Dernière escale de Léon-Gontran Damas : autour d’une saynète sur l’Amérindien en France

Kathleen GYSSELS

1« Damas, dors tranquille ! la gabegie bat son plein. On finira un jour par te rééditer. Et alors, tu seras lu et apprécié comme tu le mérites », proclame dans son dernier journal le poète marocain Mohamed Khaïr-Eddine1. Signant un beau « Tombeau de Léon-Gontran Damas » dans Résurrection des fleurs sauvages, l’ami berbère savait que le Guyanais ne croyait ni à la francophonie ni à la négritude, fidèle seulement à son propre goût caustique d’être un jaz[z]eur2, réveilleur des consciences assoupies.

2L’année du centenaire de la naissance de Léon-Gontran Damas (1912-1978) s’est déroulée sans événement notoire, exception faite d’un colloque tenu à Cayenne, et ce tant en métropole qu’en outre-mer. Que certains cherchent à changer cette donne, et voilà qu’on trouve l’effort exagéré. Ainsi, un compte rendu des Actes dudit colloque évoque le « […] thème trop entendu du poète oublié, voire maudit, que serait le poète guyanais » ; après tout, poursuit-il, « Damas s’est toujours voulu lui-même déroutant, imprévisible, voire marginal ; pourquoi la postérité le statufierait-elle comme un Senghor ou un Césaire3 ? » Certes. Mais ce n’est pas une raison pour se désintéresser des poèmes sortis posthumément. De surcroît, ne figurant ni dans La fabrique des classiques africains, de Ducournau4, ni dans nombre d’anthologies (alors qu’il en dirigea deux lui-même), Damas est peu enseigné et peu connu, puisque non traduit à ce jour. La preuve, c’est qu’au lendemain de la déclamation flamboyante de Taubira dans le contexte du « Mariage pour tous » de quelques strophes de Black-Label, les rares échos dans les médias titrent : « Mais au fond, qui était L. G. Damas5 ? » ou encore : « L’étrange choix de Taubira6 ». Toujours dans la même revue, un autre collectif en effet chichement édité n’aurait donc pas de raison d’être : le collectif vient « paradoxalement nourrir une antienne usée, selon laquelle Léon-Gontran Damas aurait été maintenu jusqu’en ce début du siècle dans la “minoration”, voire la “relégation”7 ».

3Sans doute ces réactions disent-elles quelque chose de notre système d’éducation supérieure, d’une part, et de la tradition soi-disant universaliste et égalitaire dans la République d’occulter tout ce qui déborde et dérange, y compris les auteurs commodément passés sous le radar pour diverses raisons. Je pense encore à d’autres Africains et Antillais un temps déclassés, mis à l’honneur un peu tardivement : ainsi, Ouologuem qui vient de nous quitter, Fignolé (Haïtien isolé parce qu’il ne fait pas dans le géolibertinage tropical de Laferrière et al.8) ou encore Emmanuel Dongola, qui a cherché sa fortune outre-Atlantique, une constante pour les trois « déclassés ».

4Pourtant, un recueil posthume du poète, Mine de riens re-titré Dernière escale9, vit le jour, à la toute fin de l’année du centenaire. Pour la première fois, on y découvre une série de poèmes bien plus longs que ceux contenus dans Pigments (1937), Névralgies (1966), ces deux titres réunis avec Graffiti (1952), dans un seul volume chez Présence Africaine, en 197210. Alternant la forme brève (haiku) et la forme longue, ce dernier recueil se rapproche de la saynète. Influencé par Jacques Prévert (pensons à « Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France » qui semble pastiché dans Black-Label) et par Robert Desnos, le Cayennais s’apparente ici à l’homme de théâtre : l’idée de sketches, de discours sarcastiques slammés sur scène s’impose à la lecture de plusieurs poèmes dont le plus long, « Puisque », qui s’étale sur huit pages et a pour motif « la mo-bi-li-sa-tion » qui tarde à venir, la découpe des syllabes étant un tic stylistique du poète bègue. L’américanophile installé à Washington D.C. se rapproche ici du théâtre africain américain. En tant que professeur de littérature afro-antillaise, à Howard, Damas suivait de près les arts en tous genres. Nikki Giovanni, Audre Lorde, Ishmael Reed11 et Toni Morrison ont certainement croisé sa route, tous imprégnés de « African theatrics ».

5Dans « Sauvage de bon sens », l’interculturel est objet de moqueries. Ce long poème de Dernière escale épingle la « Française de France » qui interprète les gestes de politesse de son hôte, un Cacique de Guyane, comme une attaque cannibale. Dans le sillage de Prévert, Damas, on s’en doute bien, se moque de trois phénomènes qui ont marqué la grandeur de la France. Il s’agit d’abord de sa représentation de l’Autre comme inférieur : le « peau-rouge » dépeint depuis la conquête de l’Amérique comme cannibale ; ensuite, de l’Occidental, représenté comme supérieur en mœurs ; et enfin, des zoos coloniaux ou des expositions universelles au cours desquelles on avait aménagé des villages d’indigènes et exposé dans des vitrines des « primitifs », qu’ils fussent emplumés ou non.

Escale chez les « Peaux-Rouges », ou retour aux Amazones

6Dans le poème liminaire du recueil, Damas salue, en parallèle avec « Minerai noir » de son ami haïtien René Depestre, la main-d’œuvre génocidée aux premiers temps de la colonisation, forcée de travailler dans les mines. Paru la même année que Black-Label, « Minerai noir » tançait la soif de l’or asservissant d’abord l’Amérindien :

Quand la sueur de l’Indien se trouva brusquement tarie par le soleil
Quand la frénésie de l’or draina au marché la dernière goutte de sang indien
De sorte qu’il ne resta plus un seul Indien aux alentours des mines d’or
On se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique
Pour assurer la relève du désespoir,
Alors commença la ruée vers l’inépuisable
Trésorerie de la chair noire12.

7De même, Black-Label13 rappelait le premier désastre, survenu avant la traite transatlantique, la décimation des Indiens. Il pastiche la Genèse de la Guyane française, voire des Guyanes dans l’incipit, corrigeant l’Histoire du peuplement de la région. Trois groupes de « parias » sont successivement venus peupler l’Amérique, les cinq Guyanes et les pays frontaliers :

Sur la terre des parias
un premier homme vint
sur la Terre des Parias
un second homme vint
sur la Terre des Parias
un troisième homme vint
Depuis
Trois Fleuves
trois fleuves coulent
trois fleuves coulent dans mes veines (BL, 7)

8En phase avec la poésie militante de sa compatriote, l’ex-Garde des sceaux Christiane Taubira, Damas annonce ses terrains de bataille comme le respect des Indiens et les lois mémorielles. Dans un organe médiatique local, Taubira rappelle aux lecteurs de France-Guyane l’erreur quant aux populations indigènes : 

L’Amérique n’est pas un continent où l’homme a pris naissance. […] Ses premiers habitants humains, les Amérindiens, sont venus d’Asie au temps où les continents étaient reliés par des détroits. […] Les conquêtes coloniales et le mercantilisme européens se sont traduits par des massacres d’Amérindiens, la traite d’Africains, l’esclavage, le bagne14, les contrats d’engagés15.

9L’Histoire est le résultat d’une interprétation ethnocentrée, et se présente dès lors comme un mensonge : la génération de Damas « ânonnait » (il utilise la fameuse expression « Nos ancêtres les Gaulois ») et le poète a pour but de dénouer ce nœud d’histoires et de voyages non pas missionnaires mais expéditifs. Il regarde son pays comme un butin de plusieurs populations cupides, au croisement de multiples itinéraires, et, à travers la poésie, appelle à une reconsidération. Pour avoir sillonné lui-même le monde (et ce avant les voyages en avion qui étaient encore à leurs débuts), portant un patronyme lourd de symbolisme biblique (son « chemin de Damas » retentit dans « son Christ à porter », cf. infra), le poète suit son chemin semé d’embûches. L’idée d’être d’ailleurs, de ne pas être à sa place, le pousse au travel, terme anglais étymologiquement lié au travail : le voyage s’apparente non à une escapade mais à une mission professionnelle. Avant que Lévi-Strauss ne pleure la disparition du monde précolombien et du génocide amérindien, que Le Clézio dans Le Rêve mexicain16 ne déplore l’anéantissement du monde amazonien, Damas avance les cassures successives dans l’épopée guyanaise. À l’inquiétude généalogique, au traumatisme du Middle Passage, de Gorée à la geôle du Diable17, s’ajoute l’éradication de la civilisation précolombienne. L’invasion de « barbares » dans des territoires dont les civilisations vont être anéanties l’endeuille. Longtemps avant que Walcott ne rende hommage dans Omeros aux « Plain Indians », c’est-à-dire « the Crows, the Sioux, the Dakotas18», Dernière escale réhabilite l’« AFRAMERIND’ » : le poète entend le conglomérat géo-culturel qu’est l’Afrique, l’Amérique et les Indes occidentales, l’archipel caribéen étant un « collier d’îles » disloqué du continent. Qu’il soit originaire de l’Inde, voire de l’Asie, l’Amérindien est l’habitant actuel de cette Guyane si méconnue en métropole qu’on prétend encore récemment qu’il s’agit d’une île ! L’hybridité antillo-guyanaise se conçoit comme un indémêlable dans « Pour peu ». Ici, la dernière strophe impute à un Dieu « peut-tout / Dieu-sait-tout / Dieu-fait-tout » l’exploitation scandaleuse des Amérindiens. Aussi, l’image néfaste qu’on colle depuis la nuit des temps au « Peau-Rouge » est :

la longue tresse de jais de génipa pur
voilant une épaule à bleuir
mordue au sang
à dents pleines
de vrai
ca
de vrai Canni
de vrai Cannibale
pour image d’Épinal (DE 90)

10Ayant dénoncé sa « Légende d’homme-singe » dans ses poèmes antérieurs (P, 61), rompant avec le mythe de l’Indien bienheureux dans une nature adamique19, Damas revient au Guyanais de l’Intérieur, celui qui, lors de visites officielles, fait partie du décor exotique. Dans Les Bâtards, Bertène Juminer s’affligeait que les naturels, les Kaliña ou les Galibis soient ignorés du monde, bien qu’à leur tour, ils « ignorent le monde » :

En Guyane, on ne trouvait ni ce raffinement, ni cet abandon confortable ; on devait faire face à une nature à peine entamée et toujours renaissante, envahissante. D’un côté, la mer brûlante et molle, lourde d’alluvions […] ; de l’autre, la forêt riche d’une faune épanouie aux limites de la nuit […] dans cette jungle vivait une population clairsemée, contrainte sans cesse à la défensive, ignorant le reste du monde et ignorée de lui20.

11Ces Indiens sont admirés comme des poupées rouges, en écho au son plaintif du poète implorant qu’on lui rende ses « poupées noires21 » dans « Limbé » (P, 43). Leur altérité culturelle et l’obtention de la reconnaissance de leur identité sont remises au lendemain :

Cayenne était un paradoxe vivant lancé comme un défi à l’Histoire. […] À l’occasion d’une fête folklorique organisée pour le plaisir de quelques visiteurs de marque, on allait quérir dans l’intérieur une douzaine de Roucouyennes ou d’Oyampis. Ils arrivaient, emplumés et faussement féroces pour rougir et donner le frisson à un aréopage complaisant. Heureux d’avoir eu peur à si bon compte, on se congratulait, ou leur offrait quelques pacotilles, puis on les renvoyait22.

12Avec « Sauvage-de-bon-sens », le cofondateur de la négritude dénonce le fait que ces êtres étrangers, qu’ils viennent des Amazones ou des Antipodes, provoquent simplement l’ahurissement en « métropole » : au temps des Expositions réputées « universelles », lors de commémorations, les populations de l’ex-Empire français sont instrumentalisées pour alimenter le mythe de la Nation française, de la République forte et unifiée. Alors que ses confrères africains ont le regard naturellement rivé sur l’Afrique, Damas oriente le sien vers sa Guyane natale et sur cette enclave latino-américaine qui tient aussi bien d’une Afrique transplantée en Amérique que d’une Amérique latine à cheval entre le Brésil et le vaste pays de « l’Oncle Tom ». Multilingue, dépecée comme le continent africain par des nations colonisatrices et l’Europe, sa Guyane reste fort méconnue. L’amérindianité est à l’honneur dans le premier et le quatrième poèmes, tous deux rendant hommage aux ancêtres amérindiens morts dans les mines et qui n’ont rien signifié, ou si peu, aux yeux des Conquérants, comme l’a bien montré Todorov dans La Conquête de l’Amérique23. Les mines d’or ont attiré la cupidité occidentale sur ces rives lointaines et ont fait rêver les aventuriers de mauvais aloi, là comme sur la côte Est de l’Amérique, comme l’a relaté Blaise Cendrars dans L’Or24. Signalons au passage que Damas a probablement lu celui qui fut un grand modèle pour Apollinaire, pour Alcools (1911), qui influença à son tour de nombreux surréalistes.

13Dans ce quatrième poème de Dernière escale, Damas dresse le portrait d’un Indien emplumé qui, en ambassadeur des « Nobles sauvages25 », arrive en grand cérémonial dans la capitale française. Or, débarquant via la Seine à Paris, il y déconcerte les salonnards et, parmi eux, le sexe faible. Dans ce « choc des civilisations » (Huntington26) se devine l’affreux malentendu entre l’Occident et l’Amérind’. Car sur fond de politesse protocolaire, l’impossible liaison entre l’homme des colonies et la Parisienne (poudrée et aristocrate) éclate au grand jour. Face au « Sauvage-de-bon-sens », transplanté en métropole, elle panique tant elle ne comprend ni son langage (s’il articule des paroles), ni ses gestes pourtant bienveillants. Dans son récit de voyage à l’envers, l’ethnographe du Retour de Guyane (1938) esquisse poétiquement le bilan misérable d’une rencontre entre colonisateur et colonisé. Impitoyable avec la colonisation française sur place, il croque ici un portrait satirique de la rencontre à Paris, sur les rives de la Seine, d’un Amérindien et de l’hôtesse… De même que son récit avait été aussitôt banni par les autorités françaises, cette sotie risquait de déplaire s’il l’avait publié de son vivant. Aussi Damas préféra-t-il s’autocensurer.

14En effet, le « Peau-Rouge » est à l’envers de l’explorateur de l’Ancien Monde le découvreur de ce « PARIS-Nombril-du-Monde » (Black-Label27). Dans Mine de riens, recueil trop longtemps inédit, de surcroît re-titré, l’on peut découvrir le tableau de la rencontre entre l’Amérindien et la Parisienne qui tourne à la tragi-comédie. Un fâcheux incident illustre le choc des cultures, ou mieux, l’incommunication entre deux individus de sexe, classe et « race » opposés : issu d’une culture radicalement différente, le personnage français l’abhorre, le soupçonnant d’emblée, imbu de ses préjugés, de cannibalisme. En mémoire du manifeste du modernisme brésilien (Oswald Andrade28), Damas joue sur l’image d’Épinal qui, depuis Les Cannibales de Montaigne, a cours dans l’esprit occidental : facteur de troubles, dérangeant l’ordre, souillant la pureté et affamé de chair humaine, le « Cacique » (chef indien), a beau se parer de belles plumes, il est pris pour un sauvageon anthropophage, soit le « tupi » qui dévore l’Autre. L’hôtesse crie au secours lorsque ce dernier lui baise la main. De la sorte, l’absurdité de nos conventions et de nos « préconceptions, présomptions, prénotions, prétentions, préjugés » (BL, 31) est révélée. Ce délégué amérindien, qui aurait dû prouver l’aptitude à l’intégration, voire à l’assimilation, est renvoyé vertement, comme le montre le lancinant écho : « JAMAIS AVEC VOUS » (BL, 47). Bien que les mœurs aristocrates veuillent qu’on respecte des gestes et formules autrement plus absurdes, qui valent leur caution de politesse et de bonnes mœurs, l’Autre est renvoyé à son Umwelt et la pudibonderie des nobles Français exclut l’entente. L’Indien est soupçonné d’avoir une faim de chair tendre et blanche. « Tupi ou pas tupi, c’est la question », répétait Andrade en écho à Hamlet.

15« Sauvage-de-bon-sens » souligne par les traits d’union entre les mots combien le poète soupèse chaque syllabe. Le titre du poème, avec les tirets qui connotent le style créole procédant par agglutination depuis la négritude29 fait référence au mythe du Bon Sauvage qui serait particulièrement doué de « bon sens ». Cette expression est notamment attestée dans les Dialogues de M. le Baron de Lahontan et d’un sauvage dans l’Amérique, récit de voyage publié en 1704 aux Pays-Bas par le baron de Lahontan30, qui, voulant faire carrière au Canada, avait séjourné sur les terres des Iroquois. Cette œuvre n’était guère accessible jusqu’à ce qu’en 1931, une réédition ne paraisse31, que Damas a pu consulter. Ces Dialogues accompagnés de planches auraient inspiré Chateaubriand pour Atala, et trouvé un écho dans les Lettres persanes, le Discours sur l’inégalité, Candide, l’Ingénu et surtout le Supplément au Voyage de Bougainville.

16Élève de Paul Rivet et de Marcel Mauss, Damas sort le « Naturel » guyano-brésilien de sa « réserve », terme péjoratif, d’usage pour les Guyanais qui, à l’opposé des Antillais, restent associés à la forêt et à l’ignorance crasse, ce que me confirme l’ami de Damas, Oruno D. Lara. L’explorateur à rebours de l’Ancien Monde est sidéré au contact de la culture « de la haute », c’est-à-dire de la civilisation « franco-française ». Contestant l’image de « paria » (étymologiquement « intouchable » dans l’Inde des castes), le poète montre le visiteur et l’invité provoquant des exclamations de peur. « Sauvage-de-bon-sens » dresse le bilan désastreux des Contacts de cultures et de civilisation en Martinique (Leiris32) en pays amérindien et, par retour, l’importation en métropole des « produits rares », denrées tropicales et autres, parvenant de cette « autre Amérique ».

Zoos humains et Schwarze Schande33

17Damas fait explicitement référence à l’œuvre de Lahontan dans le poème « Sauvage-de-bon-sens », où la première strophe fait croire que l’histoire a été puisée dans une source journalistique :

SAUVAGE-DE-BON-SENS
le bruit courait alors le Royaume34
Repris par le grand Rapporteur de Renaudot-Ma-Gazette
flèche empoisonnée lancée
contre le Vieux Monde
à découvrir à son tour
chacun selon sa loi
sa foi
son Christ à porter
à l’instar d’un prénommé Christophe
Colon prédestiné
que Macrumbo
naturel de Kayen-en-Wayana
fils de Cépérou le Cacique
de la Nation des Paria
réputés Sauvages et Cannibales
de peau rouge
par surcroît
Macrumbo avait conçu […]
de gagner le Paris sur scène (DE, 25)

18Le nom du quotidien cité n’est bien sûr pas anodin : le « rapport » aurait paru dans « Renaudot-ma-Gazette », soit le Renaudot qui aurait donné son nom à un des plus prestigieux prix littéraires de France35. La visite en retour de cet Indien à cette « terre » imaginée comme hospitalière, terre de grande civilisation qu’est la France, tourne court. Si l’explorateur fut bien accueilli et reçu avec respect et cadeaux, le cacique a beau décliner son rang et son clan – notons que la dignité et la noblesse du personnage s’accentuent par la déclinaison de son titre et du lien généalogique (« Fils de Cépérou le Cacique / de la Nation des Paria ») –, il n’a pas droit aux mêmes égards à Paris. Multipliant les références à la culture amérindienne (la chasse à la « flèche empoisonnée » signifie au sens figuré la critique acerbe que s’échangent lesdits « rapporteurs » et « chroniqueurs », entre autres), Damas déconstruit un peu plus loin l’arrogance de l’ethnologue Lévy-Bruhl :

Macrumbo avait bourlingué son plein soûl
à pagayes redoublées
dans le vent debout
sans boussole
au flair d’une mentalité primitive
à faire rêver et ratiociner dans le futur proche
tous les allergogues de Lévy-Bruhls
en boule
en crise
en transe (DE, 25)

19La « mentalité primitive36 » forgée par celui qui, sans connaissance du terrain, avait conclu à l’infériorité des populations indigènes, est moquée par le poète. Il est vrai que Lévy-Bruhl avait été désapprouvé par la nouvelle génération d’ethnologues à laquelle appartiennent Michel Leiris et Paul Rivet. Sous « allergogue », on devine l’allergie de Damas pour les savants qui prétendent détenir la vérité sans avoir beaucoup quitté la rive droite. La contraction d’ « allergie » et du suffixe scientifique « –[l]ogue », est une moquerie des métiers prestigieux de géologue et, bien sûr, d’anthropologue, mais aussi des démagogues et des idéologues dont le politicien (député pendant trois ans) se méfiait. En revanche, les « primitifs », êtres possédés et capables de folie démentielle, ne sont nullement des Cannibales.

20Lors du séjour parisien de Macrumbo, Madame la Duchesse de La Bagatelle, hôtesse de l’Indien, juge mal son invité et le poète écrit « Dussèche » pour mieux faire allusion à sa froideur, voire à sa frilosité ou encore à sa frigidité. Son titre à particule souligne qu’elle aurait du « sang bleu », à l’opposé du « Peau-Rouge ». Il est possible que, sarcastique, le poète fasse ici référence au comte de Gobineau, théoricien de L’Inégalité des races humaines37, qu’il avait déjà évoqué dans un poème de jeunesse intitulé « Nuit blanche » : il y imaginait une valse cauchemardesque avec « tonton Gobineau » et « cousin Hitler », dénonçant le national-socialisme et l’influence du premier idéologue sur le second :

Mes amis j’ai valsé
valsé
Follement valsé
Au point que souvent
Souvent
J’ai cru tenir la taille
De tonton Gobineau
Ou de cousin Hitler
Ou du bon aryen qui mâchonne sa vieillesse
Sur quelque banc de square (P, 58)

21Qui plus est, le nom de l’hôtesse évoque le titre du roman célinien, publié l’année même du premier recueil (banni) de Damas, Bagatelles pour un massacre (1937), hué par de nombreux contemporains.

22La scène de rencontre avec Macrumbo raille la noblesse au pouvoir. L’Autre est appréhendé, dans son costume, ses manières, son regard, sans qu’aucun mot ne soit échangé entre les deux personnes, ni qu’aucun interprète ne facilite la communication. Macrumbo est pris pour un rustre « Sauvage » qui aurait, peu s’en faut, dévoré son hôtesse :

la main gracile
gracieusement offerte
l’avait été non pour être happée
mordillée
mordue
mangée
n am-n am38
hormis des yeux
mais simplement baisée
comme fut
avec ce savoir-faire
ce savoir-vivre
ce savoir manier-manières
que le Ci-devant Sauvage-à-plumes d’ara
du Grand Pays Tupi
avait acquis
au contact de l’Ancien Monde
joli

foutu
sacré beau monde39

23Il apparaît donc que Macrumbo ne vit pas la rencontre comme un échange et un contact enrichissant, mais comme une « encontre », soit un conflit, une offense impardonnable.

24La dernière partie du poème reprend quelques syntagmes chers à Damas : d’abord, le « Savoir-vivre » (P, 67), titre d’un poème où la voix lyrique tonitruait contre l’éducation qui lui interdisait de « bâiller la main / là / sur le cœur », éducation à laquelle « un jour / un seul » il a radicalement « tourné le dos » (P, 67) ; ensuite, le mot « manière » qui figure dès « Hoquet » (P, 35) comme un ordre intimant le mimétisme blanc. Dans la bouche de l’instance maternelle, l’éducation à la française implique toute une batterie de « bonnes manières » : le dressage antillo-guyanais dicte des « do dièze40 », effaçant tout ce qui était naturel, créole, authentique. Cette plainte d’inauthenticité est formulée plusieurs fois ailleurs. En effet, le participe passé « foutu » se retrouve dans le refrain d’« Ils ont » :

nous ayons tout foutu de nous-mêmes
tout foutu de nous-mêmes en l’air (P, 73)

25Le « label » d’être « Black », le « complexe de bagnard41 », le trauma du génocide amérindien et les stigmates du cannibale indien dénigrent l’exilé, en proie aux « sarcasmes » (« Malgré les sarcasmes des uns », Névralgies, 148) et aux « ricanements » blessants (« Vous dont les ricanements », Névralgies, 106).

26« Sauvage-de-bon-sens » permet ainsi à Damas d’offrir un miroir déconcertant du « choc en retour », soit du regard dépaysant et franchement déplaisant qu’eurent les « Sauvages » lorsque, dans la capitale française (ou toute autre ville européenne ou américaine), ils servirent de spectacle aux Blancs. Le Noir, l’Arabe, l’Indien (emplumé ou non) reviennent d’Europe bredouilles de leurs grandes espérances, quand ils n’y laissaient pas leurs corps, naturalisés, dans les nombreux zoos humains de Paris ou d’Amsterdam. Le Musée de l’Homme avait par exemple dans ses vitrines la tête d’un indien Kalina de Guyane42. Quel ne dut pas avoir été le choc « en retour » du jeune Guyano-Antillais débarquant en 1928 à Meaux, à la vue des Expositions universelles ? Damas a dû avoir vent de celles de 1930 et de 1937 au Parc des Expositions à Vincennes, au Champ de Mars, future adresse du jeune marié car il occupa un appartement avec Isabelle Achille d’où il s’est littéralement gavé de parades militaires et de défilés comme d’exhibitions humaines. Comme Raoul Peck dans ses Spectres de Lumumba43, le Guyanais marche dans la ville à la recherche de ces « Sauvages » qu’on parqua en plein Paris pour que les Parisiens puissent les observer. Les Congolais « exposés » lors de l’Exposition universelle à Anvers, les Sénégalais lors du même zoo humain à Paris en 1931, les affiches des « tirailleurs sénégalais » dans les lieux publics sont autant de supports visuels et d’instants névralgiques pour la minorité noire dans les capitales d’Europe. Si le jeune Damas n’était pas à Paris lors de l’Exposition de 1931, il a vu les pavillons et aménagements et s’est indigné des figurants des colonies qui y ont un temps été livrés aux regards, exposés comme des objets animés de vitrines des musées ethnographiques44. Cette exhibition déshonorante a malheureusement été le sujet d’un vif débat un an avant le centenaire de Damas. Car « l’année des Outre-mer », en 2011, se fêtait aussi au Jardin d’Acclimatation, soit sur les lieux mêmes où eut lieu la choquante importation de « Sauvages » quatre-vingts ans auparavant, ce qui donna lieu à une pétition contre une initiative aux relents néocolonialistes45.

27Léon-Gontran Damas, qui fit paraître en même temps que les Tristes Tropiques de Lévi-Strauss (1955) son Black-Label (1956), se passionnait pour les tribus amérindiennes qui peuplent le troisième département d’outre-mer. Et comme celui qui entame par le fameux « Je hais les voyages et les explorateurs46 », l’envoyé spécial au pays natal dans les années trente n’avait pas le pied marin. Appréhendant les déplacements dans « l’intérieur », à bord de canoës ou de petits avions47, le poète de Black-Label et Mine de riens illustre les tribulations interraciales et les nombreuses déroutes lorsque l’on se trouve dépaysé, voire déraciné. Plus d’un poème se lit en parallèle avec Race et histoire, du plus grand spécialiste des cultures amérindiennes, Lévi-Strauss. S’érigeant « contre la morale occidentale », Damas complète Peau noire, masques blancs de son ami martiniquais Frantz Fanon car ce dernier avait prêté peu d’attention aux traces amérindiennes, ne se concevant pas du tout comme un descendant de l’Indien. On observe ainsi une double césure, entre les Antilles françaises et la Guyane, d’une part, et entre les « trois Guyanes » (la Guyane française, le Surinam48 et le Guyana), d’autre part. Cela explique la difficulté d’imaginer, à plus forte raison de construire, une société domienne en cohésion. L’ultramarin, nouveau vocable, inventé pour faire mode, ne désigne ni une réalité transfrontalière ni surtout une vision transcommunautaire, et ce malgré les manifestes de l’après-négritude. En effet, ces manifestes semblent autant d’utopies qui tournent en rond à l’heure où sort le dernier en date, Frères migrants de Patrick Chamoiseau49.

28L’inlassable voyageur éprouva un inconfort devant les clichés qui ont la vie longue, en « métropole » comme ailleurs. Pionnier d’une discipline en devenir, Damas se révèle en fait précurseur aussi de la créolisation, bien qu’il n’ait impressionné ni Glissant ni les créolistes. Peu indulgents avec le deuxième cofondateur antillo-guyanais de la négritude, Chamoiseau et Confiant se contentent par exemple dans Lettres créoles de dire que sa poésie est passée à la trappe50. Dans l’Éloge de la créolité, l’amérindianité est encore une fois minimalisée, alors que Damas la met à l’honneur51. Bref, Damas mérite d’être redécouvert, ne fût-ce que pour son portrait du « noble sauvage », ce peuple qui manque au « Tout-monde » créole, pour parler avec Glissant52. Magnifié par les romantiques, exceptionnellement élu comme protagoniste dans Le Sang des Roucous, roman du Martiniquais Roland Brival qui s’inspire de Damas dans sa dernière fiction en date53, le « Peau-Rouge » revendique la « triple fierté de sang-mêlé » (Névralgies, 122). Le Niger, la Seine mais tout aussi bien les affluents de l’Amazone l’ont forgé. À l’image du sang, liquide vital, il défie toute fixation et assignation, et ce depuis « l’âge amérindien du Monde » dans un poème antérieur : « Sans satisfait du sens ancien du dit » (N, 149. Il y évoque « sang et eau mêlées / nous ne sommes / qu’une seule et même somme » (Névralgies, 150). Bref, il est impossible de confiner Damas au courant de la négritude, tant de multiples fleuves le façonnent. Le poète emploie la métaphore du sang pour désigner l’origine indémêlable, et montrer du doigt la loi du sang (soit l’interdiction du mélange des sangs). Dans Névralgies, dernier recueil publié de son vivant, « le sang du sang de ton sang » (Névralgies, 150) insiste sur cette filiation à la fois revendiquée et inconnue, pour mieux défendre la sincérité en amour, au-delà des préjugés raciaux et « Malgré les sarcasmes des uns » (autre titre de Névralgies, 148). L’exclamation en « français de France » – la formule est employée à dessein – conteste l’idée que seul le sang blanc vaille la peine dans le concert des nations. D’autres peuples qui forment partie intégrante de son identité antillo-guyanaise sont évoqués, notamment les Chinois (à travers l’invocation des « ombres chinoises », Névralgies, 113).

Eu égard au caractère composite de la, voire des sociétés guyanaises, toutes frontières confondues (la Guyane hollandaise et anglaise faisant face à cette enclave française sur le sous-continent latino-américain54), Damas plaide pour la guyanité, inséparable de l’amérindianité. Son opposition à la départementalisation de la Guyane55 se comprend mieux à la lumière de cette revendication identitaire fluide. Car, devant le déficit d’une communauté imaginée, se pose avec acuité un communautarisme au sein des populations d’outre-mer, allant jusqu’à contester l’adjectif « antillo-guyanais », binôme irrecevable par certains Cayennais et Martiniquais. Quoi de commun entre un Antillais et un Guyanais, se demande ainsi Patrick Karam à Pointe-à-Pitre56 ! Solidaires quand il s’agit de manifester leur mécontentement par rapport à la France et à son traitement déloyal (la citoyenneté n’étant pas ce qu’elle est en « métropole »), Guyanais et Antillais se définiraient toutefois fort différemment :

Ce n’est pas parce que l’on est noir que l’on a le même passé, les mêmes attentes. Les Antillais, par exemple, sont davantage préoccupés par le problème de la continuité territoriale que par celui des discriminations57.

29Bâtisseur de passerelles, Damas était bien seul à souder les insulaires aux continentaux, les diasporas africaines et américaines, les ex-colonies de France avec celles éparpillées dans la mer des Sargasses, dispersées entre l’archipel caribéen et l’Amérique latine. Idéaliste qui rêve d’un « noble Sauvage », le poète aurait ainsi démontré le « bon sens » de l’Un, là où l’Européen reste imbu de ses préjugés raciaux. S’indignant que Kalinas, Kongos ou Kanaks aient été exposés dans des foires en France et ailleurs comme des trophées de l’empire et donc de l’esprit coloniaux, il met en garde contre l’auto-exotisme de certains agents culturels antillo-guyanais qui diffusent une image édulcorée de leur patrimoine pour plaire aux regards occidentaux. De fait, c’est une autre Guyanaise, héritière spirituelle de Damas, Christiane Taubira qui appela au boycott de l’exposition organisée dans le cadre de l’Année des Outre-mer, bien que sous l’égide de Daniel Maximin, en 2011. Car l’événement était planifié sur les lieux mêmes où ses ancêtres, aux côtés d’autres « enfants des colonies » avaient été exhibés devant un aréopage métropolitain, voyeuriste de peau nue et avide de frissons58.

Notes

1 Mohammed Eddine-Khair, On ne met pas en cage un oiseau pareil (dernier journal, août  1995), Bordeaux, William Blake & Co, éd., 2001, p. 40.

2 Sous l’occupation allemande, la musique Jazz est suspecte. Le réveil de la marque horlogère Jaz fait référence à cet art jugé par les nazis comme débauché, censuré par l’Occupant. L’oiseau jaseur, oiseau migrateur de la taille d’un étourneau, pourrait être l’emblème du poète afro-guyanais qui se décrit par ailleurs comme « kolibri ».

3 Daniel Delas, « Compte rendu de Léon-Gontran Damas, poète, écrivain patrimonial et postcolonial », collectif s.l.d. de M. Blerald et al., Études Littéraires Africaines, 40, 2015, p. 213.

4 Claire Ducournau, La Fabrique des classiques africains. Écrivains d’Afrique subsaharienne francophone, Paris, éd. CNRS, 2017.

5 Jérôme Begle, « Mais au fait, qui était Léon Gontran Damas », Le Point Culture, 8 février 2013 : http://www.lepoint.fr/culture/regardez-mais-au-fait-qui-est-leon-gontran-damas-08-02-2013-1625338_3.php

6 Hélène Ferrarini, « L’étrange choix de Christiane Taubira », http://www.slate.fr/story/67853/etrange-choix-poetique-de-christiane-taubira

7 Catherine Mazauric, Études Littéraires Africaines, 43 (2017), quatrième de couverture.

8 Kathleen Gyssels, Passes et impasses dans le comparatisme postcolonial caribéen. Cinq traverses, chapitres 3 et 4, Paris, Champion 2010.

9 Léon-Gontran Damas, Dernière escale, Paris, Le Regard du Texte, 2012. Le tapuscrit présentait le titre « Mine de riens » avec « mine » au singulier et « riens » au pluriel. Cet inédit, laissé à Washington au moment du décès de Damas, avait été lu devant son ami martiniquais, Christian Filostrat, que nous remercions pour son aide et son audace d’avoir mis les poèmes en ligne. L’ensemble date des années 1970, mais a été édité sous un nouveau titre par Sandrine Poujols et Marcel Bibas, Paris, (Éd. Regard du Texte, 2012). En 2003, le tapuscrit de la poésie intégrale de Léon-Gontran Damas me parvint grâce à l’équipe préparant le volume Archivos, sous la direction d’Antonella Emina. On attendait Mine de riens depuis longtemps. Bien que Poujols prétende que la sortie du recueil au « printemps 2012 » lance l’année du Centenaire, la note en fin de volume indique : « achevé d’imprimer à Paris le 6 décembre 2012 ». Poujols et Bibas ont aussi réédité Black-Label, suivi de Graffiti et de Poèmes nègres sur des airs africains (Gallimard, 2010, coll. « Poésie »).

10 Léon-Gontran Damas, Pigments, Névralgies, Paris, Présence Africaine, 1972. Nous y référons par le sigle P et N, respectivement.

11 Christian Filostrat, Négritude Agonistes. Assimilation against Nationalism in The French Speaking Caribbean and Guyane, New Jersey, Africa Homestead Legacy Publishers, 2008, p. 140.

12 René Depestre, Minerai noir, Paris, Présence Africaine, 1956.

13 Léon-Gontran Damas, Black-Label, Paris, Gallimard, 1956, p. 9, sigle BL.

14 Sur le bagne, lire Francis B. Miller, Rethinking Négritude through Léon-Gontran Damas, Amsterdam, Rodopi, 2014, p. 122-129.

15 Citée par Gérard Collomb, « De l’Indien à l’indigène. L’internationalisation des luttes amérindiennes en Guyane et les enjeux de l’autochtonie », Recherches amérindiennes au Québec, no 31.1, 2001, p. 45. Collomb cite par ailleurs Retour de Guyane à la même page : « Cédant aux iniques persécutions des envahisseurs, les Naturels, d’assez bonne heure, gagnèrent l’intérieur du pays. Par un instinct irrésistible de vie libre, de plein air, ils s’y enfoncent de plus en plus, vivant au sein de tribus nombreuses et clairsemées, sous l’autorité fictive du gouvernement local ». Le statut de ces citoyens de seconde zone et la saisie de leurs terres et rivières sont dénoncés par Richard et Sally Price. Richard Price, Peuple Saramaka contre État du Suriname, Combat pour la forêt et les droits de l’homme. trad. de l’anglais, Paris, Karthala, 2013.

16 Jean-Marie Gustave Le Clézio, Le Rêve mexicain ou La pensée interrompue, Paris, Gallimard, 1988.

17 Jean-Marie Volet, « Gorée : Histoire et lieux de mémoire », Essays in French Literature and Culture, no 47, November 2010, p. 171-193.

18 Derek Walcott, Omeros, London, Faber and Faber, 1990, p. 215.

19 Kathleen Gyssels, « Léon-Gontran Damas et le mythe de l’Amérindien », Dalhousie French Studies, no 86, Spring 2009, p. 45-56.

20 Bertène Juminer, Les Bâtards, Paris, Présence Africaine, 1961, p. 17.

21 Lire Matthias De Groof, Kathleen Gyssels, « “Give me back my black dolls” : Damas. Africa and its Museification, from Poetry to Moving Pictures », Imaginations, Caribbean Cinema, special issue, ed. Doris Hambuch, no 6.2, 2015, p. 112-121. http://imaginations.csj.ualberta.ca/

22 Bertène Juminer, Les Bâtards, op. cit., p. 113. Nous soulignons.

23 Tzvetan Todorov, La Conquête de l’Amérique, Paris, Seuil, 1982.

24 Blaise Cendrars, L’Or, La merveilleuse histoire du général Johann August Suter, Paris, Denoël, 1960.

25 Edna Steeves, « Négritude and the Noble Savage », Journal of Modern African Studies, no 11.1, 1973, p. 91-104.

26 Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, trad. Odile Jacob, 1998.

27 BL, p. 51.

28 Oswald Andrade, Manifeste anthropophage, 1928, Paris, Black Jack Editions, 2012.

29 Pensons à : « Un-homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas » dans le Cahier de Césaire. Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Bordas, 1947.

30 Louis Armand de Lom D’Arce, dit Baron de Lahontan, Dialogues de M. le Baron de Lahontan et d’un sauvage dans l’Amérique, Amsterdam, Boeteman, 1704.

31 Baron de Lahontan, Dialogues curieux entre l’auteur et un Sauvage de bon sens qui a voyagé, et Mémoires de l’Amérique septentrionale, publiés par Gilbert Chinard, Paris, A. Margraff, 1931.

32 Michel Leiris, Contacts de culture et de civilisation en Martinique et en Guadeloupe, Paris, Unesco, 1955. Notons que Leiris et Damas se fréquentaient, mais il n’y en a aucune trace dans les nombreux ouvrages sur Leiris.

33 Référence à la « Honte Noire », campagne de propagande raciste dans l’Allemagne des années 1920 qui reprochait à l’armée coloniale française d’être constituée de soldats sénégalais, marocains et malgaches comparés à des sauvages pratiquant vols, viols et mutilations en tous genres.

34 Italique dans l’original, qui s’explique d’ailleurs difficilement. Aucune note à ce sujet de la part de Poujols (DE, 25).

35 Renaudot (1586-1653) était un journaliste, médecin et philanthrope français, fondateur de la publicité et de la presse française.

36 Lucien Levy-Bruhl, La Mentalité primitive, Paris, Éd. Alcan, 1922.

37 Arthur de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, Firmin-Didot, 1853.

38 Le vocable « Nam » et mieux encore « Niam » s’emploie souvent pour désigner les prétendus anthropophages. Dans l’édition, le mot reste transcrit tel quel (DE, 27), sans note explicative.

39 Léon-Gontran Damas, Mine de riens, dans Dernière escale, op. cit., p. 27.

40 L’expression « faire des dièses » renvoie en français régional des Antilles à des allures affectées, apprêtées.

41 Contrairement à Patrick Chamoiseau dans Guyane. Traces-mémoires du bagne, Damas appela dans Retour de Guyane et « Sur une carte postale » à faire disparaître ce lieu sinistre, véritable tache (et « tare ») qui fait honte à son pays. Le poète appela à dynamiter les « monuments comme champignons / qui poussent aussi / chez [lui] » (P, 77), soit à raser la honte à ciel ouvert que sont les ruines du Camp de Transportation là où le Martiniquais édulcore quelque peu l’univers concentrationnaire en passant sur les violences sexuelles et sur le plus célèbre déporté, Alfred Dreyfus. (Patrick Chamoiseau, Guyane : traces-mémoires du bagne, Paris, Caisse nationale des Monuments historiques et des sites, 1994, photographies de Rodolphe Hammadi. Réédité avec un nouveau titre, sans mention du premier photographe). C’est au tour du photographe martiniquais, Jean-Luc de Laguarigue, d’illustrer le bagne dans l’exposition intitulée Le pays des imaginés en 2011 (Jean-Luc de Laguarigue, Le Bagne : Traces-mémoires du bagne, Gang, Ivry-Sur-Seine, 2011). Le photographe insère un portrait de Chamoiseau face à l’océan, mais qui regarde dans la cellule de Dreyfus. L’absence de ce nom alors que le support convoque inévitablement le plus illustre déporté à l’Ile du Diable est remarquable. (Voir Kathleen Gyssels, « “Ce hoquet dans ma tête” : le bagne visité par deux enfants du pays (Damas, Chamoiseau) », présenté au colloque Patrick Chamoiseau. La mer des récits, Université de Toulouse, 8-10 octobre 2014). Le pays des imaginés se livre à une excursion photographique dans l’univers poétique de Glissant qui, selon le site du photographe, « a forgé la “relation” au sein de la société martiniquaise d’habitation qui l’a méthodiquement refoulée, sans parvenir à étouffer le formidable concert des imaginaires qui la travaille. La prouesse poétique est là, dans cette libération improbable de la “relation” au beau milieu d’un univers obsédé de frontières, de hiérarchies et de tension raciale ».

42 Gérard Collomb, « Les Kalina de Guyane : le “droit de regard” de l’Occident », dans Zoos humains. Au temps des exhibitions, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Éric Deroo, Sandrine Lemaire, éd. La Découverte, 2004, p. 127-135. Entre 1882 et 1892, ces Indiens Galibi furent photographiés et examinés et Collomb cite le Bulletin de la Société anthropologique de Paris lors de la séance du 21 avril 1892 : « Lors de la mort du premier Caraïbe, le Muséum (sic) a demandé la tête ; elle lui a été refusée par la préfecture. Peut-être, cependant, pourra-t-on en avoir d’autres. M. Hervé dit qu’il y a un Caraïbe en dissection au Muséum en ce moment » (p. 130). Des naturalisations de ces « Exotiques » ont eu lieu ailleurs : lire à ce sujet le roman du Néerlandais Frank Westerman qui, lors d’un voyage erratique, découvrit dans un petit musée espagnol le torse d’un Noir empaillé. Dans El négro en ik (« Le nègre et moi »), Frank Westerman, El Negro en ik, Amsterdam, Bezige Bij, 1983, l’auteur raconte sa stupéfaction devant ce tronc humain séché et mis sous verre. Exposée à Paris (1831), à Barcelone (1888) et dans les Pyrénées, cette pièce « BOSJESMAN UIT DE KALAHARI fait la fierté du musée de Banyoles. En Afrique du Sud, la même histoire circule à propos de la « Hottentot Venus », Saartjie Berman, et de ses organes sexuels. Dans « Limbé », des « fantoches empilés féssus (sic) » (N, 43) hantent le poète qui, dans Black-Label, se dit entouré de « fantômes sous verre du sixième » (BL, 44).

43 Raoul Peck, Lumumba, la mort du prophète, 1991.

44 Lire Nicolas Bancel, et al., La République coloniale, Albin Michel, rééd. Paris, Hachette, 2003, p. 130 et sv.

45 Nicolas Bancel, « L’exposition des Outre-mer au Jardin d’acclimatation est un scandale », Le Monde, 28.03.2011. Lire aussi sur le sujet Nicolas Bancel, « Un malentendu postcolonial ? Réception et débats dans le champ académique français autour des postcolonial studies », dans Postcolonial Studies : modes d’emploi, Collectif Write Back, Lyon, PU Lyon, 2013, p. 29-70.

46 Claude Lévi-Strauss, « Départ », Tristes Tropiques, Paris, Plon, 1955, p. 9.

47 Comme le suggère la photographie choisie en couverture pour la réédition de son récit de voyage atypique qu’est Retour de Guyane (1938), réédité par André Dimanche. Notons qu’aucune légende n’explique l’origine ni la date de la photo en noir et blanc où un Damas, protégé par un casque colonial, en chemise blanche à manches courtes, muni d’une mallette, pose près d’un mécanicien qui s’apprête à faire démarrer un bateau à moteur. Finalement, très peu de récits de voyage à proprement parler s’enchaînent dans son reportage très négatif des réalisations françaises dans la terre ferme comme dans les Îles au Diable et autres îlots côtiers. Il semble que le voyageur ait évacué le récit du trajet au profit d’une analyse impitoyable de la Guyane coloniale après trois cents ans de rattachement à la métropole. D’où l’interdiction de l’ouvrage par les autorités coloniales, deuxième déboire après la saisie de Pigments, en 1937.

48 Dans son histoire du Surinam, Anton de Kom fait ressortir l’état déplorable de toutes les composantes de la population, des Chinois aux Javanais, des coolies aux descendants indiens. Anton de Kom, Wij slaven van Suriname (Nous, esclaves du Surinam), Amsterdam, Uitgeverij Contact, 1934, p. 129.

49 Patrick Chamoiseau, Frères migrants, Paris, Seuil, 2017. Le titre fait manifestement allusion à Villon et à l’incipit des Bienveillantes, et proteste contre l’indifférence face aux boat people. Bien que signés de plusieurs poètes, le lecteur ignore qui ils sont ; pour Yanoshevsky, dans Poetics Today, la posture manifestaire serait devenue anachronique et le prescriptif ne serait plus en vogue. À quand l’anthologie des manifestes martiniquais ?

50 Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Lettres créoles, Paris, Hatier, 1991, p. 135. De cette omerta sur Damas témoigne encore un article de Maryse Condé sur le premier courant de la négritude, intitulé « Négritude senghorienne, négritude césairienne », Revue de Littérature Comparée, avril 1974, p. 409-419.

51 Damas s’estime l’héritier des Wayampi et des Galibi, des marrons Boni qui campent le long du Maroni et ont résisté contre les Européens (Français, Portugais, Hollandais).

52 Édouard Glissant, Le Roman des Batoutos, Paris, Gallimard, 1999.

53 Roland Brival, Nègre de personne (Paris, Gallimard, 2016), un récit très librement inspiré de la vie de Damas.

54 Les frictions entre Amérindiens et Créoles en Guyane, ou entre Hindous et Afro-Caribéens à Trinidad et Tobago (V.S. Naipaul) témoignent des difficultés à réaliser une société égale à l’heure post-indépendante. De retour d’une mission ethnologique dans l’arrière-pays guyanais, il précise dans Retour de Guyane (1938, réédition 2003) ce qui fait obstacle à ce que la Guyane française devienne une nation forte et un peuple uni : les tensions entre différentes composantes ethniques dans ce vaste pays, 80 fois la France, et peuplé de Blancs et métis (Créoles) qui dirigent un pays peu peuplé où les tribus (Galibis, Kayana...) sont à peine recensées. Quant aux descendants d’esclaves et de marrons (fugitifs), Damas les revendique en première « Ligne ». Dans un passé plus récent, les Africains se sont mêlés les Angolais lusophones et les Haïtiens créolophones, complétant le kaléidoscope aux côtés des Brésiliens, Surinamiens de souche hindoue.

55 Dans les Guyanes voisines, la vie politique ne tente nullement les Amérindiens qui hésitent à y participer. Voir Margaret Bacon, Journey to Guyana, London, Dennis Dobson, 1970, p. 149. Lire « The Six Peoples » sur la non-gouvernance des « Amerindians » (p. 122-149).

56 « Patrick Karam, porte-parole des Français d’outre-mer », La Croix, 31 janvier 2010 : en ligne : https://www.la-croix.com/Actualite/France/Patrick-Karam-porte-parole-des-Francais-d-outre-mer-2014-01-31-1099520

57 Posté sur http://issopha.unblog.fr/category/actus-et-debats-france/questions-noires/blacks-de-france/

58 Thierry Leclere, « Christiane Taubira : “Nous n’irons pas au jardin d’acclimatation” », Télérama, (3 mars 2011), http://www.telerama.fr/idees/christiane-taubira-nous-n-irons-pas-au-jardin-d-acclimatation,66337.php


Pour citer ce document

Kathleen GYSSELS, «Dernière escale de Léon-Gontran Damas : autour d’une saynète sur l’Amérindien en France», Viatica [En ligne], 6 | 2019, mis à jour le : 03/04/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=206.

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Quelques mots à propos de :  Kathleen GYSSELS

Université d’Anvers