« An neg ki ka plané anlè yo, mwen ka kriyé sa an egl1 »

Michael ROCH

1Michael Roch est un jeune écrivain, youtubeur et scénariste de science-fiction. Son roman Moi, Peter Pan a été publié en 20162 et en mars 2019 paraîtra son dernier ouvrage, Le livre jaune3. Depuis 2015, année qui date son retour aux Antilles, d'où il est originaire, il mène par ailleurs plusieurs ateliers d’écriture autour du thème de l’Afrofuturisme4, en Guadeloupe et en Martinique. Son texte « An neg ki ka plané, mwen ka kriyé sa an egl », qui signifie en créole antillais « Un Nègre qui plane au-dessus d’eux, j’appelle ça un aigle », marque une étape cruciale de son processus d'écriture ; écrit quelques mois après son arrivée en Martinique, il emprunte aux émotions, livrées brutes, qui l’ont alors traversé. Il évoque dans ces quelques pages les subtilités du retour et les tourments de sa quête d’identité au sein d’une île scindée en deux, mais encore porteuse d’espoirs.

2Au final, l’île de mes rêves avait le goût de mes cauchemars et l’odeur de mes angoisses. L’île a deux versants, et tu devines très bien, papa, de quel côté je suis tombé.

3En réalité, je crois que j’ai mal atterri : un peu trop vite, les ailes mal déployées, le corps déséquilibré par je ne sais quoi. Je suis arrivé à vive allure, lancé comme un projectile, ou plutôt fuyant, fuyant vers l’avant, vers l’autre, vers l’ailleurs, fuyant devant un ennemi indéfini, un monde, une société peut-être, un fantôme sûrement. J’ai atterri trop vite, aussi parce que je vous fuyais tous.

4Au fond de vos regards, entre vos lèvres, sur vos mains tendues, dans nos embrassades, il y avait le pourquoi de « pourquoi tu pars ? » et l’intonation sournoise de ceux qui n’y croient pas, qui pensent à de longues vacances, qu’il y aura un retour, un jour, mon retour. Mais au fond de ma gorge, dans mes tripes et mes os, et derrière tous les tremblements de mes mains ramollies, aucune réponse, ni pour vous, ni pour toi – vous n’auriez pas compris ce que je comprends à peine moi-même. Tu n’aurais pas compris.

5Imagine-toi scruter le large, l'océan noir et les nuages bas. Le pays d’ici n’est pas pour toi – ni pour tes cheveux, ni pour ta peau, ni pour ton nom. Dans l’embrun mauvais qui te gifle le corps entier, tu clignes des yeux ; s’imprime alors sur le lointain l’image fantomatique d’une île.

6Il y a une île qui t’observe lorsque tu fermes les yeux et vos regards se croisent à chaque battement de paupières et, au fond de toi, il y a de la mélancolie ou de la nostalgie, je ne sais pas, une émotion sourde que tu ramasses à la cuillère, une malédiction peut-être, qui te jetterait à l’eau pour la rejoindre, l’île, la seule île de ton esprit.

7J’avais cette île au fond des yeux avec, coincés derrière la glotte, mille idées, mille fantasmes, mille cristallisations aussi insouciantes que mes réponses qui volettent – tout ça parce que tu penses que le pays, là-bas, il est d’un meilleur que seuls les aigles peuvent atteindre. Je pars pour moi, papa. Pour me remplir de tout ce qui me manque, de tout ce que je ne connais pas, de tout ce que personne n’a jamais su, pu ou voulu me dire. Pour retrouver les liens, les racines et les propres atomes de mon corps, dispersés entre deux continents, à la merci des vents contraires qui scellent le sort du monde.

8L’île avait deux versants, je n’aurais jamais pu tomber du bon côté.

9J’ai chuté aux pieds des hommes qui, après leur journée de pêche ou de banane et quelques heures avant l’obscurité, frappent la table des carbets à grands coups de dominos. Ceux qui s’envoient des ti fé derrière les dents gâtées : un coup de rhum bouillant, un coup d’eau plate, le premier coup, toujours trop sec, d’une sécheresse qu’on doit couvrir, ne compte jamais. Ceux qui considèrent que « tu nais petit, tu restes petit ». Et jamais, jamais tu ne t’élèves. Tu nais ici, tu restes ici. Tu ne déploies aucune aile ou, comme Icare, ou les tonneaux de rhum déversés au fond des gorges, tu t’y brûles. J’ai chuté au pied des hommes coincés entre leur rage impuissante et leurs joies simples, quotidiennes, qui s’évaporent entre le soleil et la mer.

10Il paraît que le soleil masque la souffrance et que la mer lave les plaies. Toutes les plaies, et tous les malheurs. À la fin, ne reste que des cicatrices que l’on porte avec une bravoure silencieuse, parce que nos anciens ont porté plus, bien plus que nous. On le sait ; c’est encore inscrit dans nos veines vertes, dans nos vertèbres rompues, dans nos langues défaites.

11« Tu nais petit, tu restes petit ». Il n’y a rien de plus malheureux, de plus diminué, de plus asservi à ajouter. Toute la fatalité de plusieurs générations comblées de faux espoirs s’exprime dans ces six mots pleins de ténèbres. Et plus que la fatalité : l’abandon, l’isolement, l’incarcération de l’être lucide sur sa condition finie et définie, sur sa valeur désuète dont la véritable grandeur ne pourrait s’exprimer si l’homme-petit ne se limitait pas à cette mesure. Et en effet, je ne savais pas depuis combien de temps Patrick avait aménagé son nid dans le garage de son neveu, mais lorsqu’il prononça ces mots, je remarquai ses joues flasques, ses épaules affaissées et ses mains jaunes, marquées par toute une vie de labeurs infortunés. À ce sombre instant, il y eut, dans tous nos regards fatigués par la nuit et l’alcool, une vague, de celles qui emportent le coquillage perdu dans l’écume, ou un vent, de ceux qui soufflent la flamme des bougies esseulées de nos tables, ou un voile qui s’abat et qui masque quelque chose de beau, qui s’offrait pourtant à nous, sous nos yeux.

12L’espoir, parce qu’il faut bien lui donner son nom, flotte sur l’île, dans tous ses recoins, toutes ses anses, toutes ses rues, toutes ses jungles. Il est tellement présent qu’on pourrait le toucher du bout des doigts si on voulait, si on le voulait vraiment. Mais par un quelconque tour de magie noire, un kenbwa peut-être, une illusion sans doute, il se dérobe et nous rappelle ainsi l’impossibilité de nous élever, là-haut, plus haut.

13L’espoir, ici, est entre des mains trop blanches pour être innocentes. Et le privilège éhonté de cette innocence factice se transmet de mains en mains, sans se salir de tons plus obscurs. Évitant de se salir de mains trop sombres. Refusant de se salir au contact de mains noires. Ou alors, faut-il déjà qu’elles aient montré patte blanche, qu’elles s’habillent tout comme, qu’elles pensent tout comme, qu’elles parlent, qu’elles agissent, qu’elles s’identifient tout comme.

14Mais ces hommes-là, j’y reviens ! Ceux qui regardent l’espoir qui plane au bout de leur bras dressé vers le soleil ardent, leur bras tendu vers le large bien bleu, cassé sous le poids des bananes pas mûres, endurci par les dominos que l’on frappe à plat, le soir, sur la table humide des carbets croulants, ces hommes-là, de ce côté de l’île, refuseront toujours de manger dans la main qui les a battus.

15C’est qu’en eux bataille encore la souffrance des siècles d’esclavage, la tristesse d’un peuple brisé jusqu’à la moelle, la honte des êtres vus, et se voyant, comme la plus petite des misères.

16Il me l’a dit, le Tony, entre deux , à mi-voix cramée, comme si la musique âpre qui couvrait ses paroles avait pu l’entendre et le trahir, le vendre : « Où seras-tu ? Toi, le métis. De quel côté seras-tu lorsqu’il faudra tirer le coutelas et renverser les choses ? Seras-tu avec ou contre nous ? »

17On y pense, oui, à tout foutre entre l’air. On y pense en se cachant derrière l’ivresse, les pas chaloupés, et les sourires affichés qui disparaissent dans les bourrasques du temps. Je ne suis pas de ces hommes-là. Rien qu’à voir les regards effrayés que ces hommes-là s’échangent, je suis déjà hors-jeu.

18C’est peut-être ça, aussi, ce qui leur détruit l’espoir : les regards méfiants. Aucun de ces hommes ne fait confiance à son frère, ni même à son fils, ni même à son père. Patson m’a bien dit : « Ici, je n’ai pas d’amis ». Alors il fait comme si, et puis le soir, il couche ses larmes dans la bière rouge avant de rallumer sa gorge trempée à traits de mauvais rhum.

19Imagine-toi coincé dans la crasse d’une cellule de garde à vue. Avec toi croupissent tes proches et tes parents lointains. Tu les reconnais tous, ils sont ta famille dans son entièreté, à l’état de nucléus. Ils sont ton village, ta commune et tu sais que vous êtes là depuis des lustres. Sur les murs, les coches du temps passé. Aux barreaux, la rouille des éons oubliés. Ils te regardent, ils te connaissent. Et tu te dois de saluer chacun de ces regards braqués sur toi à longueur de journée, sous peine qu’ils ne parlent de toi en mal, la nuit tombée. Il te faut paraître et cacher le reste, car chaque sourire qu’on te rend peut te mordre l’heure suivante, chaque main que tu croises peut te poignarder dès ton dos tourné. Il n’y a pas pire torture que de vivre sous l’épée de Damoclès des siens.

20Ils se regardent ainsi depuis trois cents ans, ces hommes, dans la prison de leur île. Si bien qu’ils ont oublié pourquoi ils se regardaient ainsi. Si bien qu’ils ont oublié qu’ils pouvaient se regarder autrement. Si bien que, ni leurs épouses, ni leurs filles, ni leurs fils, ils ne savent pas comment les regarder.

21Ces hommes dénigrent leurs femmes et se dérobent à leurs gosses, et les femmes voient en leur fils l’homme qui restera à jamais auprès d’elles. Comme un cercle vicieux, tous se transmettent cet amour haineux, entre passion et phobie, crainte et envoûtement.

22Combien de larmes versées, combien de joues frappées, combien de cris poussés, – d’hommes, de femmes ou d’enfants – pour enfin comprendre que la violence s’hérite, pour enfin comprendre que la douleur s’efface, que la peur se masque, que l’on peut changer, si on le veut et dès qu’on le veut. Et inverser les maux qui rongent nos cerveaux lynchés par le temps.

23De ce côté de l’île, les hommes ne sont que des fils incapables de grandir, ou de tuer la mère, m’a expliqué Françoise. On l’appelle l’Île des Revenants, plus on s’en éloigne, plus on y revient, inlassablement brisé par ses rêves de liberté. Petit, tu resteras petit tant que les chaînes croquant ta peau seront les fondations de plus grands bâtisseurs. Regarde le temps, plein de trois cent quatre-vingt-et-un ans de larmes de suie, comme il est noir.

24J’ai vu l’autre versant, papa. Ce n’était pas mieux. Olivier, un soir, alors que je me morfondais dans le siwo d’un ti vieux, Olivier est venu me trouver : « Ici, il faut profiter, sinon ça ne sert à rien ». Chaque jour, il me brandit le soleil, il me démontre les vagues, il embrasse les jolies, comme si tout lui appartenait, comme si la vie, ici, elle lui appartenait tout entière, toute à lui, et aux autres aussi, mais seulement s’ils savent profiter.

25Il est venu de France, Olivier, dans ce coin de paradis. Il avait travaillé dur. Il a acheté un restaurant. Il est patron. Et il ne comprend pas, lui qui est bon vivant, bon patron, bon ami, pourquoi il ne se sent pas intégré. Pourquoi il arrive toujours un moment où, lors d’une soirée festive, les locaux, ceux d’ici, les Noirs, le regardent étrangement, comme s’il n’était pas chez lui.

26Et Renaud qui se targuait : « Je ne suis pas venu piquer leur emploi, au contraire, j’en crée. C’est absurde ! » Il vient de racheter un petit hôtel. C’était le rêve de sa vie. Comment lui expliquer que le ressort rouillé de cette île souffrante n’est pas grippé à cause de l’emploi, mais parce que ceux qui souillent l’économie sont les mêmes depuis quatre siècles mal-déglutis.

27L’autre côté de l’île est rempli d’individus qui se pensent ouverts, mais ignorent les réelles causes du problème du territoire qu’ils arpentent et s’approprient. Leur ignorance même fait partie du problème.

28Pour rappel : nous ne sommes pas des animaux, notre peau n’est pas exotique, nos cheveux ne sont pas là pour vos caresses, notre accent n’est pas drôle, nos langues non plus. Et nos opinions, nos modes de vie, nos problèmes ne se discutent pas, ni ne se règlent, entre blancs.

29Définitivement, je ne suis pas des leurs non plus.

30Le comprends-tu aussi ?

31Maintenant, où s’entassent les miens ? Dans quel recoin de rue se gagne ma place ? De quelles essences est fait l’arôme de mon identité, dispersée entre deux mondes, deux îles, deux pays, deux peuples ?

32Je suis de ceux qui tombent pour se relever. Je suis de ceux qui observent leurs pas, qui consultent leurs mains et qui, des lignes tracées par leur propre passé, redressent la tête et visent plus loin, plus haut, plus vite. Je suis de ceux qui font de chaque échec la possibilité d’une nouvelle victoire. Je suis de ceux qui regardent l’avenir comme un ami. Je ne crains ni le vide, ni la page blanche.

33Je cherche encore mes autres : les artistes marrons, les penseurs libres, les justes intrépides. Je les sais à deux pas de moi, sous quelque pierre, sous quelque goutte ou rafale de vent. Ils œuvrent, tout comme moi, dans un diffus silence. Je sens battre le tumulte de leurs idées, le cramé de leur flamme créatrice.

34Nos cheveux portent l’architecture de nos rêves, nos visages sont le reflet des jardins des paradis lointains, nos peaux se grisent du goût sucré du gwo siwo des carnavals, de sa couleur aussi, et tout ce que nous touchons se change en or. Nous sommes magiques, dira-t-on, mais être magique ne veut pas dire que nous n’existons pas. Être magique ne veut pas dire que nous ne sommes pas réels5.

35Nous y arriverons, dussions-nous recréer un monde, plutôt que de le changer.

Notes

1 Le titre est une libre adaptation des vers du rappeur Kery James, sur son titre « Musique Nègre » : Un mec qui écrit pour les autres, ils appellent ça un nègre / Un Noir qui plane au-dessus d’eux, j’appelle ça un aigle.

2 Michael Roch, Moi, Peter Pan, Lyon, Le Peuple de Mü, 2017

3 Michael Roch, Le livre jaune, Lyon, Le Peuple de Mü, à paraître en 2019

4 Il s’agit d’un mouvement littéraire proposant des dystopies afrocentrées.

5 Citation tirée du discours de l’acteur Jesse Williams lors des BET Awards, en juin 2016.


Pour citer ce document

Michael ROCH, «« An neg ki ka plané anlè yo, mwen ka kriyé sa an egl1 »», Viatica [En ligne], 6 | 2019, mis à jour le : 28/03/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=137.

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