Soleil de la conscience, support viatique d’une quête identitaire et poétique

Anaïs STAMPFLI

1Aimé Césaire évoque dans le Cahier d’un retour au pays natal « ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements1 ». Ce faisant, il se réfère aux colonisés qui ont subi la traite négrière et pour qui la traversée de l’océan n’évoque que souffrances et traumatismes. Ce sombre passé explique le fait qu’il a longtemps été impossible pour les peuples colonisés d’associer le voyage à l’idée de villégiature.

2En rappelant l’existence d’instances2 qui ont au cours de l’histoire réglementé les déplacements des Noirs vers l’Hexagone, Romuald Fonkoua3 explique le malaise qui entoure le voyage vers la France métropolitaine. Nombreux sont les récits de voyage exprimant ce sentiment : nous pensons, entre autres, aux récits de Césaire et Senghor autour de leur exil parisien. Fonkoua constate que « Les sentiments des écrivains nègres francophones à propos du voyage traduisent l’absence de légitimité d’un discours portant sur le voyage4 ». Quelques années après ses prédécesseurs de la Négritude, Édouard Glissant va tenter de dépasser ce sentiment d’illégitimité en mettant en mots, en 1956, son voyage à Paris dans Soleil de la conscience5. Ce recueil hétéroclite composé de textes courts en vers et en prose constitue le premier essai d’Édouard Glissant, il s’agit du premier jalon de sa Poétique6. De fait, c’est dans son rude exil parisien que l’écrivain antillais a trouvé sa voie littéraire, son outil pour penser le monde environnant. Cette voie vers la conscience n’est pas restreinte à un itinéraire personnel, Glissant gardant à l’esprit l’histoire de son peuple lors de la rédaction de Soleil de la conscience. En atteste la référence au « Soleil7 », bateau négrier parti de Nantes en 1773 pour rejoindre les Antilles en passant par le Nigéria.

3Il s’agit ici d’observer comment le « voyage à l’envers8 » a donné à Édouard Glissant l’occasion de mener une quête poétique et identitaire. Pour ce faire, il est nécessaire de prendre conscience des particularités du statut adopté par l’auteur, un statut d’« étranger de l’intérieur » à même d’endosser un regard critique et de mener une quête qui présente déjà les grands questionnements qu’il déploiera dans son œuvre.

Édouard Glissant, un poète voyageur

4Face au récit des pensées et impressions d’un jeune Martiniquais à Paris, le lecteur s’attend à découvrir une œuvre emplie d’un bagage culturel et référentiel caribéen. S’il est aisé de constater que nous ne sommes pas face à un récit de voyage traditionnel, il faut reconnaître qu’Édouard Glissant adopte le regard du voyageur qui compare le paysage découvert à sa terre natale. Il crée ainsi des relations entre la flore européenne et la flore caribéenne : « Blés mouvants, que jamais n’ébouriffe la montée saoule d’un peigne, tel le balisier nourricier de serpents » (SC, 17). Ces fréquentes comparaisons9 entretiennent la dimension poétique de ses écrits en multipliant les champs de références.

5La parole semble ici être donnée à la nature. Il est à plusieurs reprises question d’une nature source d’expression, le poète évoquant : « la parole électrique des flamboyants » (SC, 17). Dans la culture populaire, le flamboyant est considéré comme l’arbre des ancêtres, ses fleurs rouge vif rappelant la parenté. En évoquant, cette « parole des flamboyants » (SC, 17), Édouard Glissant semble donc revenir vers ses racines en tentant de faire surgir la parole des ancêtres. Cette référence aux aïeuls est associée à la douleur puisque la couleur des flamboyants est perçue dans Soleils de la conscience comme le sang des ancêtres qui a coulé (« je pense à la parole électrique des flamboyants, que les pilotes de loin croient encore des nappes de sang – demeurées sur les touches du crime… », SC, 17). Cette image de « la parole des flamboyants » tient une place importante dans l’œuvre puisqu’elle servira même de conclusion à l’essai. Le dernier vers évoque en effet « La parole ! comme une allée de flamboyants, criant merci » (SC, 71). Cette exclamation pourrait exprimer la reconnaissance des ancêtres face au travail de recherche de la parole accompli par le poète.

6Plus généralement parlant, le paysage est central dans l’œuvre d’Édouard Glissant, la nature est considérée comme un terreau nourrissant la création poétique. En témoignent les nombreuses analogies entre la fertilité du paysage et celle de l’écriture. Dans la strophe intitulée « 1953 », il est question d’un « arbre [qui] fleurissait de mots » (SC, 39), puis dans la section « Villes, poèmes », Édouard Glissant évoque le « goût de terre dans la bouche, qui raffermit la parole » (SC, 68). Le poète justifie cette place occupée par la nature dans son œuvre en expliquant qu’elle est source de savoir, qu’il s’agit pour lui d’un outil permettant de comprendre le monde, de « Passionnément vivre le paysage, de le dégager de l’indistinct, de le fouiller, de l’allumer parmi nous, de savoir ce qu’en nous il signifie. Porter à la terre ce clair savoir10 », c’est tout le projet poétique d’Édouard Glissant qui est ici annoncé : il consiste à dégager du savoir du paysage. Dans Soleil de la conscience, les références mêlées aux paysages antillais et hexagonaux permettent au poète de stimuler sa réflexion. À son arrivée à Paris, la découverte de la succession des quatre saisons suggère ainsi à Édouard Glissant des réflexions sur la nature humaine. Il constate notamment que « le retour périodique de l’hiver et de l’été est très propre à enseigner la Mesure » (SC, 12). Il observe longuement, par ailleurs, l’impact de la saison hivernale sur l’Homme qui se retrouve affaibli (« Tu blanchis, doigts malhabiles », SC, 29). Le poète évoque donc la « Puissance de l’hiver qui organise » (SC, 29) et dont l’« office est de forcer chacun vers sa propre pesanteur » (SC, 29). La rudesse de cette saison déstabilise le poète mais en le poussant dans ses retranchements. Cette perte de repères hivernale lui permet d’alimenter une parole poétique plus persévérante : « Hiver tu glaces la voix. C’est pourquoi je cherche encore, grâces te soient rendues, la diction claire de ce rythme, un savoir-vivre » (SC, 40). Autrement dit, l’exploration d’un nouveau climat donne à Édouard Glissant l’occasion d’approfondir sa quête poétique. En effet, Soleil de la conscience doit être lu comme une quête. Édouard Glissant ne se considère pas comme un sage qui, fort de ses expériences viatiques, prodigue des enseignements sur la nature humaine. Il précise humblement : « je ne veux ici que suivre la trace de mon voyage, et non proposer des leçons ou des programmes » (SC, 61). Le recueil évolue à tâtons, il est constitué d’une suite de questionnements. Nombreux sont les propos qui s’achèvent sur un point d’interrogation. Cette forme correspond à la conception que se fait Glissant de la démarche artistique : « Et s’il [l’art] ne résout pas de problèmes, du moins aide-t-il aussi à les poser dans la lumière trop diffuse, quand la connaissance est possible et toujours future » (SC, 70). Avec Soleil de la conscience, le poète donne à voir le parcours vers la connaissance. La métaphore de la route vers les lumières de la connaissance est filée tout au long du recueil. Lors d’une pause métapoétique, Glissant précise que « Nul art tant que la poésie n’est lié à la course apocalyptique des connaissances humaines […]. Ainsi l’homme court-il à la rencontre du monde » (SC, 41). Lorsqu’il évoque le voyage, le poète se réfère plus à un parcours réflexif qu’à son déplacement à Paris, même si les deux sont ici liés. Glissant se sert allégoriquement du vocabulaire géographique pour permettre une meilleure visualisation de sa réflexion, notamment lorsqu’il annonce que « Le voyageur revient au fardeau des racines, et délibère sur les eaux du delta » (SC, 42).

7Il ne faut donc pas simplement considérer Soleil de la conscience comme le récit de voyage d’un Antillais à Paris. Le poète ne veut pas incarner la voix de l’altérité ou être le représentant des exilés martiniquais. En évoquant une scène de rencontre d’intellectuels dans un café parisien, il précise : « À ce niveau, je ne suis en rien un insulaire, je ne représente pas ; je suis dans ce café une voix qui s’ajoute aux autres » (SC, 59). De fait, Glissant partage les mêmes intérêts et préoccupations que le cercle d’intellectuels parisiens qu’il a rejoint et dans lequel sa voix s’est fondue. Romuald Fonkoua le précise :

Son statut reconnu de poète, sa pratique de la critique littéraire dans de nombreuses revues, en un mot, son appartenance presque totale à ce monde intellectuel et littéraire parisien font du voyageur antillais un membre à part entière de cette internationale parisienne11.

8Édouard Glissant sera presque déçu de cette absence d’altérité intellectuelle :

Paris, quand on y tombe (pour moi ce fut par le trou gris de la gare Saint-Lazare) étonne à peine : tellement les arts de la reproduction, les entêtements monolithiques de l’Enseignement ou l’imagination courant les livres vous ont habitué à y entrer. Pour commencer, on se récuse, à peine touché : « Comment, ce n’était que cela… » (SC, 12).

9Le recueil Soleil de la conscience donnera malgré tout l’occasion au voyageur martiniquais de passer par un topos de la littérature viatique en exprimant la confrontation de ses attentes avec la réalité parisienne.

Le statut de voyageur critique

10Dans Soleil de la conscience, cette confrontation des attentes avec la réalité du voyage passe tout d’abord par les perceptions du poète face au paysage nouveau. Il découvre, par exemple, que la mer peut être associée à l’idée de froid : « Puis, la Méditerranée. Jamais, jamais pour moi l’idée de froid ne s’est auparavant associée à l’idée de mer. La mer était le contraire de l’hiver, comme la montagne en était l’homonyme » (SC, 17). Il évoque également sa première expérience de la neige : « Longtemps, de là-bas, je la devinai, beauté menaçante. Et la première fois qu’à mes yeux elle offrit son écume, ce fut juste comme une pluie. Je l’avais connue déjà » (SC, 18). L’adjectif « juste » connote péjorativement cette découverte, comme si le poète déçu s’attendait à un plus grand étonnement. Ce manque de surprise est dû aux trop nombreuses informations que Glissant a reçues avant son voyage en France, la neige et l’hiver possédaient déjà pour lui une « essence préfigurée » (SC, 18). Les jeunes Antillais baignent dès leurs premières classes dans la culture française si bien qu’ils ont l’impression d’être familiers avec ses paysages (voir le passage cité ci-dessus fustigeant « les arts de la reproduction, les entêtements monolithiques de l’Enseignement ou l’imagination courant les livres », SC, 12). Il devient ainsi difficile de trouver un certain « exotisme à rebours12 » (SC, 12). Édouard Glissant est déçu de ne pouvoir connaître le même émerveillement qu’il a lu sur les visages des voyageurs occidentaux aux Antilles : « De vrai, j’ai beau m’évertuer, je ne peux connaître cet appel exotique du nouveau que j’ai si souvent observé dans l’allure de nos visiteurs en sandalettes », (SC, 18). Cette remarque teintée d’une touche d’humour permet de constater une situation d’inégalité face aux paysages inconnus. Cependant, Glissant reconnaîtra plus loin qu’ayant exploré toute la surface du globe les voyageurs européens ne peuvent plus non plus jouir de paysages inconnus :

L’Europe n’a-t-elle pas vécu jusqu’à satiété cette splendeur souveraine qui la déporta vers d’autres cieux ? N’a-t-elle pas, l’assoiffée, appris bien loin l’éclatement de son éternité ? N’a-t-elle pas tenu journal de sa route, de Paris à Jérusalem, des glaces du Canada aux rocs de la Terre de Feu ? […] La Beauté, vagabonde de l’univers, tente de s’égaler dans le mouvement éternel : elle, fugace mais explorée. (SC, 25)

11Le champ de la réflexion s’élargit ici. Ce ne sont plus les « visiteurs en sandalettes » qui sont décrits mais l’Europe et ses conquêtes historiques, « de Paris à Jérusalem ». Derrière cette remarque se lit une critique de l’avidité des colonisateurs, l’Europe personnifiée étant taxée d’« assoiffée »13. Édouard Glissant revient plus loin dans le recueil sur la mort de l’exotisme en expliquant que l’étendue de nos connaissances des lieux nous empêche de laisser libre cours à notre imagination ; nous ne pouvons plus envisager de terres vierges utopiques :

L’exotisme est bien mort à partir du moment où la géographie cesse d’être absolue (c’est-à-dire, ici, limitée à elle-même) pour commencer d’être solidaire de son histoire qui est celle de l’homme. La confrontation des paysages confirme celle des cultures, des sensibilités : non pas comme exaltation d’un Inconnu, mais comme manière enfin de se débarrasser de son écorce pour connaître sa projection dans une autre lumière, l’ombre de ce que l’on sera. Le voyage n’est plus prémédité, il est nécessaire. […] Nous ne pouvons plus rêver des villes secrètes de l’Amérique du Sud, sans évoquer la condition actuelle des peones […]. (SC, 69)

Nous ne pouvons ignorer les réalités de notre monde en Relation qui signent d’après Glissant la mort du concept d’exotisme.

12Le statut d’exilé antillais à Paris donne également l’occasion à Édouard Glissant de songer au passé esclavagiste qui hante la relation entre la France hexagonale et les Antilles. Son « voyage à l’envers » est habité par le souvenir de la déportation des esclaves, comme le poète le rappelle : « Je reviens du pays de la mort » (SC, 26). Ce souvenir est si douloureux que l’esclavagisme ne peut être nommé, Glissant employant la périphrase « l’Événement » (SC, 26). Le passé esclavagiste de l’île est évoqué de manière sous-jacente par quelques images et impressions. Dans le poème enchâssé « Éléments (1949) » sont évoqués « le fouet le maître qui sépulcre et les cannes qui sifflent l’attente et la douleur et le sang, sa poésie et son boucan de poésie… » (SC, 35). Cette vision semble s’imposer de manière incontrôlée, l’énumération n’est pas calibrée par la juxtaposition attendue. Ce poème semble se situer dans un espace asémantique (en atteste la dérivation en verbe du substantif « sépulcre ») et asyntaxique de l’indicible. Il s’achève sur un opaque questionnement en vers : « L’errance prise au piège, désuète / quand quand et quand les cloche  / décharnées de l’inaudible ? » (SC, 35). Nous ne pouvons ici qu’émettre l’hypothèse qu’il est question de l’« inaudible » du souvenir esclavagiste qui plonge le poète dans une incontrôlable errance dont il aimerait se délivrer. Force est de constater qu’il n’est jamais explicitement question de la traite négrière. Ce parti pris correspond peut-être également à un souci de Diversalité14, à une volonté de penser ensemble toutes les déportations et exterminations. Le vers « Nègres non pas tués incinérés décapités mais lynchés » (SC, 36) rappelle à ce titre d’autres types d’exterminations, l’incinération évoquant notamment l’holocauste de la Seconde Guerre mondiale.

13La réflexion de Glissant englobe aussi les stigmates contemporains du passé esclavagiste et de la suprématie des colons blancs. Il consacre une page à l’observation du racisme actuel accepté par la bourgeoisie antillaise :

Il faut parler de racisme. […] Que dira la petite bourgeoisie antillaise à complexes racistes ? Cette subtile appréciation des teintes ; cette aisance de surface ; la nostalgie enfouie des yeux bleus ; plus à fond d’être, un certain réflexe de mépris vengeur à l’égard du « vieux blanc » ; l’attachement irréfléchi à la Grande Patrie (symbole dès lors combien vague et creux)... Essaim torturé de contradictions !... La belle réussite du colonialisme. (SC, 53)

14Le poète analyse ici les contradictions dans les discours de la bourgeoisie antillaise qui blâme la suprématie occidentale tout en étant admirative de « la Grande Patrie » et de son idéal esthétique des « yeux bleus ». Son antiphrase « La belle réussite du colonialisme » fait écho à l’assimilationnisme et à un certain racisme intégré par la bourgeoisie antillaise. Cette acceptation laisse Glissant perplexe :

Mais que faire quand une personne « évoluée » de ces pays, au demeurant sourdement peuplée du bruit de la supériorité blanche, et que je sais ni imbécile, ni radicalement inculte, soutient que le racisme est une disposition inévitable, imparable, innée ? (SC, 53)

Le poète n’est cependant pas fataliste face à la situation, il reconnaît que certaines tranches de la population sont épargnées par le problème raciste :

En vérité, c’est par leurs classes populaires que les pays coloniaux échappent à la gangrène intérieure du racisme. Je sais que ne voilà plus un problème immédiat, mais bien second, pour les ouvriers agricoles des Antilles. (SC, 53)

Il invite donc pour élucider le problème racial à reconsidérer la question en allant aux sources, en se concentrant sur les vraies raisons du racisme : « il faut cesser d’en [le problème racial] faire un absolu, pour élucider les raisons motrices du racisme, qu’on les trouve sociales, économiques ou politiques, et qui l’autorisent à sévir encore » (SC, 53).

15La prise de recul de Glissant à Paris lui a ainsi permis de reconsidérer le problème racial et de proposer une nouvelle approche de la question, qui consisterait à prendre plus de recul pour comprendre l’origine des sentiments racistes et éviter que ces sentiments se développent. Parallèlement à cette réflexion, la situation d’Antillais exilé a permis au poète de se livrer à une observation comparée des sociétés antillaise et parisienne. Il décrit longuement la culture collective antillaise15 et son sens de la communauté, ces évocations surgissent par contraste à l’esprit de Glissant lorsqu’il est confronté à l’individualisme parisien :

Nous sommes ici à l’opposé des littératures collectives, des légendes mille fois sues mais toujours écoutées, des ferveurs autour des textes, des veillées de tout un peuple près du conteur, de l’acception du mot comme lieu commun de tous : de ce qui faisait des littératures l’arme vivante, éprouvée vivante, des civilisations. Paris joue au littéraire, à l’art. Pourtant, dans les sous-sols de ce Musée, quelle véritable ferveur la ville ne consomme-t-elle pas ? Saisissante image d’une culture encore vive que la crise déjà flambe. (SC, 13)

16Le poète oppose une culture vivante antillaise à un « Musée » parisien qui fige l’art, qui « joue à l’art » de manière artificielle et dénaturée. Il fustigera plus loin « l’absence d’une dimension collective de la chose littéraire (dimension qui permet d’enrichir la sensibilité, la fondant en connaissance) » (SC, 62) et constatera que « La minutie littéraire, même lucide, annonce un Corps désintégré. Aujourd’hui, le caractère général de l’art occidental, ce qu’il partage entre les artistes, est l’absence de communauté » (SC, 62). Il ne se contente pas de reprendre de manière superficielle l’opposition entre état de nature et civilisation, mais observe que 

Ce que les colons et autres possesseurs dépossédés d’esclaves ont habitué à nommer en surface l’exubérance et l’enfantillage des nègres est en profondeur cette possibilité du sens collectif, qui polarise les individus vers des formes claires et le plus accessibles (rires, chants, danses) de participation. Est-ce à dire que voilà une qualité racialement innée ? Certainement non. Je dis seulement que cette capacité s’est émoussée dans le vieil occident ; qu’il faut un renouvellement historique total pour lui redonner une chance. (SC, 62)

17Par ses descriptions de l’art vivant antillais, Glissant invite les artistes parisiens à sortir d’une situation de crise, à retrouver une sorte de vitalité, même si l’abandon à l’inspiration peut s’avérer douloureux. Il évoque plus loin les souffrances de la terre, peut être celles liées à la mémoire de l’esclavage :

Car ici, dans l’île, l’encerclement qui risquait d’entraver l’imagination, au contraire l’exacerbe et lui court sus, cavales marines. Alors le manège est consommé, l’homme tombe et embrasse la terre. Les vagues allumées l’étourdissent, l’air fermente et l’élève, mais la terre est en lui comme une souffrance ineffaçable. Il a puisé dans l’insolite et torturé son rire. Fermé, cerné, brûlant d’imaginer le reste à son image, il faut qu’il ouvre, qu’il s’ouvre, qu’il voie autre chose, l’autre. […] D’un horizon à l’autre une si profonde ardeur de sa voix grise l’entretient […]. Cette ardeur est tellement secrète, intime, tellement connue. Elle allume un verger, fruits incendiés de la hargne ou de la douceur, tour à tour : tel, naît le poème. (SC, 22)

18Derrière ces propos se découvre l’explication de l’entreprise poétique selon Édouard Glissant. Pour arriver à composer un poème, il faut s’abandonner à une ardeur. Pour ce faire, un certain lâcher-prise est de mise, comme s’il s’agissait d’un processus chamanique. L’artiste « tombe et embrasse la terre », étourdi par « les vagues allumées » et « l’air [qui] fermente et l’élève » pour trouver l’ardeur qui allumera « un verger » et incendiera les « fruits ». Tous les éléments participent à cet événement tellurique. Le poète reconnaît également avoir besoin de « l’autre », « il faut qu’il ouvre, qu’il s’ouvre, qu’il voie autre chose, l’autre ». Dernière cette recherche de l’altérité, on peut voir l’exil parisien de Glissant et la fertile rencontre des intellectuels européens. La Martinique lui a offert un riche terreau poétique, mais ses visions peut-être trop vertigineuses doivent décanter et être tempérées par la rencontre de l’autre, par le voyage.

19Le voyage à Paris qui a donné à Édouard Glissant l’occasion d’observer et de confronter deux visions différentes de l’art et de la société, lui a également permis de mener une quête personnelle.

Soleil de la conscience, support d’une quête identitaire

20Dès le début du recueil, le poète se présente : « ainsi suis-je l’ethnologue de moi-même » (SC, 15). Il annonce ainsi qu’il sera à la fois la matière de l’œuvre et l’observateur de cette matière. Il va se servir de son expérience viatique pour s’observer et mieux se connaître car le passage à Paris l’a transformé. Cette ville agit sur lui comme un véritable révélateur : « Paris ainsi, au cœur de notre temps, reçoit, déracine, brouille, puis éclaircit et rassure. Je sais soudain son secret : et c’est que Paris est une île, qui capte partout et diffracte aussitôt » (SC, 68). Le processus de révélation peut s’avérer violent dans le sens où il replace l’homme face à lui-même, à sa propre condition : « Puissance encore de cette ville ! qui abstrait l’être, mais pour le rejeter aussitôt dans sa vérité même » (SC, 59). Si le voyageur surmonte cette épreuve, il en ressort fortifié, comme protégé par un nouveau vaccin (« Cette expérience de l’Europe a pris, comme on peut dire d’un vaccin ; et je ne puis m’en dédire », SC, 51). Ce phénomène que l’on peut comparer à un rite de passage est décrit à de nombreuses reprises, il est plus loin question des villes qui

accueillent les meurtris : ils viennent s’égarer, ils quittent les boues de la terre, ils désoccupent la Grande Voix concrète, et se perdent dans la ruche, où la solitude les façonne. Ensuite, il leur faut regagner la salissure de la terre, la vérité de l’arbre devant la maison. (SC, 67)

21Le voyageur doit subir la solitude dans l’environnement nouveau pour ensuite revenir éclairé vers l’environnement initial : « Grandeur et servitude de Paris, qui enseigne l’art d’être seul. Un enfer sans saisons. D’où il faut pour chacun que lève le Soleil de la Conscience » (SC, 56). Le processus reste ainsi salutaire pour la création, c’est le mélange des deux univers du voyageur qui fait surgir la parole poétique (rappelons la constatation qu’après le voyage « il est alors un goût de terre dans la bouche, qui raffermit la parole », SC, 68). Par conséquent, c’est en éprouvant la souffrance de l’éloignement du lieu d’origine que le poète parvient à l’état de conscience recherché :

J’écris hors de ma maison, vacance terrible. […] J’écris loin de ma maison, pour y rentrer sauf, gagner la chair concrète, la distance…
Si tu subis sans faiblesse l’étoile de neige et sa pesée sur ton corps, alors tes yeux s’ouvrent à l’espace ensoleillé de la mémoire. J’attends la plénitude de la parole qui est donnée. Je ne cherche pas en elle, sachant que la fouiller c’est ici l’appauvrir. Je bêche à côté. Et la Maison s’ouvre sur l’éclat de la parole. Maintenant, je retraverse l’Atlantique. […] je retrouve une voix et commence le dialogue à travers Paris. […]
J’écris enfin près de la Mer, dans ma maison brûlante, sur le sable volcanique. (SC, 43)

22L’expérience hexagonale est bien décrite comme une épreuve essentielle, comme l’expérience de la pesanteur de « l’étoile de neige » qui permet de s’élever ensuite vers « l’espace ensoleillé de la mémoire ». C’est du « dialogue » entre les lieux que surgit la parole poétique.

23Parallèlement à sa quête de l’inspiration poétique, le voyage permet à Édouard Glissant de mener une recherche identitaire, c’est même là son objectif premier. Fonkoua confirme que « Le voyage n’a de sens pour le “voyageur à l’envers philosophe” que dans la mesure où il lui permet justement de révéler son moi aux Autres, de mesurer son Être aux autres êtres16 ». Romuald Fonkoua qualifie tour à tour Édouard Glissant de « voyageur à l’envers philosophe », d’« indigène exote17 » et de « “français” qui parle de la France18 ». De fait, l’écrivain martiniquais endosse le regard exogène et lucide de l’Antillais sur Paris. Cependant, il n’en est pas moins français sur les papiers et par affinité :

[…] je ne le suis [français] plus seulement parce qu’il en est ainsi décidé sur la première page d’un passeport, ni parce qu’il se trouve qu’on m’enseigna cette langue et cette culture, mais encore parce que j’éprouve de plus en plus nécessaire une réalité dont je ne peux m’abstenir. (SC, 11)

24C’est cette dualité que le poète cherche à mettre en mots, à clarifier : « Sachant ainsi, à ce moment, qu’il lui est donné à la fois, et pour toutes les raisons, d’être le même et d’être l’autre, le fils ensemble et l’étranger » (SC, 64). Cette complexité identitaire se voit même exprimée par les choix énonciatifs : il arrive à la voix du poète de se dédoubler et de s’adresser à un « tu » représentant le poète en Martinique avant son départ pour Paris. Ce dédoublement est parfois accompagné d’une démarcation par la typographie19 et la ponctuation :

Te voici dans une journée de travail comme un laboureur, guettant sous le soc les lèvres de la terre — (… je revois la Maison de la Mer. Dans le dernier virage du dernier grain de la dernière plage, ma voix, et contre elle les filles maléfiques de la distance. […]). (SC, 20)

25Le tiret ainsi que la mise en italique et entre parenthèses semblent ici marquer la distance entre le « moi parisien » et le « moi martiniquais ». Le passage vers le « moi martiniquais » étant de surcroît amené par les points de suspension évoquant l’effort de mémoire, de projection et la distance géographique séparant ces deux pans de l’identité du poète. Ces choix énonciatifs et typographiques permettent ainsi de concilier les deux composantes identitaires que le poète cherche à définir.

26La situation est complexe : si le poète ressent une proximité avec les penseurs français, il doute de ce qui le lie au patrimoine culturel français. Ce doute est exprimé par des interrogations tâtonnantes : « puis-je dire dans le détail que j’éprouve Racine, par exemple ou la cathédrale de Chartres ? » (SC, 11). Même s’il l’affectionne, le poète ressent une certaine altérité face au paysage français : « J’aime ces champs, leur ordre, leur patience ; cependant je n’en participe pas. N’ayant jamais disposé de ma terre, je n’ai point cet atavisme d’épargne du sol, d’organisation » (SC, 19). Il tente d’expliquer ici ce ressenti par l’histoire esclavagiste : les Antillais ayant longtemps été dépossédés de leur terre, l’impression d’appropriation du sol ne leur viendrait donc pas spontanément. Autrement dit, en tant que dépossédé historique, le poète ne se retrouve pas dans l’univers occidental de l’ordre et de la possession. Il tente également d’expliquer par la différence martiniquaise son sentiment d’étrangeté vis-à-vis de la succession des saisons : « Mon temps n’est pas une succession d’espérances saisonnières, il est encore de jaillissements et de trouées d’arbres » (SC, 19). Comme il n’a pas connu la même évolution des saisons, le poète s’est forgé une autre conception du temps, moins linéaire.

27Ces différences intrinsèques n’empêchent pas le poète de tisser des liens entre ces deux espaces qui font son identité par leurs différences mêmes : « Dehors, c’est la vérité française s’opposant à la mienne ; par cette alliance révélée d’un contraire à son autre, dont on sait que toute vérité est la consommation dialectique » (SC, 16). C’est par la poésie que Glissant parviendra à assembler les contraires. La section « Les deux pages du voyage » est constituée de deux fragments : « Je crie d’abord : […] » (SC, 47) et « Puis j’évoque : […] » (SC, 48). Il semble ici s’agir d’un avant et d’un après du voyage qui aboutit à une sorte de fusion des deux univers de l’auteur : « (c’est que je suis maintenant dans la confidence des pavés, qui sont des laves étendues.) » (SC, 48). La lave issue des éruptions péléennes se retrouvera dans l’univers urbain sous forme de pavé. L’auteur a ainsi réussi à concilier métaphoriquement ses deux univers. En effet, Édouard Glissant trouve des liens entre les espaces pour les mettre en relation sur un pied d’égalité et délester l’imaginaire collectif d’une impression de supériorité d’une culture sur les autres. Tel est l’objectif à terme du poète : « il n’y aura plus de culture sans toutes les cultures, plus de civilisation qui puisse être métropole des autres, plus de poète pour ignorer le mouvement de l’Histoire20 » (SC, 11).

Soleil de la conscience ou l’expression de la Relation

28Ce premier essai de Glissant contient ainsi en germe ce qu’il baptisera plus tard la poétique de la Relation21, cette démarche consistant à envisager sur un pied d’égalité toutes les cultures en elles-mêmes et dans leurs interactions sans pour autant les dénaturer. Dans Soleil de la Conscience, cette mise en contact des différentes cultures est exprimée par la métaphore spatiale du rivage : « Car nous sommes, tous, réunis sur un seul rivage. L’Atlantique qu’il nous faut traverser maintenant, c’est la chaotique ténèbre que font nos lumières mêmes » (SC, 60). Cette conception d’un peuple divers mais uni lui vient de l’observation de la situation antillaise :

Or aux Antilles, d’où je viens, on peut dire qu’un peuple positivement se construit. Né d’un bouillon de cultures, dans ce laboratoire dont chaque table est une île, voici une synthèse de races, de mœurs, de savoirs, mais qui tend vers son unité propre. (SC, 15)

29Il considère que de par leurs nombreux métissages et échanges culturels, les Antilles représentent un microcosme de la situation mondiale future en Relation. Glissant suggère par la même occasion l’existence d’une « unité propre » aux Antilles qui pourrait être concrétisée par une création étatique22. Il reprendra par la suite cette idée en forgeant le concept d’Antillanité23. En attendant la réalisation de ce projet futur, Glissant invite les artistes à la solidarité : « Ce que nous pouvons offrir, c’est cela : un mouvement continu de littérature, telle que le mouvement soit la force et la faiblesse d’un peuple, en marche vers d’autres terres encore » (SC, 61). Glissant rêve ainsi à

[l’]Œuvre qui commencerait sur les tranquilles nuits septentrionales, dévoilerait chaque fjord, embraserait les Tropiques, pour se calmer dans les nappes blanches du Sud, Roman qui donnerait les liaisons, les intrications, la synthèse, l’UN ? (SC, 69)

Son expérience personnelle de la mise en Relation des univers antillais et parisien dans Soleil de la conscience (c’est-à-dire sa mise en parallèle de ces deux environnements, son observation de différentes approches de la culture et la mise en mots de son expérience relative du dépaysement) peut être vue comme un premier jalon dans la construction de cette Œuvre.

30Le « voyage à l’envers » d’Édouard Glissant lui a ainsi donné l’occasion d’aborder des réflexions centrales à son Œuvre autour de l’Antillanité, des rapports entre les différentes cultures. Dans Soleil de la conscience, le poète envisage également la complexe situation identitaire du Français d’outre-mer considéré comme un « étranger de l’intérieur » ; il s’agit de réconcilier tous les pans de sa personnalité. Cette pluralité identitaire ajoutée au statut de voyageur permet au poète d’adopter un certain recul pour exprimer et désamorcer les tensions qui persistent entre l’Hexagone et les Outre-mer. En effet, l’espace poétique permet par ses évocations plurielles de rassembler les imaginaires et de tisser des liens entre les cultures : « Le poème offre au lecteur un espace qui satisfait son désir de bouger, d’aller hors de lui-même, de voyager par une terre nouvelle, où pourtant il ne se sentira pas étranger » (SC, 33).

Notes

1 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1983, p. 44

2 En allant du Code noir interdisant le séjour en France métropolitaine pendant l’esclavage jusqu’au BUMIDOM orchestrant les migrations de travailleurs antillais et réunionnais dès la fin de la Seconde Guerre mondiale.

3 Romuald Fonkoua, « Le “voyage à l’envers”. Essai sur le discours des voyageurs nègres en France », Les discours de voyages – Afrique – Antilles, Romuald Fonkoua (dir.), Paris, Karthala, 1998, p. 117-145

4 Ibid, p. 132

5 Édouard Glissant, Soleil de la conscience, Paris, Seuil, 1986, 75 p. Désormais abrégé en SC suivi du numéro de page.

6 Édouard Glissant, Poétique, Paris, Gallimard, 1997, 240 p.

7 À ce sujet, lire Fabienne Kanor, Humus, Paris, Gallimard, 2006, 256 p. Dans ce roman, l’auteure martiniquaise retrace l’histoire de quatorze esclaves qui ont préféré sauter dans l’océan une fois embarquées sur Le Soleil plutôt que de connaître l’enfer de l’esclavage.

8 Fonkoua utilise cette expression pour qualifier de manière générale « le voyage des Nègres en Europe », Romuald Fonkoua, « Le “voyage à l’envers” », art. cit., p. 117.

9 Nous aurions, entre autres, pu également penser à l’association par le zeugme des sentiments humains et d’un arbre fruitier tropical dans le vers : « Épaules où murissait l’amour ainsi qu’un goyavier » (SC, 24).

10 Édouard Glissant, Poétique, op. cit., p. 238.

11 Romuald Fonkoua, Essai sur une mesure du monde au XXe siècle, Édouard Glissant, Paris, Honoré Champion, 2002, p. 41

12 Romuald Fonkoua précise dans Essai sur une mesure du monde (op. cit., p. 43) que Glissant emprunte cette expression à Victor Segalen, Essai sur l’exotisme, une esthétique du Divers, Montpellier, Fata Morgana, 1978, p. 50

13 Derrière l’évocation de « Paris à Jérusalem » se lit également une référence au titre du récit de voyage de Chateaubriand. Un lien entre la colonisation et les croisades en terres saintes est également suggéré par cette toponymie.

14 Concept mis au point par Victor Segalen dans son Essai sur l’exotisme. Une esthétique du divers (compilation de notes datant de 1904 à 1918) qui s’oppose à l’Universalité. Les auteurs antillais se sont réapproprié ce concept et l’ont défini en ces termes : « La Diversalité. Ce néologisme, nous les auteurs de la Créolité, nous l’avons forgé pour tenter de faire pendant au vieux concept européen d’universalité. À l’unique, nous préférons le divers, car derrière ce vieux concept se cache, vous le savez pertinemment, l’idée de la supériorité de la civilisation européenne sur toutes les autres civilisations du monde. […] Ainsi donc, l’idée de Diversalité est étroitement liée à celle de Créolité : elle veut dire qu’il n’existe pas de petit peuple, qu’il n’existe pas de petite langue, qu’il n’existe pas de petite culture. Que toutes les langues, toutes les cultures, toutes les religions du monde sont dignes d’intérêt et contribuent à la richesse du monde, à la biodiversité culturelle ». Raphaël Confiant, « Créolité, Mondialisation et diversalité », Potomitan, site de promotion des cultures et langues créoles, 2005, mis en ligne sur : http://www.potomitan.info/matinik/metissage2.php [consulté le 17/08/17].

15 Par exemple, des bribes de contes populaires nous sont par endroits données à lire : « Je me souviens de l’histoire de la femme qui toute une nuit fut tétée par un serpent, sans qu’elle osât bouger », SC, 23.

16 Romuald Fonkoua, « Le “voyage à l’envers”. Essai sur le discours des voyageurs nègres en France », art. cit., p. 141.

17 Romuald Fonkoua, Essai sur une mesure du monde au XXe siècle, Édouard Glissant, op. cit., p. 36.

18 Romuald Fonkoua, « Le “voyage à l’envers”. Essai sur le discours des voyageurs nègres en France », art. cit., p. 140.

19 La chercheuse Ana Paula Coutinho Mendes commente également cette variation typographique : « Remarquons que dans l’essai que nous analysons, de temps en temps, le changement de caractères typographiques annonce l’accomplissement de la parole en poème, celui-ci étant toujours en italique. En plus, Soleil de la Conscience s’achève par un poème dont les premiers mots sont : “Enfin les boues ont noué l’âme /…/”. Et les tous derniers : “la parole ! comme une allée de flamboyants, criant merci”…(SC, 71). » Ana Paula Coutinho Mendes, « Soleil de la Conscience : entre le regard du fils et la vision de l’étranger », Horizons d’Édouard Glissant, actes du colloque de Pau, Yves-Alain Favre (dir.), Pau, J&D Éditions, 1992, p. 48

20 Romuald Fonkoua commente les propos émancipateurs avant-gardistes d’Édouard Glissant : « En tout état de cause, le thérapeutique philosophique repose sur l’idée de progrès. Il proclame dans un univers décentré comme c’était le cas des Antilles françaises au milieu des années 50 la possibilité pour ces îles de se recentrer sur elles-mêmes, d’inventer autre chose qu’une société totalement rattachée dans tous les aspects de son évolution historique à la métropole française. », Romuald Fonkoua, « Le “voyage à l’envers”. Essai sur le discours des voyageurs nègres en France », art. cit., p. 143

21 « La poétique de la Relation de Glissant est fondée sur cette exigence de l’acceptation de l’opacité de l’Autre, sur la nécessité de n’exclure ni de réduire aucun Autre à notre conception des choses, et d’établir des relations sur la base même de ces opacités. L’opposition entre « transparence » et « opacité » devient ainsi un outil conceptuel pour mettre en question la pensée occidentale voulant ramener le « Tout-Monde » à un universel généralisant, alors que la poétique de la Relation de Glissant affirme qu’il n’y a pas une humanité mais des humanités (Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Gallimard, 1990, p. 204). Christiane NDiaye, s.v. « Transparence », in Vocabulaire des études francophones : Les concepts de base. Michel Beniamino, Lise Gauvin, (dir.), Limoges, PULIM, 2005, p. 182

22 On observe déjà dans Soleil de la conscience des références à une liberté à acquérir : « Où que j’aille je me sentirai solidaire de cette « parcelle de terre » (non par quelque régionalisme sentimental, mais parce que pour moi cette terre a vraiment pris figure de symbole – d’une liberté à gagner, d’une éminence à sauvegarder… » (SC, 54).

23 Édouard Glissant conçoit l’Antillanité dès la fin des années 1960 comme une réaction à la “colonisation réussie”. Il soumet son projet d’affirmation d’une identité antillaise distincte de l’identité française. L’Antillanité est ainsi vue comme une essence multiple avec ses propres caractéristiques historiques, culturelles et linguistiques.


Pour citer ce document

Anaïs STAMPFLI, «Soleil de la conscience, support viatique d’une quête identitaire et poétique», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 03/04/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=214.

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Quelques mots à propos de :  Anaïs STAMPFLI

Université des Antilles