James Boswell, État de la Corse. Suivi de Journal d’un voyage en Corse et Mémoires de Pascal Paoli. Édition critique, présentation, traduction et notes par Jean Viviès. Suivi de An Account of Corsica, introduit par Gordon Turnbull, Ajaccio, Albiana, 2019, 400 p., ISBN : 978-2-8241-0962-6.

Christophe LUZI

1C’est à l’occasion des 250 ans de la parution de An Account of Corsica, description de l’île de Corse dont la publication en février 1768 assura un vif succès à son auteur James Boswell, que Jean Viviès, Professeur à l’Université d’Aix-Marseille (laboratoire LERMA) présente une nouvelle édition critique1, augmentée pour la première fois du texte original de l’ouvrage en anglais2 dont le mot introductif est de Gordon Turnbull, General editor des Private papers of James Boswell auprès de l’Université de Yale.

2La page inaugurale retient une chronologie très utile, s’attachant à faire saillir les principaux événements successifs de la vie de James Boswell depuis sa naissance en 1740 jusqu’à sa mort en 1795. La présentation brosse ensuite un portrait de l’auteur de An Account of Corsica, suivi des circonstances qui accompagnent son voyage en Corse, pour clore sur la traduction proprement dite de cet État de la Corse, avantageusement pourvue d’un dispositif de notes très convaincant et précis, si intimement lié au régime de lecture mis en place qu’il en devient le prolongement indispensable. La traduction choisit un français représentatif de la fin du xxe siècle, dans une forme et un style agréables, de même caractère que celui de Boswell, tout en se tenant le plus près possible du texte original. Elle stimule d’emblée une intimité avec l’auteur ainsi qu’une forme d’aisance venant renforcer cet effet de lecture.

3L’engouement du public que suscite la parution de An Account of Corsica donne une tournure brillante et favorable aux débuts de l’écrivain écossais, qui signe trois éditions anglaises datées de février 1768 à mars 1769, auxquelles s’ajoutent trois éditions irlandaises et des traductions en allemand, anglais, hollandais et italien – l’ouvrage est même traduit deux fois en français en 1769. Jean Viviès nous en livre les antécédents (1740-1767) par l’entremise d’un retour sur les jeunes années permettant d’éclairer ce cheminement.

4Les premières armes du jeune homme, issu de la petite noblesse d’Auchinleck, sont marquées par une volonté d’acquérir une identité littéraire, historique et sociale forte. Dès la province du comté d’Ayr et une solide formation classique placée sous la figure tutélaire pour le moins intimidante de son père, demeure cette impression ressentie de voir évoluer un profil audacieux et pourtant naïf, voulant s’extraire du commun, se distinguer à tous égards par une « singularité » qu’il livre dans ses premières correspondances avec Jean-Jacques Rousseau en 1764.

5C’est ainsi que Boswell effectue le traditionnel Grand Tour, à l’instar des rejetons de la noblesse anglaise de l’époque ; un voyage en Europe initiatique à plus d’un titre, donnant à découvrir les grands sites culturels et à fréquenter les meilleurs esprits. À cette nuance près qu’il s’aventure, en partie poussé par le vent d’une imagination romanesque et en partie par ses échanges avec cet instigateur au voyage que fut Rousseau, vers une ultime étape pour le moins insolite et singulière : la Corse. En octobre 1765, Boswell débarque au port de Centuri, aux confins dangereux et mal connus d’une île alors plongée dans la tourmente des révoltes contre Gênes depuis 1729.

6Deux parties composent l’Account of Corsica. La première situe le contexte politique et social de la Corse autour de 1765 : ses ressources naturelles, une description géographique, un retour sur l’histoire lointaine des révolutions de Corse, un tableau institutionnel, religieux, militaire, commercial, culturel et ethnographique. La seconde partie renvoie au récit de voyage proprement dit, en même temps qu’elle engage par voie de conséquence un questionnement sur sa poétique et les choix de technique narrative. Boswell livre très librement des impressions personnelles qu’il agrémente de sources historiques, de jugements de valeur moraux et politiques, d’arguments en faveur du développement à venir de l’île, formant par-dessus tout le constant parti pris d’une amitié, d’abord idéologique puis humaine, pour les tentatives d’émergence d’un futur État corse florissant et indépendant, placé sous l’égide de Pascal Paoli. Les échanges avec le chef rebelle qu’il file sur une soixantaine de pages sont l’occasion d’un portrait pour le moins flatteur. L’union corso-écossaise ainsi scellée, demeure encore vivace en octobre 1769 au moment où Pascal Paoli s’exile en Angleterre.

7À la faveur du plaidoyer et de l’éloge, le témoignage de James Boswell dévoile les soubresauts d’une nation naissante en train de se former sous le regard attentif de l’Europe des Lumières. L’oppression immémoriale d’un peuple resté à l’état antique de vertu hors de tout dévoiement séculaire, et dont on jugule les libertés et les droits, marque l’écriture du sceau d’une cause honorable et juste, qui n’est pas sans faire écho aux arguments du Contrat social. Tour à tour, comme nous le livre Jean Viviès, est invoqué un intertexte classique de vingt-huit écrivains, placé ici à dessein afin de renforcer la voix auctoriale. En filigrane se devine chez son auteur la forte conscience intime qu’aurait la portée d’une telle démarche : pour s’attirer la bienveillance de ses contemporains, Boswell présente au monde une cause inique en même temps qu’il construit de lui-même une image favorable par l’interaction littéraire qu’il cherche à mettre en œuvre. Le jeune voyageur brigue ainsi l’identité discursive de l’écrivain, en même temps qu’il part à la recherche de cette identité à travers le regard de son public, en se saisissant habilement d’un rôle politique et social placé au cœur des considérations de son siècle.

8La détermination de Boswell s’applique à faire du récit de voyage une œuvre de diplomatie agissante, de sorte qu’elle vienne à introduire des enjeux politiques, philosophiques, idéologiques, littéraires. Rien ne saurait mieux témoigner de la souplesse et de la malléabilité du genre. Le choix d’une forme d’expression réputée dépaysante et distractive, très à la mode chez le lectorat de l’époque, sert à former une telle entreprise. Et ainsi que le démontre Jean Viviès, en parvenant à démêler la complexité de la période paolienne relative à l’histoire de la Corse, l’actualité du débat qui s’y joue finit de lui donner un rôle déterminant.

9Ajoutant à l’intérêt que An Account of Corsica constitua longtemps le texte fondamental en langue anglaise sur la Corse, cette nouvelle édition critique bilingue sert sans aucun doute désormais de référence parmi celles existantes.

Notes

1 La première édition est parue en 1992 aux presses du CNRS.

2 Deuxième édition corrigée par Boswell (1768).


Pour citer ce document

Christophe LUZI, «James Boswell, État de la Corse. Suivi de Journal d’un voyage en Corse et Mémoires de Pascal Paoli. Édition critique, présentation, traduction et notes par Jean Viviès. Suivi de An Account of Corsica, introduit par Gordon Turnbull, Ajaccio, Albiana, 2019, 400 p., ISBN : 978-2-8241-0962-6.», Viatica [En ligne], n°7, mis à jour le : 24/03/2020, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1379.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Christophe LUZI

Laboratoire Lieux, Identités, eSpaces et Activités/ UMR 6240 LISA, Université de Corse