Désolation de la « France australe » : de l’imposture coloniale au stoïcisme carcéral chez Jean-Paul Kauffmann

Guillaume THOUROUDE

1Quelques années après avoir été libéré du Hezbollah qui le détenait en otage au Liban (entre 1985 et 1988), Jean-Paul Kauffmann embarque à bord du Marion-Dufresne pour explorer les îles Kerguelen, district des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Le récit de ce voyage, L’Arche des Kerguelen1, marque le début de la carrière d’écrivain voyageur de Jean-Paul Kauffmann. Tous ses ouvrages suivants seront peu ou prou des récits de voyage, des relations d’errance dans des territoires minutieusement choisis pour leur valeur historique et fantasmatique : l’île de Sainte-Hélène, la Courlande, les Landes, les bords de la Marne, l’église Saint-Sulpice, Eylau. Les Kerguelen ont la particularité d’être une possession française dans une géographie radicalement étrangère à la métropole, et Kauffmann tient à explorer à la fois le territoire lui-même et les différentes couches de relations qui ont existé entre la France et ces îles qui n’auraient pas attiré l’attention de l’écrivain sans leur appartenance géopolitique. Kauffmann se donne comme tâche dès lors de raconter les aventures et le destin d’Yves de Kerguelen au XVIIIe siècle, de faire revivre les enjeux politiques, économiques et culturels afférents à la découverte des terres australes et à la constitution fantasmée d’une « France australe ». Chemin faisant, c’est l’histoire d’un désastre que Kauffmann met en narration et un destin d’otage qu’il tente d’apprivoiser, ou d’accepter littérairement, d’une manière que l’on désignera plus loin de stoïcienne : d’un côté, l’échec d’une vie avec la chute d’Yves de Kerguelen qui a tout perdu dans cette aventure, de l’autre la désolation du territoire lui-même qui s’avère décevant. En définitive, le désir même d’une France australe a beau s’avérer absurde et pathétique, c’est la littérature qui, peut-être, sauve in extremis son fragile bien-fondé.

Situation des Kerguelen et vie de Kerguelen

2Au sud de l’océan Indien, les Kerguelen constituent un des cinq districts des TAAF, et pour prendre des comparaisons avec le territoire métropolitain, la « Grande terre » possède la même superficie que la Corse, l’archipel est « aussi verdoyant que les prairies de Bretagne » (18), et, de même que le Massif central, l’île principale est volcanique et culmine à plus de 1 800 mètres. Éloigné de 3 500 kilomètres de la terre habitée la plus proche, elle jouit d’une situation isolée qui convient à l’image des confins que Jean-Paul Kauffmann n’aura de cesse de parcourir par la suite de son œuvre : « Les îles de la Désolation passent pour être le point le plus isolé du globe […]. L’éloignement des Kerguelen est l’une des dernières curiosités d’une époque qui se flatte d’abolir l’espace et le temps » (19).

3Découvert en 1772 par Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec, l’archipel de la France australe se trouve à la croisée du destin individuel d’un marin qui rêve de gloire et des projets d’expansion du roi de France dont les ambitions étaient constamment contrariées par l’Angleterre. La biographie du marin breton est romanesque et Kauffmann en tresse les fils avec ceux de son propre périple et de sa propre détresse. Kerguelen a menti au roi pour obtenir les fonds nécessaires à ses expéditions, faisant miroiter des terres gorgées de richesses et de beautés, mais fut cruellement déçu par la réalité du pays. Pris en étau entre ses mensonges et ses rêves, Kerguelen devient sous la plume de Kauffmann un héros shakespearien qui mêle le ridicule et le sublime, le pathétique et la grandeur. Il est retourné voir l’archipel une seconde fois, a commis un certain nombre de fautes, a été condamné, a fait de la prison, a connu le déshonneur et s’est retiré sur ses terres bretonnes, où il a écrit ses mémoires et taché de défendre son honneur.

Rejouer la colonisation, « perpétuer l’empire »

4Par ailleurs, le choix de se rendre à Kerguelen est indissociable d’une réflexion sur la France et ses territoires ultramarins : « Je m’émerveillais à la pensée que ce continent lointain était une parcelle de la France » (18). Parcourant cette « France d’ailleurs », Kauffmann ne développe pas pour autant une théorie de la francité et ne s’interroge pas sur ses limites, son identité ou son extension. En sous-texte, cependant, on remarque que l’auteur enracine son attraction pour ce territoire désolé dans son nom breton, et dans l’aventure du marin français éponyme du XVIIIe siècle. On l’a vu, il avoue que le fait même que ces îles lointaines fussent françaises l’« émerveillait ». Mais quel sens cela prend-il de voyager précisément là, dans un désert de glace similaire à toutes les autres îles de l’antarctique, à part le fait que celles-ci soient françaises ? Et, en l’occurrence, qu’est-ce que ce texte nous dit de la France ? La notion même de « France d’ailleurs » joue sur un malaise diffus, dû au fait que s’il y a une France ailleurs, c’est qu’il y a eu colonisation, empire, et que cet empire est encore d’actualité. C’est pourquoi l’analyse littéraire peut faire appel momentanément à une approche postcoloniale2 car, si nous possédons encore des colonies, c’est qu’il y a encore, en nous, un reste vivant d’idéologie impérialiste.

5Dans un article de 2009, Jacqueline Dutton propose justement une interprétation postcoloniale : elle laisse penser que Kauffmann poursuit un but nationaliste et qu’il écrit sous l’influence d’une nostalgie impérialiste, au point d’avancer qu’en « revigorant le mythe de Kerguelen, [Kauffmann] cherche à perpétuer le projet impérial qui a été congelé dans le temps3 ». Dutton effectue une lecture comparée de L’Arche des Kerguelen de Kauffmann, et de I May Be Some Time, de Francis Spufford (1996). Elle montre que les cartes françaises indiquent les Kerguelen et ignorent des terres voisines qui appartiennent à d’autres nations. Elle rappelle que cette région du monde est le centre de revendications territoriales de différentes nations, donc lourdement investi par le « regard impérial4 », auquel cas l’écriture de voyage ne peut être innocente. Il existe en effet un impensé colonial, impérialiste et stratégique dans le texte de Kauffmann, que Jacqueline Dutton nous aide à mettre au jour.

6Jean-Paul Kauffmann est-il colonialiste ? Certainement pas, et cela n’aurait pas de sens de tâcher d’établir une telle accusation. En revanche, ce qui est éclairé ici est un état d’esprit particulier, une forme de culture légèrement cocardière. Né en 1947, Jean-Paul Kauffmann a connu l’éducation nationale d’après-guerre où l’on faisait encore réciter aux écoliers les noms des comptoirs indiens et autres toponymes de l’empire français. Peut-on dire qu’en effet, enfant d’une éducation nationaliste en pleine reconstruction après la guerre mondiale (et déstabilisée par les guerres post-coloniales5), Jean-Paul Kauffmann cherche à faire communiquer la géographie et l’histoire, et plus particulièrement l’histoire de France telle qu’elle est racontée et instruite par les anciens « hussards noirs de la république » ? Les contenus des livres de Kauffmann semblent en attester : la France australe, Napoléon6, la Première Guerre mondiale, les explorateurs héroïques (Kerguelen lui-même), les classiques littéraires (Bossuet7, Virgile8), tous ces sujets constituent la culture républicaine, conservatrice si l’on veut ; mais avant d’être le signe dominant d’une instruction bourgeoise, c’est surtout un terreau culturel commun qui permet à l’auteur de s’adresser en droit à tous les lecteurs français.

7Le contexte historique de l’exploration de l’archipel entre en résonance avec la mentalité impérialiste dénoncée par Jacqueline Dutton. La France vient d’être humiliée par les Anglais lors de la guerre de Sept Ans (Traité de Paris, 1763), où elle a perdu l’Amérique du Nord et presque tout le premier espace colonial français. C’est notamment à cette époque que l’impérialisme français est devenu durablement une course, une fuite en avant vers la gloire. C’est peut-être de là que vient la crispation des gouvernements français sur leurs colonies, leurs DOM-TOM, et l’égrènement des noms d’îles et de terres françaises dans divers endroits du monde. La « France d’ailleurs », cette colonisation de terres désolantes (elles inspirèrent le nom de Desolation Island aux explorateurs britanniques) et inutiles (du point de vue économique) dans des recoins improbables, telles que les Kerguelen, représente sans doute une compensation symbolique pour une France contrariée dans ses rêves de grandeur par une Angleterre à qui tout réussit, un empire britannique qui conquiert et administre de nouveaux territoires avec aisance. Kauffmann, dans son attirance pour les Kerguelen, participe peut-être de cet esprit nostalgique que l’éducation nationale a nourri concernant une France universelle, mondiale, d’où le déchirement ressenti, à l’époque où Kauffmann était un écolier, à l’idée de se retirer des colonies. En considérant la question avec des lunettes postcoloniales, il existe un lien causal profond entre Kerguelen et les problématiques toujours actuelles du néocolonialisme. Pour le dire de manière plus brutale, les guerres de décolonisation (Indochine, Cameroun, Algérie) qui ont accompagné l’enfance de Kauffmann, auraient pu être évitées si la France n’avait pas depuis Louis XV autant investi symboliquement sur son empire.

8Les Kerguelen, aujourd’hui françaises, sont bien un vestige de cette folie impérialiste qui a saisi les esprits des Lumières. Ce petit bout de terre hante encore singulièrement l’imaginaire français. On ne compte plus les publications qui lui sont consacrées. Kauffmann en fait une liste d’une page entière à la fin de son récit, et depuis vingt ans, d’autres ont paru9, qui racontent à peu près la même chose, sans la sensibilité ni la réflexion baroque de Kauffmann. On ne peut comprendre l’intérêt que lui portent des écrivains, des artistes, des marins, des explorateurs et des dessinateurs sans garder à l’esprit que cet archipel est français, car toutes ces publications rappellent invariablement que ces îles sont mornes et inhospitalières.

9Dès lors s’agit-il, comme l’écrit Jacqueline Dutton, d’une tentative de « suivre la trace » et de « valider » l’œuvre impériale et colonialiste de ses prédécesseurs, ou au contraire d’une proposition de détournement de la parole politique majoritaire ? On atteint ici la limite de cet argument et de la volonté farouche de faire de Kauffmann un néo-impérialiste. Inspiré par les analyses de Mary Louise Pratt dont elle parodie le titre10, Dutton commet des erreurs factuelles et des mécompréhensions de lecture : quand Kauffmann décrit des paysages, elle relie cela à la « maîtrise » picturale, symbolique de la posture coloniale de l’artiste orientaliste qui vient en terrain conquis. Or le narrateur de L’Arche des Kerguelen, loin de surplomber les paysages, passe son temps à s’enfoncer dans des « surfaces sablonneuses » et à se sentir « entraîné au fond vers une boue de plus en plus liquide » (157). Une autre erreur d’appréciation est plus grave, d’un point de vue littéraire au moins : quand Kauffmann associe l’imperfection des îles et la nature mélancolique d’Yves de Kerguelen, il conclut son paragraphe par une méditation à demi ironique : « Ces îles étaient à lui depuis toujours » (160). Pour Dutton, c’est ici la preuve que les Français considèrent les Kerguelen comme une « terre destinée à la France », alors qu’il s’agit simplement d’une licence poétique, ou d’une figure de style, qui exprime l’idée d’une profonde sympathie entre un territoire imparfait et un homme incomplet, un lieu vague et un personnage déphasé, décalé dans son époque. L’écrivain voyageur se fait paysagiste et portraitiste et, dans L’Arche des Kerguelen, le portrait est celui d’un homme mélancolique qui aurait pu connaître la gloire et qui, au contraire, s’est fait rattraper par sa propre désolation : « La Désolation lui a toujours appartenu. Il s’avance vers son miroir et recule au dernier moment, épouvanté par ce qu’il a vu. Il sera condamné à revoir ce qui l’effrayait » (172-173).

10En dernière analyse, l’approche postcoloniale ne permet pas de saisir ce qui se joue dans la littérature de Kauffmann, car la dimension impérialiste de l’histoire est en fait réduite dans sa prose à une « imposture » coloniale : « J’invoque la tragédie de la solitude qui est celle d’Yves de Kerguelen. Il affronte seul le désenchantement de la découverte, l’imposture de la France australe, le déshonneur du procès et de la condamnation » (172). La présence des grands hommes et la convocation de la culture scolaire classique sont abusivement perçues comme l’expression d’une nostalgie impérialiste. En revanche, il s’agit bien d’une poétique de la nostalgie. En effet, cette association littéraire entre une figure historique et un lieu géographique est un invariant de la littérature viatique contemporaine. Jean Rolin a eu recours à un procédé analogue dans un récit explicitement « vaste et confus » convoquant le maréchal Ney et le boulevard Ney, au nord de Paris11. Dans un même geste littéraire, Rolin raconte la vie du maréchal d’Empire et décrit la vie actuelle du boulevard périphérique, deux réalités hétérogènes qui ne sont unies que par les hasards de la topographie. Récemment, Sylvain Tesson a aussi tressé le destin de la Grande armée et les péripéties de son voyage en side-car depuis Moscou jusqu’à Paris12. En méditant sur le destin d’Yves de Kerguelen d’abord, puis de Napoléon et des poilus de la Grande guerre dans d’autres récits, Jean-Paul Kauffmann contribue simplement à un genre littéraire, une branche du récit de voyage contemporain qui consiste à faire coïncider la topographie, la géographie, la biographie et l’histoire13. Ce dont il s’agit, en définitive, c’est de rappeler dans un premier temps l’histoire et la geste héroïque des grands hommes au bon souvenir du lecteur cultivé qui voit resurgir les rois, les maréchaux et les empereurs des cours d’histoire d’antan, mais dans le but de glisser, dans un second temps, une parole singulière fragile et une thématique littéraire rincée de tout impérialisme et de toute politique : Solitude, Désolation, Confins, voilà les héros mythiques des récits de Kauffmann.

Nom de pays, le nom

11Plus que dans le souvenir d’une France impériale, c’est avant tout dans les mots et les noms de la langue française que Kauffmann tâche de voyager. « Je rêvais des Kerguelen » (17), écrit-il dès la première ligne de son récit, témoignant d’une fascination pour le mot même de Kerguelen. Quand il pose le pied sur l’île, il se répète : « Je suis aux Kerguelen » (37), comme si le nom prenait plus d’importance que la terre. Il poursuit sa rencontre avec la toponymie par l’entremise de l’expression de « France australe » qui constitue naturellement le cœur de l’intérêt affectif que l’on porte à cet archipel : « C’est donc cela les Kerguelen, ces baraquements, ce vide originel, cette hébétude du relief ! Je suis en « France australe », à Port-aux-Français, à la même latitude que Paris ; est-ce que la France australe existe ? » (37).

12En deux phrases, on compte cinq occurrences lexicales de la présence française. Il va sans dire que le choix du nom fait beaucoup pour l’identité d’un lieu, et c’est aussi le cas pour la résonance bretonne, maritime du nom de Kerguelen, puis, par un phénomène de capillarité, ce toponyme lui parle des paysages de landes, de voyages maritimes, de lointains divers, mais surtout un lointain qui le ramène à la Bretagne : « L’archipel ne mérite pas sa réputation sinistre. Je lui trouve même un air de famille avec une île bretonne qui m’est chère, Hoëdic, au large de Belle-Île : même austérité, même absence d’altération » (39). Un lointain qui soit proche, un air de famille avec l’Antarctique, c’est en partie cela qui produit l’émerveillement du lecteur d’Atlas lorsqu’il prend conscience que ces îles australes sont françaises. La carte imprimée en exergue de l’ouvrage participe de cet étonnement toponymique : on y lit des noms familiers (« Golfe du Morbihan », « Port-aux-Français ») ainsi que des noms fantaisistes (« Hauts de Hurlevent », « Anse du Gros-Ventre », « Îles nuageuses »). Tout le long de ses excursions, le narrateur commente sans arrêt les noms de lieu, car c’est le cœur linguistique de son voyage dans les mots et dans la dimension française de l’archipel : « La France se reconnaît à un autre détail : le baptême de la moindre ruelle » (37).

13Il se promène en gardant toujours sur lui la Toponymie des Terres australes et n’a de cesse de rêver sur les noms jusqu’à la rencontre d’un alpiniste qui a exploré l’intérieur des terres et en a baptisé de nombreux territoires. Ce dernier lui avoue qu’à son époque, « l’intérieur des Kerguelen était un immense blanc. Rien sur la carte ! » (240). Son acte de nommer fut dès lors proprement démiurgique et il baptisa à tout va en fonction d’une « cartographie personnelle », ici un glacier « en souvenir d’un torrent de Haute-Savoie » (241), là une vallée « en référence à une Allemande de la région de Hambourg » (242). Il est évident que l’écrivain est fasciné par celui qui « a détenu le pouvoir magique de nommer » (243), car c’est bien ce que lui-même, l’écrivain, cherche à faire dans son domaine. Si nommer revient en partie à faire naître un individu, alors cet amoncellement de mots et de noms français sur cet archipel antarctique rend légitime, dans une certaine mesure, la notion de France australe.

14Un autre mot joue un rôle encore plus crucial dans le récit, et signe la prédominance des mots sur les choses : l’« arche ». Tous les mots du titre et du sous-titre ont leur importance dans l’économie du récit. Le titre, L’Arche des Kerguelen, insiste sur une arche qui est censée ouvrir sur une baie imposante à Port-Christmas. Ce portique naturel est un symbole d’ouverture, mais d’ouverture sur quoi ? La réponse est peut-être : sur un autre monde (polaire, antipodal, austral), sur un continent. Le lecteur, comme le voyageur, se tient dans une attente de paysage fabuleux. Kauffmann aménage alors un voyage dans le voyage avec le projet de se rendre à cette arche : « j’embarque sur L’Aventure, direction : l’arche de Port-Christmas » (47). À un autre point du récit, on reverra le narrateur marcher depuis six heures sur un plateau et ressentir une certaine fatigue : « Il est long le chemin qui mène à l’arche de Port-Christmas » (64). Plus tard encore, on lui promet de l’emmener à Port-Christmas sur un autre bateau, puis le récit se termine sur l’abandon du voyageur, dû à l’impossibilité manifeste d’atteindre son objectif. Le titre du récit donne à penser que Kauffmann était venu pour voir l’arche des Kerguelen, espérant un prodige quelconque. Il ne lui sera pas donné de réaliser ce rêve : « La manip de Port-Christmas a été annulée en raison du mauvais temps. Je ne verrai jamais l’arche des Kerguelen » (246). Nous n’aurons de cette merveille naturelle que le nom.

15C’est alors que le sous-titre du récit prend tout son sens : Voyage aux îles de la Désolation. La notion de désolation concentre beaucoup d’éléments significatifs : en premier lieu, l’état d’un lieu inhabité, désert, dépourvu de verdure. En second lieu, la désolation possède le sens de la peine due à la déception. On part avec des attentes de merveilles, et on est déçu par la réalité. Kauffmann le confesse sans ambiguïté : « Elles sont un défi au pittoresque, à l’exotisme, au voyage » (67). L’absence d’arche, à la fin du livre, est au centre de cette déception : elle ne fait pas l’objet d’une notation subjective (renvoyant à l’incapacité du narrateur à s’y rendre) mais devient une donnée objective :

Retour en France. Je découvre que l’arche n’existe plus. Elle a été détruite entre 1909 et 1914. Si j’avais lu plus attentivement le récit du second voyage de Rallier du Baty, j’aurais appris que de l’arche ne subsistent aujourd’hui « deux colonnes semblables aux tours de Notre-Dame ». (247)

16Comme par hasard, les vestiges de l’arche résonnent avec la France et sa cathédrale la plus célèbre. Sans entrer dans le symbolisme éventuel d’une telle comparaison, notons que la déception constitue une tendance forte dans l’histoire des récits de voyage. L’écriture de la déception est apparue avec la modernité, c’est une attitude littéraire qui s'installe dans la première moitié du XXsiècle : Segalen, Montherlant, Leiris, Gide, Michaux, les grands auteurs du voyage posent la question de l’ennui en voyage, et cette tendance est constamment reprise par des auteurs qui pensent à chaque fois faire œuvre de provocation, ou de contestation : Claude Lévi-Strauss le fait magistralement dans « L’Apothéose d’Auguste », une méditation désabusée enchâssée dans Tristes tropiques14, après Henri Michaux qui excellait dans le dénigrement du voyage dans les années 193015 et avant Jean Rolin à la fin du siècle : « C’est inouï ce qu’on s’emmerde en voyage16 ». La déception constitue un des invariants du récit de voyage moderne. Elle est le contrepoids (ou le pôle antipodal, pour rester dans le vocabulaire antarctique) de l’autre invariant, né au Moyen-âge, celui des merveilles. Que ce soit Marco Polo ou Jean de Mandeville, le Livre des merveilles du monde est devenu quasiment un titre générique. Jean-Paul Kauffmann, dans sa rêverie sur les noms, a donc cherché à se tenir dans une proximité aussi étroite que possible du merveilleux et de la désolation, créant une littérature qui ménage également la fascination et la déception.

17La déception face au monde conduit les auteurs contemporains à chercher l’émerveillement dans le banal, le non-lieu, le proche et le quotidien. Les uns marchent à Paris et à Londres, produisent une littérature de banlieue et de friches industrielles. Jean-Paul Kauffmann lui-même longera les bords de la Marne pour décrire une France mi-rurale mi-urbaine. En l’occurrence, dans le texte qui nous occupe, il choisit de réunir le lointain et le proche, l’extraordinaire et l’ordinaire, l’inhabituel et l’ordinaire, en se rendant dans ce morne paysage que sont les Kerguelen. Kauffmann tente de circonscrire ce territoire suspendu : « Intermédiaire entre l’ailleurs et le partout, la Désolation se situe dans un troisième lieu » (67). Yves de Kerguelen l’appelait le « troisième monde ». Ni continent africain, ni antarctique, perdu entre Australie et Afrique, ce territoire n’appartient à aucune territorialité connue, il n’est qu’un nom, une série de noms sur une carte.

Du stoïcisme carcéral

18« Toute mon enfance, j’ai rêvé des Kerguelen » (17). Kauffmann réalise donc à près de quarante-cinq ans un rêve d’enfant tout en reprenant à son compte une forme singulière de périple : le voyage de prisonnier17. Son expérience traumatisante d’otage au Liban fonctionne dans l’économie de son œuvre comme un motif narratif suscitant inspiration et empathie. Loin de chercher l’évasion, l’ailleurs ou l’exotisme, Kauffmann semble plutôt s’attacher à des lieux qui renvoient précisément à l’idée d’enfermement, de confinement et de disparition. À mots à peine couverts, il évoque ses angoisses face à la solitude sous la forme des « fantômes de la désolation » qui lui rendent visite une nuit : leur voix « affirme que je dois cesser de me camoufler derrière Yves de Kerguelen. Je suis venu ici pour me désoler. Faire solitude, repeupler ce qui a été détruit » (173). De quelle destruction parle-t-il si ce n’est de celle de son isolement forcé dans les geôles du Hezbollah ? Il est on ne peut plus clair dans les autres récits, où il confesse toujours s’identifier à un captif : « Je reconnais la voix qui toujours pleure. Seuls les captifs savent distinguer cette lamentation18 ». Plutôt que de raconter son expérience d’otage directement, Kauffmann a décidé de sublimer sa captivité pour y puiser une raison profonde à toutes les histoires qu’il va raconter, une condition de possibilité à toute narration. Kerguelen est portraituré comme enfermé dans ses passions tristes et ses obsessions, Napoléon comme croupissant à Longwood, et Kauffmann lui-même évoque fréquemment son statut de captif éternel, comme dans cette scène à Sainte-Hélène où une voyageuse anglaise, ignorant l’histoire personnelle de Kauffmann, ironise maladroitement sur sa prétention à tenir le moindre discours sur la condition de prisonnier : 

– Un prisonnier qui n’a plus d’espoir est comme mort.
– Ah oui ! monsieur l’incollable. Qu’en savez-vous ? Vous connaissez tout sur Napoléon, maintenant vous discourez sur la détention comme un pédant. 
Je m’abstiens de répondre et tourne le dos à Amy19

19Il introduit ce motif biographique de manière plus ironique dans Remonter la Marne, quand il rencontre un ancien journaliste – que Kauffmann ne reconnaît pas – qui prétend avoir beaucoup œuvré pour sa libération20. L’ancien otage raconte comment le souvenir de son visage est tenace dans l’esprit des Français ayant vu sa photo tous les jours dans les journaux télévisés des années 1980, mais combien il s’est estompé au point que les gens sont incapables de se rappeler l’identité exacte de cette figure vaguement familière : « Que de fois suis-je abordé par une personne qui m’assure que nous habitons la même ville, que je travaille à la télévision ou que nous avons fait connaissance aux sports d’hiver21 ». C’est ainsi que son passé d’otage ne passe pas et qu’il lui colle à la peau. Incapable de s’en défaire, l’écrivain décide de l’assumer de manière originale.

20Pour emprunter la terminologie de Gilles Deleuze, l’ensemble de l’œuvre de Kauffmann met au jour un « devenir-otage » qu’il déploie patiemment sous diverses images et divers voyages. Toujours chez Deleuze, faisant fond sur la théorie des incorporels des Stoïciens, apparaît la notion d’« événement pur » qui incarne la vérité d’une vie : « Comprendre l’événement pur dans sa vérité éternelle, indépendamment de son effectuation spatio-temporelle, comme à la fois à venir et toujours déjà passé22 ». Dans la théorie stoïcienne, la vie d’un individu est pour ainsi dire « exprimée » par un événement fondamental qui fonde son identité et qui le prédestine, quel que soit le moment où il a lieu. La « théorie des indiscernables » mise en avant par les Stoïciens consiste en un processus d’individuation en vertu duquel on peut distinguer un individu de tout autre grâce à un événement qui lui appartient en propre23. Au fil des textes de Kauffmann, il apparaît au lecteur que la suppression de liberté – et ce que cette suppression occasionne en termes de transformations mentales et perceptives chez le captif – est le sujet fondamental de tout ce qu’il entreprend d’écrire même s’il s’agit d’un événement rétroactif, « à la fois à venir et toujours déjà passé », affectant même ce qui précède la prise d’otage de 1985.

21Gilles Deleuze prend divers exemples tirés de la littérature pour illustrer cette théorie : la blessure du poète Joë Bousquet, la « fêlure » de Francis Scott Fitzgerald ou la folie d’Antonin Artaud. Pour chacun de ces écrivains, l’événement significatif travaillait déjà leur œuvre et leur vie avant même qu’il « s’incarne » dans leur corps (Bousquet ne s’est vraiment blessé qu’à la Première Guerre mondiale, Scott Fitzgerald n’a connu la dépression qu’à un certain âge, etc.) De même, le fait d’être captif devient chez Kauffmann un motif hégémonique qui possède la force de la prédestination. Son portrait d’Yves de Kerguelen s’en ressent : le marin breton « se sentira toujours lié à son île infortunée » (31) et le lien profond qui unit l’homme à l’archipel ressortit à un mystère qui outrepasse les limites de la chronologie et de la flèche du temps :

La Création s’est arrêtée ici au cinquième jour avec les poissons et les oiseaux. Kerguelen a peut-être deviné cette part maudite. Ce Breton impatient et rêveur qui vient des brumes mystérieuses et frémissantes du pays armoricain est finalement plus proche d’Ossian que des Lumières. […] Il est l’homme seul, désolé. Ces îles étaient à lui depuis toujours. (160)

22Le destin de Kerguelen fait écho à la fatalité personnelle de Kauffmann qui se dépeint presque comme un fantôme, un double de Kerguelen lui-même, faisant de l’archipel un lieu magique qui lui est aussi constitutif : « Je me sens désolé du monde. Est-ce l’heure de mon rendez-vous avec les Kerguelen ? Elles ont fait le vide autour de moi pour ménager ce face à face dans la nuit de Port-Jeanne-d’Arc » (172). À tous les niveaux de l’existence et de la création, le devenir-captif de Kauffmann est vécu comme une fatalité, c’est pourquoi une théorisation possible de cet état de fait peut se trouver chez les penseurs du fatum et du déterminisme. Il est vital, dans un premier temps, d’accepter et d’intégrer à soi ce traumatisme, cette violence faite par d’autres, afin de n’être pas rongé par le ressentiment d’avoir été détruit sans raison. Mais dans un second temps, le stoïcisme apprend à aimer ce qui s’impose à soi avec la force de la fatalité : « La morale stoïcienne consiste à vouloir non pas exactement ce qui arrive, mais quelque chose dans ce qui arrive […], l’Événement […], le pur exprimé24 ».

23On sait que l’impératif des stoïciens est qu’il faut vivre en conformité avec la nature, c’est-à-dire accepter et même vouloir ce qui nous arrive. Il faut vouloir l’événement qui nous constitue et pour le vouloir il faut le comprendre. Or, Kauffmann comprend que c’est le fait d’être prisonnier qui est son événement constitutif et ses livres sont des ascèses pour comprendre, pour accepter et même pour vouloir sa captivité essentielle : « Vivre en accord avec l’expérience de l’événement, l’événement avec lequel on n’en finit jamais25 ». Le devenir-captif de Kauffmann est, conformément à la théorie stoïcienne, le levier existentiel dont il se sert pour conquérir une forme de liberté. Il met en rapport la condition de naufragé et celle de prisonnier pour extraire la qualité essentielle de celle de l’homme libre :

En fait, l’homme libre ne possède rien. Tout lui échappe : lui-même, les autres, le monde. Cette frustration infinie fait le prix de la liberté. Le naufragé – ou le prisonnier – détient un privilège plus rare : il maîtrise et jouit supérieurement de la moindre broutille. D’un livre, d’un morceau de métal, d’un paysage, de lui-même, il fait tout un monde. (127)

24L’effort que Kauffmann a déployé pour survivre à la détention du Hezbollah, il le réemploie avec profit dans ses voyages pour faire de son dénuement une liberté. Faire de presque rien tout un monde, c’est un peu ce qu’il a fait avec une arche qui n’existe plus, dont il ne reste que le nom et de vagues souvenirs. C’est aussi ce qu’il fait avec ce presque rien, cette broutille de l’histoire et de la géographie qu’est la France australe.

Notes

1 Jean-Paul Kauffmann, L’Arche des Kerguelen. Voyage aux îles de la Désolation, Paris, Flammarion, 1993. Il sera fait mention de ce récit dans le corps de l’article, la pagination sera donnée entre parenthèses.

2 J’emploie le terme postcoloniale (sans tiret et avec ce suffixe) à dessein : il correspond à un mouvement de l’histoire des idées littéraires, à une approche universitaire indépendamment des populations des pays colonisés.

3 Jacqueline Dutton, « Imperial Ice? The influence of Empire on contemporary French and British Antarctic travel writing », Studies in Travel Writing, vol. 13, no 4, December 2009, p. 378.

4 Mary Louise Pratt, Imperial Eyes. Travel Writing and Transculturation, New York, Routledge, 1992.

5 Le terme porte ici un tiret car il ne s’agit plus d’une idéologie ou d’une discipline universitaire, mais de la réalité politique et historique de territoires colonisés qui tâchent de se décoloniser. Sur cette distinction entre « postcolonial » et « post-colonial », voir notamment Yves Lacoste, La Question post-coloniale. Une analyse géopolitique, Paris, Fayard, 2010.

6 Deux textes mettent en scène Napoléon tout en étant des récits de voyage : Jean-Paul Kauffmann, La Chambre noire de Longwood. Le voyage à Sainte-Hélène, Paris, La Table Ronde, 1997, et Outre-Terre, Paris, Équateurs, 2016.

7 Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne, Paris, Fayard, 2013.

8 Jean-Paul Kauffmann, La Maison du retour, Paris, Nil, 2007.

9 Notamment Christophe Houdaille, Au vent des Kerguelen. Un séjour solitaire dans les îles de la désolation, Paris, Transboréal, 2000 ; Isabelle Autissier, Le Voyageur de l’ombre, Paris, Grasset & Fasquelle, 2006 ; et un numéro de la Bibliothèque de Travail Junior (BTJ, no 439), 1998.

10 Mary Louise Pratt, Imperial Eyes, op. cit.

11 Jean Rolin, La Clôture, Paris, P.O.L., 2002.

12 Sylvain Tesson, Berezina, Paris, Gallimard « Folio », 2015.

13 Guillaume Thouroude, La Pluralité des mondes. Le récit de voyage de 1945 à nos jours, Paris, PUPS, coll. « Imago Mundi », 2017, p. 179-186.

14 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, [1955] dans Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2008.

15 Henri Michaux, Ecuador, Paris, Gallimard, 1930.

16 Jean Rolin, Journal de Gand aux Aléoutiennes, Paris, Payot & Rivages, 1982. Quatrième de couverture.

17 François Moureau (dir.), Captifs en Méditerranée (XVIe – XVIIIe siècle). Histoires, récits et légendes, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2008. Voir aussi les récits de bagnards, dont le plus célèbre est bien entendu celui d’Henri Charrière, Papillon, Paris, Robert Laffont, 1969.

18 Jean-Paul Kauffmann, La Chambre noire de Longwood, op. cit., p. 156.

19 Ibid., p. 130.

20 Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne, op. cit.

21 Ibid., p. 133.

22 Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique », 1969, p. 172.

23 Sean Bowden, « Deleuze et les Stoïciens. Une logique de l’événement », Bulletin de la société américaine de philosophie en langue française, vol. 15, n° 1, Spring 2005, p. 88.

24 Gilles Deleuze, Logique du sens, op. cit., p. 175.

25 Sean Bowden, « Deleuze et les Stoïciens », loc. cit., p. 90.


Pour citer ce document

Guillaume THOUROUDE, «Désolation de la « France australe » : de l’imposture coloniale au stoïcisme carcéral chez Jean-Paul Kauffmann», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 03/04/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=160.

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Quelques mots à propos de :  Guillaume THOUROUDE

Université de Nizwa