’être pas toujours assujetti à la marche méthodique, et nécessairement uniforme, d’un journal de navigation30.

La fleur de rhétorique, la liberté digressive contreviennent à l’idéal de relative aridité qui finalement devient, à l’inverse, un gage de sérieux et de fiabilité. Si le réel décrit est banal, l’écrivain-voyageur peut être tenté de substituer des fantaisies plaisantes ; si le voyage est extraordinaire, il risque l’exagération et le verbiage. L’ornement serait ainsi un agrément trompeur, masquant la vérité et susceptible de faire basculer le texte vers la fiction. Une fioriture de style pourrait facilement dissimuler, ou entraîner, un arrangement perfide avec le réel. Léry fait donc de son incompétence littéraire un gage de véracité :

Pour l’esgard du stile et du langage, outre ce que j’ay jà dit ci-devant que je cognoissois bien mon incapacité en cest endroit, encore sçay-je bien, parce qu’au gré de quelques-uns je n’auray pas usé de phrases ni de termes assez propres et signifians pour bien expliquer et representer tant l’art de navigation que les autres diverses choses dont je fay mention, qu’il y en aura qui ne s’en contenteront pas : et nommément nos François, lesquels ayans les oreilles tant délicates et aymans tant les belles fleurs de Rhetorique, n’admettent ni ne reçoivent nuls escrits, sinon avec mots nouveaux et bien pindarizez. […] Finalement asseurant ceux qui aiment mieux la verité dite simplement que le mensonge orné et fardé de beau langage, qu’ils trouveront les choses par moy proposées en ceste histoire non seulement veritables, mais aucunes, pour avoir esté cachées à ceux qui ont precedé noste siecle, dignes d’admiration31.

16Ainsi, l’exactitude, source et garante de la valeur du document, est souvent supposée entraîner inéluctablement une sécheresse de la forme dont le rédacteur tente de se disculper ; mais en protestant de ses piètres capacités littéraires, le chef d’expédition assure que c’est le prix à payer pour l’exactitude du contenu. De la sorte, dans un premier temps on s’excuse de ne pas « savoir écrire » – sans ornements et sans apprêt –, mais on s’en justifie au nom de l’authenticité. Puis dans un second temps on s’excuse de ne pas se limiter à la stricte transcription du factuel au nom de l’intérêt particulier de ce type de relation « naturelle », volontairement oublieuse des fleurs de rhétorique. Cette catégorie particulière, le texte scientifique ou le rapport de mission, transparent, instituerait donc en sourdine un genre sans style.

Une nouvelle posture d’écrivain

17Le voyageur en mission devient homme de terrain et accessoirement homme de lettres, il adopte une posture32 de sincérité qui justifie le décalage de son écriture : en ce sens c’est une nouvelle formule qui s’instaure. C’est comme homme d’expérience qu’il se présente, non comme homme de parole : cette catégorie trouve peut-être en effet sa place au moment où la science prétend divorcer d’avec les lettres. Tant que les clercs étaient aussi versés dans l’étude des textes que des sciences, tant que les savants étaient aussi des philosophes, tant que la géographie n’était pas séparée des voyages, l’écrivain-voyageur se conformait aux canons de l’écriture académique ou s’excusait (avec plus ou moins de sincérité) de ne pas le faire. Mais le mot exact, le terme technique, sont malgré tout à ce point révélateurs de cette veine narrative que le roman s’en est de longue date emparé et qu’il constitue à son tour un topos de l’écriture de voyage.

18C’est ce que les histoires de mer ou les missions de découverte suscitent le même intérêt que les romans d’aventure : vantés par Leguat, les « petits Riens de M. l’Abbé de Choisy ont une grâce incomparable ; ils ont des agréments préférables à beaucoup de matériaux précieux. “Nous mouillons. On appareille. Le vent prend courage. Robin est mort. On dit la messe. Nous vomissons.”33 » S’il s’agit ici d’une aimable caricature de ce voyage, on mesure l’attrait particulier de cette situation d’écriture entre simplicité d’expression et registre spécifique de langage. L’abbé ayant été envoyé pour une mission dont les contours importent finalement peu, il y aurait donc un public tout prêt à se délecter de ce genre de récit, institué par les commentaires auctoriaux des voyageurs. Bougainville écrit ainsi :

Avant que de le commencer, qu’il me soit permis de prévenir qu’on ne doit pas en regarder la relation comme un ouvrage d’amusement : c’est surtout pour les marins qu’elle est faite34.

Certes il entre dans cet avertissement une certaine affectation, car les descriptions inédites de son récit de navigateur en font justement le sel. Pour être plus accessibles au commun des mortels, les éditions de marins suppriment jusqu’à un certain point les termes trop techniques, des obscurités de métier que le lecteur ne comprendra pas. Bougainville remarque que les imprimeurs ignorants vont supprimer les termes spécifiques et les remplacer par de faux synonymes – remaniement qui altère tant le sens que la destination :

Au reste, combien de fois n’avons-nous point regretté de ne pas avoir les journaux de Narborough et de Beauchesne, tels qu’ils sont sortis de leurs mains, et d’être obligés de n’en consulter que des extraits défigurés : outre l’affectation des auteurs de ces extraits à retrancher tout ce qui peut n’être qu’utile à la navigation, s’il leur échappe quelque détail qui y ait trait, l’ignorance des termes de l’art dont un marin est obligé de se servir leur fait prendre pour des mots vicieux des expressions nécessaires et consacrées, qu’ils remplacent par des absurdités. Tout leur but est de faire un journal agréable aux femmelettes des deux sexes, et leur travail aboutit à composer un livre ennuyeux à tout le monde et qui n’est utile à personne35.

L’authenticité de l’écriture de marine est donc défendue dans le corps du texte, loin de la préface qui s’excuse – mais finalement de manière conventionnelle – de ses maladresses au regard des Belles-Lettres : ce qui montre la légitimité d’une autre manière d’écrire. De même,

Lapérouse avait recommandé qu’au cas où son journal serait imprimé avant son retour, on n’en confiât pas la rédaction à un homme de lettres ; c’est donc en se récusant sous ce titre, que Millet-Mureau en a accepté la charge ; il a eu la modestie de publier que l’ouvrage eût valu beaucoup mieux, si l’ex-ministre Fleurieu l’eût entrepris ; mais personne n’eût pu y mettre plus de soins et de désintéressement36.

19Les termes techniques aussi mal connus que fascinants justifient l’adjonction d’un glossaire pour que le lecteur profane puisse entrer dans le monde des initiés. Adopter le vocabulaire du métier est une forme de poétique spécifique, assumée comme telle : ainsi l’hermétisme de cette langue technique n’est pas un obstacle à la lecture, et peut relever du littéraire, comme l’explique Richard Henry Dana dans sa préface à Two years before the mast (1840) :

Certains passages paraîtront sans doute assez inintelligibles aux lecteurs non initiés ; mais, comme ma propre expérience et le témoignage d’autrui me l’ont enseigné, les données de fait relatives à des us et coutumes qui nous sont étrangers agissent sur nous par le truchement de l’imagination, en sorte que nous demeurons à peine conscients des carences de notre savoir technique. Ainsi, dans Le Pilote [de Fenimore Cooper], le récit de l’évasion de la frégate américaine à travers la Manche, ou dans Le Corsaire rouge, la poursuite et le naufrage du navire marchand anglais sont suivis avec un intérêt haletant par des milliers de lecteurs qui, par ailleurs, seraient bien en peine de nommer un seul cordage du gréement d’un navire, et ce manque de familiarité avec les détails professionnels n’affecte nullement leur admiration ni leur enthousiasme37.

La frontière entre l’aventure réelle et la fiction peut donc être transgressée si la vérité est digne d’être racontée. C’est le début des romans maritimes.

20Parmi les figures acceptables dans la relation de voyage, et empruntées par la fiction, la description est nécessaire, la comparaison et l’analogie permettent de faire comprendre la forme d’un objet ou le goût d’un fruit exotique, le xénisme38 est une preuve linguistique : ce sont des manières efficaces d’explication ou de représentation. Le néologisme n’est pas l’effet d’une recherche poétique mais est guidé par la nécessité d’un référent inconnu. Les mots exotiques et les listes de vocabulaire consignées en guise de curiosités relèvent d’une esthétique de l’univocité mystérieuse : ils manifestent un réel absent. En fait l’accent se déplace : la relation auteur-modèle littéraire-lecteur devient un triangle auteur-référent extérieur-lecteur. La relation au vécu l’emporte sur le respect de la norme académique, le factuel sur la métaphore, l’expérience sur le sublime. De Brosses s’en justifie ainsi :

Il fallait avoir un peu d’égards pour le lecteur ordinaire en lui épargnant quelque chose de l’inutile & intolérable ennui de tant de détails si arides. De cette sorte, un nombre de volumes se trouve souvent à chaque article réduit ici à un petit nombre de pages. Cependant on s’est presque toujours servi des paroles même des originaux, sans chercher à farder ni à corriger leur style qui souvent n’est pas bon. Ç’aurait été vouloir lui ôter l’air de vérité attaché au peu de soin qu’ils se sont donné de l’embellir. Les marins écrivent mal, mais avec assez de candeur. Ce n’est pas l’élégance du style que l’on recherche en un pareil ouvrage ; c’est l’instruction dans les faits & la connoissance des choses ignorées. Le lecteur les veut peintes telles que le navigateur les a vues, non avec le coloris dont la plume de l’historien pourroit les orner. Par suite de ce même principe l’auteur de cette histoire antarctique a voulu la laisser ainsi divisée par articles séparés, & non les fondre tous dans une seule narration liée. Il auroit sans doute plû davantage par cette dernière méthode à ceux qui ne lisent que pour s’amuser ; mais moins à ceux qui veulent s’instruire, qui dans toute histoire de faits peu connus ne cherchent que l’autorité même du texte original, qui aiment à écouter l’auteur des faits parlant lui-même de sa propre action, plûtôt que d’en entendre le récit de la bouche de son historien39.

21Cependant le rapport avec la vérité reste lui-même problématique, de sorte que la rhétorique passe de l’ornementation poétique à un arsenal de la persuasion : le point de vue personnel, la vue, la perception sensible sont les piliers de l’écriture de terrain. Le récit est émaillé de termes justifiant un point de vue éclairé et l’exercice de la science. Dumont d’Urville justifie la composition de sa relation sous la forme d’une combinaison de plusieurs journaux de ses officiers comme l’assurance de l’infaillibilité.

[I]l faut qu’ils [les lecteurs] observent que ces personnes placées à des points de vue bien différents, mues par des sentiments divers, douées enfin de constitutions rarement semblables, doivent éprouver des impressions bien variées. Leurs réflexions, leurs observations en ressentent nécessairement l’influence. En outre, ces récits deviennent la confirmation ou le contrôle de la relation du commandant qui, malgré tous ses efforts et sa bonne foi, ne peut pas être considéré comme infaillible40.

22Mais tout n’est pas définitivement réglé par l’ostentation de la loyauté, car la littérature de voyage doit négocier avec la platitude et la répétitivité potentiellement lassantes de la littérature de témoignage. Segalen l’indiquait en préambule de ses Feuilles de route, journal quotidien de son périple en Chine :

J’ai tenu longtemps pour suspects ou inutiles les récits de ce genre. Il me parut suffisant d’avoir fait, et le dire, un complément de mauvais goût. Puis, les récits imaginaires avaient, par-dessus les autres, une plénitude, un définitif auquel, par essence, et cette impuissance au but, du réel, les autres, qu’on appelle récits vécus, récits vrais, ne pouvaient jamais atteindre. Si j’accepte aujourd’hui, et m’en prends au récit vrai, à la narration plate et simple de ce qui a vraiment été, ou que j’ai cru voir et faire ; – c’est moins par retour de ces suspicions et scrupules, que par essai d’enrichissement. C’est pour la « Forme » littéraire moins que par amour du concret que je m’essaie ainsi dans le réel, m’étant si longtemps nourri d’imaginaire41.

23La forme du voyage d’observation ne renonce donc pas aux efforts de style, et l’on voit à quel point les journaux très factuels recherchent une nouvelle forme de légitimation poétique. Les préfaces restent le lieu privilégié d’un commentaire métadiscursif sur la façon dont le texte a été écrit et dont il doit être lu.

Il est clair que la forme de lettres, que j’adoptai pour les deux récits, était un simple artifice qui permettait plus d’abandon, m’autorisait à me découvrir un peu plus moi-même, et me dispensait de toute méthode. Si ces lettres avaient été écrites au jour le jour et sur les lieux, elles seraient autres ; et peut-être, sans être plus fidèles, ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu’on pourrait appeler l’image réfractée, ou, si l’on veut, l’esprit des choses. La nécessité de les écrire à distance, après des mois, après des années, sans autre ressource que la mémoire et dans la forme particulière propre aux souvenirs condensés, m’apprit, mieux que nulle autre épreuve, quelle est la vérité dans les arts qui vivent de la nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilité lui prête. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me contraignit à chercher la vérité en dehors de l’exactitude, et la ressemblance en dehors de la copie conforme. L’exactitude poussée jusqu’au scrupule, une vertu capitale lorsqu’il s’agit de renseigner, d’instruire ou d’imiter, ne devenait plus qu’une qualité de second ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la sincérité soit parfaite, qu’il s’y mêle un peu d’imagination, que le temps ait choisi les souvenirs ; en un mot, qu’un grain d’art s’y soit glissé42.

24Ainsi la recherche de la vérité de l’expédition n’exclut pas de trouver une nouvelle manière : car même la forme apparemment transparente du journal ou du rapport ne peut empêcher que l’écriture accuse un décalage qui fait potentiellement du texte une œuvre littéraire. L’homme de génie dont parlait Arthur Young est celui qui se trace sa propre voie pour passer du rapport à la relation ; son originalité passe par le regard porté et l’analyse développée plus que par l’exposé des pièces du dossier. Commenter le degré de littérarité de son propre texte relève d’une véritable motivation littéraire.

Réassignation de mission

25Écrite en chemin au fil de la plume, ou reprise en cabinet pour servir de référence sérieuse, la relation de mission ne recherche traditionnellement ni la composition savante ni les fleurs de rhétorique, impedimenta bien encombrants. Au rebours de cette forme « sans apprêt » qui a été longtemps ressentie comme relevant de l’ordre du privé et donc inappropriée en contexte public, les enjolivures ont longtemps été l’apanage de l’écriture savante en général : une publication qui n’en use pas ou guère, aux siècles classiques, n’est pas digne d’être lue, aussi longtemps que la lecture a pour objet l’édification, l’instruction ou l’agrément de l’esprit. Ainsi il y aurait plusieurs types de proses du voyage : la Littérature qui fait surgir des tableaux créés par ses artifices, l’essai qui persuade le lecteur de ses opinions, l’écrit destiné à la diffusion utilitaire d’une information ou d’une technique : la première manière est marquée par les figures de forme, la seconde par les figures de construction, la dernière par l’emploi de ressources stylistiques indispensables à l’expression du sens et de l’exactitude.

26Les récits de mission ne doivent plus seulement être véridiques, ils doivent aussi se distinguer du tout-venant, rester originaux et plaisants à lire, même pour un lectorat profane. Une fois les protestations de convenance achevées, généralement en préface, la narration se développe à sa façon, signe que l’autodénigrement révèle surtout l’affirmation d’une autonomie grandissante. En fait, en passant du journal réglementaire à la relation publiée, la différence repose dans la forme, par suite du changement de destinataire : de technique, le texte est susceptible d’entrer dans la catégorie des publications à grand tirage, qui impose certes une certaine « tenue » académique et des efforts formels. Néanmoins, l’exigence d’une écriture de style soutenu semble devenue aujourd’hui une mode désuète au point que s’il existe encore des écrivains-voyageurs ou des scientifiques soucieux d’écriture littéraire, il ne viendrait plus à personne l’idée de souligner dans une préface ce décalage de style et le choix contraint du registre courant : les pratiques et les attentes admettent généralement la banalisation d’une écriture stylistiquement transparente.

27La simplicité – au moins apparente – a gagné ses galons. Mais en réalité, pour assurer un succès durable, le détour par la forme de la relation de métier entraîne une réassignation des effets stylistiques et le retour du littéraire.

Comment la littérature de notations aurait-elle une valeur quelconque, puisque c’est sous de petites choses comme celles qu’on note que la réalité est contenue (la grandeur dans le bruit lointain d’un aéroplane, dans la ligne du clocher de Saint-Hilaire, le passé dans la saveur d’une madeleine, etc.) et qu’elles sont sans signification par elles-mêmes si on ne l’en dégage pas ?
Peu à peu, conservée par la mémoire, c’est la chaîne de toutes ces expressions inexactes où ne reste rien de ce que nous avons réellement éprouvé, qui constitue pour nous notre pensée, notre vie, la réalité, et c’est ce mensonge-là que ne ferait que reproduire un art soi-disant « vécu », simple comme la vie, sans beauté, double emploi si ennuyeux et si vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre intelligence constate qu’on se demande où celui qui s’y livre trouve l’étincelle joyeuse et motrice, capable de le mettre en train et de le faire avancer dans sa besogne. […]
La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature43.

Notes

1 Marcel Proust, Le Temps retrouvé [1927], Gallimard, coll. « Folio », 2014, p. 202.

2 Louis Garneray, Corsaire de la République. Voyages, aventures et combats [1851], Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 1991, p. 64-65.

3 Henri Michaux, « Les poètes voyagent » [1946], dans Passages, [1963], Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1998, p. 43.

4 Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769, Journaux de navigation, éd. Étienne Taillemite, Paris, Imprimerie Nationale, 1977, 2 t. ; Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate la Boudeuse et la Flûte l’Étoile, Gallimard, 1982, coll. « Folio », préface de Jacques Proust [le texte se présente comme celui de la première édition].

5 On nous permettra de renvoyer à notre ouvrage Le Roman maritime. Émergence d’un genre en Occident, PUPS, coll. « Imago Mundi » 19, 2011, en particulier le ch. « Littérarité des récits véridiques et effet de réel des récits de fiction ».

6 Josette Rey-Debove, Sémiotique, Paris, PUF, 1979, p. 90. 

7 Gérard Genette, Fiction et Diction, Paris, Seuil, 1991, p. 14.

8 Selon le CNRTL.

9 François Leguat évoque dans sa préface l’Abbé de Choisy, Journal de voyage de Siam, 1685-1686 [rééd. Fayard, 1995], dans Aventures aux Mascareignes [Voyages et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales, 1707], Paris, La Découverte illustrée, 1984, p. 40.

10 Roland Barthes, « Écrivains et écrivants » [1960], dans Essais critiques, Édition du Seuil, coll. « Points », 1981, p. 147-154, ici p. 149-151.

11 Bougainville, Voyage autour du monde, éd. cit., p. 45.

12 Alain Viala, « Littérature épistolaire », Encyclopædia Universalis [en ligne], cons. 15 avril 2019. http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/litterature-epistolaire/ .

13 Ibid.

14 Bougainville, Voyage autour du monde, éd. cit., p. 433. Virgile, Énéide, IV, 418.

15 Sur la formation intellectuelle des philosophes, voir Michèle Duchet, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, [1971], Paris, Albin Michel, 1995.

16 Bougainville, Voyage autour du monde, éd. cit., p. 235.

17 Au sens que propose Jean Cohen, dans Structure du langage poétique [1966], Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1991. Il y oppose le discours scientifique à la poésie.

18 Roman Jakobson, « Qu’est-ce que la poésie ? » [1933-1934], dans Huit questions de poétique, trad. M. Derrida, Paris, Éditions du Seuil, 1977, coll. « Points », p. 46.

19 Bougainville, Voyage autour du monde, éd. cit., p. 45-46.

20 Cité par Laurent Manœuvre, Louis Garneray, Paris, Anthèse, 1997, p. 186.

21 Arthur Young, Voyages en France, pendant les années 1787, 88, 89 et 90, entrepris plus particulièrement pour s’assurer de l’état de l’agriculture, des richesses, des ressources et de la prospérité de cette nation, trad. F. S. Avec des notes et observations par M. de Casaux, Paris, Buisson, 1794, Introduction, p. 17-18.

22 Jules Dumont d’Urville, Voyage au pôle sud et dans l’Océanie, sur les corvettes l’Astrolabe et la Zélée, exécuté par ordre du Roi pendant les années 1837-1838-1839-1840, Paris, Gide, 1842, t. 1, p. III.

23 Dumont d’Urville, Voyage au pôle sud et dans l’Océanie, op. cit., t. 1, p. I-III.

24 On nous permettra de renvoyer à notre article « Auto-dénigrement et autodérision de l’écrivain voyageur : une rhétorique du chleuasme », in François Moureau (dir.), Travaux de Littérature XXVI, Itinéraires littéraires du voyage, Genève, Droz, 2013, p. 231-242.

25 Bougainville, Voyage autour du monde, éd. cit., p. 46. Nous soulignons.

26 James Cook, Relation de voyages autour du monde, présentation Christopher Lloyd, trad. Gabrielle Rives, Paris, La découverte, t. 1, p. 151-152. Nous soulignons.

27 Cook, Relation de voyages, éd. cit., p. 151.

28 Préface de Jacques Proust à Bougainville, Voyage autour du monde, éd. cit., p. 15.

29 Roussin, Lettre au Directeur du Dépôt, 11 juillet 1843 ; cité par Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel. Beautemps-Beaupré & la naissance de l’hydrographie moderne (1700-1850). L’émergence de la précision en navigation et dans la cartographie maritime, PUPS, 1999, p. 415.

30 Charles Pierre Claret de Fleurieu, Voyage autour du monde, pendant les années 1790, 1791, et 1792, par Étienne Marchand, précédé d’une introduction historique ; auquel on a joint des recherches sur les terres australes de Drake, et un examen critique du voyage de Roggeween ; avec cartes et figures, Paris, Imprimerie de la République, an VI [1797] – an VIII [1800], éd. in-4° en 4 vol., t. 1, p. cxliij.

31 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil [1578], éd. Frank Lestringant, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Bibliothèque classique », 1994, Préface, p. 95-99.

32 Au sens proposé par Jérôme Meizoz, Postures littéraires. Mises en scène modernes de l'auteur, Genève, Slatkine, 2007.

33 François Leguat, « préface », Aventures aux Mascareignes [Voyages et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales, 1707], Paris, La Découverte illustrée, 1984, p. 40.

34 Bougainville, Voyage autour du monde, éd. cit., p. 45.

35 Bougainville, Voyage autour du monde, éd. cit., p. 209. Nous soulignons.

36 Jean-François de Galaup de Lapérouse, Voyage autour du monde pendant les années 1785, 1786, 1787 et 1788, Paris, chez Jean de Bonnot, 1981, « Avertissement à l’édition de 1799 », p. XXI.

37 Richard Henry Dana, [Two years before the mast, 1840], Deux années sur le gaillard d’avant, trad. Simon Leys, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 1995, p. 21-22.

38 Voir notre « Pérégrinations et pérégrinismes : emprunts, xénismes, traductions et contre-traductions », in Maria Cristina Pîrvu, Béatrice Bonhomme, Dumitra Baron (dir.), Traversées poétiques des littératures et des langues, Paris, L’Harmattan, coll. « Thyrse », 2013, p. 503-534. https://hal.univ-cotedazur.fr/hal-01855660.

39 Charles de Brosses, Histoire des navigations aux terres australes, contenant ce que l’on sçait des mœurs & des productions des Contrées découvertes jusqu’à ce jour ; & où il est traité de l’utilité d’y faire de plus amples découvertes, & des moyens d’y former un établissement, Paris, chez Durand, 1756, Préface, t. 1, p. IX.

40 Jules Dumont d’Urville, Voyage au pôle sud et dans l’Océanie, sur les corvettes l’Astrolabe et la Zélée, exécuté par ordre du Roi pendant les années 1837-1838-1839-1840, Paris, Gide, 1842, t. 1, p. III

41 Victor Segalen, Feuilles de route, dans Œuvres complètes 1, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », 1995, p. 966.

42 Eugène Fromentin, Un été dans le Sahara [1856], in Sahara et Sahel, Paris, Plon, 1887, préface de la 3e édition, p. VIII-IX.

43 Proust, Le Temps retrouvé, éd. cit., p. 201-202.


Pour citer ce document

Odile GANNIER, «Rhétorique des fleurs absentes», Viatica [En ligne], n°7, mis à jour le : 10/04/2020, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1255.

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Quelques mots à propos de :  Odile GANNIER

CTEL, Université Côte d’Azur