L’Océanie, métaphore de l’ailleurs et territoire de mythes chez Le Clézio et Jean-Luc Coatalem

István CSEPPENTÖ

1Le regard porté sur les collectivités françaises d’outre-mer peut être celui, bien sûr, des habitants de ces territoires lointains, mais aussi celui des Français qui, y séjournant ou les découvrant, comparent ce qu’ils voient avec les idées qu’ils se sont faites de ces régions auparavant : de véritables mythes, collectifs ou personnels. Nous nous proposons de présenter deux types de mythes qui sont attachés à l’Océanie, le territoire le plus reculé et le plus exotique de ce qui reste de l’ancien empire colonial français. Nous optons pour cette dénomination plus générale, l’Océanie, non seulement au nom de l’exactitude géographique, mais aussi pour prendre en considération l’ensemble des territoires du Pacifique sur lesquels s’étendait la présence française à partir du XVIIIe siècle, avec des structures administratives différentes d’une époque à l’autre ; des territoires qui ont donné naissance à des mythes différents. L’Océanie en tant qu’aire francophone comprend aujourd’hui non seulement la Polynésie française, à laquelle s’attache le mythe le plus vivant, le plus ancien et le plus positif qu’ont jamais fait naître toutes les collectivités d’outre-mer actuelles1, mais elle comprend aussi une partie de la Mélanésie, de mémoire moins heureuse, mais non moins liée à la France.

2Le mythe est ici une notion clé, car il se rapporte à la fois à l’imaginaire nourri en Occident sur l’Océanie2 et à l’ensemble des croyances propres à cette région. Le mythe européen lié à cette partie du monde fut d’abord celui de la Terra australis incognita, puis, dès les années 1760-1770, celui de Tahiti, d’abord en France et en Angleterre, puis dans tout l’Occident.

La Polynésie française : le mythe de l’enfance

3Des deux récits dont nous nous proposons l’étude, celui de Jean-Luc Coatalem est lié à Tahiti et aux îles Marquises et s’inscrit dans la longue tradition du voyage en Polynésie. Comparable en cela aux grandes relations de voyage, Je suis dans les mers du Sud, publié en 2001, raconte également une sorte d’exploration car, dès le sous-titre, il annonce son intention de suivre un itinéraire « sur les traces de Paul Gauguin ». Grand admirateur du peintre et inlassablement à la recherche de ses œuvres à travers le monde, l’auteur s’intéresse tout autant aux lieux que Gauguin a habités : il le suit à Copenhague ou dans le Finistère, puis jusqu’à Tahiti et aux Marquises. La recherche des traces de Gauguin évoque l’idée de la fuite de l’homme vers un monde paradisiaque, entretenant ainsi le mythe le plus ancien lié à cette partie du monde3. Coatalem assimile au sort de Gauguin l’aspiration de l’homme occidental à la vie primitive, à propos d’écrivains comme Alain Gerbault ou Stevenson, et « tous les exilés de l’hémisphère Sud4 ». Mais, dans notre interprétation, nous voyons surtout en Gauguin un prétexte pour explorer le mythe de Tahiti et pour rassembler les impressions que suscite, chez l’auteur, le voyage dans l’île. Le titre, « Je suis dans les mers du Sud » peut renvoyer, en fait, tout autant à Gauguin qu’à l’auteur lui-même.

4L’indéniable originalité du récit de Jean-Luc Coatalem est que ce mythe se double chez lui d’une quête toute personnelle. Au début du récit, on accompagne l’auteur sur la route des Pays-Bas où il se rend pour admirer un petit tableau peu connu, peint par Gauguin à Papeete en 1892, qui représente l’enfant mort d’un couple ami. Cette longue route en voiture sous la neige apparaît comme le symbole d’une quête défiant tout obstacle et ayant un but dépassant la simple curiosité de voir uniquement un tableau supplémentaire du peintre. En fait, dès la première page du récit, l’auteur nous révèle ses motivations intimes : « [le voyage] me ramènerait à moi-même. À mon désir de Gauguin5 ». Ce voyage intérieur est celui de la poursuite des souvenirs personnels, ceux de la petite enfance passée en partie à Tahiti : son voyage est, en fait, un retour. Cette quête du mythe de Gauguin se mêle donc à une quête du mythe de la Polynésie, et, chez Jean-Luc Coatalem en particulier, à la quête du mythe personnel de l’enfance : enfance de l’humanité comme celle de l’écrivain, « rêve des origines ».

5C’est l’image du garçonnet mort du tableau de Gauguin, le petit Aristide Tematiti, qui, paradoxalement, éveille chez Coatalem la nostalgie de l’enfance tahitienne heureuse :

Si je repense parfois à Aristide, c’est parce qu’il me renvoie à mon enfance en Polynésie, ces trois ou quatre années là-bas de soleil, insouciance quasi parfaite, arraché à mon trop prévisible destin. Il n’existe rien pour moi au-delà de cette Polynésie originelle : je n’ai aucun souvenir d’avant, des années métropolitaines, comme si j’étais né sous les frondaisons des manguiers et des tamariniers, nageant entre les poissons-perroquets, les tortues, parfois des raies manta dont l’ombre zigzaguait parmi les blocs de corail. Je n’ai même pas eu d’existence consciente avant de connaître ces espaces purifiés par la lumière, larges aplats de couleurs où les éléments ont un son, une odeur, une température, des rythmes et des caprices. Ma vie a commencé là6.

6Et brusquement, la révélation d’un souvenir douloureux et enfoui permet d’approfondir le rapport avec l’enfant du tableau, et de comprendre l’association inattendue entre un sujet dramatique et des souvenirs agréables :

Et cette terre offerte, apparue et disparue par enchantement, me renvoie à ce frère aîné qui aurait dû vivre avant moi, devant moi, enfant mort-né dont la vie, si elle avait été forte et résolue, aurait annulé la mienne avec deux années d’avance, dès lors imméritée, volée peut-être. Un frère inconnaissable laissé en terre de France, qui ne nous a pas accompagnés vers ces rivages heureux, cette autre vie, pleine et fabuleuse, où, d’une certaine façon, nous attendait déjà [...] Aristide aux yeux creux, second moi-même, vivant et mort, double de lui, double de moi7.

7Le lecteur est précipité dans la sphère la plus intime du romancier. Ce fantasme du double l’a déjà hanté lors d’un précédent séjour sur l’île, quand, dans une rue de Papeete, on l’a confondu, à deux reprises, avec le dentiste de Moorea : « l’idée me troublait. Et si j’avais un double fraternel sur l’île-jumelle de Tahiti8 ? ». À partir de cet épisode somme toute anodin, l’écrivain développe une réflexion sur le caractère protéiforme du mythe tahitien :

Après tout, la Polynésie n’était-elle pas ce perpétuel envers, l’autre versant par excellence, l’Ailleurs toujours fuyant, autorisant tous les possibles ? Mais, derrière cette coïncidence, je craignais moins le ridicule que cette désillusion que je remâchais chaque jour. Au pays de mon enfance, tout dans cet archipel était si différent, décalé, traître sous d’apparentes similitudes9.

8Cette nostalgie éprouvée à plusieurs années de distance s’oppose à la découverte de la réalité moderne, celle des bazars, des bruits, des rues encombrées de véhicules ; il y a un seul quartier, celui de la Mission « qui gardait quelque chose du Tahiti d’autrefois, sous des arbres centenaires à l’ombre moite, avec des parfums puissants, omniprésent de la terre sucrée10 ». Le bilan des impressions est négatif, sans doute parce qu’il est fondé sur la subjectivité de l’auteur : il est déçu qu’on lui refuse la visite de son ancienne maison ; il est mécontent des nombreux changements dans la ville qui lui arrachent des qualificatifs peu flatteurs (tout est amputé, démoli, décapité) ; il est attristé par l’état de délabrement de la Maison du Jouir, ou encore par un incident désagréable qui lui est arrivé à Hiva Oa.

9La poursuite des traces de Gauguin permet à Coatalem de visiter l’archipel des Marquises qui présente une autre face du mythe océanien. Découvert sur le tard par les Français, cet archipel ne s’est pas inscrit dans le vieux mythe de la Nouvelle-Cythère. Son caractère inhospitalier – tant par ses conditions climatiques que par ses habitants encore anthropophages au XIXe siècle – a été décrit par Max Radiguet et par Melville. Selon Jean-Luc Coatalem,

À Hiva Oa, on a cette sensation de nudité, de vulnérabilité, comme si on voguait à la dérive sur un radeau de sable et de tuf. Quelque chose dans les palmiers, les plantes, la stridence des insectes, la profondeur, oppresse toujours. Cela ressemble à une pesanteur. Et c’est du vide, du vide avec du vent. Une présence dense11.

10Tout comme Gauguin qui, à la fin de sa vie, s’est montré affecté par la détérioration progressive de la culture des Marquises, Jean-Luc Coatalem, en délaissant l’approche personnelle, émet sur l’avenir de l’archipel des pronostics inquiétants : « Le monde océanien cède et plie. Peu protégées, non immunisées contre les maladies, les populations dépérissent, s’acculturent, s’exilent, meurent ou se laissent mourir12 ». Et encore, comme s’il paraphrasait Gauguin dont les réflexions vont dans le même sens, il constate avec amertume :

Plus de danses, plus de rites, d’amour libre, de nudité, de tatouages. Qui saura bâtir un faré, tailler une pirogue ou un tambour, dévoiler le secret des plantes ? [...] Tout est interdit par le civilisateur. Au contact des baleiniers, des soldats, des colons, des fonctionnaires et des marchands, face à une société normative, [...] le Maori perd ses repères, ses réflexes13.

11Le regard de Jean-Luc Coatalem sur la Polynésie rejoint finalement celui de Gauguin, car, comme l’écrivain l’a remarqué fort justement, notre mythe collectif de Tahiti – tout comme son mythe personnel à lui – est conditionné aussi, que l’on veuille ou non, par le passage du peintre sur l’île : Gauguin « nous a contaminés ; il nous a inclus dans son monde14 ».

Le Vanuatu : nostalgie et désir de régénération

12Le second texte que nous étudions conduit le lecteur dans un autre territoire du Pacifique sud, mais propose une réflexion sur l’ensemble de l’Océanie. À l’origine, cette région était réduite à une partie seulement de l’actuelle Polynésie française même si, et déjà à partir des voyages du XVIIIe siècle, d’autres archipels ont été découverts et mis sous tutelle. Tel fut le cas des îles de la Mélanésie appelées les Grandes Cyclades par Bougainville, rebaptisées ensuite les Nouvelles-Hébrides par Cook, et devenues enfin la République du Vanuatu après l’indépendance de 1980. Ancienne colonie française, objet de dispute pendant longtemps avec la Grande-Bretagne, et finalement condominium franco-britannique à partir de 1906, le Vanuatu partage ses caractéristiques ethniques, culturelles, linguistiques, géographiques et historiques avec la Nouvelle-Calédonie toute proche. À ce titre, il n’est peut-être pas entièrement faux d’assimiler le Vanuatu à l’aire géographique des collectivités françaises d’outre-mer.

13Le court texte de Le Clézio, Raga : approche du continent invisible, publié en 2006, embrasse la totalité du mythe océanien en le confrontant à la modernité. Le titre cache une première métonymie, car Raga est le nom, en langue apma, d’une seule des îles du Vanuatu, Pentecôte qui, sous la plume de Le Clézio, devient le symbole de l’ensemble de l’archipel et – à un degré plus abstrait – de toute l’Océanie, ce « continent invisible ». Ce très bel essai se distingue de la majorité des écrits de l’auteur dans la mesure où celui-ci nous invite dans une région qui, jusqu’alors, n’appartenait pas à sa vaste géographie littéraire. Le Pacifique rappelle cependant le monde archipélique qui lui a toujours été cher et qui reflète sa préoccupation constante : la sauvegarde des peuples menacés.

14En effet, l’auteur insiste constamment sur la dichotomie du rêve et de la réalité. Étant donné que le texte se propose aussi de retracer l’histoire du Vanuatu, le rêve, c’est d’abord celui des premiers habitants venus en pirogues à la recherche d’une terre où s’installer. Ensuite, après cette toute première découverte qui se perd dans la nuit des temps, le rêve était celui des navigateurs européens désireux de trouver le grand continent austral. Avec une sensibilité de conteur et un souci d’ethnologue, Le Clézio raconte l’épopée des premiers arrivants océaniens, telle une légende, au présent de l’indicatif, en faisant parler les participants imaginaires de cette odyssée héroïque, comme si un conteur rapportait la fable des origines. La narration contient des précisions sur les termes maori15, sur les détails techniques relatifs à la connaissance primitive de la navigation ou à des croyances liées notamment au ciel et aux étoiles. Raga devient ainsi dès le début le symbole de la terre promise, idée à laquelle se joindra l’image de Tahiti, île de l’amour, créé par les nouveaux arrivants du XVIIIe siècle : « À Raga, on dit qu’il n’y a pas de guerre, ni de famine. L’eau y coule en abondance du haut des montagnes, et la terre est si fertile qu’il suffit de planter un bâton pour qu’il verdisse16 ». Le rêve de Raga, c’est-à-dire la façon dont les premiers voyageurs imaginent cette terre, se manifeste aussi dans l’impatiente répétition de son nom :

Raga sera pareille à un long corps noir couché sur la mer. Raga la silencieuse, aux pentes couvertes de fougères et d’arbres, Raga la muraille de lave aux sommets cachés par les nuages. Raga la mystérieuse, où ils ouvriront des chemins neufs, en frissonnant de crainte, entre les tombeaux des anciens disparus17.

15Mais le récit des origines laisse la place à un présent plus sombre. À l’endroit qui a vu arriver les premiers habitants se trouve maintenant un petit village, Melsissi, au bord de la falaise, qui assure la transition entre un passé héroïque et un présent décevant : « Impression de solitude, d’éloignement. D’une vie arrêtée. Et pourtant, on ne peut oublier non plus que les gens d’ici, comme ceux d’Ambrym, d’Éfaté, de Malekulo, d’Ambae, d’Anatom, sont les fils et les filles de ceux qui jadis ont accompli l’un des voyages les plus audacieux de l’histoire humaine18 ».

16Une composante majeure du marasme actuel est la méfiance des habitants à l’égard des Occidentaux, résultat d’une longue période de sujétion. À propos, par exemple, d’un jeune séminariste venu d’Éfaté (l’île où se trouve la capitale de la République du Vanuatu, Port-Vila), Le Clézio précise : « Il est drôle, sarcastique, totalement soupçonneux à mon égard. Je suis pour lui avant tout un Blanc, ce qu’il y a de pire au monde – impression qui n’est pas injustifiée si l’on songe à l’histoire de la colonisation aux Nouvelles-Hébrides19». Ou encore à propos d’une religieuse racontant une anecdote locale : « Elle en parle avec hésitation, parce que je ne suis pas d’ici, et qu’elle peut croire que je représente quelqu’un de l’autre bord, un ennemi de sa race20 ». Cette religieuse rapporte en fait une histoire de Nouméa sur le massacre d’indépendantistes kanaks.

17La narration à la première personne du singulier renforce le caractère documentaire du texte qui prend souvent l’allure d’une authentique relation de voyage, une relation qui mêle le regard du curieux à l’observation de l’ethnographe et à l’érudition de l’historien. Certains passages, par leur description pittoresque et leur souci de précision documentaire, rappellent les récits des voyageurs du XIXe siècle :

La route est une ancienne piste qui part de Melsissi et escalade la falaise, presque en ligne droite, avec des pentes de quarante à cinquante pour cent. C’était autrefois la seule route carrossable qui traversait l’île d’ouest en est. Aujourd’hui on a du mal à imaginer un véhicule franchissant cet éboulis21.

18Derrière l’information pure se profile toujours la décevante comparaison d’un passé plus heureux avec le présent qui porte les marques de la détérioration causée par le temps et les éléments.

19Cependant, un passé idéalisé face à une modernité triste constituerait une opposition trop schématique : en fait, le passé n’était heureux qu’avant l’arrivée des Européens car, depuis, le Vanuatu a connu surtout des souffrances, notamment avec la terrible pratique du blackbirding, entre les années 1860 et 1903, soit l’enlèvement systématique des autochtones vendus ensuite comme esclaves dans les plantations d’Australie ou dans les mines d’autres îles, les Fidji et la Nouvelle-Calédonie. À ce passé colonial effroyable s’oppose un passé légendaire rassurant. Quant au présent, d’importantes différences surgissent dans l’aspect du paysage : le littoral, déformé par l’occidentalisation, a l’air d’une « zone de délabrement physique et culturel » où se trouvent les « vestiges de la soi-disant grandeur impériale », tandis qu’en apercevant l’île d’en haut, le spectacle « ressemble à l’entrée du paradis22 ». Il semble que la dualité du rêve et de la réalité se traduit, à Vanuatu, comme partout en Océanie, à au moins deux niveaux : temporel et topographique.

20Par l’évocation d’un littoral victime de l’Occident, ne pourrait-on pas songer, dans une tentative de généralisation, aux diverses traces de ce même Occident partout dans le Pacifique, qu’il s’agisse d’hôtels ou de bungalows de luxe qui modifient l’aspect de la côte ? En Polynésie, Jean-Luc Coatalem a déjà déploré des transformations de cette sorte. À propos de l’île d’Éfaté, Le Clézio ne cache pas ses réserves face à ce type de modernisation au Vanuatu : cette île « semble avoir concentré toute l’activité d’une destination touristique jusqu’à la caricature (résidences et hôtels de luxe pour les lunes de miel, casinos, bars, boîtes de nuit et magasins hors taxe)23 ». Le Clézio s’en prend aux touristes, responsables – on le sait depuis les diatribes de Pierre Loti – de la disparition progressive des particularités locales :

La violence des envahisseurs venus d’Europe, d’Amérique ou d’Australie a obligé ce peuple très doux à entrer d’un seul bond dans l’ère industrielle et touristique.
Aujourd’hui encore il est des voyageurs qui sont attirés par le Vanuatu – par la Papouasie, Bornéo ou l’Amazonie – à l’idée de voir des gens nus, ou sauvages.
Qui imaginent ces mondes tels que les ont décrits Malinowski ou Jean Guiart, un enfer vert qu’ils parcouraient bottés et chapeautés, armés de carabines et précédés de leurs cohortes de porteurs24 ?

21On observe d’abord la formulation de l’impact négatif de l’occidentalisation, ensuite la manifestation de ce processus, le tourisme, avec ses images fausses durablement entretenues, et finalement on en désigne les responsables partiels.

22Malinowski, Margaret Mead et d’autres grands ethnologues n’ont pas tenu compte, par exemple, des problèmes des femmes dans la société mélanésienne25. Ailleurs, à propos de l’étrange culte local du « Cargo », l’auteur parle d’« anthropologues hâtifs », trop prompts à juger cette croyance26. Cela dit, Le Clézio n’est pas toujours aussi critique envers ces scientifiques et il est quand même prêt à reconnaître leurs mérites :

De ce flot incroyablement prolifique qui a accompagné la conquête du Pacifique, on trouve le meilleur et le pire. Le meilleur, évidemment, ce sont les recherches anthropologiques qui ont ouvert les yeux de l’Occident sur la richesse et la complexité des peuples de l’Océanie27 [...].

23En revanche, il éprouve des sentiments mitigés envers ces Occidentaux, dont fait partie Gauguin, « homme pervers28 » à la recherche des vahinés de quatorze ans29, à qui on doit pourtant « les plus beaux textes écrits sur ces îles30 ». Enfin, il se montre franchement hostile à l’égard de certains écrivains favorables au colonialisme (notamment Pierre Benoit auteur d’Erromango31), et surtout à l’égard des cinéastes documentaristes à la recherche du sensationnel, responsables, à ses yeux, d’entretenir un faux mythe d’un monde dit sauvage, non-civilisé et anthropophage32.

24Le regard de Le Clézio sur l’Océanie est moins subjectif que celui de Jean-Luc Coatalem, même si la touche personnelle, la nostalgie des « origines » apparaît chez lui également, de manière récurrente, par l’évocation de l’île Maurice, point de repère rassurant face au monde moins familier du Pacifique33. Mais de manière générale, Le Clézio rejoint Jean-Luc Coatalem pour insister sur les effets néfastes de la civilisation : le premier l’a fait d’un point de vue plus personnel, regrettant l’île de son enfance, et mêlant cette nostalgie aux souvenirs de Gauguin ; le second, d’un point de vue plus global, généralisateur. Le Clézio a su créer, par l’expérience vécue de Raga, un nouveau mythe, celui de la survie, qui dépasse aussi le cadre de cette île, pour s’étendre d’abord sur tout le Vanuatu, ensuite sur toute la Mélanésie et, finalement, sur tout le Pacifique. Par là, il fait écho à la conclusion qu’a tirée également Coatalem. Ne serait-ce pas une preuve suffisante en faveur de l’idée de la cohérence de l’Océanie, cohérence assurée d’un mythe à la fois collectif et personnel, ainsi que d’un devenir commun, cohérence enfin qui devrait être perçue aussi dans l’imaginaire occidental ? La réponse affirmative est donnée par Le Clézio quand il évoque l’avenir de cette région où il voit naître, sous l’influence de « la lutte commune contre les puissances coloniales », une conscience, une identité « pacifique34 ».

Notes

1  Pour l’histoire du mythe polynésien, voir Éric Vibart, Tahiti : naissance d’un paradis au siècle des Lumières, Bruxelles, Éditions Complexe, coll. « La mémoire des siècles », 1987.

2  « Le mirage océanien [est devenu] partie intégrante de l’imaginaire occidental. », Ibid., p. 8.

3  « Le voyage en Polynésie est aussi un voyage dans la mémoire occidentale, en l’un de ses lieux privilégiés. » Jean-Joseph Scemla, « Avant-propos », dans Le voyage en Polynésie : anthologie des voyageurs occidentaux de Cook à Segalen, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1994, p. II.

4  Jean-Luc Coatalem, Je suis dans les mers du Sud, Paris, Grasset, 2001, p. 18.

5  Id., p. 9.

6  Id., p. 113.

7  Ibid.

8  Id., p. 198.

9  Id., p. 199.

10  Id., p. 144-145.

11  Id., p. 266.

12  Id., p. 270.

13  Id., p. 271.

14  Id., p. 147.

15  La question des idiomes parlés au Vanuatu revient à plusieurs reprises dans le texte et prouve l’intérêt de l’auteur pour une approche de type ethnographique.

16  J. M. G. Le Clézio, Raga : approche du continent invisible, Paris, Seuil, coll. « Points », 2006, p. 23.

17  Id., p. 26.

18  Id., p. 28.

19  Id., p. 30.

20  Id., p. 110.

21  Id., p. 30-31.

22  Id., p. 36.

23  Id., p. 45.

24  Id., p. 90-91.

25  Id., p. 35.

26  Id., p. 61.

27  Id., p. 119.

28  Id., p. 118.

29  Id., p. 105.

30  Id., p. 117.

31 Paris, Albin Michel, 1929.

32  Le Clézio, Raga : approche du continent invisible, op. cit., p. 61, 120-121.

33  « La ressemblance [du sommet de l’île] avec la dent noire du Pieter-Both à Maurice est frappante. Je pense à l’escalade que mon père en a faite, quand il avait à peu près le même âge. Ce sont ces souvenirs qui font qu’on appartient vraiment à une île ». Id., p. 31.

34  Id., p. 109.


Pour citer ce document

István CSEPPENTÖ, «L’Océanie, métaphore de l’ailleurs et territoire de mythes chez Le Clézio et Jean-Luc Coatalem», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 03/04/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=179.

Auteur

Quelques mots à propos de :  István CSEPPENTÖ

Université de Budapest (ELTE)