Blanche El Gammal, L’Orient-Express. Du voyage extraordinaire aux illusions perdues, Paris, Les Belles Lettres, 2017, 625 p., ISBN : 978-2-251-44710-0.

Philippe Antoine

1Le sous-titre de la belle étude que Blanche El Gammal consacre à l’Orient-Express, « Du voyage extraordinaire aux illusions perdues », est dans une certaine mesure programmatique : le projet de l’auteure consiste à rendre compte de l’écart qui se creuse entre les représentations attachées à un train légendaire et les déceptions que ne manque pas de générer l’expérience du voyage. Nous nous trouvons en terrain de connaissance : le texte viatique tient fréquemment le compte des désillusions provoquées par une attente trop forte, qui s’alimente à la bibliothèque et aux préconstruits de tous ordres et ne résiste pas à l’épreuve du réel. Chateaubriand affirmait ainsi, à propos de son périple oriental, qu’il était préférable de voir la Grèce avec les yeux d’Homère. À la fin du même siècle, le héros de À Rebours, des Esseintes, renonce à un voyage à Londres en prétextant qu’il a épuisé à l’avance, dans les environs de la gare du Nord, les plaisirs qu’aurait pu lui procurer son excursion : « il faudrait être fou pour aller perdre, par un maladroit déplacement, d’impérissables sensations » (ch. XI).

2« […] le voyage dans l’Orient-Express relève d’un désenchantement » (p. 9). Sans doute était-il dans une large mesure prévisible – ce qui ne suffit évidemment pas à invalider la passionnante enquête menée dans ce livre. Elle embrasse une longue période, depuis le voyage inaugural Paris-Constantinople (1883) jusqu’aux années 2000, en tirant profit d’une impressionnante documentation composée d’articles de presse, de récits de voyage, d’œuvres fictionnelles, laquelle est heureusement complétée par une riche iconographie (photographies, cartes, plans, publicités, illustrations, affiches de spectacle, caricatures) dont le commentaire féconde l’analyse des sources textuelles. L’ouvrage débute par une approche géographique concernant les itinéraires du train. Ils sont évidemment dépendants de considérations géopolitiques : les conflits entre puissances occidentales aboutissent à une « bataille des lignes », l’Orient est le théâtre d’affrontements multiples. L’espace est donc pris dans le temps mais également dans l’histoire du regard qui est porté sur un monde autre, traversé plutôt que découvert, partiellement incompréhensible à celui qui se trouve déplacé dans un univers dont il ne maîtrise pas les codes et qu’il fait signifier en fonction de la culture qui est la sienne. Le voyageur évolue donc en terres semi fictionnelles, en empruntant des routes inconnues ou improbables (ch. 3) qui le mènent, à l’occasion, dans le royaume imaginaire de Ruritanie. Nous nous trouvons face à un territoire complexe dont les frontières sont sans cesse redessinées, à un espace très largement construit par des projections de tous ordres et prêt, en somme, à entrer en littérature.

3Le lien se fait donc très logiquement avec les discours tenus sur le voyage et les voyageurs. L’organisation de cette deuxième partie est régie par la chronologie et donne de ce fait une place de choix aux transformations qui ont affecté les conditions matérielles du trajet et les manières de le vivre. Avant l’entre-deux-guerres (ch. 4), le train de luxe transporte une population relativement homogène sur le plan social, qui reproduit peu ou prou des usages rappelant la vie à bord des paquebots, contraints par l’organisation matérielle des lieux de sociabilité ou de (relative) intimité. Dans les deux décennies qui suivent (ch. 5), une Europe nouvelle se construit. Le train accueille réfugiés, souverains déchus, personnages cosmopolites, petits criminels ou voyageuses aux mœurs libres dont la Madone des Sleepings sera l’incarnation la plus fameuse. Après la Seconde Guerre mondiale, le train, passablement défraîchi, connaît une lente agonie. Il transporte des voyageurs ordinaires, inclassables, quelquefois marginaux, qui parcourent une Europe à nouveau divisée, avant de devenir une sorte d’attraction touristique s’inscrivant dans la fréquentation nostalgique d’un lieu de mémoire revisité par la manie des commémorations. Ces pratiques et portraits successifs offrent des matrices narratives prêtes à l’emploi. Rencontres improbables, émois érotiques, personnages nimbés de mystère, vols, attentats… abondamment mis en mots dans la presse ou la littérature industrielle, nourrissent la légende de l’Orient-Express et prennent le relai des campagnes publicitaires qui ont vendu le rêve d’un voyage hors-norme.

4La « fabrique littéraire » de l’Orient-Express constitue donc l’aboutissement, et la dernière partie, du livre de Blanche El Gammal. Les auteurs qui ont contribué à l’élaboration du « mythe » sont légion et s’emparent, consciemment ou non, du matériau abondant fourni par la presse, les récits de voyages ou les produits dérivés de ce qu’il faut bien appeler une marque. Pierre Loti, Abel Hermant, Valery Larbaud, Maurice Dekobra, Paul Morand, Agatha Christie, Graham Greene, pour ne citer qu’eux, peuvent aussi faire le miel de leur expérience de passager. Le succès de cette abondante production, qui est loin de se réduire au seul genre romanesque (on songe ici au théâtre ou au cinéma qui ont également usé du motif), tient à ce qu’elle s’empare d’un imaginaire d’époque en l’adossant à des schèmes narratifs ou à des topiques qui ont fait leur preuve : crime, invitation au voyage, exotisme du temps et de l’espace, goût de la vitesse ou du spectaculaire. On pourrait alors s’attendre à une littérature du ressassement, relativement homogène quant à ses contenus et ses formes. Il n’en est rien, car les représentations associées au train sont plurielles et souvent contradictoires : « […] il ne saurait y avoir de propos univoque sur l’Orient-Express, train de l’accès au rêve oriental et qui en précipite la fin, train du voyage d’agrément et du déplacement fonctionnel, train d’hier et d’aujourd’hui, train du crime et du plaisir » (p. 348). Cet « objet du désir » est par ailleurs « adapté à tous les genres, à toutes les modes : la féerie fin de siècle, l’interview, l’ode, la chronique, le roman érotique, le roman policier ferroviaire » (p. 406). Blanche El Gammal se garde de toute généralisation abusive et parvient à nous persuader de la richesse et de la diversité de son corpus au terme d’une analyse maîtrisée de bout en bout qui répond parfaitement à l’ambition exprimée au début du livre : « Il semblerait ainsi que l’Orient-Express ne puisse se concevoir sans la littérature et que celle-ci affirme avec force les obsessions du temps tout en démultipliant les potentialités du train réel » (p. 23).

5L’ouvrage présente également le mérite de soulever une série de questions qui intéressent au premier chef les études viatiques. On en sélectionnera deux. La première tient à la formation, à la circulation et à la transformation des stéréotypes qui nourrissent les littératures de voyage. Avec « l’Orient-Express », nous nous trouvons face au cas exemplaire d’un objet sur lequel vient se cristalliser un discours abondant, multiforme, pluriel et néanmoins fortement organisé autour d’un nombre restreint de significations et thématiques, comme si le réel et les représentations qui lui sont associées imposaient leur marque aux discours qui en rendent compte. Un lieu, une situation, un trajet… il est à coup sûr fructueux d’envisager l’expérience du voyage et sa mise en texte à partir d’un paramètre précisément situé qui programme à la fois des invariants et des variations. Le programme de recherche qui s’ouvre alors est vertigineux. Une autre piste s’ouvre lorsqu’on lit la phrase qui suit : « En somme, il n’y a pas de différence majeure entre les pays réels et les pays fictifs, entre les récits de voyageurs et les romans, entre les premières années de l’Orient-Express et les années 1960 » (p. 136). Il faut tenir compte du contexte dans lequel prend corps cette affirmation qui vise à relever la cohérence de discours relevant de différents régimes de généricité. Reste cependant une interrogation fondamentale, ou une proposition qui fragilise les distinctions communément admises entre écritures fictionnelle et référentielle. Le débat n’est pas neuf et n’est pas prêt d’être tranché. Il faudra lire d’autres livres, de la qualité de celui de Blanche El Gammal, pour progresser dans la résolution d’une enquête qui risque fort de rester pour longtemps inaboutie.


Pour citer ce document

Philippe Antoine, «Blanche El Gammal, L’Orient-Express. Du voyage extraordinaire aux illusions perdues, Paris, Les Belles Lettres, 2017, 625 p., ISBN : 978-2-251-44710-0.», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 28/03/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=129.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Philippe Antoine

Université Clermont Auvergne, CELIS