À la rencontre des Égyptiens contemporains dans les récits de voyage en français au tournant du siècle (1890-1914) : de l’Orient rêvé à l’Orient politique

Daniel Lançon

1Les écrivains vedettes du corpus en langue française ici considéré, une cinquantaine d’ouvrages, sont Maurice Barrès, Édouard Schuré et Pierre Loti, auxquels il convient d’ajouter Louis Bertrand en contrepoint. Les autres, une fois leur récit publié, retournent à leurs carrières de professeurs d’histoire au Collège de France ou à l’Université de Liège, de théologiens catholiques ou protestants ou d’anciens missionnaires, de journalistes, de députés, de jeunes créateurs de revues d’art, d’illustrateurs, de conservateurs au Musée du Louvre, entre autres.

2Issus de la génération du tournant d’un siècle, ces auteurs ne sont pas sans savoir qu’ils viennent « après bien d’autres1 » et doivent choisir leurs modes d’écriture et leurs thématiques. Lucien Trotignon donne le ton :

Ce sont de simples notes de voyage, des impressions d’art et de nature, prises sur le vif et transcrites au jour le jour, des croquis et des ébauches, des paysages enlevés rapidement comme des aquarelles ; un peu de cet Orient prestigieux, chatoyant, décoratif qui finira par disparaître […]2.

3Section d’une encyclopédie à multiples livraisons, baptisée Voyage en Orient, le récit de voyage en Égypte est très contraint, inscrit, d’une génération à l’autre, dans une succession réglée d’étapes qui mène le lecteur d’Alexandrie la Méditerranéenne à Assouan l’Africaine, en passant par une longue station au Caire, capitale de tous les contrastes, y compris pour les pèlerins qui partent vers la Terre Sainte ou visitent l’Égypte au retour. L’itinéraire s’impose donc comme structure narrative ordonnant les multiples réalités traversées, le réel représenté est proposé aux lecteurs comme s’ils effectuaient le même « tour », la forme la plus souvent retenue étant celle de la chronique, structurée en descriptions plus ou moins développées et juxtaposées, accompagnées de commentaires subjectifs3.

4Le mode « notes de voyage » correspond bien à la mise en place de micro-scènes de genre, issues des spectacles donnés pour typiquement orientaux : les marchands dans les bazars, les invités du mariage ou de l’enterrement croisés dans la rue, les derviches tourneurs4. Ainsi que le formule le jeune écrivain Robert de Flers à propos de la rue égyptienne : « De loin elle semble une palette couverte de mille couleurs5. » L’esthétique du « pittoresque » semble bien de retour. Pour autant Pierre Loti n’y cède pas dans La Mort de Philae, Maurice Barrès n’y aurait certes pas cédé si l’on en croit les notes de son « Carnet d’Égypte », publié seulement en 1933, et l’examen de l’ensemble du corpus montre bien autre chose6.

5L’une des caractéristiques du genre viatique étant d’être fondé sur le témoignage d’un voyageur qui parle en son nom, centré sur sa subjectivité de narrateur, la question est de savoir, pour ce qui nous occupe, comment le voyageur a pu se décentrer et rencontrer les Égyptiens au-delà des scènes de genre.

6Amédée Baillot de Guerville, rapportant ses rencontres avec le Khédive, des princes, des princesses, de nombreux ministres, le grand Mufti même, précise sa méthode en usant de la captatio benevolentiae :

J’ai frappé à toutes les portes hautes et basses, et partout on m’a reçu à bras ouverts. Partout on m’a dit : « Entrez, voyez, critiquez. Voici nos efforts et hélas voilà nos faiblesses. » Et aujourd’hui ma tâche serait facile si, au lieu d’écrire vingt chapitres, je pouvais écrire vingt volumes. Sur chaque sujet, à chaque page, je crains de n’en pas dire assez pour être compris par ceux qui ne connaissent pas l’Égypte, et, en même temps, j’ai peur de dépasser les limites de mon pauvre petit volume7.

De l’Orient palimpseste à l’Orient des contemporains : « impressions » retranscrites

7Le Voyage en Orient étant envisagé comme un pèlerinage aux sources de la Civilisation, la recherche d’une continuité anthropologique entre les anciens Égyptiens et les contemporains demeure une préoccupation, comme s’il s’agissait de réinstaller le passé dans le présent, le cœur d’un Orient d’avant l’Islam.

8La famille de Jésus surgit ainsi sous la plume de Maurice Barrès :

Entre Alexandrie et Le Caire – Une grande Camargue, une campagne française avec çà et là des « Fuites en Égypte », la Vierge et l’Enfant sur l’âne et Saint Joseph qui harcèle la bête8.

9L’écrivain et critique d’art Paul Adam remonte même plus en amont :

Dans la campagne d’Égypte, extrêmement populeuse, tous les Rois Mages et tous les Abrahams des musées illustres ressuscitent près des « sakyés »9.

10Pierre Loti verse lui-aussi dans cette mythification « antiquisante » lorsqu’il écrit de femmes coptes qu’elles sont de

pures Égyptiennes, elles ont gardé ce même profil délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient les déesses de jadis inscrites en bas-relief sur les murs pharaoniques10.

11Pour autant, l’effet de cousinage que l’on aurait pu attendre avec les Coptes contemporains, déclarés les véritables descendants des Égyptiens anciens, est repoussé au nom de la différence « schismatique » : ce sont certes des chrétiens, mais des orthodoxes11.

12La permanence du topos de l’antiquité dans un « Orient palimpseste12 » peut être interprétée comme une façon pour les Européens de se rassurer sur leurs origines alors qu’ils s’interrogent sur leurs identités face à un Orient qui s’éveille politiquement et religieusement.

13Quant à l’Orient des Mille et une nuits, qu’en faire ? Tenter de le donner à voir coûte que coûte ou constater sa disparition ? Un de ses dernières manifestations visuelles habite encore bien des récits. Il s’agit des « saïs », coureurs à pied chargés d’écarter quiconque gênerait la route des carrosses des riches Orientaux, dont le costume haut en couleur attire l’œil. Édouard Schuré s’exerce à restituer la magie du spectacle :

Ces splendides coureurs abyssiniens ont les jambes nues, le buste serré dans une jaquette brodée qui reluit comme une cuirasse d’or. Poitrail au vent, ils agitent leurs bâtons en poussant de grands cris. De larges manches d’une blancheur de neige flottent sur leurs épaules et les font ressembler à des coléoptères étincelants ou à des génies ailés qui touchent à peine le sol13.

14Paul Adam est l’un des derniers rêveurs :

Le peuple des Mille et une nuits existe doucement là, sans avoir guère changé. Les fils du Calender14 vendent toujours au bazar leurs menues denrées. Le barbier y rase au bord de l’échoppe son client savonneux. Avec les deux outres ruisselantes, l’âne revient toujours de la fontaine sous la matraque de son maître affairé, naïf, bruyant et rieur. Le vent des siècles a passé vainement sur cette multitude coiffée du fez et du turban15.

15Maurice Barrès, par contre, ne retrouve rien du rêve avec lequel il était arrivé :

Nous espérons confusément que les plaisirs délicats des Mille et une nuits vont s’accorder avec ce qui dans nos mœurs est essentiel à notre bien-être. Nous rêvons d’une civilisation mozarabe16. C’est un beau rêve que vécurent les Chevaliers du Temple, les Byron, les Lamartine, les Loti, et par-dessus tout Bonaparte. 
Mais ce beau rêve est inconnu aux vilains garçons que je vois chaque jour soulever la poussière des quartiers arabes en injuriant et en rossant tout ce qui grouille sur leur passage. À notre contact, les immenses quartiers de l’Islam se dégradent et notre désir risque bien de n’y plus trouver sous peu qu’une immense pouillerie 17.

16Une des figures mythiques de l’époque romantique, l’almée ou danseuse poétesse, est par contre définitivement brocardée en danseuse de cabaret occidentalisé. L’époque est à la dénonciation de l’exportation des vices déclarés occidentaux, ou qui aggravent ceux de l’Orient, voire détruise ce dernier. Ainsi en est-il de l’évocation du « quartier réservé » du Caire, « le faubourg consacré à la luxure tarifée » comme l’écrit le romancier et dramaturge belge Henry Kistemaeckers, qui précise : « Et c’est bien un marché public, un marché d’une ignominie extraordinairement colorée, le symbole de l’Orient pourri par l’Occident »18.

17En 1910, Louis Bertrand stigmatise l’imagination trompeuse de celui qui débarque : « En dépit de tout, c’est toujours l’Orient. Ce sont les Orientales menteuses, qui ont raison contre tous les démentis de l’expérience19. » À ce rejet de l’intertexte hugolien, il ajoute un appui nervalien de circonstance :

L’Orient d’autrefois achève d’user ses vieux costumes, ses vieux palais, ses vieilles mœurs. Mais il est dans son dernier jour. Il peut dire comme un de ses sultans : « Le sort a décoché sa flèche. C’est fait de moi. Je suis passé. Voilà tout près de soixante ans que Gérard de Nerval écrivait ces phrases20.

18Ni l’Orient antique fantasmé, ni l’Orient tout autant projeté des lectures des contes et légendes ne permettent le moindre contact avec les réalités humaines environnantes.

19Or, débarquant en Égypte, le voyageur se retrouve d’emblée confronté à des situations de forte altérité culturelle, ce qui aggrave le fait qu’une écriture référentielle se heurte toujours à un réel difficile à dire. Plus d’un voyageur se sent déstabilisé, à l’instar de Jules Loir qui écrit au terme de son séjour au Caire en 1904 :

Tout ce peuple est décidément d’une exubérance déroutante pour un étranger : on gesticule, on crie à l’excès pour tous les actes de la vie, et cet excès même supprimant la nuance dans l’expression, uniformisant les attitudes, l’étranger qui voudrait se mettre en communion d’idées avec tous ces braves gens ne sait plus s’il doit rire ou pleurer21.

20Dans l’espace surchargé de la rue – un des lieux essentiels du voyage en Orient –, la toute première « rencontre » est un corps-à-corps, au sens physique, qu’il faut vivre par la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, la parole échangée, quelle que soit la rudesse de l’épreuve à subir, pour conduire, parfois, à de belles situations de convivialité22.

21Les impressions sonores sont une des formes majeures de ce vécu ; du vacarme des rues au chant du muezzin en passant par les paroles ou les cris en langue arabe des habitants croisés23. La rythmicité sonore d’une journée au Caire est bien comprise par Jean Bayet :

La rue est pleine de vacarme : les marchands interpellent les clients ; les cochers crient pour faire ranger les piétons ; les enfants jouent bruyamment : au milieu de tous ces bruits, on entend confusément le bourdonnement des mouches qui infestent la ville et se pendent par grappes aux pâtisseries et aux bouteilles. Parfois le tumulte s’apaise : dominant les rumeurs de la ville, les chants des muezzins annoncent l’heure de la prière. C’est tout d’un coup, dans cette capitale affairée, la paix et le recueillement de nos campagnes, lorsque tinte l’Angélus, au clocher de l’église voisine.
Ce mouvement, cette agitation qui surprennent l’étranger, ne troublent pas la quiétude parfaite et l’impassibilité des musulmans ; ils passent, insouciants, pleins de dignité24.

22Le ressenti, souvent agréable de cette immersion dans la foule du Caire peut étonner, ainsi sous la plume de Georges Montbard :

La rue est pleine de monde : il en vient de partout, c’est une houle continuelle, agitée, bruyante, composée des éléments les plus divers. On se presse, on se coudoie, mais sans rudesse et avec une courtoisie pleine de bonne humeur. Cette foule est bien moins désagréable que celles d’Europe, elle est plus civile, moins morose […]25.

23Les Égyptiens ne sont pas sans porter en retour leur regard sur ces visiteurs. La traditionnelle visite de l’université musulmane El-Azhar en procure de nombreux exemples, ainsi par l’abbé Francis Courchinoux :

Il s’agit de nous faire admettre à la visiter. La chose eût été laborieuse, il y a cinquante ans. Mais depuis la guerre de Crimée, presque tous les sanctuaires musulmans nous sont ouverts. Cependant les fidèles de l’islam regardent encore l’admission du giaour dans leurs temples comme un commencement de sacrilège et roulent sur nous des yeux furibonds26.

24Le même abbé est lucide lorsqu’évoquant les hommes dans les rues du Caire, il écrit :

[…] lorsque nous passons, leurs yeux noirs nous toisent et nous jugent curieusement. Il est vrai que nous leur rendons bien quelque chose de ces regards investigateurs27.

25Ces regards amusés, craintifs, railleurs, agacés, voire hostiles, donnent lieu à des incises récurrentes, bousculant quelque peu les prérogatives que s’attribue le voyageur-observateur, censé tout maîtriser, de son expérience comme de son écriture.

26S’il est une autre réalité incontournable dans cette expérience, c’est bien celle de la langue arabe. Édouard Schuré est le seul à poser une question essentielle pour notre étude :

Quoi de plus fermé pour nous qu’un peuple dont nous ignorons la langue ? Les conversations avec Abou-Saïd me font l’effet d’une lucarne qui me permet de jeter quelques regards dans l’âme arabe, en cette couche qui flotte entre le peuple et les lettrés28.

27Se faisant lyrique, il se risque à des comparaisons :

Au milieu de ces cris, de ces jacassements, de ces gazouillis, dominent les sons gutturaux et rudes de l’arabe, cette vieille langue du désert à la fois barbare et raffinée, dont les voyelles ont des rugissements de lion, dont les consonnes s’entrechoquent avec des cliquetis d’armes ou des frémissements d’instruments à cordes29.

28Tonalités et force des voix surprennent d’emblée. La voyageuse Mag Dalah est néanmoins sensible à une possible connivence :

Les femmes arabes sont d’une loquacité extraordinaire. Elles parlent avec véhémence, en faisant des gestes violents : on les croirait toujours en colère. Pendant que je peignais, enhardies peu à peu, elles s’approchaient, s’approchaient, se penchaient sur mon épaule, chuchotant, se poussant et éclatant de rire lorsqu’elles reconnaissaient sur mon papier quelque nouveau détail du paysage30.

29L’omniprésence de la langue arabe donne lieu assez régulièrement à l’intégration de termes orientaux dans l’énoncé viatique, avec italiques ou non31, donnant à voir l’univers des autres32. Ces fragments allographes – translittérés et traduits – sont bien souvent issus du quotidien, ce qui réduit le problème de la lisibilité, l’emprunt impliquant un travail du lecteur afin de s’acclimater à l’étranger, à sa « couleur locale ».

30Quant aux femmes orientales, elles sont un véritable souci pour le voyageur. Soit que ce dernier choisisse de n’en point parler parce qu’il n’en a pas rencontré, soit qu’il reprenne des propos de voyageuses avec lesquelles il se retrouve, ou des pages de récits précédents. L’impression donnée par les femmes voilées, le plus souvent de noir, croisées dans les rues du Caire, donne lieu à des évocations très marquées par le choc culturel et aboutissant le plus souvent sous les plumes masculines à de cursives qualifications, « funéraires, silencieuses, cubiques » pour Paul Adam33, « étranges spectres, drapés de suaires fantastiques » pour l’abbé Francis Courchinoux34. L’un des motifs récurrents est celui du passage de véhicules transportant les femmes musulmanes des classes supérieures sorties du harem. Regarder ou ne pas regarder ces dames qui passent, tel est le dilemme énoncé de manière récurrente, parfois agrémenté de mises en scènes fantasmées d’échanges de regard, et du danger encouru, comme le signale Paul Jousset :

À peine si de temps en temps un riche coupé fermé avec soin révèle que nous sommes en Orient : derrière les stores baissés, les femmes de quelque harem aristocratique jettent des regards curieux sur les promeneurs ; parfois, dans un tout petit coin, brille la flamme d’un œil noir. Mais il faut être discret : des eunuques galopent à la portière, et l’Orient n’a pas changé de mœurs comme de costumes ; la moindre inconséquence peut coûter cher35.

31C’est Édouard Schuré qui brode le plus, d’une manière toute romanesque :

Les princesses, voilées à la turque de mousseline blanche, qui souvent laisse transparaître leurs traits languides comme en un miroir dépoli, promènent curieusement sur la foule leurs grands yeux de gazelles étonnées et leurs prunelles vibrantes d’un vague désir. On dirait que ces camélias opulents et délicats, un instant sortis de leur serre chaude, respirent avidement les vents du dehors36.

Donner la parole à l’Égypte moderne : Islam et patriotisme

32L’époque est à la taxinomie hiérarchisée de « races » humaines et à leur description stéréotypée37. Le cosmopolitisme que présente alors l’Égypte frappe tous les auteurs. Édouard Schuré parle d’un « tourbillon des races38 ». Les catégories sont cependant hésitantes, souvent erronées. Le terme « Égyptien » à tendance à recouvrir un large spectre mais à ne pas se superposer systématiquement à « Arabe39 ». Les Bédouins, arabes s’il en est, sont rarement évoqués, presque jamais rencontrés, aperçus dans les rues d’Alexandrie ou du Caire, nomades venus faire quelque affaire40. Seul Jean Bayet leur consacre un chapitre entier, le dernier de son ouvrage, déclarant, comme à l’époque romantique, que le Bédouin

continue pieusement les traditions que des siècles de vie nomade lui léguèrent ; toute la poésie de l’Orient se maintient en lui, immuable, comme ces sables millénaires qui couvrirent de leur linceul mouvant les ruines et l’âme de la vieille Égypte. FIN41.

33Si les Bédouins demeurent des figures lointaines, une des très vives rencontres d’altérité est celle de l’Islam incarné, notamment lors de cérémonies publiques ou à la mosquée-université musulmane El-Azhar. Les religieux chrétiens, en particulier, ne peuvent s’empêcher d’admirer une Cité dans laquelle le religieux est si intimement mêlé à la vie. Le jésuite Victor Baudot s’émerveille ainsi en écoutant le chant du muezzin, sa « cantilène mystique », surtout quand « c’est la voix fraîche d’un enfant, qui du haut des galeries ajourées égrène sur la ville les notes cristallines de la prière du soir !42 ». Lui fait écho le saisissement de la voix d’un étudiant lisant le Coran à El-Azhar, sous la plume de Pierre Loti :

La déclamation tristement berceuse de ce jeune prêtre au visage d’illuminé, aux vêtements de décente misère, a beau être contenue, il semble que peu à peu elle emplisse les sept nefs désertes d’Al-Azhar. On s’arrête malgré soi et on se tait pour l’écouter, au milieu du silence de midi43.

34La procession du départ du tapis sacré, le Mahmal, pour le pèlerinage à La Mecque, ou le retour de celui-ci, et la démonstration publique de derviches sont les situations d’altérité maximale à laquelle sont confrontés les voyageurs44. L’extrême violence visuelle et auditive donne souvent lieu à des réprobations générales, rarement virulentes, sauf chez Georges Montbard qui use d’une ironie féroce :

Je dois le dire, malgré tout mon respect pour notre vieille aïeule hélas ! toute la célèbre sagesse de l’Égypte se résume aujourd’hui dans les acrobaties graveleuses de Karagueuz, sa science dans les jongleries de ses Psylles, sa religion dans les convulsions épileptiques de santons immondes, les tours de valse d’une bande de derviches tourneurs et le balancement hideux des derviches hurleurs. À ses imposantes cérémonies d’autrefois ont succédé la fête du retour du Tapis, ce prétexte fourni à un prêtre, ivre de haschisch, de fouler aux pieds de son cheval les côtes de quelques idiots fanatiques ; et l’anniversaire sanglant de la mort de Hussein et Hassan, où une autre variété de bigots s’ingénie à se taillader les chairs, à se perforer les joues, au milieu d’horribles hurlements45.

35Les nombreux récits de la visite de la mosquée-université musulmane El-Azhar suscitent quant à eux la comparaison avec la Sorbonne, mais une Sorbonne médiévale46. Au-delà de la description des cours donnés dans les travées de la mosquée visitée par les étrangers, de la façon d’étudier (apprendre par cœur et commenter les textes sacrés) et de vivre des élèves et étudiants venus de tout le monde musulman, le ressenti est fort chez les voyageurs.

36Tout à sa quête spirituelle échouée, Maurice Barrès est le seul à regretter n’avoir pu entrer en échange. Il déclare – comme Pierre Loti – s’être senti « bercé » « avec eux de cette admirable mélopée d’un accent si sérieux et si chaud » :

Mais les élèves ne m’auraient pas permis de m’asseoir au milieu d’eux et de partager leurs sensations. Bien qu’ils laissent avec un grand libéralisme les infidèles circuler au milieu d’eux, ils leur jettent, si je ne me trompe, des regards peu fraternels. Notre présence les fait souffrir. El-Azhar est un foyer de l’Islam. Ces jeunes séminaristes ont les figures les plus bornées du monde et nous jugent certainement d’une frivolité dégoûtante47.

37La réflexion sur l’émergence d’un inquiétant panislamisme est une des lignes directrices du récit. Comme l’écrit Godefroid Kurth, professeur d’histoire à l’Université de Liège, à l’issue de sa visite :

Sous ces paupières mi-closes, dans ces yeux qui ont l’air de ne pas vous regarder, dans ces âmes silencieuses tout entières à la mélopée de leurs surates, il se fait des amoncellements de haines sauvages contre nous autres Européens, impies contempteurs du Prophète, qui insultons par notre présence aux sentiments religieux et patriotiques pour tout bon musulman. Aussi, quelle explosion le jour où l’on croira l’heure venue48 !

38Pierre Loti est le seul voyageur à se sentir pleinement à l’aise, guidé par son « ami Moustafa Kamel pacha, le tribun de l’Égypte49 ». Ses pages, longues, détaillées, sensibles, sont nourries de traduction de versets des Hadiths50 consacrées à la nécessité du savoir, même s’il estime que « tout cela sent le passé, la poussière des âges révolus51 ». L’occasion lui est donnée de comprendre que les jeunes patriotes sont profondément musulmans :

Oh ! combien alors mon ami Moustafa, que j’ai vu si Français en France, m’apparaît tout à coup musulman jusqu’au fond de l’âme ! Du reste il en est ainsi pour la plupart des Orientaux qui, rencontrés chez nous, semblent les plus parisianisés : leur modernisme n’est qu’à la surface ; en eux-mêmes, tout au fond, l’Islam demeure intact52.

39Si l’Islam interroge ou inquiète, c’est la « personnalité » même des Égyptiens qui devient l’un des points centraux du récit. Le journaliste belge Fernand Neuray, qui voyage de concert avec Maurice Barrès et Paul Adam à la fin de l’année 1907, écrit avec lucidité :

On voit que, dans cette mosaïque de races et de religions, aucune couleur, aucune nuance ne manque. Ce peuple, le plus ancien du monde, et qui forme un assemblage unique au monde de races, de civilisations, de religions mêlées ou superposées, comment supporte-t-il la domination et la main de l’Angleterre ? Y a-t-il une « âme égyptienne » ? Si elle existe, a-t-elle des regrets, des désirs, des espérances ? J’ai pris des informations sur tout cela, et à bonne source. Je raconterai ce qu’on m’a dit, ni plus ni moins53.

40D’une manière tout à fait originale, c’est à partir de longues conversations avec des membres de l’élite copte qu’il plaide pour une prise en mains du pays par ces derniers.

41Le combat des jeunes nationalistes est de faire reconnaître cette « âme égyptienne » subsumant toutes les disparités. Pierre Loti et Maurice Barrès, entre autres, comprennent que le jeune patriote Mustapha Kamel l’incarne, bien qu’il soit prématurément disparu.

42La francophonie des élites locales est censée renforcer l’authenticité des propos rapportés, non déformés par une traduction, même si une hypothèque pèse sur ce pacte référentiel car nous ne savons pas s’il s’est agi de véritables interlocutions ou de mises en scène fictionnelles. Censé délivrer des vérités sur le pays et ses habitants, le récit bénéficie néanmoins de ces commentaires assurés par des figures locales, dans leur maison, leur palais54.

43Certaines des rencontres durent étonner les lecteurs, ainsi celle rapportée par Amédée Gaillot de Guerville avec le réformateur musulman Mohammed Abdou, grand Mufti d’Égypte, peu avant la mort de ce dernier55. Le voyageur se voit confier des pages, rédigées directement en français, sorte de mémorandum sur sa vision de l’administration publique, de l’instruction et de la justice, selon des préceptes modernistes mais nationaux – qu’il insère dans son livre, par devoir de mémoire déclare-t-il, laissant le lecteur juge des perspectives ouvertes56. Le même auteur met en scène les « longues conversations » qu’il déclare avoir eues – en français et en anglais – avec le khédive Abbas Hilmi, les princes, les princesses. Ce sont de véritables nouveautés dans le récit de voyage en Égypte57. Quel que soit le degré de vraisemblance de ces rencontres, les passages situent bien les influences européennes qui s’exercent sur des lettrés égyptiens de la fin du xixe siècle, qu’il ne faut donc pas confondre avec une européanisation en profondeur des comportements et des idées.

44Sont également singuliers les témoignages présentés sous la forme de longs dialogues rapportés par Harry Alis – pseudonyme du journaliste et écrivain Jules-Hippolyte Percher – concernant les positions khédiviales en situation de pays occupé.

45La question très directement politique commence à préoccuper les auteurs à partir des années 1895, ce qui entraîne un infléchissement des contenus du récit de voyage en Orient :

Il est impossible de séjourner quelque temps au Caire sans être amené à examiner le problème politique qui s’y pose avec une si dangereuse acuité. Il serait puéril de passer sous silence ce facteur de la vie égyptienne, sous prétexte qu’un volume d’impressions ne comporte pas des sujets aussi brillants, aussi graves. Il me semble au contraire que ces questions — toutes d’actualité — sont celles qui s’imposent le plus à l’auteur qui écrit pour ses contemporains et non pour la postérité58.

46Harry Alis est le premier à publier de longues « interviews », selon son expression, sur « la question égyptienne. » Le dialogue rapporté avec le patriote égyptien – figure sans doute reconstituée à partir de plusieurs rencontres – occupe plus de vingt pages et permet l’exposé de tous les arguments pour une autonomie renforcée dans le cadre ottoman59.

47Pierre Loti a voyagé en Égypte, quant à lui, en partie guidé par Mustapha Kamel qui décède avant que le récit de voyage de l’écrivain français, La Mort de Philae, ne paraisse60. Loti rédige alors une dédicace-épitaphe :

À LA MÉMOIRE
DE MON NOBLE ET CHER AMI MOUSTAFA KAMEL PACHA qui succomba le 10 février 1908 à l’admirable tâche de relever en Égypte la dignité de la Patrie et de l’Islam.

48Cette coordination entre « Patrie » et « Islam » n’échappe pas à Maurice Barrès qui, rentré de son séjour en Égypte, publie le 15 janvier 1908, dans L’Éclair, son opinion sur la naissance du nationalisme égyptien :

Mais il y a un sentiment nationaliste très fort dans les cœurs indigènes, c’est le sentiment religieux, c’est l’attachement à l’Islam. La tolérance est un don naturel des musulmans égyptiens.
Cependant, s’ils se croyaient offensés dans leur religion, le mauvais vouloir contre l’étranger pourrait devenir réel, agissant et même dangereux. Voilà comment le nationalisme égyptien est à la fois un sentiment très vrai et un sentiment sans objet politique précis61.

49Lors de son voyage de 1911, Jean Bayet s’interroge sur « l’âme des Égyptiens » – la formule aurait eu peu de sens dix ans plus tôt62. Se sentant concerné, Pierre Loti s’adresse à cette « âme », celle des « jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles », en un plaidoyer pour une identité orientale qui préserve les « traditions », « l’admirable langue arabe », « la grâce et le mystère » de la ville du Caire, « la dignité nationale63 ».

50Nous sommes majoritairement en présence de voyageurs qui écrivent plutôt que de grands auteurs qui voyagent et écrivent pour publier. Beaucoup comprennent qu’une « renaissance orientale » se prépare, qui n’est certes pas de même nature que celle de l’époque romantique pendant laquelle les lettrés européens allaient au renouvellement de leur poétique. Cette naissance d’un Orient moderne des nationalités conduit à un infléchissement du genre viatique, dans ses thématiques, voire dans sa structure formelle, la parole donnée aux différents protagonistes n’étant auparavant nullement un passage obligé.

51La question commence à se poser du type de voyage, et donc d’écriture, de littérature à laquelle il faudrait désormais recourir64. Jacques du Tillet estime ainsi que c’est un « contresens que d’y mener [en Égypte] la vie opiniâtre » du « touriste » et qu’ 

au lieu de courir après les sensations, d’emmagasiner images sur images dans un cerveau vite lassé, il faudrait vivre mollement, se promener en promeneur, et laisser les choses venir à soi. Ah ! l’horrible crainte de « manquer » une mosquée ou une représentation de Derviches !... Et cela est horrible ici surtout, où deux choses sont également passionnantes : la nature et les hommes65.

52Il arrive que certains auteurs se décident pour un récit en partie dépersonnalisé, le « je » étant remisé à l’arrière-plan au profit d’une présentation distanciée qui tente de s’affranchir de la chronique afin d’atteindre un effet de discours de vérité générale. Nous sommes alors à mi-chemin du journal de bord et de l’essai sur les mœurs. Le voyageur peut parfois même décider de renoncer au genre viatique pour passer à la littérature d’idées 66.

53Ayant visité à trois reprises le pays, le duc D’Harcourt s’explique en 1893 :

J’ai songé un moment à donner aux notes que j’avais recueillies la forme d’un journal ; mais l’ordre chronologique ainsi introduit eût été trop factice pour servir de lien à mes diverses réflexions ; j’ai donc préféré les grouper simplement par nature de sujet67.

54Si l’on en juge par les déclarations de Louis Bertrand dans Le Mirage oriental, les jours du voyage « à l’ancienne » sont comptés68. Dès son « Avant-propos », il s’en prend à ceux qu’il nomme les « intellectuels69 », qu’il situe dans la lignée du Victor Hugo des Chants du crépuscule (1835) dont il cite, hors contexte, un vers du « Prélude » : « L’Orient ! L’Orient ! qu’y voyez-vous poètes ? » pour signifier que les voyageurs admirateurs des romantiques sont aveuglés : « Un bandeau a été mis sur nos yeux, par nos poètes et nos romanciers, et nous n’avons pas le courage de le soulever70. »

55Certains de ses propos semblent même anticiper – mais bien entendu avec d’autres présupposés idéologiques – les analyses qu’Edward Said formulera en 1978. Louis Bertrand écrivait donc, en 1908 :

En vérité, c’est nous, bonnes gens d’Occident, qui créons le mirage oriental […] les mœurs, les coutumes, les édifices, c’est encore nous qui en devinons, qui en inventons le charme ou la beauté71.

56En réalité, après la Grande Guerre, l’Orient continuera d’enchanter nombre de voyageurs, et le genre Voyage en Égypte reprendra, à nouveaux frais – mais il s’agit là d’une autre histoire72.

Notes

1 Tel était le titre adopté par Victor Meignan, Après bien d’autres. Souvenirs de la Haute Égypte et de la Nubie, Paris, Librairie Renouard H. Loones successeur, 1873

2 Lucien Trotignon, En Égypte : notes de voyage, Paris, Impr. de Marpon et Flammarion, 1890, p. 1.

3 Georges Montbard est le seul à inventer deux personnages (Onésime et Karadec) qui voyagent avec le narrateur, et avec lesquels ce dernier discute des réalités orientales, En Égypte ; notes et croquis d’un artiste, Paris, Le Monde illustré, 1890. L’auteur, de son vrai nom Charles Auguste Loye, est un ancien communard exilé à Londres, illustrateur et caricaturiste.

4 Jean-Claude Berchet parle de « théâtralisation du réel », Le voyage en Orient. Anthologie des voyageurs français dans le Levant au xixe siècle, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1985, p. 17.

5 Robert de Flers, Vers l’Orient, Paris, Flammarion, 1896, p. 189. Charles Buet, journaliste et auteur de romans historiques, a recours à l’art orientaliste : « Musiciens, bouffons, bey, scribe et spectateurs forment un curieux tableau de genre digne du pinceau de Decamps ou de Ziem », « Le Caire – L’Arbre de Matarieh », Sous le Soleil d'Afrique, Tours, A. Cattier, 1896, p. 91.

6 Barrès se montre en effet très opposé au pittoresque, dans une déclaration laconique, à propos de la visite d’un quartier dans lequel se trouvent de grands bazars : « Mouski. C’est convenu qu’il faut goûter la vie grouillante et bariolée du Mouski. Chacun son goût, mais voilà des plaisirs que je trouve insupportables. Pour parler vrai, c’est l’affreux coudoiement de la rue Montmartre avec des gens costumés. Il y aurait beaucoup à dire sur le goût du pittoresque. C’est un pittoresque imbécile », « Cahier d’Égypte », Mes Cahiers, tome VI, Juillet 1907-Juin 1908, Paris, Librairie Plon, 1933, p. 158.

7 Amédée Baillot de Guerville, La nouvelle Égypte, ce qu’on dit, ce qu’on voit du Caire à Fashoda, Paris, Librairie universelle, 1905, p. 3. Cet auteur est le seul à adresser des remerciements aux informateurs d’une étude à laquelle il a tenu à conserver la forme du récit de voyage (de plusieurs mois). Émigré très tôt aux États-Unis, il devient éditeur, agent commercial et manager de The Illustrated American, à New-York.

8 Maurice Barrès, « Cahier d’Égypte », Mes Cahiers, op. cit., p. 154. On retrouve les mêmes scènes chez Jean-Baptiste Samat, Promenade en Égypte : de Marseille à Philoe, Paris, E. Flammarion, 1909, p. 50 ; Eugène Chautard, Au pays des pyramides, Tours, A. Mame et fils, 1906, p. 12 ; Émile Daullia, Souvenirs d'Égypte, Paris, Augustin Challamel, 1908, p. 61.

9 Paul Adam, L’Icône et le croissant, Paris, Librairie des publications modernes, 1910, p. 198. Une sakieh est une grande roue creuse ou à godets permettant de remonter de l’eau au niveau de son centre.

10 Pierre Loti, « Chrétiens archaïques », dans La mort de Philae, Paris, Calmann-Lévy, 1909, p. 128-129. Paul Adam se donne bonne conscience en écrivant que « Les faces n’adoptent pas cet air de souffrance, de dégoût et de haine si coutumier à notre prolétariat », L’Icône et le croissant, op. cit., p. 200. Rares sont les voyageurs à comprendre la dureté de la condition de ces Égyptiens et Égyptiennes, parés de nobles origines.

11 Sur les rencontres agréables avec les chrétiens d’Orient, voir l’abbé Jean Martrin-Donos (Au pays du Sauveur. Impressions de voyage d’un Pèlerin en Égypte et en Palestine, Lyon, Emmanuel Vitte, 1893, p. 63-64) et l’ancien magistrat Alphonse Couret (En terre promise : notes de mon voyage en Égypte et en Palestine, 16 avril-4 juin 1890, [Paris], s.n., 1891, p. 78).

12 Selon l’expression de Jean-Claude Berchet : « L’Autre : le voyageur et ses doubles : le trouble des identités dans le récit de voyage romantique », dans Miroirs de l’altérité et voyages au Proche-Orient, Ilana Zinguer (dir.), Genève, Éditions Slatkine, 1991, p. 157.

13 Édouard Schuré, « L’Égypte musulmane. Le Caire et ses mosquées » (1894), Sanctuaires d’Orient. Égypte – Grèce – Palestine, Paris, Perrin et Cie, 1898, p. 17. Autres scènes de saïs chez Joseph Joubert, En Dahabièh, du Caire aux cataractes : Le Caire, le Nil, Thèbes, la Nubie, l'Égypte ptolémaïque..., Paris, Dentu, 1894, p. 21 ; Victor Baudot (S. j.), Au pays des turbans : Grèce, Syrie, Égypte, Lille, Desclée de Brouwer et Cie, 1896, p. 201 ; H. R[ichardet], Cinq semaines en Égypte : Alexandrie, Le Caire, Thèbes, Assouan, notes de voyage, Paris, Imprimerie Fortin et Cie, 1903, p. 173 ; Cécile de Rodt, « L’Égypte », Voyage d’une Suissesse autour du monde…, Neuchâtel, F. Zahn, 1904, p. 658-659.

14 Moine mendiant. Ce nom apparaît dans plusieurs titres de chapitres des Mille et une nuits, les célèbres « contes arabes » popularisés par Galland au début du xviiie siècle, et dont une nouvelle édition paraît en 1900 dans la traduction-adaptation de Mardrus.

15 Paul Adam, L’Icône et le croissant, op. cit., p. 265. Georges Montbard fréquente les « cafés arabes », comme au temps des Romantiques, En Égypte ; notes et croquis d’un artiste, op. cit., p. 109-110 ; Jean Bayet également, « Chapitre III. Le Caire », Égypte, Vincennes, Les arts graphiques, 1911, p. 41.

16 Les mozarabes étaient les chrétiens espagnols vivant sur les territoires de culture islamique au Moyen-Âge.

17 Maurice Barrès, « Cahier d’Égypte », Mes Cahiers, op. cit., p. 155-156. Voir Jacques Huré : « Le dernier des écrivains orientalistes », dans Barrès. Une tradition dans la modernité, André Guyaux, Joseph Jurt, Robert Kopp (dir.), Paris, Honoré Champion, 1991, p. 223-231.

18 Henry Kistemaeckers, Lueurs d’Orient, Paris, Flammarion, 1896, p. 186. Georges Montbard parle des « douairières » accompagnées de jeunes drogmans complaisants, des « dames à drogmans », En Égypte ; notes et croquis d’un artiste, op. cit., p. 311 ; p. 315. Amédée Baillot de Guerville est le seul à détailler la prostitution entre ces riches occidentales résidant au Caire l’hiver et les « indigènes ». 

19 Louis Bertrand, « IV. Les consolations », Le Mirage oriental, Librairie académique Perrin, 1910, p. 22.

20 Ibid., « Les Mirages de l’arrivée », p. 1 (dans la Revue des Deux Mondes, Bertrand avait d’abord écrit : « […] phrases qui sont, en ce moment-ci, d’une saisissante actualité »). La citation de Gérard de Nerval, quittant Le Caire, est extraite du Voyage en Orient (1851), nous référençons dans le tome I, Jacques Huré (éd.), Imprimerie Nationale, 1997, p. 327.

21 Jules Loir, « Égypte. Alexandrie, Le Caire, Suez », Neuf mois autour du monde, notes de voyage : delta d’Égypte, les Indes, Java, Bank-kok, Indo-Chine, Canton, Paris, Impr. de la Vérité Française, 1905, p. 25. Sont peu importants, dans le texte, les agacements manifestés devant la demande récurrente de quelques pièces de monnaie (le célèbre « bakchich ») par les serviteurs, guides, mendiants des rues et autres conducteurs de véhicules divers ; ou les micro-descriptions d’infirmes, de malades chroniques déambulant dans les rues (les aveugles par exemple), d’enfants sales et déguenillés. Cela ne représente plus qu’une petite série d’allusions dispersées au fil des jours et des pages. Il n’y a guère que Georges Montbard qui publie un livre à charge très ironique, avec une violente « Préface », n’épargnant personne, à la Flaubert.

22 Voir Sarga Moussa, « Parler sans les mots », La Relation orientale, Paris, Klincksieck, 1995, p. 73-84.

23 Sarga Moussa montre qu’« entendre des sonorités, des voix, des musiques orientales, c’est ressentir l'Orient au plus près, par des vibrations qui peuvent être perçues, parfois, dans son propre corps », « Voix d’islam, résonances viatiques : perception de la prière musulmane chez quelques voyageurs en Orient au XIXe siècle », Viatica, n° 1 (« Le Corps du voyageur »), mai 2014, http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-corps-du-voyageur/dossier/voix-d-islam-resonances-viatiques-perception-de-la-priere-musulmane-chez-quelques-voyageurs-en-orient-au-xixe-siecle

24 Jean Bayet, « Chapitre III. Le Caire », Égypte, op. cit., p. 34-35. Autres belles pages sur l’expérience de la foule orientale chez le jésuite Victor Baudot (Au pays des turbans, op. cit., p. 217) ou le romancier et dramaturge Jacques du Tillet (En Égypte, Paris, Schleicher frères, 1900, p. 60).

25 Georges Montbard, En Égypte ; notes et croquis d’un artiste, op. cit., p. 301. Cécile de Rodt parle d’une « cohue hurlante et gesticulante, quoique toujours bon enfant » (Voyage d’une Suissesse autour du monde, op. cit., p. 660), Paul Adam d’un « pullulement continu et gai. […] la foule est « affable, riante et polie », L’Icône et le croissant, op. cit., p. 12. Le pasteur Théophile Roller arrive à la même conclusion et y ajoute une remarque concernant le contexte politique sur lequel nous reviendrons : « il ne se trouvera personne pour repousser le roumi, le chrétien qui pourtant représente vraiment ici l’oppression étrangère », Le Tour d’Orient : impressions de voyage en Égypte, Terre Sainte, Syrie et à Constantinople, Lausanne, Imprimerie Georges Bridée ; Paris, Librairie Grassart, 1891, p. 22-23.

26 Abbé Francis Courchinoux, De Marseille aux pyramides, Impressions et souvenirs, Aurillac, Imprimerie moderne, 1890, p. 196. Lors de la guerre de Crimée, la France avait défendu l’Empire ottoman contre l’Empire russe. L’hostilité contre les visiteurs est néanmoins décrite par Édouard de Gryse, prêtre belge auteur d’ouvrages de théologie et de sociologie, Voyages en Orient : Grèce, Palestine, Égypte, Ypres, Imprimerie Callewaert de Meulenaere, 1909, p.  252.

27 Abbé Francis Courchinoux, De Marseille aux pyramides, Impressions et souvenirs, op. cit., p. 189-190.

28 Il discute de littérature arabe ancienne avec son drogman, jeune Syrien du Caire, Sanctuaires d’Orient, op. cit., p. 45.

29 Ibid., p. 15.

30 Madame Mag Dalah (pseud.), Un hiver en Orient..., Paris, C. Delagrave, 1892, p. 32-33. Nous n’avons pu retrouver son identité.

31 Le vocabulaire arabe ou turc n’est pas inconnu des lecteurs français, dans la mesure où la France occupe l’Algérie depuis 1830.

32 Charles Buet donne une énumération explicative de ce type, multipliant les termes désignant les habits orientaux, Sous le Soleil d'Afrique, op. cit., p. 89-90. L’abbé Maurice Landrieux introduit des termes arabes, de toute évidence traduits par son guide : « Salik hamatak ! » crient les marchands de bouquets : « Apaise ta belle-mère ! » – « Fleurs du henné, odeur du Paradis ! » – « Des pastèques, consolation des affligés ! », Aux pays du Christ : études bibliques en Égypte et en Palestine, Paris, Maison de la bonne presse, 1895, p. 66. Citant des phrases de même nature, le jésuite Victor Baudot conclut : « L’Arabe met de la poésie partout », Au pays des turbans, op. cit., p. 191.

33 Paul Adam, L’Icône et le croissant, op. cit., p. 14.

34 Abbé Francis Courchinoux, De Marseille aux pyramides, op. cit., p. 112.

35 Paul Jousset, « L’Égypte », Un tour de Méditerranée, de Venise à Tunis, par Athènes, Constantinople, et Le Caire, Paris, Librairies-imprimeries réunies, 1893, p. 155. Théophile Roller parle des « portières demi-closes, avec un eunuque noir à côté du cocher. Quelques-unes sont vêtues presque à l’européenne, mais avec le voile blanc », Le Tour d’Orient, op. cit., p. 26.

36 Édouard Schuré, Sanctuaires d’Orient, op. cit., p. 17. L’auteur évoque certainement des Circassiennes. Seule auteure féminine de ces années (à moins que cela ne soit une supercherie littéraire due à une plume masculine), Mag Dalah livre des scènes de visites de harems, à l’égal des voyageuses des générations précédentes, compréhensives et éclairée sur les évolutions en cours. La condition féminine évolue et certains auteurs s’en ouvrent aux lecteurs : Lucien Trotignon évoque la « gouvernante française » de la « femme du khédive » mais ajoute : « N’importe ! Je ne vois pas encore poindre sur les bords du Nil, une génération de Louise Michel et d’Hubertine Auclerc ! », En Égypte : notes de voyage, op. cit., p. 36-37. Amédée Baillot de Guerville cite de longs extraits du livre de Niya Salima (pseudonyme d’Eugénie Brun, épouse Rouchdi pacha), Harems et musulmanes d’Égypte, Paris, Félix Juven, 1902), p. 192-196. Voir Daniel Lançon : « Le harem des voyageuses et des résidentes : un Ailleurs radical », dans Les Français en Égypte. De l’Orient romantique aux modernités arabes, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2015, p. 111-123.

37 Voir Sarga Moussa, « Peuples ‘‘primitifs’’, peuples ‘‘décadents’’. L’imaginaire anthropologique de quelques artistes-voyageurs en Orient », dans Visualisations, Roland Mortier (dir.),

38 Édouard Schuré, Sanctuaires d’Orient, op. cit., p. 16. René Delaporte parle ainsi des « indigènes Coptes et Musulmans, citadins, fellahs, bédouins, syriens, turcs, mélange incohérent de peuples levantins parlant la même langue, mais à cent habits divers », « Le Caire et environs », Dans la Haute-Égypte, Paris, F. Laur, 1898, p. 15-16.

39 Les portraits de ces Arabes subissent des infléchissements par rapport à l’époque romantique, ce qu’illustre bien H. Richardet en 1903, croyant se donner des lettres en citant Namouna (1835) d’Alfred de Musset qui parle certes d’Arabes « assis par terre, / Nus et déguenillés, le front sur la pierre » mais qui ajoute, quelques vers plus loin « Ne les méprise pas : car ils te valent bien » (« Chant premier, LXXII »), ce que le voyageur n’intègre pas dans sa page, signifiant une distance d’altérité radicale, Cinq semaines en Égypte, op. cit., p. 22.

40 Ils ont « l’air féroce sous leur kouffieh de soie jaune », marchant « d’un pas lent, dignes, froids, impassibles » (Georges Montbard, En Égypte ; notes et croquis d’un artiste, op. cit., p. 82 ; p. 301). La voyageuse Mag Dalah, qui en a rencontrés non loin d’Alexandrie, trouve qu’ils ont « plus de dignité dans le maintien que le fellah ou véritable indigène », que les bédouines ont « un visage de la plus réelle beauté » (Un hiver en Orient..., op.  cit., p. 11-12). Voir Sarga Moussa, Le Mythe bédouin chez les voyageurs aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2016.

41 Jean Bayet, « Chapitre IX. Le désert – la vie des nomades », Égypte, op. cit., p. 113-114, nous soulignons.

42 Victor Baudot, Au pays des turbans, op. cit., p. 193.

43 Pierre Loti, « Un centre d’Islam », La Mort de Philae, op. cit., p. 81-82. Voir l’analyse de ce passage par Sarga Moussa : « Voix d’islam, résonances viatiques : perception de la prière musulmane chez quelques voyageurs en Orient au XIXe siècle », Viatica, no 1 (« Le Corps du voyageur »), mai 2014, mis en ligne le 03/01/2017, http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-corps-du-voyageur/dossier/voix-d-islam-resonances-viatiques-perception-de-la-priere-musulmane-chez-quelques-voyageurs-en-orient-au-xixe-siecle. Le chant à El-Azhar séduit également Philippe Berger, professeur d’hébreu au Collège de France, Notes de voyage : de Paris à Alexandrie…, Paris, Chaix, 1895, p. 53.

44 Seul dans la dizaine de récits de la représentation publique de la spiritualité des derviches, celui de Mag Dalah atteste d’une amorce de compréhension : elle se sent gagnée par la « gravité » et l’« ivresse pieuse », et conclut : « En vérité, rien n’est plus respectable que la vie de ces derviches ; réunis dans des couvents ou teckés, ils font vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance à leur cheikh », Un hiver en Orient..., op. cit., p. 126. Voir Catherine Mayeur-Jaouen,« Le Corps sacré et profane. La réforme des pratiques pèlerines en Égypte (xixe-xxe siècles », dans « Le Corps et le sacré en Orient musulman », Aix-en-Provence, Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, n° 113-114, 2006, p. 301-325.

45 Georges Montbard, En Égypte ; notes et croquis d’un artiste, op. cit., p. 9.

46 Plus de vingt-cinq micro-récits sur la cinquantaine d’ouvrages du corpus. Godefroid Kurth écrit ainsi : « Je ne m’arrachai pas sans peine à la leçon de mon collègue arabe pour continuer la visite de la ‘’mosquée fleurie’’ », Mizraïm, souvenirs d’Égypte, Bruxelles, Albert Dewit, et Paris, Pierre Téqui, 1912, p. 61. Gaston Migeon, conservateur des objets d’art du Moyen Âge au Musée du Louvre, écrit de même : « On se sent transporté ici au milieu de coutumes très anciennes, dans quelque Sorbonne ou quelque Oxford musulman, où rien pour ainsi dire n’aurait bougé depuis les lointaines origines », Le Caire : le Nil et Memphis, Renouard, Paris, H. Laurens, 1906, p. 51.

47 Maurice Barrès, « Cahier d’Égypte », Mes Cahiers, op. cit., p.  168-169. Ainsi que l’écrit Victor Baudot, à l’esprit pourtant très ouvert : « Certes, l’occasion était belle pour nous initier aux mœurs de ce peuple scolastique ; mais nous ne pouvions songer à nous arrêter. Une explosion de haine, dans un pareil milieu, reste toujours à craindre, et nous dûmes nous contenter de passer, graves et muets, sous le feu de ces noires prunelles musulmanes, si vite chargées d’éclairs à la vue d’un giaour », Au pays des turbans, op. cit., p. 223.

48 Godefroid Kurth, Mizraïm, souvenirs d’Égypte, op. cit., p. 62. Selon Georges Montbard, « C’est là que l’on chauffe à blanc le fanatisme des néophytes », En Égypte ; notes et croquis d’un artiste, op. cit., p. 332.

49 Pierre Loti, La Mort de Philae, op. cit., p. 74.

50 Seul Loti a recours à la stratégie des « inscriptions » qui permet de faire exister des altérités déjà textuelles, redoublant la vocation du lieu visité.

51 Ibid., p. 76.

52 Ibid., p. 75. Alain Quella-Villéger a reconsidéré l’importance du soutien à la cause nationale égyptienne dans « Au pied des pyramides (1907-1909) », Pierre Loti, le pèlerin de la planète, Bordeaux, Aubéron, 1988. Il a republié, avec J.-R. Michot, La Mort de Philae, Pardès, 1990. Voir aussi Sarga Moussa, « ‘‘Relever en Égypte la dignité de la Patrie et de l’Islam.’’ Pierre Loti et Moustapha Kamel, autour de La Mort de Philæ », dans Les Orientaux face aux orientalismes, Ridha Boulaâbi (dir.), Paris, Geuthner, 2013, p. 67-85. En ligne, <hal-00910020>

53 Fernand Neuray, Quinze jours en Égypte, Paris, Perrin, 1908, p. 19.

54 Très peu nombreuses sont les rencontres avec des poètes et intellectuels égyptiens. Précieuses sont donc les pages de Philippe Berger qui déclare avoir côtoyé, à l’occasion des soirées de ramadan, « le chef de la renaissance poétique dans le monde arabe », mais surtout avoir discuté, en français, avec un « homme à turban » qu’il découvre très au fait des idées européennes, avec lequel il parle sociologie et poésie non sans ressentir une vague inquiétude : « On sent un vieil Arabe qui exerce l’hospitalité avec toute la dignité d’un prince, mais qui garde son quant-à-soi et ne se livre pas » ; « Le Caire. Dimanche soir, 1er avril. Je viens de passer la soirée la plus extraordinaire que j’aie passée de ma vie » ; « Un soir de Rhamadan », Notes de voyage : de Paris à Alexandrie…, op.  cit., p.  53 ; p. 54-55.

55 Le même type de rencontre, avec des religieux de haut niveau, est rapportée par Théophile Roller. Introduit par Yacoub Artin Pacha, historien et homme politique d’origine arménienne au service du gouvernement égyptien, qui joue le rôle de traducteur, auprès du patriarche de l’Église copte, « sa sainteté Chirolos », ancien moine des couvents du désert. Il conclut : « En relisant les jugements portés sur les Coptes d’Égypte, il me semble qu’on ne leur a pas toujours rendu justice […]. Il ne faut donc pas juger de leur position sociale par une simple visite au Vieux-Caire, où quelques-uns d’entre eux occupent encore un quartier misérable, sorte de cité murée, aux rues étroites, aux maisons croulantes », Le Tour d’Orient, op. cit., p. 30. Voir Sarga Moussa, « La représentation des Coptes dans les récits de voyage en Égypte au xixe siècle », dans Les Frontières de la tolérance, Simone de Reyff, Michel Viegnes, Jean Rime (dir.), Neuchâtel, Éditions Alphil-Presses Universitaires Suisses, 2013, p. 121-137. <hal-00910005>

56 Amédée Gaillot de Guerville, op. cit., p. 202-208.

57 Les évocations du personnel politique résultent généralement de vues de loin : le khédive ou ses ministres sur la promenade de Choubrah ou dans les défilés officiels ; voir Joseph Joubert, En Dahabièh, du Caire aux cataractes, op. cit., p. 20 ; p. 25.

58 Harry Alis : « Chapitre XX. La question politique : le problème égyptien », Promenade en Égypte, Paris, Hachette, 1895, p. 252.

59 Il explicite sa méthode : « J’ai pensé que le meilleur moyen de faire connaître la véritable position du problème égyptien, serait de rapporter purement et simplement les conversations que j’eus sur ce sujet avec les principaux intéressés : un Anglais, un Européen, un Français, un Égyptien. Mes lecteurs auront ainsi je pense un aperçu plus clair et plus impartial de la situation », Promenade en Égypte, op. cit, p. 252-253. Ces pages sont rééditées par Sarga Moussa dans Le Voyage en Égypte. Anthologie…, op. cit., p. 949-959. L’écrivain Philippe Deschamps, auteur de nombreux récits de voyage, est le premier, en 1896, à évoquer la requête des nationalistes à Paris, menés par le jeune leader Mustapha Kamel, dont il cite le nom et l’action : « Pourquoi ne pas redire leur touchante invocation à la France : France ! toi qui as éloigné les malheurs de tant de peuples, dont les cœurs se remplissent de joie au souvenir de tes bienfaits, soutiens l’Égypte en danger, sauve le Nil, et sache conserver la neutralité absolue du canal de Suez. France, répands par le monde la vérité, afin qu’un peuple qui t’aime puisse arriver au bonheur ! », À travers l’Égypte : le Nil ; la Palestine, la Syrie, Paris, Ernest Leroux, 1896, p. 50-51. Philippe Deschamps cite certainement la « lettre au Président » rédigée par Mustapha Kamel et ses amis.

60 Louis Bertrand résume la façon dont se déroule en général, selon lui, une rencontre avec des Égyptiens : « Et bientôt l’entretien dérive vers la politique. Le ton, peu à peu, devient agressif : ‘‘Oppression de l’étranger, légitimes aspirations de notre peuple, revendications nationales ! …’’ Ce sont les idées, c’est la phraséologie de notre presse et de nos discours de réunion publique », Le Mirage oriental, op. cit., p. 30.

61 Maurice Barrès, « Dix-huitième cahier (suite) », Mes cahiers, op. cit., p. 236. L’expression « Jeunes-Égyptiens » se répand, par assimilation avec « Jeunes-Turcs », au moment où ces jeunes réformateurs déposent le sultan et s’emparent du pouvoir ottoman à Constantinople, en 1908.

62 Jean Bayet, Égypte, op. cit., p. 104. L’universitaire belge Godefroid Kurth estime « ardentes » les « aspirations à l’autonomie : la jeunesse nationaliste ronge le mors et attend son jour », Mizraïm, souvenirs d’Égypte, op. cit., p. 41. Il est le seul à résumer ses conversations avec les officiels des Ministères égyptiens et à évoquer le conflit entre écoles gouvernementales et université musulmane El-Azhar, op. cit., p. 364-365.

63 Pierre Loti, La Mort de Philae, op. cit., p. 29-30.

64 Une autre nouveauté se fait jour au tournant du siècle : les tours du monde avec simples escales au Caire et en Haute Égypte. L’expérience se dilue dans ces « escales » qui ne donnent parfois lieu qu’à des descriptions de monuments, de hauts-lieux géographiques, et au mieux à quelques pages inquiètes de discours sur l’évolution politique du pays. L’exemple est donné par le livre de François-Xavier Lobry, La Palestine, Le Caire, Damas et le Liban : souvenirs de voyage…, Société Saint Augustin, Desclée de Brouwer, 1907.

65 Jacques du Tillet, En Égypte, op. cit., p. 67. Louis Malosse écrit pour sa part : « Les relations de voyage ont été trop nombreuses, les gravures ont été trop répandues, les photographies ont trop traîné à toutes les devantures de magasins, pour se croire, nouveau Robinson, descendu dans une terre inconnue », Impressions d'Égypte, Paris, Armand Colin & Cie, 1896, p. 4.

66 C’est souvent le fait d’anciens résidents : J-T de Belloc, Le Pays des Pharaons, Paris, Bourloton Éditeur, 1890 ; John Ninet, Au pays du Khédive, Paris, s.n., 1890 ; Émile Minnaert, Le Caire, Londres, Le Soudier, 1891 ; Édouard Testoin, Égypte, ou le pays des Coptes. Diffusion de la langue française en Orient, Tours, Cattier, 1894 ; Louis Malosse, Impressions d’Égypte, Paris, Armand Colin & Cie, 1896 ; Nicolas Notowitch, L’Europe et l’Égypte, Paris, Ollendorff, 1898 ; Albert Métin, La Transformation de l’Égypte, Paris, Félix Alcan éditeur, 1903.

67 Charles-François-Marie d’Harcourt, L'Égypte et les égyptiens, Paris, E. Plon, Nourrit et Cie, 1893, p. X. Il soutient que du côté des hommes, « l’horizon est immense ; car soit qu’on considère ces derniers comme individus, soit qu’on les considère comme membres de la société qu’ils forment par leur réunion, ils fournissent matière à des réflexions sans nombre […] c’est donc sur les Égyptiens, non sur l’Égypte, que mon attention s’est portée de préférence », ibid., p. V-VI .

68 Il propose une méthode nouvelle, seule capable à ses yeux de dire la vérité de l’Orient : « Il ne suffit point de parcourir un pays et même d’y séjourner, pour le connaître. Il faut véritablement s’y naturaliser, y prendre les habitudes, les idées et jusqu’aux préjugés et aux passions des indigènes – quitte à s’en déprendre ensuite. L’intuition directe des âmes, des antagonismes de races, des conflits d’intérêts, c’est la condition indispensable pour juger sainement (Louis Bertrand, Le Mirage oriental, op. cit., p. 34).

69 La querelle anti-intellectualiste anime le tournant du siècle. Louis Bertrand s’en prend même directement à « l’homme de lettres qui ne sait rien, en dehors du petit cercle des journaux, des revues et des salons mondains, et que l’habitude de la phrase incline à considérer comme vrai tout ce qui est matière à littérature », ibid., p. 36.

70 Ibid., p. 2. Charles Merki recommande la lecture du livre de Bertrand, dans sa réédition, car, selon lui, il « montre l’Orient réel et dégagé des brumes dorées de la littérature », Mercure de France, 16 juin 1914, p. 825.

71 Louis Bertrand, Le Mirage oriental, op. cit., p. 43-44, nous soulignons. Le titre de la traduction française du livre de Said est : L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (Le Seuil, 1980).

72 Voir Daniel Lançon, « Le Voyage en Égypte (1920-1958) : derniers feux », Les Français en Égypte : de l’Orient romantique aux modernités arabes, op. cit., p. 303-335, et Maéva Bovio, Les Voyages en Orient des écrivains français (1919-1952) : l’Orient romantique à l’épreuve du xxe siècle, à paraître aux Éditions Geuthner.


Pour citer ce document

Daniel Lançon, «À la rencontre des Égyptiens contemporains dans les récits de voyage en français au tournant du siècle (1890-1914) : de l’Orient rêvé à l’Orient politique», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 03/04/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=248.

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Quelques mots à propos de :  Daniel Lançon

Université Grenoble Alpes, UMR 5316 Litt&arts