Alain Quella-Villéger, Voyages en exotismes. Ailleurs, histoire et littérature (xixe-xxe siècles), Paris, Classiques Garnier, coll. « Perspectives comparatistes », 2017, 428 p., ISBN : 978-2-8124-4766-2.

Guy BARTHÈLEMY

1Alain Quella-Villéger, bien connu des spécialistes de Loti, livre avec cet ouvrage une somme de 428 pages et 33 articles qui récapitule son travail critique. Relevons d’emblée que le titre pourrait induire le lecteur en erreur, car il ne s’agit pas, donc, d’un ouvrage de synthèse. La copieuse introduction présente certes des éléments pour une réflexion d’ensemble, mais ce qu’elle offre de plus substantiel porte sur la distinction (d’ailleurs importante et bien exposée) entre roman colonial et roman exotique. De même, si la conclusion, intitulée « De la maladie infantile au crime » revient bien sur la notion d’exotisme, l’analyse est un peu rapide (même prolongée par l’annexe I, consacrée au mot « exotisme »). Dans le corps de l’ouvrage, l’article intitulé « De l’identité », qui clôt la troisième partie, semble annoncer une réflexion sur la notion (connexe de celle d’exotisme, bien sûr) ainsi mise en valeur mais, de fait, ce petit texte n’est pas à sa place dans un recueil de type universitaire : c’est une causerie agréable et détendue dépourvue de véritable ambition théorique. 

2On l’aura compris, le recueil présente les défauts de ce genre d’entreprise, et notamment un caractère disparate. L’auteur tente dans son introduction de faire valoir une unité de méthode et d’approche, qui tiendrait à son double ancrage intellectuel et scientifique d’historien gagné à la critique littéraire. Il est vrai que la littérature viatique ou teintée d’exotisme réclame par excellence ce type d’approche pluridisciplinaire (je pense au chef-d’œuvre que constitue en la matière l’analyse du naufrage du bateau qui ramène Virginie à la fin de Paul et Virginie, dans le grand livre d’Alain Corbin Le Territoire du vide), et un grand nombre de ces articles mêlent en effet des considérations d’ordre historique à des commentaires portant sur la dimension fictionnelle des œuvres. Mais l’approche descriptive à laquelle recourt l’auteur laisse souvent le lecteur sur sa faim, d’autant plus que la dimension historique fait souvent l’objet d’un petit exposé à l’intérieur de l’article, ou vient nourrir un travail de périodisation, la matière littéraire figurant pour ainsi dire « à côté ». Je parlais d’approche descriptive, et celle-ci convient bien à l’ambition que reflètent généralement ces articles, celle de fournir une mise au point que la grande érudition de l’auteur lui permet d’élaborer. En tant que telles, ces mises au point sont utiles et contribuent à la connaissance du champ traité, celui qu’annoncent titre et sous-titre du volume. Il se trouvera toutefois des lecteurs qui resteront un peu perplexes face à cette perspective accumulative et pour regretter que les analyses ne soient pas davantage problématisées et distanciées.

3Venons-en maintenant au matériau. Il est bien sûr impossible de faire le tour des 33 articles (ventilés dans quatre parties, nommées parfois avec un brin de coquetterie : « Littérature coloniale, littérature exotique », « Pierre Loti, pierre d’angle et point de bascule », « Vaillance et défaillances de l’ailleurs », « Paroxysmes de l’exotisme »), et mieux vaut mettre l’accent sur les lignes de force du volume. Il est bien sûr question de Loti, et deux articles retiendront particulièrement ici l’attention du lecteur. Celui qui s’intitule « Lafcadio Hearn – Traducteur et admirateur de Loti » se penche notamment sur l’opération de captation à laquelle se livre Hearn en glissant de la traduction à la réécriture de certains passages de l’œuvre. « Du Nil exotique au Nihil touristique » (encore une coquetterie…) nous montre un Loti qui enrage du développement du tourisme et dont les vues en la matière sont assez prémonitoires. Les deux articles consacrés à la guerre russo-japonaise de 1904-1905 (« Tsoushima, bataille navale exotique », et « La guerre russo-japonaise – Du roman au cinéma ») sont ancrés pour le coup dans une approche historiographique riche d’enseignements : il y est question aussi bien de la manière dont ce conflit affecta la vision du Japon depuis l’Europe que de relectures de l’événement comme prodrome de la première guerre mondiale (sans doute les deux articles les plus originaux du recueil). On peut mettre en regard de ces deux articles celui intitulé « D’un usage politique de l’Inde – Lucien Saignes, en 1906 », qui montre comment les territoires lointains de la République pouvaient faire l’objet de menées relevant de l’opportunisme politique. L’article inaugural (« Victor Segalen, “passant considérable” ») revient sur l’opposition, en partie factice, construite par la critique, entre Loti et Segalen, que démentent les témoignages d’admiration adressés par le second au premier. Dans la série de quatre articles consacrés à la représentation de l’Indochine, deux justifient une attention particulière : « Dire l’Indochine coloniale » et « Saïgon 1900, de Farrère à Malraux ». On regrettera que, dans ce dernier, l’auteur ne se soit pas penché davantage sur les raisons du succès des Civilisés de Farrère (prix Goncourt en 1903), roman dont les mérites paraissent aujourd’hui bien minces. Mais il aurait alors fallu mettre en œuvre (ou reprendre) des analyses littéraires qui ne relèvent pas de la perspective critique d’Alain Quella-Villéger.

4La matière de certains articles est un peu ténue (« Menus et partitions, pour une esthétique du divers », « Boké [Guinée] René Caillié au kilomètre zéro [1827] »), et par ailleurs ils semblent ne pas relever de la critique littéraire, quand d’autres offrent un intérêt de curiosité (« L’Empire ottoman, vu par le marin picard », qui est pour l’essentiel composé d’un long extrait d’un texte inédit). Il faut encore mentionner deux articles qui abordent la question du genre (le « gender » anglais) dans l’écriture viatique (« De l’exotisme au féminisme », et « Deux Françaises à Constantinople – Marc Hélys [pseudonyme de Hortense-Marie Héliard] et Marcelle Tinayre »), deux autres qui introduisent les arts plastiques (« Gustave Viaud, marin-photographe à Tahiti [1862-1863] » et « Les dessins turcs d’Andersen [1841] »), ceux qui traitent d’un même référent (Istanbul, Tahiti), sans oublier, pour être juste, ceux qui sont seuls à traiter d’un lieu ou d’un espace (l’île de Pâques vue par Loti, l’Amérique du sud vue par un Périgourdin) – car on voyage beaucoup en lisant ce recueil, et c’est la moindre des choses étant donné son titre…


Pour citer ce document

Guy BARTHÈLEMY, «Alain Quella-Villéger, Voyages en exotismes. Ailleurs, histoire et littérature (xixe-xxe siècles), Paris, Classiques Garnier, coll. « Perspectives comparatistes », 2017, 428 p., ISBN : 978-2-8124-4766-2.», Viatica [En ligne], n°7, mis à jour le : 07/04/2020, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1386.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Guy BARTHÈLEMY

Centre d’histoire sociale de l’Islam méditerranéen, École des hautes études en sciences sociales