Martinique, charmeuse de serpents (A. Breton, 1948) : l’échec du dépaysement

Pascale ROUX

1En 1941, Breton quitte Marseille pour les États-Unis, à bord d’un petit vapeur, en compagnie notamment de Victor Serge et de Claude Lévi-Strauss1. Le bateau fait une escale forcée à la Martinique. Breton et Serge y restent un peu moins d’un mois ; André Masson, embarqué sur un autre navire, les rejoint. Le livre Martinique, charmeuse de serpents2 est issu de cette escale. Les textes qui le composent ont été rassemblés en 1948 mais tous, à l’exception de l’« Avant-dire », avaient déjà été publiés. Le volume est conçu à partir d’une matière variée. Il s’ouvre avec « Antille », un poème de Masson, dont un certain nombre de dessins figurent par ailleurs dans l’œuvre. On lit ensuite « Le dialogue créole », entre les deux artistes, essentiellement sur des questions esthétiques. Une série de poèmes de Breton suit, « Des épingles tremblantes », qui évoquent des visions de Fort-de-France. Le recueil comporte par la suite deux textes de témoignage : « Eaux troubles » fait le récit de l’arrivée en Martinique et dénonce la violence coloniale ; « Un grand poète noir », témoignage et texte critique, raconte la découverte par Breton de l’œuvre de Césaire et sa rencontre avec celui-ci. Le livre se clôt par un poème de Breton, « Anciennement rue de la Liberté ».

2L’œuvre est marquée par son éclatement, en termes à la fois de structure et de genres ou types d’écriture. L’« Avant-dire » interprète cet éclatement comme reflétant celui du regard porté sur l’espace :

À la Martinique, au printemps de 1941, notre œil se divise […] Pas plus qu’il n’y a de regard susceptible d’embrasser à la fois le meilleur et le pire, il ne peut y avoir de langage commun pour en rendre compte. Aussi avons-nous été conduits, dans les pages qui suivent, à faire une part au langage lyrique, une autre au langage de simple information. (MCS, p. 7-8)

3Malgré cet « Avant-dire », la structure de l’œuvre déroute le lecteur qui attend, comme peut y inciter le titre, un récit de voyage. Breton évacue en quelques phrases le récit du voyage en bateau jusqu’à la Martinique, qui a pourtant duré un mois, dans des conditions extrêmement difficiles, par exemple dans cette séquence : « De grand matin, bien que le débarquement ne soit prévu que pour midi, les passagers commencent à s’affairer sur le pont. Les misères de la traversée sont oubliées » (MCS, p. 55). En outre, il fait éclater la chronologie du séjour dans l’île, en même temps qu’il en porte la trace et qu’il s’y inscrit. Le livre semble ainsi composé, ou plutôt recomposé, contre un récit de voyage qu’il se refuse à faire mais qui hante le livre de place en place, sans jamais l’habiter pleinement, sans que l’on puisse en saisir précisément les contours.

4Cette présentation commencera par prendre l’œuvre « à rebours », si l’on peut dire, en la rendant à une chronologie qu’elle déstructure, en recomposant le récit de ce voyage, qui nous semble tout entier placé sous le signe de l’échec du dépaysement. Nous donnons ici à dépayser son sens premier, « transporter quelqu’un hors du pays où il est ordinairement implanté ». Mais, d’une manière qui peut sembler paradoxale, ce départ est reconstruit, dans le livre, comme un retour, en terre de poésie, et une reconquête, celle de la liberté.

Le voyage et l’escale forcée en Martinique : l’échec du dépaysement

5L’escale dans l’île est rapportée par Breton lui-même, notamment dans « Eaux troubles ». Pour recomposer le récit du voyage lui-même, et notamment de la traversée, il faut se plonger dans d’autres récits : le début de Tristes tropiques3, de Lévi-Strauss, les Carnets4 et les Mémoires5 de Victor Serge, la fin de La Mémoire du monde6 de Masson.

6Quelques mots, d’abord, sur les personnages de cette traversée. Breton est depuis 1940 à Marseille, où se trouve le siège du Comité américain de secours aux intellectuels ; dénoncé comme anarchiste dangereux, emprisonné quelques jours, il décide, en 1941, de quitter la France. Victor Serge, membre de l’opposition de gauche autour de Trostki, est banni d’URSS en 1936 ; en 1940, il est lui aussi à Marseille ; il embarque, avec les Breton, sur le Capitaine Paul-Lemerle, parmi une quarantaine d’intellectuels antifascistes. Claude Lévi-Strauss obtient un billet sur le même bateau ; il fait partie des sept privilégiés qui se répartissent les couchettes des deux seules cabines passagers. Masson, quant à lui, quitte Marseille sur un autre navire, le cargo Carimare.

7Les passagers7 embarquent le 24 mars, encadrés par des « haies de gardes mobiles », scène que Lévi-Strauss compare à « un départ de forçats8 ». Ils arrivent à la Martinique le 20 avril. Un mois de voyage, donc, dans des conditions de vie désastreuses, notamment pour ce qui concerne le couchage, l’hygiène et la nourriture, au sujet de laquelle Breton fait à deux reprises une réclamation auprès du commandant, en vain. L’épisode de l’égorgement d’un bœuf, raconté par Serge dans ses Carnets, donne une idée de l’ambiance à bord et de la manière dont la perçoivent ces intellectuels :

… À bord : les cuistots tuent un bœuf et le saignent sur le pont, au milieu d’un cercle d’enfants, entre les puants W-C des hommes et des femmes (qui ne sont plus, évidemment, ni des messieurs ni des dames). Une mère amène sa fille voir ça. Un marin boit le sang chaud de la bête et s’essuie la face d’un revers de main. « Ça donne des forces ! » Il a la tête petite et la bouche large. Ses yeux sont obscurs comme des têtes de clous. La dépouille du bœuf traîne sur le pont, drôle à voir : la peau, la tête vidée du contenu, à côté d’un petit tas de viscères aux singulières couleurs foncées. – Le soir, la bête nettoyée est suspendue parmi les étoiles au clair de lune.
Pensé aux dépouilles des hommes sur les champs de bataille ; et que les prières pour les morts furent une généreuse, une exaltante invention.
Cohue à l’heure du repas. Un monsieur se promène à peu près nu, gras, porcin, poilu, avec des seins flasques que le soleil a brunis. Il ne porte rien que le tiers d’un pantalon de ville à rayures, coupé au-dessus des genoux ; autour du cou, une chaînette en argent retient une médaille de la Vierge qui lui pend dans les poils de la poitrine. C’est un catholique espagnol ou autrichien.
André s’indigne. « Viandes grotesques », dit-il. Et il se réfugie sur le pont le plus élevé pour y lire Les Lois du hasard.
Soir, cafard soudain. Fallait-il partir ? Ne fallait-il pas essayer de tenir à tout prix ? C’est en Europe que la vie recommencera par d’inimaginables flambées9.

8Malgré ces conditions de vie, les intellectuels se retrouvent sur le pont pour des conversations, notamment politiques, et même, à l’initiative de Breton, pour des jeux surréalistes. C’est à bord que Breton et Serge font la connaissance de Lévi-Strauss. Dans l’évocation que celui-ci fait de cette rencontre, le poète est comparé à un ours en cage : « André Breton, fort mal à l’aise sur cette galère, déambulait de long en large sur les rares espaces vides du pont ; vêtu de peluche, il ressemblait à un ours bleu10 ». Cette notation s’explique aisément : Serge et Breton ont tous deux été emprisonnés avant leur départ, le premier plusieurs années dans l’Oural, le second quelques jours à Marseille. L’enfermement sur le bateau reconduit cette expérience, et le voyage est tout sauf libérateur pour les deux hommes. La société qui est entassée à bord reproduit les structures sociales et les oppositions nationales : point de dépaysement, donc, dans ce voyage, qui ne permet pas aux passagers d’échapper à la France en guerre. Serge raconte, avec un humour grinçant, comment lui et ses compagnons projettent sur l’espace du navire les structures d’un espace familier et donnent aux différents lieux du bateau le nom de quartiers parisiens.

Entre le pont central et la chaufferie se sont installés les Wirtschaftsemigranten [« Émigrés économiques »] à l’affût des bons coins. Juifs pourvus d’argent. Louent les cabines de l’équipage, se gavent, fricotent avec le personnel, ne fraient qu’entre eux, se méfient de tout le monde, jouent aux cartes, lisent Clochemerle. Nous appelons ce coin les Champs-Élysées et nous l’envahissons en partie parce qu’on y est à l’abri du vent et du soleil. On nous fait la tête. Merde.
L’avant est plus populeux mais garde un petit ton chic à cause d’un groupe de cinéastes et d’émigrants à galette bien vêtus qui se font des manières comme à une terrasse de café rive gauche. (Il n’y a de rives nulle part…)
Le pont supérieur, qui n’est pas un pont à vrai dire mais une sorte de toit, encombré par les canots de sauvetage, est occupé par les Lam, les Breton, Vlady. Jacqueline prend à peu près nue des bains de soleil et méprise l’univers qui s’en moque, ce qui la vexe. […] Je monte parfois là-haut, de là on voit tout le bateau et toute la mer. C’est Montparnasse.
À l’arrière du bateau, tables en bois non raboté sous les bâches, au-dessus des escaliers de la cale. […] Cordages, outillage, marmaille, lessives, types au poitrail nu qui se rasent, dames allongées dans leurs chaises longues au soleil, notre groupe allemand de l’IRA étudie l’anglais et discute marxisme ; les staliniens en petits conciliabules discrets […]. Espagnols bruyants et gais. C’est Belleville.
À l’avant, nos copains allemands et leurs gosses vont s’installer en kindergarten, cela fera un coin de square à Wedding, que nous appellerons la place Rosa Luxemburg.
[…] Naufragés d’Europe sur un bateau épave. Guère de politesse, plutôt de la muflerie, conquête des places pour le repas, conquête des tables en plein air dans l’encombrement du pont, où nous bouffons. Chacun se débrouille. André, toujours noble et d’apparence impassible – mais il trouve tout cela affreux –, répète : « Jolie bande de salauds ! » et ne cache pas qu’il serait bien mieux aux Deux Magots. […] Il promène dans cette cohue sa noble tête avec un air ironique et grave11.

9Les escales en Méditerranée et sur la côte occidentale marocaine, dans des colonies françaises, permettent à Breton de débarquer, contrairement à Serge qui, n’étant pas français, n’y est pas autorisé. Mais là encore, nul dépaysement pour Breton, comme en témoignent ses réactions, du moins telles qu’elles sont rapportées par Serge. À Oran, Breton, dans une formule lapidaire, nie l’altérité de la ville : « Impressions d’André : Médiocre ville de province française. Écrasante misère des Arabes. Ils vous tendent la main, vous montrent six sous qu’ils ont, vous regardent avec une sévérité totale12… » Même chose à Nemours, qui n’est pas plus dépaysant qu’Oran : « Impressions d’André sur Nemours : un décor administratif en carton-pâte. Banques à trois étages, écrasante. Pas d’Arabes ou presque, l’ennui sordide, un coin de France morte sur un coin d’Afrique tuée. Bistros de la banlieue du Bout-du-monde13 ». L’altérité du lieu est à nouveau niée, et même ici sa réalité (c’est un décor de carton-pâte). La formule, pour Casablanca, est plus lapidaire encore que les précédentes : « Breton l’a parcourue : “Inexistante”, dit-il, “bourgeoise à vomir”14».

10Si la vision du paysage martiniquais constitue pour les passagers un espoir de dépaysement, ils sont vite déçus : à leur arrivée, c’est à nouveau l’enfermement et la police de Vichy qui les attendent. Ils sont presque tous internés au camp du Lazaret, sur une presqu’île isolée de la ville. Serge, dans ses Mémoires, commente : « Et nous trouvons là un camp de concentration de plus15 […] ». Seules trois personnes y échappent, dont Lévi-Strauss, qui parvient à sauver sa malle remplie de documents d’expédition et embarque, quelque temps plus tard, pour Porto-Rico sur un bananier suédois. Les conditions de vie au camp ne sont pas meilleures que sur le bateau. Breton, qui « tien[t] pour insensé de [s]e voir prisonnier en terre française » (MCS, p. 63), écrit ainsi : « L’installation que nous trouvons pour dormir est à faire regretter celle du bateau » (MCS, p. 61). L’autorité militaire délivre à certains des « permissions » pour se rendre en ville pour démarches, sous étroite surveillance. Au bout de cinq jours, Breton en obtient une de quelques heures. Mais son contact avec les autorités policières ne fait que le renvoyer à la France qu’il cherche à quitter : « Étrange police en vérité, encore française à en croire son uniforme, mais si imparfaitement telle qu’on se figure en général la police allemande. Cette carrure, cette démarche, ce verbe cassant, ces sous-entendus commentés d’un rire jaune […] » (MCS, p. 65-66). Le dépaysement échoue : le voyage ne fait que reproduire les structures oppressives auxquelles les voyageurs tentent d’échapper.

11Pour Breton, l’échec du dépaysement entrave le contact avec un espace et un paysage nouveaux. Il est significatif que, dans les parties de prose du volume, le paysage, naturel ou urbain, ne soit que peu évoqué. Dans « Eaux troubles », les lieux vus font systématiquement l’objet d’une ellipse : les rues de Fort-de-France dans lesquelles Breton se promène, Saint-Pierre et le nord de l’île qu’il visite avec les agents des services secrets qui l’accompagnent, Absalon où il se rend avec Césaire. Dans « Un grand poète noir », le paysage est davantage évoqué, mais le motif du regard entravé est récurrent. Le navire en est une métaphore, qui apparaît dès les premières phrases du texte :

Avril 1941. Bloquant la vue une carcasse de navire, scellée de madrépores au sol de la plage et visitée par les vagues – du moins les petits enfants n’avaient pas rêvé mieux pour s’ébattre tout le long du jour – par sa fixité même ne laissait aucun répit à l’exaspération de ne pouvoir se déplacer qu’à pas comptés, dans l’intervalle de deux baïonnettes : le camp de concentration du Lazaret, en rade de Fort-de-France. Libéré au bout de quelques jours, avec quelle avidité ne m’étais-je pas jeté dans les rues, en quête de tout ce qu’elles pouvaient m’offrir de jamais perçu, l’éblouissement des marchés, les colibris dans la voix, les femmes que Paul Éluard, au retour d’un voyage autour du monde, m’avait dites plus belles que partout ailleurs. Bientôt pourtant une épave se précisait, menaçait d’occuper à nouveau tout le champ : cette ville elle-même ne tenait à rien, elle semblait privée de ses organes essentiels. Le commerce, tout en vitrines, y prenait un caractère théorique, inquiétant. Le mouvement était un peu plus lent qu’il n’eût fallu, le bruit trop clair comme à travers les choses échouées. Dans l’air fin le tintement continu, lointain, d’une cloche d’alarme. (MCS, p. 91-92)

12De manière indirecte est ici retransposé ce que l’on a pu reconstituer de l’expérience du voyage par Breton, enfermé sur ce navire qui est ainsi le symbole de toutes les privations de liberté16, de toutes les oppressions, celles subies par les esclaves noirs mais aussi celles subies par Breton et ses compagnons de voyage : « Si les négriers ont physiquement disparu de la scène du monde, on peut s’assurer qu’en revanche ils sévissent dans l’esprit où leur “bois d’ébène” ce sont nos rêves, c’est plus de la moitié spoliée de notre nature, c’est cette cargaison hâtive qu’il est encore trop bon d’envoyer croupir à fond de cale » (MCS, p. 107-108). L’escale martiniquaise marque ainsi l’échec d’un dépaysement dont le navire est, paradoxalement, la métaphore. Mais cette escale permet aussi un repaysement17 : Breton retrouve sa terre de prédilection, la poésie surréaliste.

Repaysement en terre de poésie et reconquête de la liberté

13Le regard de Breton se libère dans l’œuvre quand il retrouve la poésie, quand il reconnaît en Césaire le surréalisme : « Cette terre qu’il montrait et qu’aidaient à reconnaître ses amis, mais oui, c’était aussi ma terre, c’était notre terre que j’avais pu craindre à tort de voir s’obscurcir » (MCS, p. 94). Ce motif de la reconnaissance constitue une ligne de force de l’œuvre. Le paysage martiniquais, abordé en particulier sous l’angle de son exubérance, y est ainsi une métaphore de la poésie retrouvée et reconnue. C’est le cas par exemple lorsque Breton décrit Absalon, visité avec Césaire :

[…] je nous reverrai toujours de très haut penchés à nous perdre sur le gouffre d’Absalon comme sur la matérialisation même du creuset où s’élaborent les images poétiques quand elles sont de force à secouer les mondes, sans autre repère dans les remous d’une végétation forcenée que la grande fleur énigmatique du balisier qui est un triple cœur pantelant au bout d’une lance. (MCS, p. 97-98)

14Le repaysement en poésie que permet l’escale martiniquaise est théorisé dans le « Dialogue créole », vraisemblablement écrit par Breton et Masson près du pont qui franchit le gouffre d’Absalon, en ce lieu décrit par Breton comme « la matérialisation même du creuset où s’élaborent les images poétiques ». Le dialogue entre les artistes abolit la frontière entre réalité et imagination créatrice, développant notamment l’idée paradoxale que la réalité de l’espace martiniquais se conforme à l’imaginaire surréaliste. Masson affirme ainsi, dans sa première réplique : « La forêt nous enveloppe ; elle et ses sortilèges, nous les connaissions avant d’être venus » (MCS, p. 19). Et Breton lui répond : « […] les paysages surréalistes sont les moins arbitraires » (MCS, p. 20) Le Douanier Rousseau, auquel le titre de l’œuvre réfère, intéresse les artistes parce que « l’on conteste fréquemment qu’il ait vu de ses yeux l’Amérique » (MCS, p. 22) et parce que si, en effet, il n’a pas quitté la France, « il faudrait donc admettre que sa psychologie de primitif lui a découvert des espaces primitifs entiers conformes à la réalité » (MCS, p. 23)18.

15Les poèmes en prose, dont l’un est de Masson, et les dessins, évoquent tous la réalité martiniquaise – paysages naturels ou urbains, personnages, surtout féminins. La poésie surréaliste n’est pas seulement ici une écriture ou un regard : elle est le paysage même, elle est ce que les artistes voient et retrouvent dans l’espace martiniquais. Breton reconnaît Giorgio de Chirico en observant les fruits du marché, Baudelaire en admirant la démarche des jeunes filles, Rimbaud dans la forêt tropicale. Dans le bref poème intitulé « L’inscription bi-ailée », c’est Magritte qu’il retrouve :

Le long des rues bruissantes, les belles enseignes polychromes déteintes épuisent toutes les variétés de caractères romantiques. L’une d’elles un moment me tient sous le charme pervers des tableaux de l’époque négativiste de René Magritte. Mais ce que je contemple de loin est d’un Magritte extrêmement nuancé – avec la réalité en voie de rupture ou de conciliation ? Qu’on se représente, de la taille d’un aigle, un papillon bleu ciel sur lequel se lit en lettres blanches le mot PIGEON. Au demeurant, un naturaliste de ce nom, simplement… (MCS, p. 39)

L’étrange architecture de ce livre éclaté trouve ainsi sa cohérence dans cette expérience de repaysement poétique, qui s’oppose à l’échec du dépaysement que le voyage ne permet pas.

16Mais la question de la structure reste posée, celle à la fois de l’éclatement générique et de l’ordre, la manière dont le système de l’œuvre organise la matière variée qui la compose. Nous formulons l’hypothèse que, dans sa construction, l’ouvrage se présente comme une réponse à l’oppression vécue, une revanche de liberté. Pour montrer cela, il faut, à nouveau, prendre l’œuvre à rebours et la rendre à une temporalité ou à une chronologie qu’elle évacue en surface, mais dans laquelle elle s’inscrit et prend sens.

17Nous n’avons pas encore évoqué les raisons de l’hostilité des autorités policières à l’égard de Breton, du moins telles qu’il les rapporte dans « Eaux troubles ». Le poète a été accompagné d’un rapport de la police française le présentant comme agitateur et, surtout, selon les propos du fonctionnaire rapportés par Breton, il est « écrivain, journaliste (ce dernier mot souligné d’une expression d’alarme très particulière) » (MCS, p. 64). L’auteur répond : « Non, vraiment, je ne suis en rien journaliste, j’écris – j’y insiste, sentant à partir de là ma cause gagnée – des livres d’intérêt strictement poétique et psychologique » (MCS, p. 64). Mais le texte même dans lequel cet échange est rapporté constitue, en soi, une revanche : Breton, de manière très explicite, n’y est pas poète mais journaliste, dénonçant et décrivant précisément la corruption viciant l’île. Le texte est d’ailleurs d’abord publié, en février 1942, dans le journal Pour la Victoire, hebdomadaire français paraissant à New York. Un autre dialogue du même type est rapporté, avec le capitaine de gendarmerie, qui prévient :

« […] prenez garde. Poète surréaliste, hyperréaliste, aucun besoin de ça à la Martinique. Rappelez-vous que vous n’avez personne à voir ici. Évitez surtout les éléments colorés. Ce sont de grands enfants. Ce que vous pourriez leur dire, ils le comprendraient tout de travers. Vous pourrez faire tous les bouquins que vous voudrez quand vous serez parti ». (MCS, p. 65)

Là encore, le livre constitue une revanche, puisqu’il décrit, dans « Un grand poète noir », comment Césaire est précisément l’un de ces « éléments colorés » sur lesquels la parole de Breton a pu avoir un effet, qui l’a très bien comprise, nullement « de travers ». Les deux textes de prose du recueil ont ainsi valeur de revanche de la liberté sur les forces d’oppression qu’incarnent les fonctionnaires vichystes et racistes de l’île.

18Les autres textes, poétiques par leur forme ou par leur questionnement esthétique, peuvent, au premier abord, paraître coupés de cette temporalité de la revanche. Mais ils tracent, dans leur succession et chacun à sa manière, un itinéraire de liberté qui prend le contre-pied de l’expérience d’enfermement vécue dans le bateau et à l’arrivée dans l’île. Le « dialogue créole », écrit près du gouffre d’Absalon, est le cœur de la première excursion libre dans l’île, que Breton fait avec Césaire. Quant aux poèmes rassemblés dans « Des aiguilles tremblantes », ils forment, par leur agencement et leur succession, un itinéraire, dans la ville de Fort-de-France essentiellement, que Breton a pu voir à sa libération du Lazaret. Marguerite Bonnet, dans l’édition de la Pléiade, montre que presque tous les poèmes commencent par un élément, circonstant ou connecteur logique, qui permet de l’articuler au précédent, l’ensemble formant un trajet dans la ville19. Le dernier poème, qui énumère des noms de lieux de l’île, parachève cette libération en ouvrant l’itinéraire sur l’espace martiniquais dans son ensemble, parcouru par l’imagination, selon un principe de rêverie toponymique :

La Jambette, Favorite, Trou-au-Chat, Pointe La Rose, Sémaphore de la Sémarche, Pointe du Diable, Brin d’Amour, Passe du Sans-Souci, Piton Crève-Cœur, Ile du Loup-Garou, Fénelon, Espérance, Anse Marine, Grand’Rivière, Rivière Capot, Rivière Salée, Rivière Lézard, Rivière Blanche, Rivière La Mare, Rivière Madame, Les Abîmes, Ajoupa-Bouillon, Mont de la Plaine, Morne des Pétrifications, Morne d’Orange, Morne Mirail, Morne Rouge, Morne Folie, Morne Labelle, Morne Fumée. (MCS, p. 51)

19Le livre met ainsi en échec, a posteriori, les autorités coloniales, qui voulaient, selon les mots de Breton dans « Eaux troubles », paralyser l’écrivain « soit dans ses mouvements, soit dans sa volonté de témoignage » (MCS, p. 81) : le livre est, pour la partie poétique, mouvement, pour la partie en prose, témoignage.

20Il reste une question concernant la structure du livre : il aurait été bien entendu plus logique, et plus simple du point de vue du lecteur, de commencer par le témoignage, qui fournit un certain nombre d’éléments à même de reconstruire la chronologie du récit de voyage, avant les textes poétiques, qui résultent de cette expérience et, chronologiquement, s’y insèrent. Pourquoi donc ce choix, et quels sont les effets de cette déconstruction de la chronologie du récit ? Plusieurs hypothèses peuvent être formulées.

21La plus évidente est celle du refus du récit de voyage, qui s’exprime par la déconstruction de la narration qu’il pourrait proposer. Et, une fois encore, la voix du poète rencontre celle de Lévi-Strauss, qui commence Tristes tropiques par la célèbre phrase : « Je hais les voyages et les explorateurs20 ». L’éclatement générique et la marginalisation du narratif, relégué à la fin du volume, va dans ce sens. Michel Leiris le souligne qui, dans le compte rendu qu’il fait de l’ouvrage dans Les Temps modernes, écrit : « Pour exprimer les traits essentiels d’un pays, la poésie, le discours comme à bâtons rompus et le dessin tracé en toute liberté, sans intention naturaliste, s’avèrent ici plus efficaces que la manière descriptive commune à la plupart des spécialistes du récit de voyage21 ».

22Une autre hypothèse pour expliquer la déconstruction du récit est formulée par Leiris dans ce même compte rendu. L’ordre choisi serait le signe d’une tension entre le paysage idyllique perçu au premier abord, et la réalité, plus sombre, de la société coloniale :

[…] il restait à montrer, sous le plumage bigarré, quelques-uns des replis saignants, sous l’idylle, le drame et, derrière le charmant décor où se meuvent des êtres non moins charmants, la hideur d’une exploitation qui n’a pas désarmé. Pour séduisante qu’apparaisse la Martinique à travers le bref ouvrage de Breton et de Masson, la note tragique y est, et nul, quand il l’a lu, ne saurait croire encore au mythe des îles heureuses22.

23Si cette hypothèse rend peut-être compte de l’un des effets du livre tel qu’il est composé, elle paraît néanmoins contradictoire avec ce que Breton affirme, ailleurs et dans ce livre : que la poésie a le pouvoir de résoudre les oppositions entre rêve et réalité, et de combler « instantanément la distance qui sépare la perception commune du rêve des poètes » (MCS, p. 56). Aimé Patri, dans un compte rendu de l’ouvrage, le souligne : « Il ne s’agit nullement de substituer la primauté de l’imaginaire à celle du réel, mais de déterminer “le point” où leur divergence s’abolit23 ». L’opposition structurant l’ouvrage n’est pas celle du réel et de l’imaginaire, mais celle de la servitude et de la liberté. Breton le dit, au sujet du Cahier :

[…] la poésie de Césaire, comme toute grande poésie et tout grand art, vaut au plus haut point par le pouvoir de transmutation qu’elle met en œuvre et qui consiste, à partir des matériaux les plus déconsidérés, parmi lesquels il faut compter les laideurs et les servitudes mêmes, à produire on sait assez que ce n’est plus l’or la pierre philosophale, mais bien la liberté. (MCS, p. 102)

24La liberté reconquise, en 1948, quand paraît l’ouvrage recomposé, est dans sa structure, dont l’effet n’est pas tant, comme le suggère Leiris, de dévoiler, sous l’idylle, les laideurs, mais de montrer que la liberté poétique, de mouvement et de création, l’a emporté sur l’oppression, qui tisse la trame d’un récit passé, relégué à la fin du volume et partiellement évacué de l’œuvre. Repaysement en poésie et liberté sont ainsi les revanches que Breton prend sur le dépaysement forcé et l’enfermement imposés par la guerre.

25Une revanche de plus est prise par Breton, à la fin de la guerre. Dans « Eaux troubles », il rapporte avec une malice certaine les propos d’un autre policier : « Ce qu’on voulait empêcher par-dessus tout, c’est que vous donniez des conférences à la Martinique » (MCS, p. 65). Il en donne une en 1945, qui commence ainsi :

Un appel irrésistible me portait à revenir en Martinique. C’est votre île qui m’avait accueilli à mon départ de France en 1941 et je puis dire qu’elle avait été pour moi la première et la dernière étape enchantée sur la route de l’exil. Chaque fois depuis lors que la nostalgie est venue me visiter, c’est la Martinique qui a fixé cette nostalgie, à la façon d’un brillant particulièrement fascinant à l’oreille de la France24.

Notes

1 Ce voyage est au cœur du récit Capitaine, d’Adrien Bosc (Paris, Stock, 2018), qui reconstitue cette traversée, sous une forme romancée nourrie d’une documentation abondante. Les sources sont indiquées dans la dernière section du livre (« Remerciements et sources », p. 381-393), qui comprend de nombreuses références bibliographiques complémentaires à celles données dans le présent article. Nous ferons en notes quelques références à ce récit qui, à sa manière, propose également une interprétation du livre de Breton qui nous intéresse.

2 André Breton, Martinique, charmeuse de serpents / avec textes et illustrations d’André Masson, Paris, Sagittaire, 1948. Les références de pages sont celles de la réédition de 1972 (Paris, J.-J. Pauvert). On y renverra désormais, en texte, par le sigle MCS.

3 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques [1955], Paris, Plon, 1993.

4 Victor Serge, Carnets (1936-1947), éd. établie par Claudio Albertani et Claude Rioux, Marseille, Agone, 2012.

5 Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, 1908-1947, Paris, Robert Laffont, 2001.

6 André Masson, La Mémoire du Monde, Genève, Skira, 1974.

7 Ils sont environ 350 d’après Claude Lévi-Strauss (Tristes tropiques, op. cit., p. 22). Adrien Bosc fait référence quant à lui à une liste de 222 noms établie à l’arrivée du Paul-Lemerle (Capitaine, op. cit., p. 207).

8 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, op. cit., p. 22.

9 Victor Serge, Carnets (1936-1947), op. cit., p. 73. Breton retranscrit cet épisode dans « Eaux troubles » : « La maigre paillasse des dortoirs est définitivement pliée, la cuisine “roulante” près de laquelle il a fallu s’aligner deux fois par jour en quête d’une pitance des moins engageantes, dans un angle prend un air anachronique, presque amusant. Allons ! Les préposés à ce travail ne vont plus, devant un grand cercle d’enfants rassemblés sur ce même pont, assommer et dépecer les moutons et les bœufs comme ils faisaient au beau milieu de l’après-midi (pour beaucoup des adultes c’était un problème irritant de savoir où cette viande “passait”). Un des matins précédents, à ce même endroit, j’avais été frappé par l’apparition en enfilade de ces trois objets conjuguant leur flamme : un bœuf écorché, resté suspendu de la veille, les pavillons à l’arrière du navire, le soleil levant. Leur assemblage quelque peu hermétique, en avril 1941, n’en semblait pas moins riche de sens ». (MCS, p. 56)

10 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, op. cit., p. 22.

11 Victor Serge, Carnets (1936-1947), op. cit., p. 64-67.

12 Ibid., p. 61.

13 Ibid., p. 68.

14 Ibid., p. 70.

15 Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, 1908-1947, op. cit., p. 810.

16 Dans Capitaine (op. cit.), Adrien Bosc décrit cette continuité dans l’enfermement, entre la traversée sur le Paul-Lemerle et l’internement au lazaret, par un entrelacs d’images aquatiques et carcérales : « Des prisons d’eaux, mouvantes, instables, d’un bateau à quai, cargo fantôme, au fortin militaire échoué au milieu d’une jungle fantastique, et l’espoir toujours interdit par un simple parapet, un muret, une enceinte, tout autour comme dans des douves, la mer. » (p. 231)

17 Ce néologisme est de Breton lui-même qui, en 1945, à son retour en France, l’utilise dans une lettre à Georges Henein (Sarane Alexandrian, Georges Henein, Paris, Seghers, 1981, p. 40).

18 Dans le récit Capitaine (op. cit.), Adrien Bosc imagine Breton, interné au Lazaret, contemplant le paysage à l’aube et pensant alors à cette peinture : « La jungle alentour semblait fourmiller de bestioles, il pensa à l’une des peintures du Douanier Rousseau. L’image, bien que convenue traduisait avec clarté le paysage devant ses yeux : charmeuse de serpents. Il est des hommes pour qui les mots seuls confortent ce qu’ils perçoivent. » (p. 204). La dernière phrase du passage cité souligne le lien intime entre la perception et sa mise en mots, comme entre la réalité et l’imagination créatrice. Faisant le récit de la visite à Absalon, Adrien Bosc paraphrase le « Dialogue créole » : « Masson et Breton se dirent qu’ici la nature imitait l’art, doublait les jungles du Douanier, damait le pion à l’imaginaire surréaliste. » (p. 252-253). S’il n’est pas explicitement question, dans ce passage, du voyage imaginaire, on trouve un prolongement de cette thématique à la fin du livre, où Adrien Bosc fait longuement référence à un autre voyageur imaginaire, Édouard Glissant dans La Terre magnétique (Paris, Seuil, 2007) (p. 374-376).

19 André Breton, Œuvres complètes III, Paris, Gallimard, 1999.

20 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, op. cit., p. 13. Dans la version qu’il donne de la traversée du Paul-Lemerle, Adrien Bosc identifie cette convergence entre les deux intellectuels lorsque, rapportant ou imaginant une conversation qu’ils auraient eue dans un restaurant de Casablanca, lors d’une escale, il écrit : « [Claude Lévi-Strauss] critiqua […] l’autre tare de l’avant-guerre, le récit de voyageurs, une propagande de faux-monnayeurs prêts à transformer le plomb en or, travestissant comme par magie l’attente en frénésie, gommant l’ennui, maquillant le tout en un roman d’aventures. Ils se moquèrent ensemble des récits de Paul-Émile Victor, des carnets d’Alain Gerbault. » (Capitaine, op. cit., p. 120-121)

21 Michel Leiris, « Martinique charmeuse de serpents », Les Temps modernes, no 41, p. 363-364.

22 Ibid.

23 Aimé Patri, « Martinique charmeuse de serpents », Paru, n49, p. 76-77.

24 André Breton, Œuvres complètes III, op. cit., p. 210


Pour citer ce document

Pascale ROUX, «Martinique, charmeuse de serpents (A. Breton, 1948) : l’échec du dépaysement», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 03/04/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=198.

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Université Grenoble Alpes