Nicolas Bouvier : l’usage d’un monde sans histoire ?

Guillaume BRIDET

1Si elle ne s’est réellement développée qu’à partir des années 1990, la critique universitaire consacrée à l’œuvre de Nicolas Bouvier est aujourd’hui relativement abondante et elle l’institue comme un jalon majeur du récit de voyage de langue française dans la seconde moitié du XXe siècle. Dans cette critique, qui s’oriente essentiellement dans trois directions – une direction phénoménologique (centrée sur le corps et les sens), une direction formaliste (qui étudie l’écriture de l’auteur et l’inscription générique de ses ouvrages) et enfin une direction éthique (concernant l’art de voyager, voire l’art de vivre que prônerait Bouvier) –, il est toutefois une dimension de l’œuvre qui est restée jusque très récemment largement sous-traitée, voire ignorée, c’est celle de la présence en son sein de la référence historique1. Cette occultation se poursuit et elle va même fort loin, puisque certains écrivains contemporains présentent Bouvier comme l’écrivain emblématique d’une sortie de l’histoire. C’est le cas exemplairement du Suisse Blaise Hofmann reprochant à Bouvier son « peu d’engagement » et la production d’« un objet esthétique déconnecté du temps et de l’espace2 » et encore du Français Régis Debray qui évoque sa figure dans Madame H en 2015. À la fin de ce livre consacré à la manière dont la France serait en train de se détourner de l’histoire et dont le souci de l’histoire a quitté sa propre vie, sous le double coup donc d’une époque et d’une jeunesse qui s’éloignent, l’auteur en vient à reconsidérer les livres qu’il convient de conserver dans sa bibliothèque et il mentionne le nom de Bouvier avant d’écrire :

Puisque l’on n’a que le choix de ses échappatoires, situer son merveilleux dans l’île d’Aran ou la Khyber Pass plutôt que dans la Longue Marche ou la retraite de Russie, interroger du regard, sans piper mot, le cordonnier japonais dans son échoppe plutôt qu’une fantasmatique reine de Saba, ce n’est pas choisir la plus mauvaise voie3.

Succédant à la fascination que suscitèrent Mao Zedong, Napoléon ou Malraux, la réévaluation contemporaine de l’œuvre de Bouvier serait ainsi le signe d’un changement de grande ampleur de nos sociétés. Ces dernières ne s’intéresseraient plus au temps historique mais à l’espace géographique, ce qui signifie aussi qu’elles ne s’intéresseraient plus au plan large de la dialectique conduisant de l’aliénation à l’homme nouveau mais au plan serré de l’individu sur un fragment donné de l’écorce terrestre et, plus précisément encore, qu’elles délaisseraient les grands discours politiques et sociaux à portée universelle au profit de la petite musique d’une prose sensible. Alors que la révolution mondiale ou la participation aux affaires de la cité l’avaient retenu pendant plusieurs décennies, Régis Debray privilégie à présent « l’usage du monde, et l’affinement des moyens de capture » et il se félicite de découvrir « le jaune des jonquilles, le blanc cassé des troncs de hêtre, le vert chartreux des euphorbes du jardin4 ». Dans un mélange d’admiration et de désenchantement l’auteur lit ainsi Bouvier à la manière d’un Philippe Delerm qui aurait été voyageur et qui ne pourrait plus goûter que les plaisirs minuscules – les seuls qui nous resteraient accessibles à présent que les lendemains ne chantent plus et que le souffle de l’épopée a cessé d’emporter nos vies européennes.

2Premier récit de voyage publié par Bouvier en 1963 à la suite d’un périple entrepris de juillet 1953 à décembre 1954 avec son ami Thierry Vernet et qui les conduit de Genève à l’Afghanistan, L’Usage du monde révèle toutefois que l’histoire dans toutes ses dimensions, des époques les plus reculées à l’actualité la plus brûlante, occupe une place capitale dans son œuvre et que la polyphonie comme la distance avec laquelle elle est traitée sont, jusque dans leurs conséquences politiques, parties prenantes de son entrée au panthéon du genre viatique.

Informer, raconter, expliquer

3Loin de toute forme de présentisme, Bouvier inscrit les dix-huit mois du voyage relaté dans L’Usage du monde dans une profondeur temporelle qui les dépasse largement. Dès la deuxième page du premier chapitre, alors qu’il rejoint Vernet dans une banlieue de Belgrade, l’auteur écrit ces lignes :

Elle devait son nom : Saïmichte (la foire) aux reliefs d’une exposition agricole transformée par les nazis en camp de concentration. Pendant quatre ans, juifs, résistants et Tziganes y étaient morts par centaines. La paix revenue, la municipalité avait sommairement recrépi ces lugubres « folies » pour les artistes boursiers de l’État (84)5.

Toute une profondeur historique se révèle ici, qui va d’une ancienne foire évoquant le contact ancien des faubourgs de Belgrade avec un monde rural encore important au tournant des XIXe et XXe siècles jusqu’à un quartier d’artistes contemporains planifié par le nouveau régime communiste en place depuis 1945 en passant par l’entreprise exterminatrice des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. L’histoire est encore présente à l’avant-dernier chapitre du récit. Bouvier participe alors momentanément à un chantier de fouilles archéologiques organisé par une mission française que dirige le professeur Daniel Schlumberger sur le site afghan de Pul-i-Khumri autour du « Temple du Feu » de la « dynastie des Grands Kouchans » (377), à leur apogée au IIe siècle après J.-C. et ayant régné du Tadjikistan à la mer Caspienne et de l’Afghanistan à la vallée du Gange. Ces deux exemples situés aux deux bouts de L’Usage du monde indiquent l’amplitude historique que prend en compte l’auteur tout au long de son récit : de l’Antiquité à l’actualité, c’est-à-dire en termes disciplinaires, de l’histoire ancienne à ce qu’on nomme aujourd’hui l’histoire du temps présent ou l’histoire immédiate. Ce sont ainsi, au fil de son déplacement dans l’espace, maintes et maintes périodes du passé qui sont évoquées, de l’épopée d’Alexandre le Grand en Perse au coup d’État contre Mossadegh en Iran en passant par le peuplement hittite d’Hattouscha-Bogasköy en Anatolie, l’intégration de la Macédoine dans l’empire ottoman ou encore le séjour du Timouride Babour à Kaboul.

4Cette évocation de multiples temps historiques assure tout d’abord un apport de connaissances tout à fait conforme, depuis Marco Polo, au genre du récit de voyage et qui constitue sans aucun doute la première des fonctions de l’histoire dans L’Usage du monde. Toutes les informations historiques qu’il donne, Bouvier les a trouvées dans les livres qu’il a lus abondamment aussi bien avant qu’après son départ. Cela vaut pour ce qu’il écrit aussi bien que pour ce qu’il n’écrit pas, comme en témoigne par exemple la façon dont il évoque très succinctement le massacre dont ont été victimes les Kurdes en Turquie tout en passant presque complètement sous silence le génocide des Arméniens (166). C’est que ce dernier avait donné lieu à de multiples parutions entre 1916 et la première moitié des années 1920 mais qu’il est complètement passé sous silence par les historiens européens des années 1930 à la seconde moitié des années 1970, et Bouvier se trouve ici dépendant d’un manque historiographique que sa présence en Anatolie et les questions qu’il a pu poser à ses interlocuteurs ne sont pas parvenues à combler6. Certaines de ses lectures apparaissent a contrario explicitement dans L’Usage du monde, comme L’Empire des steppes de René Grousset (207) ou Gesicht vom Abend und Morgen de Frantz Altheim dont il signale avoir extrait une citation d’Artaban V, le dernier roi de la dynastie perse des Arsacides (213). S’il va de soi que certaines références, sans aucun doute fort nombreuses, sont occultées7, Bouvier écrit aussi comme un historien, qui lit et qui donne ses sources. Outre que l’éditeur parisien Julliard joue entre autres sur cette dimension de L’Usage du monde pour en assurer la promotion en 19648, il faut également se rappeler que l’auteur suit là une pente qui lui est naturelle. En témoignent exemplairement son article sur la Laponie de 19489, son mémoire de licence en histoire présenté en juin 1953, juste avant son départ, ou encore la thèse d’histoire un instant envisagée et prétexte du voyage avec Vernet10, aussi bien que certains de ses ouvrages ultérieurs, comme ceux qu’il consacre aux photographes de la famille Boissonnas ou à la culture, au commerce et la consommation de la vanille, depuis sa découverte par Cortès au Mexique jusqu’à sa présence quasi exclusive à Madagascar aujourd’hui11.

5Quelques-uns des traits spécifiques du passé évoqué par Bouvier permettent de préciser la fonction qu’il occupe dans L’Usage du monde et la vision de l’histoire à laquelle il est associé.

6Une première série de remarques concerne les échelles du temps. Bouvier manifeste d’abord une très nette tendance à privilégier deux pans de l’histoire, d’un côté, le lointain passé antique, de l’autre, l’actualité, ce qui entraîne une relégation au moins partielle des époques intermédiaires. Dans le même ordre d’idée, il s’intéresse peu aux événements ponctuels, et il préfère très largement l’histoire de la longue durée qui le conduit à mettre en relation les époques les plus éloignées qui soient.

7On a très peu de dates précises dans L’Usage du monde. Le seul événement indiqué par une date comprenant à la fois un jour, un mois et une année est très significativement le tremblement de terre de Quetta le 31 mai 1935 (308). Or, il s’agit d’une catastrophe naturelle qui a bien sûr des répercussions sur la vie des hommes puisque, aux dires de Bouvier, elle détruisit entièrement la ville et tua le tiers de ses habitants, mais qui n’est dotée en elle-même d’aucun sens historique. Concernant les autres dates, on a une seule fois la mention d’un mois12 et une seule fois celle d’une saison13, toutes les autres, par ailleurs plutôt rares, puisqu’elles se limitent à cinq14, n’indiquant que l’année. À ces dates peu nombreuses et le plus souvent peu précises, Bouvier préfère des expressions étalant le temps à partir d’un point de départ comme « depuis le xe siècle au moins » (137) et surtout sans borne précise comme « depuis longtemps » (201, 268, 280), « voici longtemps » (201), « depuis toujours » (122) ou « pendant des siècles » (295, 353), voire un adverbe comme « toujours » (137, 147, 339).

8Cette continuité des temps historiques propre à susciter le vertige du lecteur s’étend même jusqu’à la démesure, lorsque la petite histoire des hommes vient heurter le déploiement infini de l’univers. Ainsi, Bouvier livre-t-il cette réflexion au terme de sa visite des ruines de Persépolis : « La pierre n’est pas de notre règne ; elle a d’autres interlocuteurs et un autre cycle que nous. On peut, en la travaillant, lui faire parler notre langage, pour un temps seulement. Puis elle retourne au sien qui signifie : rupture, abandon, indifférence, oubli » (284). Comme lors de la fouille archéologique du temple kouchan à la fin du livre, c’est une profonde mélancolie qui se lit ici. Certes, Bouvier évite sauf exception la visite des monuments historiques et il ne développe pas de réflexions sur la gloire passée des empires à la façon de Chateaubriand ou de Loti. Mais il éprouve quant à lui la tentation de l’aquoibonisme et du lâchez tout, quand la vie de l’homme se confronte au passage des temps historiques ou quand l’histoire de l’humanité elle-même se trouve écrasée par celle du cosmos et jette une ombre sur la fragilité de nos vies et la précarité même de l’espèce à laquelle nous appartenons. Rendu à ce point, l’homme poussière se trouve réduit au silence, ou il s’exhausse en poésie, et en poésie de la vie même. « Mais le sens de cette fouille ? » (378), demande Bouvier. À la vanité des archéologues qui cherchent en vain à faire revivre et à comprendre le passé, comme à celle de Bouvier lui-même qui, à son échelle, s’efforce de ressaisir le voyage qu’il a accompli, s’oppose la réponse que constitue le récit de L’Usage du monde au sein duquel, à côté des multiples rencontres et moments exaltés du voyage, la matière historique subjectivée sous forme d’histoires à raconter peut elle aussi fournir une échappée poétique – et c’est là sa deuxième fonction. Ainsi, quand « le gérant des ruines » de Persépolis évoque « les porcs-épics qui nichent et font l’amour dans les canalisations du roi Xerxès » (247), un sourire burlesque fait reculer l’ombre et rend l’auteur et le lecteur à la vie.

9La seconde série de remarques concerne les domaines de l’histoire privilégiés par Bouvier. Ainsi, il prête attention à l’histoire politique bien sûr, mais aussi à l’histoire militaire ou à l’histoire urbaine, et encore aux différentes échelles spatiales dans lesquelles l’histoire peut s’inscrire : la ville, la nation ou l’empire, d’un côté, et, d’un autre côté, la « chronique familiale » (201) aussi bien que la biographie de certains des individus qu’il rencontre. Ce que Bouvier privilégie, c’est toutefois l’histoire collective dans sa dimension culturelle. Histoire biblique, histoire des religions monothéistes, histoire plus précisément encore, moins de ce que l’école des Annales appelle au xxe siècle l’histoire des mentalités, que de ce qu’on appelait au xixe siècle, à la suite de Herder, l’esprit des peuples. Ainsi explique-t-il au présent de vérité générale que « les Kurdes ont le respect du courage » (229), que « le peuple d’Iran est le plus poète du monde » (190) ou encore que « les Baloutchs » se caractérisent par « un certain degré de finesse et de dépouillement » (311). Au rebours d’un autre Bouvier qui se montre sensible aux hybridations culturelles, ce type de propos essentialiste occupe une très grande place dans L’Usage du monde. L’auteur sait se montrer attentif à la singularité des individus qu’il rencontre et leur rendre grâce de ce qu’ils sont, mais cette approche humaniste et fraternelle, nourrie entre autres de la lecture de l’historien catholique Henri-Irénée Marrou15, n’empêche pas leur inscription occasionnelle dans une caractérologie ébauchée des peuples d’Asie saisissant elle aussi des singularités mais à une autre échelle.

10Ce triple trait – privilège accordée à la longue durée, à la culture et aux peuples – est incontestablement lié à la fonction majeure – c’est la troisième – qu’occupe l’histoire dans L’Usage du monde : elle est chargée d’expliquer les réalités que le voyageur observe au cours de son périple. Bouvier confie ainsi plus tard avoir conçu ses livres comme « un patchwork d’impressions tout à fait fugaces et complètement personnelles, sans aucune rationalité, et d’éléments […] trouvés dans l’Histoire récente ou ancienne du pays et qui les corroborent de façon révélatrice16 ». Ce qui apparaît ici, c’est que la coprésence des temps est concordance des temps. Les exemples de cette dynamique argumentative sont réellement légion dans L’Usage du monde. Sur la route entre Istanbul et Ankara, les deux voyageurs croisent des « villages cossus », aux « cultures soignées » et peuplés de « paysans ménagers, et même regardants » (147). La phrase suivante ancre dans le temps ce dernier trait :

Il a d’ailleurs dû toujours en être ainsi ; tout près d’ici, dans les fouilles hittites d’Hattouscha-Bogasköy, on a retrouvé sur des tablettes vieilles de plus de trois mille ans des inventaires de biens-fonds d’une minutie touchante, qui ne vous font pas grâce d’un plant de houblon, ni d’un goret nouveau-né (147-148).

Le présent est ce qu’il est, parce que le passé l’était déjà :

Les Kurdes sont iraniens de pure race et loyaux sujets de l’Empire, mais leur turbulence a toujours inquiété le pouvoir central. Voici dix-sept siècles déjà, l’Arsacide Artaban V écrivait à son vassal révolté Ardeshir : Tu as dépassé la mesure, et t’es toi-même attiré ton mauvais destin, toi KURDE, élevé dans les tentes des Kurdes… Depuis cet avertissement, ni les Arabes, ni même les Mongols n’ont pu déloger les bergers kurdes de ces hautes pâtures lyriques qui séparent l’Irak de l’Iran (213).

Ce ne sont pas les transformations du passé par le présent qui intéressent Bouvier mais au contraire l’immobilité du temps, des peuples et des relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Se dispersent ainsi au fil de son récit les éléments d’une géopolitique de la longue durée ancrée dans une caractérologie qui en garantit la pérennité.

11Mais quelle vision de l’homme ou de l’homme asiatique autorise un tel propos ? Il apparaît ici que L’Usage du monde se montre essentiellement polyphonique. Bouvier hésite entre deux discours et donc aussi entre deux usages de l’historiographie européenne.

Entre orientalisme et… afghanocentrisme

12La faveur accordée à l’immobilité du temps et des cultures trouve sans aucun doute une première explication dans le lien puissant que Bouvier établit entre l’Asie et son passé. À ses yeux, en effet, il l’a plusieurs fois rappelé par la suite en se réclamant d’Hérodote, « l’Asie est la mère de l’Europe et […] le Nouveau Monde en est la fille », si bien que son parcours de voyageur aurait suivi « la logique de l’histoire17 » en commençant par l’Est, de la Yougoslavie au Japon, puis en se poursuivant à l’Ouest, de l’Irlande à l’Écosse et aux États-Unis. Ainsi, l’Asie aurait nourri ou engendré l’Europe qui elle-même aurait nourri ou engendré les États-Unis, et il y aurait d’Est en Ouest une sorte de Translatio studii qui accompagnerait les déplacements de populations, des tribus nomades aux émigrés d’Ellis Island. Si ce genre de rationalisation permet de donner du sens a posteriori à ce qui dans l’expérience même de la vie n’en a pas nécessairement, il témoigne aussi plus profondément d’une vision de l’histoire des peuples et en particulier des peuples d’Asie, bien vivants, certes, mais en même temps bloqués dans un passé éternel.

13Mais l’Asie, cela commence où ? La réponse varie dans L’Usage du monde selon qu’est envisagé le point de vue de la géographie physique – l’Asie commence alors en Anatolie (148) – ou celui de l’histoire humaine, pour lequel l’Asie ne devient réellement perceptible qu’à la frontière entre la Turquie et la Perse. Voici ce qu’écrit alors l’auteur : « Plus moyen de déchiffrer une enseigne ou une borne milliaire ; c’était l’écriture persane qui marche à reculons. Le temps aussi : en une nuit nous avions passé du vingtième siècle du Christ au xive de l’Hégire, et changé de monde » (172). Outre que, pour Bouvier, la coupure ne passe pas entre pays chrétiens et pays musulmans mais entre la Turquie kémaliste à l’époque en voie de laïcisation et la Perse shiite encore profondément marquée par la tradition religieuse, changer de pays revient ici à changer de calendrier mais aussi de position dans le temps. En effet et jusque dans la manière d’écrire, le xive siècle de l’Hégire n’est pas exactement le vingtième siècle du Christ, c’est une période plus ancienne, et c’est ce qu’indique cette façon même de compter appartenant implicitement au passé comme le passage de l’alphabet latin imposé par Mustapha Kémal aux Turcs à l’alphabet proche de l’arabe utilisée dans l’écriture persane conventionnellement à rebours : comme l’écriture, non plus de gauche à droite mais de droite à gauche, le temps n’avance plus quand on se dirige vers l’Est ; il recule. Ainsi Bouvier considère-t-il l’Iran comme un « vieillard malade » (302), l’expression constituant une reprise accentuée de celle servant à désigner l’empire ottoman comme l’homme malade de l’Europe à partir de la seconde moitié du xixe siècle et jusqu’à sa disparition. Certes, il se montre en cette occasion et comme presque toujours moins condescendant que tendre : « On n’a pas à être sévère avec ce qui décline. On n’en veut pas aux vieux malades d’être vieux et malades, mais le moment venu, avec quel soulagement on s’en éloigne » (302). Associé à l’essentialisation culturelle déjà indiquée et qui permet encore à Bouvier d’évoquer de manière simpliste « l’Islam dur et sans mémoire » (353), ce type de remarques relève toutefois d’un discours conforme à celui qu’étudie Edward W. Said dans Orientalism (1978) quand il expose la création par l’Occident d’un Orient qui serait son grand Autre dégradé mais menaçant.

14Considérer que l’Asie incarne le passé, tandis que les États-Unis (et l’Europe) auraient le privilège de l’avenir, revient bien à couper le monde en deux, à vectoriser le temps d’une certaine manière et à réserver la modernité à certains peuples, quand d’autres continueraient de vivre selon des coutumes, des croyances ou un certain type de vie sociale et politique appartenant au passé de l’humanité. S’étendant longuement sur l’échec du programme d’assistance technique américain en Iran, le fameux Point IV, Bouvier donne ainsi l’explication ultime suivante : « Les cadeaux ne sont pas toujours faciles à faire quand les “enfants” ont cinq mille ans de plus que Santa Klaus » (239). Certes, dans ce choc des temps et des cultures incarné exemplairement par la figure d’un Père Noël américain projetée en terre persane, l’écrivain se garde de prendre parti, et il semble même reconnaître implicitement le droit des Iraniens à demeurer ce qu’ils sont contre tout interventionnisme occidental. En même temps, toutefois, le culturel intervient en lieu et place d’une autre explication, qui serait plus politique, à savoir la méfiance, voire l’hostilité des Iraniens à l’égard d’étrangers américains perçus plus ou moins comme une force d’occupation. La conjoncture historique précise du coup d’État anglo-américain contre Mossadegh et de l’hostilité qu’il suscite dans une partie de la population18 s’efface devant le temps long dans lequel s’inscrit l’histoire de l’Iran, et c’est uniquement le grand âge de ce pays qui constitue un point d’inertie et de blocage.

15En rester toutefois à cet orientalisme de Bouvier serait sans doute une erreur, et d’abord parce que, malgré les propos disséminés ici ou là et témoignant d’une forme d’essentialisme culturel, sa pensée de l’histoire est au moins autant structurée par un certain arrière-plan anthropologique que par des oppositions culturelles de ce type. Qu’est-ce qui fait agir les hommes et les peuples ? C’est essentiellement l’appétit de pouvoir et l’appât du gain, et l’histoire se présente dès lors comme l’éternel recommencement de l’exploitation et de la domination du plus grand nombre par quelques-uns. La minorité kurde subit la violence des Turcs en Anatolie et la malveillance des Tabrizis à Tabriz, tandis que, dans la même ville, la petite communauté juive est rejetée par la communauté plus large des Arméniens. Ainsi, bien « des peuples [sont] trop injustement étrillés par l’histoire » (185), et il n’en va pas beaucoup mieux du peuple. En Macédoine, depuis le règne des « Ottomans » jusqu’à la prise de pouvoir par « les caïds du Parti », les « paysans […] silencieux et durs […] courbent l’échine et pensent non sans raison qu’ils font depuis toujours les frais de toutes les affaires » (122). Le peuple peut être gouverné par le sultan de Constantinople du xvie siècle au début du xxe siècle, il peut être gouverné par le président de la République fédérative populaire de Yougoslavie depuis 1945, dans les deux cas, il reste une victime des puissants. « C’est une erreur de dire que l’argent roule ; il monte. Monte par inclination naturelle, comme le fumet des viandes sacrifiées jusqu’aux narines des puissants » (226). Les changements de régimes politiques sont ainsi peu pertinents pour comprendre une marche de l’histoire qui obéit éternellement aux mêmes lois implacables. Certes, Bouvier n’exalte pas les grands empires, et sa « sympathie […] va certainement davantage aux pauvres qu’aux nantis19 ». Mais ce que lui apprend son voyage, c’est que le pouvoir va au pouvoir, et l’argent à l’argent. Bien plus tard, dans les années 1990, l’écrivain explicitera son pessimisme foncier en expliquant que pour lui un terme comme « politique » est « aussi vide de substance qu’un œuf deux fois gobé20 » ou en se réjouissant – amèrement sans doute – de ce qu’avec « les affaires » de meurtres, de corruption et de drogue que connaît la Suisse, le pays commence à se normaliser et ne soit plus en position de faire la leçon au reste de l’Europe : « Nous avons enfin rejoint dans le scandale, la corruption, l’arnaque nos excellents voisins allemands, autrichiens, français, italiens21 ». Pas de cynisme ici, juste un constat concernant l’universalité de ce que, d’Orient en Occident – ce n’est pas la question –, il faut bien appeler la bassesse ou le mal humain.

16Mais si Bouvier ne saurait être considéré comme strictement « orientaliste », c’est aussi qu’il montre une capacité de décentrement tout à fait étonnante par rapport à l’historiographie européenne de son temps.

17Relevons d’abord, de manière très générale, qu’il écrit un récit de voyage, pas une thèse, et pas non plus un livre d’histoire ou même un reportage. Si son immense curiosité fait de lui un voyageur dans le monde aussi bien que dans les livres, il se déplace ici et là de la même façon, suivant la pente de ses goûts et de ses désirs. Lui-même évoque « une fringale de connaissances disparates et un peu tziganes […] sans esprit de système22 » et il écrit encore : « La chiffonnerie est comme l’histoire : récupération du passé. Dans cette vie j’ai été historien, dans une précédente, j’ai dû être fripier à Minsk ou vendre la Rose de Jéricho à la Foire du Trône23 ». Historien, Bouvier ? Mais historien d’un genre particulier, qui, au fil de son voyage, livre des fragments d’histoire plutôt qu’une histoire complète, rassemble la petite histoire de son voyage et des individus qu’il rencontre et la grande histoire des pays traversés, n’hésite pas à mêler histoire et fiction dans de petites évocations contrefactuelles peu fréquentes à l’époque24 et va même jusqu’à concéder des aveux d’ignorance peu communs chez les historiens de profession25. Malgré la déclaration d’une lettre à Vernet dans laquelle il explique lire « un peu de philosophie de l’histoire pour clarifier le brouet qu’on a généralement dans la tronche26 », il apparaît ainsi comme un lecteur très libre et non dogmatique des travaux historiques de son temps.

18Il a du reste un jugement d’une assez grande dureté à l’égard des historiens professionnels. Dans sa jeunesse déjà, alors que Vernet est à Paris, il lui adresse cette injonction provocatrice : « Compisse de ma part la statue de Michelet si elle existe27 ». Bouvier insulte-t-il en Michelet l’écrivain français, l’historien de profession, le sectateur du roman national, le républicain convaincu ou le professeur au Collège de France ? Ce qui est certain, c’est qu’il entretient un rapport ambivalent, moins avec les savoirs universitaires dans leur ensemble, auxquels il a intensément recours (et pas seulement dans le domaine historique), qu’avec les universitaires eux-mêmes et la manière routinière dont certaines d’entre eux en usent et les transmettent comme avec ses propres travaux universitaires qu’il dévalorise ouvertement28.

19Sur le fond, il n’hésite pas toutefois à critiquer les limites de certains de ces savoirs tels qu’ils sont élaborés et tel qu’ils sont transmis par l’institution scolaire. À la nécessité d’informer son lecteur d’une géographie mais aussi d’une histoire dont les traces demeurent visibles s’ajoute d’abord, du point de vue de l’Occidental qu’est Bouvier, la volonté plus spécifique de contrarier « ce mépris – dans l’enseignement secondaire – des choses de l’Orient (un peu d’Égypte seulement, Louqsor, les Pyramides, pour apprendre aux gamins à dessiner les ombres) » (281). L’écrivain revendique ici un rôle de passeur culturel cherchant à faire connaître des peuples et des cultures que l’enseignement dispensé en Europe ignore, à ses yeux, scandaleusement.

20Mais il faut aller plus loin que cette contestation saïdienne avant la lettre de l’usage de la matière d’Orient dans la science historique occidentale et dans sa diffusion. Sa critique de l’ethnocentrisme est tout particulièrement manifeste quand, délaissant les livres et le savoir de seconde main, il se confronte au terrain et recueille les témoignages directs, fort nombreux, des individus rencontrés dans les pays qu’il traverse avec Vernet. Quand un propriétaire terrien turc de Tabriz, qui lui a raconté fort savamment l’histoire de sa région et de sa ville, évoque « l’Asie centrale, […] cette chose à laquelle, après la chute de Byzance, vos historiens européens n’ont plus rien compris » (176), Bouvier ne fait aucun commentaire. Non seulement il donne ainsi la parole à l’autre dans le récit de sa propre histoire, mais encore, dans un retournement étonnant, il fait de lui un critique de la manière dont la science orientaliste occidentale la raconte.

21Le sommet du processus de remise en cause est atteint à la suite de l’évocation de Persépolis, au terme de laquelle il renvoie dos à dos, dans un extraordinaire moment polyphonique, d’un côté le « nationalisme chagrin » des Iraniens qui en veulent aux Grecs d’avoir détruit la ville et oublient que préalablement ils peuplaient aussi l’empire perse et admiraient sa culture, et, de l’autre, le « parti pris plus récent » de voir en Alexandre le « colon raisonnable apportant Aristote aux barbares » et « cette manie encore si répandue de vouloir que les Gréco-Romains aient inventé le monde » (281). La comparaison de deux traditions historiographiques conduit ici implicitement à une double opération de décentrement : en matière d’histoire, le chauvinisme pousse à privilégier un point de vue unique qui rend aveugle à la complexité et il doit laisser la place à une vision plus fine des échanges entre les peuples. Contre l’ethnocentrisme, Bouvier prône ainsi en toutes choses d’introduire ce qu’il nomme à Kaboul « une pincée d’afghanocentrisme » (354) – mais on pourrait aussi bien parler d’iranocentrisme ou de pakistanocentrisme –, non point comme établissement d’un nouveau point de référence à partir duquel il faudrait tout évaluer, mais, précisément, comme un principe de champ-contrechamp empêchant toute perception trop simpliste de l’histoire.

Questions d’actualité : un désengagement politique ?

22Cet exercice de relativisme historiographique n’empêche toutefois nullement Bouvier de s’intéresser aux deux grands événements de son temps, les mouvements d’indépendance dans les colonies et l’extension du communisme dans le monde. L’histoire touche ici à l’actualité, et le discours de l’historien rejoint celui du reporter. La question du positionnement politique de l’auteur ne peut en outre pas ne pas se poser dans le contexte du champ littéraire et intellectuel français où, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et encore au début des années 1960, domine la problématique de l’engagement sartrien. Si le contexte suisse est sans doute moins marqué par ce type de problématique, certains voyageurs des années 1950-1960, comme Fernand Gigon ou Henri Favrod n’en écrivent pas moins eux aussi des ouvrages posant explicitement la question de l’engagement. Un an exactement avant la publication de L’Usage du monde, le premier dresse ainsi dans La Chine devant l’échec un portrait pour le moins contrasté des grandes réformes engagées par Mao Zedong en Chine, tandis que le second soutient ouvertement les militants algériens en lutte pour leur indépendance dans Le F.L.N. et l’Algérie29. Si Bouvier ne prend pas de positions si tranchées et si L’Usage du monde ne constitue nullement un récit de voyage à thèse, l’auteur n’en laisse pas moins percer une certaine sensibilité et certaines orientations de pensée.

23Concernant la question coloniale, il faut noter que le voyage de Bouvier et Vernet se déroule au moment où les pays coloniaux se retirent peu à peu des territoires d’Afrique et d’Asie et que, d’une manière très générale, comme le note justement Arno Bertina, « reconnaître une force d’attraction à ces pays équivalait alors à entériner le vieillissement de l’Occident30 ». Certes, s’il a voyagé en Algérie peu de temps auparavant31, Bouvier ne traverse pas uniquement cette fois des pays colonisés ou anciennement colonisés, comme le Pakistan par l’empire britannique, mais son voyage ne s’en déroule pas moins dans des pays, comme la Turquie ou l’Iran, où se pose également le problème de la domination occidentale. L’écrivain se montre des plus mesurés et des plus prudents. Quand il mentionne Travels in Beloochistan and Sinde (1816) du lieutenant Pottinger, ce n’est nullement pour adopter le point de vue colonialiste de ce militaire et administrateur colonial britannique qui devint plus tard le premier gouverneur de Hong Kong. Certes, il présente l’occupation anglaise du Baloutchistan comme « une des seules idylles de l’histoire coloniale » (324), avec, d’un côté, des Baloutchs qui trouvent des débouchés pour leurs fruits et leurs chevaux, et, de l’autre, des Anglais qui découvrent dans la région quelque chose du bonheur. Au rebours du durcissement ségrégatif du xixsiècle, en particulier à partir de la Mutiny de 1857, certains d’entre eux ne choisissent-ils pas d’y demeurer après l’indépendance et de passer de « suzerains » à « associés » (324), tandis que les anciens colonisés du Raj deviennent des citoyens pakistanais ? Cet optimisme colonial ponctuel n’empêche toutefois nullement Bouvier de se féliciter par ailleurs que les Afghans aient cherché à protéger leur pays de toute incursion européenne entre 1800 et 1922. « Ils ont presque tenu parole et s’en sont fort bien trouvés » (340). De la même manière, concernant la présence néfaste de l’opium en Iran que les Iraniens accusent les Anglais d’avoir introduit dans le pays, Bouvier accrédite plutôt cette version des faits en jugeant qu’« il y a peut-être du vrai dans cette histoire » (294).

24Si l’Occident semble avoir des effets pour le moins ambigus sur les peuples d’Asie avec lesquels il entre en contact et si Bouvier porte donc un jugement contrasté sur l’entreprise coloniale32, il ne faut toutefois pas non plus attendre de lui une claire dénonciation de ce processus historique. Car, plus encore que l’état présent des pays qu’il traverse, c’est son relativisme qui constitue le plus fort désaveu de toute forme de colonialisme ou d’impérialisme culturel, en même temps que, par sa nature même, il en tempère l’expression. Au nom de quoi imposer une culture à une autre, alors que, d’une certaine manière, toutes les cultures se valent ? Mais aussi au nom de quoi s’engager trop vivement, quand rien de bien neuf ne peut apparaître sous le soleil que la domination éternelle des faibles par les puissants ? Ce double positionnement d’un respect de la culture d’autrui comme d’un certain désenchantement politique est sans aucun doute au principe de l’absence de prise de position claire de Bouvier dans L’Usage du monde, donnant ainsi la curieuse impression d’une forme d’indifférence à un moment de l’histoire où la question coloniale se pose pourtant de manière particulièrement aiguë.

25Si Bouvier fait preuve d’une grande mesure concernant la colonisation, son anticommunisme se manifeste plus nettement33, et il y a là un contraste qu’il n’est pas aisé de comprendre. Il apparaît d’emblée peu après son arrivée en Yougoslavie, lorsqu’il regrette l’installation du Parti communiste dans le pays au motif qu’il aurait « souhaité voir les femmes militer un peu moins et se soucier de plaire un peu plus » (92). Ce jugement misogyne, outre qu’il fait peu de cas du droit de vote des femmes34, semble aussi bien léger eu égard à l’histoire titiste en train de s’écrire dans le pays et à la confrontation qu’elle entraîne avec l’URSS. Cette même légèreté est sensible, lorsque Bouvier et Vernet sont reçus à dîner par un diplomate :

Nous n’écoutions qu’à demi la conversation, consacrée aux mauvaises routes, à l’incompréhension des bureaux, bref, à des carences et pénuries qui ne nous gênaient en rien, gardant toute notre attention pour le moelleux du cognac, le grain de la nappe damassée, le parfum de la maîtresse de maison (94).

Ce qui apparaît ici, c’est le désengagement à l’égard des questions proprement sociales, voire une forme de désinvolture. Alors que la population yougoslave est confrontée à des soucis matériels bien prosaïques, Vernet et Bouvier sont en mesure de profiter du luxe qui leur est offert comme des difficiles conditions de vie qu’ils connaissent aussi et ils savourent ce principe d’alternance qui fait tout le sel de leur voyage.

26Mais l’auteur n’en reste pas à cette distance hédoniste35, et ses considérations sur l’état des pays qu’il traverse se font aussi plus directement politiques. À Belgrade, il dénonce la « propagande » des « révolutions » recourant « à des mots d’ordre et à des symboles d’un conformisme encore plus benêt que celui qu’elles prétendent remplacer » et imposant une « histoire officielle » (97-98) des plus réduites ; à Prilep, il s’en prend à l’ « “État-machine” » (137) ; à Tabriz, il pointe « les comparses que les Soviets ont laissés » (180) et il donne la parole au peintre arménien Bagramian qui tient « de longs discours sur l’Union soviétique » que traduit parfois son épouse : « “Il dit… n’y pas aller, jamais… grand pays sombre, vous disparaissez, vous oubliez tout… le Léthé…” » (208) ; en Afghanistan enfin, il moque « les diplomates russes » qui, comparables en cela aux femmes de Belgrade trop sérieuses, lui apparaissent comme des « gens qui avaient désappris le rire » (357) et pour lesquels la langue française n’est connue que parce que « Diderot [est] le père de la réforme agraire, Molière l’ennemi juré des bourgeois et Thorez un styliste délicat » (359). Si Bouvier considère avec empathie « la jeunesse iranienne » adoptant « un marxisme hésitant » en révolte contre « un conservatisme intéressé et brutal », il précise aussitôt qu’elle n’éprouve pour les Russes qu’« une sympathie mitigée » et qu’elle trouve « la doctrine […] sommaire, simpliste » (259). On voit bien que les deux motifs centraux sur lesquels l’écrivain attire de manière récurrente l’attention, c’est à la fois la tyrannie de l’État et l’endoctrinement des esprits, qui le posent implicitement et a contrario en partisan de la démocratie libérale et de la liberté de pensée.

27Mais l’anticommunisme de Bouvier apparaît également en creux, en particulier dans le discours peu critique, voire bienveillant à l’égard de la présence américaine en Iran. Alors qu’il quitte Genève avec « un drapeau suisse36 » pour le remettre à Mossadegh, au prétexte que ce dernier fut étudiant à l’université de Neuchâtel, il arrive en Iran après l’opération Ajax fomentée en secret par les États-Unis et conduisant à son renvoi et à son arrestation en août 1953. Bouvier peut difficilement ignorer les conditions dans lesquelles a eu lieu cet événement, ni sans doute lors de son séjour en Iran du début de l’automne 1953 à juillet 1954, ni a fortiori après son retour en Europe37. Lui-même ne renvoie-t-il pas dans une note de L’Usage du monde à Iran de Vincent Monteil, un ouvrage qui ne fait nul mystère de ce qui s’est passé ? Relatant les rivalités anglo-iraniennes autour de l’exploitation du pétrole et la crainte des Américains de voir basculer l’Iran du côté des Soviétiques, l’auteur reprend d’abord une hypothèse avancée par un magazine américain : « Selon le Saturday Evening Post du 6/11/14, la situation aurait été retournée […] grâce à une manœuvre décisive de la C.I.A. (c’est-à-dire de l’Intelligence américaine)38 ». Puis, il informe directement (et ironiquement) son lecteur concernant la présence du général américain Schwarzkopf : « On a signalé son passage fortuit à Téhéran, au moment des “événements” d’août 195339 ». Bouvier salue « le remarquable ouvrage de Vincent Monteil » et il insiste même sur son « excellente analyse de la situation politique en Perse » (note 2, 191). Mais de cette analyse, il écarte un point important dont pourtant il a pris connaissance. Faut-il voir là un signe de prudence, un discours à double entente entre L’Usage du monde et le livre de Monteil ou l’effet de convictions politiques ?

28S’il est difficile de trancher entre ces trois hypothèses, il reste l’effet que produit la lecture de L’Usage du monde, très en retrait concernant l’implication américaine dans le coup d’État. Bouvier s’étonne juste que « l’homme de la rue » continue de considérer l’ancien premier ministre comme « un héros national » (192), alors qu’il est lui-même un riche propriétaire terrien et que la production comme l’exportation de pétrole se sont effondrées après la nationalisation qu’il avait ordonnée. Il n’indique pas que c’est principalement le désir de Mossadegh de demeurer neutre, voire de se rapprocher des communistes qui, ajouté à sa nationalisation du pétrole, engendra le coup d’État et que le gouvernement américain de Truman conditionna ensuite son soutien à l’économie iranienne à une politique extérieure hostile à la Chine et à l’URSS40. Certes, Bouvier mentionne bien les « deux activités divergentes » du « Point IV » américain, mais dans une version pour le moins euphémisée : d’un côté, « combattre la menace communiste en conservant – par les moyens traditionnels de la diplomatie : promesses, pressions, propagande – un gouvernement honni et corrompu, mais de droite, au pouvoir », et de l’autre, « améliorer les conditions de vie du peuple iranien » (236-237). Le mot de « diplomatie » occulte complètement le financement et le conseil militaire américains qui favorisèrent le coup d’État, contre lesquels la population iranienne manifesta à plusieurs reprises et qui furent très rapidement de notoriété publique dans la presse occidentale.

29Ce que retient Bouvier a contrario, c’est la figure d’un Texan de bonne volonté qui cherche à construire des dispensaires et des écoles, un certain Roberts ressortissant d’un pays qu’il présente comme « civiquement très évolué » (237). Ce sur quoi il insiste, c’est que les « quelques Américains » chargés de mettre en place le programme d’aide technique et économique s’efforcent sans trop de réussite de faire le bien de la population et forment « un petit groupe solidaire, sympathique et isolé » (203) dans la compagnie desquels il se réjouit de passer le Réveillon de la fin 1953. Si à ces hommes « ruisselant de cordialité » et « aux yeux mouillés d’alcool et de bienveillance » qui chantent, brisent leurs verres et font du « chahut », Vernet et lui préfèrent la compagnie des « invités iraniens » (203), ce n’est certes pas pour des motifs politiques. Non seulement ces invités ne sauraient faire partie de ceux qui sont hostiles aux Américains, puisqu’ils sont leurs invités, mais c’est seulement parce qu’ils forment « une phalange muette et souriante » plus conforme que leurs hôtes bruyants à l’état d’esprit de leur « ermitage » à Tabriz (203) que les deux jeunes hommes se rapprochent d’eux.

30Si les Soviétiques comme les Américains apparaissent comme des propagandistes, les premiers apparaissent aussi comme liés au motif de la tyrannie politique quand les seconds s’efforcent tout de même de faire le bien et incarnent le pays du droit. Concernant la situation iranienne, cela fait clairement deux poids et deux mesures. Certes, L’Usage du monde s’écrit à la fin des années 1950, à un moment très particulier de l’histoire du communisme, après la mort de Staline en mars 1953 et les révélations du rapport Khrouchtchev lors du xxe Congrès du PCUS en février 1956. Mais, dans la guerre froide, Bouvier donne l’impression d’avoir choisi son camp, à l’image d’une haute bourgeoisie genevoise largement anticommuniste – comme du reste la grande majorité des Suisses à l’époque41.

31Cette critique du communisme n’est toutefois sans doute pas le dernier mot de L’Usage du monde, car Bouvier, une nouvelle fois, n’est pas univoque. À Tabriz, les deux voyageurs sont reçus par les bourgeois de la ville et ils mangent à qui mieux mieux :

Nous nous regardions par-dessus nos verres : que faisions-nous ici ? depuis combien d’années étions-nous dans cette ville ? pourquoi ? les mots de Bagramian me tintaient aux oreilles : ici aussi, c’était le Léthé. Nous sortions. Il neigeait toujours ; dans le froid qui nous mordait les tempes, nous nous dévisagions, repus. « C’était gras » ; nous n’avions plus d’autre critère (210).

À cette prise de distance d’avec les bourgeois de Tabriz font écho quelques mois plus tard les propos de Vernet à son retour à Genève : « Là, c’était affreux. Pléthore. Pléthore partout et de tout. Impression épouvantable […]. Tout le monde est gras. Une porcherie modèle. Des petits gorets bien propres ; gentils et vulgaires42 » – propos auxquels Bouvier fait écho dans sa réponse en expliquant qu’il « partag[e] ses écœurements » devant ce « quelque chose d’effroyable » à Genève, à quoi il oppose « l’antidote » de vivre dans « un bout de campagne » et d’avoir traversé « l’Asie en vagabond43 ». À l’anticommunisme politique se mêlent ici l’éthique du voyageur de peu comme celle d’un artiste en rupture avec son milieu d’origine qui le poussent toutes deux à récuser aussi bien l’embrigadement communiste dont il est témoin au cours de son voyage que la satisfaction repue de la bourgeoisie genevoise qu’il a quittée et qu’il retrouve à son retour.

32Mais face à la domination politique et à l’exploitation économique, face à l’histoire en train de se faire, quelle attitude adopter ? De la révolution, il ne saurait être question, car elle mène à la tyrannie quand elle triomphe, en prison ou pire quand elle échoue. Il faut restituer dans son contexte le premier extrait cité concernant la banlieue belgradoise de Saïmichte où sont installés Bouvier et Vernet et qui, il y a peu encore, « transformée par les nazis en camp de concentration », avait vu mourir « juifs, résistants et Tziganes » (84). Deux lignes plus haut, Bouvier explique que « fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations » (84). Quelques lignes plus bas, après un développement sur les conditions de vie des habitants du quartier, il avance que « les années noires de l’occupation et de la guerre civile leur avaient enseigné le prix de la douceur, et [que] Saïmichte, à défaut de confort, avait une bonhommie bien à elle » (85). L’art du contrepoint est ici à son comble : d’un côté, les privations de l’occupation et, plus encore, l’extermination des juifs, des résistants et des Tziganes, de l’autre, la désinvolture comme l’affirmation d’une forme de distance protectrice par rapport aux traumatismes de l’histoire récente.

33Cette prise de distance, c’est elle aussi qui conduit à la littérature. Ce qui compte, ce n’est pas l’histoire – qui n’apporte aux humbles que des déboires et des malheurs –, ce sont les histoires44 que l’on entend ou que l’on raconte, et dont l’ironie, voltairienne effectivement45 – car affirmation d’une supériorité de l’esprit, mais peut-être aussi d’une distance de classe qui ne se pense pas comme telle et peut regarder la terre du point de vue de Sirius –, sert d’exutoire devant le dévoilement des dures lois qui régissent l’humanité. Dans la ville iranienne de Mahabad, « une histoire » qui met en scène un bourrage d’urne comme un miracle divin changeant le résultat des élections fait « se pâmer toutes les boutiques de la ville » : « Et une tempête de rire [balaye] la politique et ses turpitudes » (227). Un théâtre de Téhéran présente de la même manière une comédie tirée du Livre des Rois de Firdousi, où l’on voit le Sassanide Bahram Gôr s’installer incognito chez les plus pauvres de ces sujets pour confondre ses officiers qui les pressurent. Et Bouvier écrit :

Nous y sommes allés […]. Des élégants en complets gris et des portefaix en liquette applaudissaient à tout rompre cette espèce de pantalonnade, non sans ricaner quelque peu, parce qu’aujourd’hui, le Souverain ne se déplace plus sans sa police ; ces inspections à l’improviste ne sont plus de saison, et ces dénouements encore moins… (250)

Les peuples opprimés sont face à l’histoire comme l’écrivain mélancolique face à l’éternité (ou l’écrivain face à l’historien) : pas de révolte, mais un geste esthétique jubilatoire et déployé en pure perte, comparable à celui du moineau kurde qui « pisse sur la tombe » du père du Grand Roi persan (213).

34Hors de l’histoire, le Bouvier de L’Usage du monde ? Pas exactement, car l’histoire l’intéresse, des temps les plus reculés à l’actualité la plus récente ; mais en marge de tout engagement dans une histoire à faire, ce qui est autre chose. Il ne fait pas de doute que cette distance explique en grande partie son insuccès lors de la parution parisienne de l’ouvrage en 1964, à une époque où la politique occupait une grande place dans le champ littéraire et intellectuel français. Mais le récit nous présente aussi a contrario et par anticipation le miroir parfait – et invisible pour cela même – de notre propre conscience historique douce-amère et prosaïque faisant suite à l’échec de l’utopie communiste et au désenchantement né des indépendances coloniales. On peut penser que la reconnaissance qu’il connaît depuis le début des années 1990 et qui se poursuit encore aujourd’hui s’explique par cette conjoncture particulière dans laquelle L’Usage du monde peut enfin trouver sa place.

35Il faut ajouter que cette distance par rapport à l’histoire garantit aussi incontestablement à Bouvier une certaine lucidité46 : une intelligibilité de l’histoire attentive aux rivalités des peuples, aux turpitudes des puissants, aux passions basses de l’âme humaine constitue une sûre garantie contre toutes les formes d’histoire officielle et contre les espérances illusoires : pas de séjour à Cuba pour lui, et pas non plus de passage par les prisons boliviennes. Mais cette lucidité a un coût (que nous payons avec lui), en même temps qu’elle est socialement et géographiquement située. Elle a un coût, parce qu’elle sort du domaine du pensable ce qui relève de l’émancipation collective ou même simplement du changement historique. Pour les hommes et les peuples victimes de l’histoire, il n’est d’autre horizon qu’une fine moquerie adressée au pouvoir, un sourire partagé et quelques heures de fraternité volées. Bouvier écrit dans L’Usage du monde que « la mobilité sociale du voyageur lui rend l’objectivité plus facile » (95). L’idée est séduisante, mais, outre qu’on peut voyager et ne rien voir, ou rester immobile et se montrer au contraire lucide, il faut surtout remarquer ici le subtil déplacement qui substitue l’idée de « mobilité sociale » à celle de mobilité géographique associée plus immédiatement au voyage. Mais c’est qu’il s’agit bien de cela : contrairement à l’exilé ou au migrant qui se déplace sous le coup de contraintes économiques et sociales, Bouvier voyage en Asie dans une histoire et dans un monde social qui lui appartiennent : de l’époque contemporaine au passé le plus lointain, dans les livres à sa disposition, comme de bas en haut de la société. Cela n’est pas donné à tout le monde. Sa vision de l’histoire, il la doit finalement à son déplacement géographique, indissociable en ce qui le concerne de la condition sociale que lui garantissent dans les pays traversés son passeport suisse et le soutien financier de sa famille. Écrivain en rupture de ban avec sa classe mais continuant à profiter des facilités qu’elle lui garantit, dépositaire des valeurs humanistes qu’elle produit à l’occasion, Bouvier considère l’histoire humaine sous un double regard d’évitement : depuis le bord de la route et du haut des siècles. Entre humour et déréliction, il apparaît ainsi comme un écrivain désengagé dont la pensée fige le temps et dont l’œuvre transforme le monde en merveille. Oui, vraiment, cela n’est pas donné à tout le monde.

Notes

1 Certaines exceptions sont à signaler, en particulier celles de Charles Forsdick, dont les travaux resituent l’œuvre de Bouvier dans un contexte historique et postcolonial, et d’Yves Baudelle, qui insiste sur la présence sous-jacente d’Hérodote et des historiens grecs dans L’Usage du monde. Voir Charles Forsdick, « L’Orient quoi ! Nicolas Bouvier and the Post-Orientalist Journey », dans Eastern Voyages, Western Visions. French Writing and Painting of the Orient, Margaret Topping (dir.), Oxford, Peter Lang, 2004, p. 325-345 ; Yves Baudelle, « Sur les pas d’Hérodote : Nicolas Bouvier et l’usage du monde antique », Romans 20-50, hors-série n° 8, « Nicolas Bouvier : L’Usage du monde », Yves Baudelle, Christian Morzewski (dir.), mars 2018, p. 57-77.

2 Blaise Hofmann, « Trois éclipses du système Bouvier », Europe, n° 974-975, « Nicolas Bouvier / Kenneth White », juin-juillet 2010, respectivement p. 97 et p. 98.

3 Régis Debray, Madame H., Paris, Gallimard, 2015, p. 146.

4 Ibid.

5 Les références à L’Usage du monde indiquées entre parenthèses dans le cours de l’article renvoient à la réédition du récit chez Gallimard dans le volume des Œuvres de la collection Quarto en 2004.

6 La première publication en langue française des années 1970 consacrée au génocide arménien semble être le livre d’Yves Ternon, Les Arméniens : histoire d’un génocide, Paris, Éditions du Seuil, 1977.

7 Il n’est pas impossible que le développement concernant les instituteurs laïcs en lutte contre les mollahs dans l’Anatolie misérable doive beaucoup au livre de Mahmout Makal publié en turc en 1950, traduit en français en 1963 mais disponible en anglais dès 1954. Voir Mahmout Makal, A village in Anatolia, Translated from the Turkish by Sir Wyndham Deedes, With a foreword by Lewis V. Thomas and edited by Paul Stirling, London, Vallentine, Mitchell and co., 1954 / Un village anatolien : récit d’un instituteur paysan, textes rassemblés par Guzine Dino, traduit du turc par O. Ceyrac et G. Dino, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 1963.

8 Attaché à la 4e de couverture, le second rabat de l’ouvrage propose ainsi les titres et la présentation d’une des collections de la maison, « Il y a toujours un reporter », se proposant de présenter les hommes et les événements de l’histoire tels que leurs contemporains les ont vécus. L’Usage du Monde n’appartient certes pas à cette collection, mais ce rabat indique l’un des lectorats envisagés par l’éditeur pour ce livre qui serait moins un ouvrage littéraire qu’un ouvrage racontant l’histoire en train de se faire.

9 Lors de l’un de ses premiers voyages, qui l’avait conduit en Laponie et dont il avait tiré un article, Bouvier avait déjà fait œuvre de reporter en conciliant l’actualité immédiate et l’ancrage historique de ce qu’il observait. Voir Nicolas Bouvier, « Un voyage en Finlande », [La Tribune de Genève, 16-17 et 23-24 octobre 1948], Œuvres, op. cit., p. 29-35.

10 Le mémoire de licence d’histoire soutenu par Bouvier à l’Université de Genève s’intitule La perte des Indes françaises et l’indifférence de la métropole, essai sur certains aspects de l’anti-colonialisme (voir Nicolas Bouvier, Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées 1945-1964, Texte établi, annoté et présenté par Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann, Genève, Éd. Zoé, 2010, note 3, p. 293). Dans la continuité de ce mémoire, l’un des prétextes – abandonné sans douleur, il est vrai – de son grand voyage entreprise avec Vernet est la réalisation d’une thèse de doctorat d’histoire consacrée à une comparaison entre colonialismes anglais et français devant le conduire à consulter les archives de Pondichéry. Voir Nicolas Bouvier, Routes et déroutes. Entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall [1992], repris dans Œuvres, op. cit., p. 1286-1287.

11 Voir Nicolas Bouvier, Boissonnas : une dynastie de photographes, 1864-1983, Lausanne-Paris, Payot-Bibliothèque des arts, 1983 ; Une Orchidée qu’on appela vanille, Genève, Éditions Métropolis, 1998.

12 C’est pour « l’amnistie d’octobre 1951 » (89) concernant les bourgeois yougoslaves.

13 C’est pour le « printemps 1953 » lors duquel a lieu une révolte de la population kurde d’Iran (230).

14 Les voici : fuite de Babour à Kaboul en 1501 (352), discours de l’émir afghan Abduhr Rahman en 1868 (359), ouverture relative de l’Afghanistan aux étrangers en 1922 (356), occupation de Tabriz par les Russes de 1941 à 1945 et libération de la ville par les Iraniens début 1947 (175), enfin liquidation de la République kurde de Mahabad en 1948 (218). À cette liste exhaustive à la fois fort dispersée et réduite, on pourrait ajouter la mention « Début 1947 » (175) qui ajoute une modeste précision temporelle.

15 Voir Henri-Irénée Marrou, De la Connaissance historique, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Esprit. La Condition humaine », 1954. Je dois cette information à Liouba Bischoff-Kompanietz. Qu’elle en soit ici remerciée.

16 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, op. cit., p. 1295.

17 Nicolas Bouvier, « D’Est en Ouest », Le Hibou et la baleine [1993], repris dans Œuvres, op. cit., p. 1214.

18 La fin de l’article traite ce point de manière plus précise.

19 Anne Marie Jaton, Nicolas Bouvier : paroles du monde, du secret et de l’ombre, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. « Le Savoir suisse : figures », 2003, p. 43.

20 Nicolas Bouvier, « Politiquement incorrect » [1994], Europe, op. cit., p. 101.

21 Nicolas Bouvier, « Immobile à grands pas. Éloge de la folie et de quelques Suisses vagabonds » [1991], Cahiers francophones d’Europe Centre-Orientale, n° 4, « La Suisse ouverte : Nicolas Bouvier », 1994, p. 13-14.

22 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, op. cit., p. 1280.

23 Nicolas Bouvier, « Petite morale portative », dans Pour une littérature voyageuse, Bruxelles, Éditions Complexe, 1992, p. 49. 

24 Bouvier imagine ainsi au conditionnel ce qu’aurait été la vie du Christ s’il était né au Kurdistan ou dans l’Europe actuelle (229), ou comment Stendhal, s’il avait fait le voyage jusque Téhéran, aurait retrouvé là le « monde » de ses romans et se serait senti chez lui (266). Le raisonnement contrefactuel ne jouissait pas dans les années 1950-1960 de la même réputation qu’aujourd’hui chez les historiens. Voir Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles : analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’univers historique », 2016.

25 C’est le cas concernant la présence de « deux lazaristes français » à Tabriz : « Pourquoi ces pères, alors qu’il n’y avait pratiquement ici ni Français, ni convertis musulmans ? Comment ? On ne savait plus bien, mais ils étaient là » (177). Est mise en scène ici une double déficience, celle de la mémoire locale, mais aussi celle du voyageur lui-même qui n’est pas parvenu à avoir le fin mot de l’histoire.

26 Nicolas Bouvier, lettre à Thierry Vernet, 12 juin 1959, dans Nicolas Bouvier, Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées 1945-1964, op. cit., p. 1215.

27 Nicolas Bouvier, lettre à Thierry Vernet, 4-11 novembre 1948 [en fait 11 novembre], ibid., p. 113.

28 Dans une lettre à Vernet, Bouvier évoque ses travaux universitaires comme d’« énormes tas de merde » dont il faut se débarrasser « avant de [le] retrouver et de [se] retrouver » (Nicolas Bouvier, lettre du 16 novembre-1er décembre 1948, ibid., p. 136).

29 Voir Fernand Gigon, La Chine devant l’échec, Paris, Flammarion, coll. « L’Actuel », 1962 ; Charles-Henri Favrod. Le F.L.N. et l’Algérie, Paris, Plon, 1962. Ce dernier ouvrage constitue une édition mise à jour de La Révolution algérienne, du même auteur, paru en 1959 chez le même éditeur.

30 Arno Bertina, « L’usage du monde, l’usage du livre. Sur Nicolas Bouvier », Esprit, n° 255/256, août-septembre 1999, p. 27.

31 Voir Sarga Moussa, « Bouvier en Algérie », dans Alliés, passeurs et transfuges à l’époque coloniale, Guillaume Bridet (dir.), Paris-Pondichéry, Kailash, coll. « Cahiers de la SIELEC », à paraître en 2018.

32 La même hésitation apparaît dans sa correspondance avec Vernet lors du voyage qu’il poursuit seul. D’un côté, Bouvier juge durement la présence anglaise en Malaisie : « Les Anglais sont des cons ; cette splendide Malaisie où les gens sont si peu portés sur la haine est encore un endroit où ils parviendront à la faire éclore à force d’imbécilités et de conservatisme » (Nicolas Bouvier, lettre à Thierry Vernet, 13-20 novembre 1956, Correspondance des routes croisées 1954-1964, op. cit., p. 1123). Et il ajoute : « Une fois de plus je suis ravi que la Suisse n’ait jamais eu de colonies » (ibid., p. 1124). D’un autre côté, toutefois, ce qu’il écrit de la colonie française de Madagascar quelques jours plus tard lors d’une escale à Diego Suarez du bateau qui le ramène en France est tout différent : « La colonisation ici a un air de paresse bon enfant, on mentirait peut-être si l’on prétendait que les gens de ce coin-là de l’île étaient plus heureux avant. Ils dorment dans leur peau bien huilée, ils dorment à l’intérieur de leur crâne bien épais, couchés à l’ombre contre des montagnes de mangues ou de citrons » (Nicolas Bouvier, lettre à Thierry Vernet, 21-22 novembre 1956, ibid., p. 1137).

33 Il est significatif que, au moment de la parution parisienne de L’Usage du monde, en 1964, la revue Preuves, où est introduit Thierry Vernet, soit la seule à manifester un petit intérêt pour le livre. Fondée par le journaliste et écrivain d’origine suisse, François Bondy (1915-2003), Preuves est en effet une revue rattachée au Congrès pour la liberté de la culture secrètement soutenu par la CIA dans sa lutte contre le communisme (voir Thierry Vernet, lettre à Nicolas Bouvier, 10 septembre 1963, ibid., p. 1400). S’il est fort probable que Vernet et Bouvier ignoraient cette source de financement et si Vernet sollicite Preuves sans aucun doute avant tout dans l’espoir de donner une visibilité à L’Usage du monde, on peut aussi penser que, dans le contexte politique très tendu et polarisée de la guerre froide, Preuves n’aurait pas fait de la publicité pour le livre s’il avait été trop éloigné de sa ligne éditoriale.

34 Précisons toutefois que, sur le plan fédéral, le droit de vote n’a été accordé aux femmes en Suisse qu’en 1971.

35 L’adjectif « bonnard », courant dans le parler genevois, est l’un de ceux qui revient le plus dans la correspondance de Bouvier et Vernet, employé par l’un comme par l’autre quand ils parlent de leur voyage ou de ce qu’ils en attendent : voir par exemple lettre de Vernet à Bouvier, 2-5 décembre [19]48, lettre de Bouvier à Vernet, 12-14 juillet 1953, lettre de Bouvier à Vernet, 4 novembre 1954, dans Nicolas Bouvier, Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées 1945-1964, op. cit., respectivement p. 139, p. 304 et p. 334.

36 Nicolas Bouvier, lettre à Thierry Vernet, 12-14 juillet 1953, ibid., p. 308.

37 L’implication des services secrets des États-Unis dans le coup d’État qui renversa Mossadegh n’est pas reconnue à l’époque par le gouvernement du pays, mais elle est avancée par Mossadegh lui-même lors de son procès, et la presse occidentale s’en fait largement l’écho tout au long de l’année 1953, preuves à l’appui, et encore plus de dix ans plus tard, y compris aux États-Unis. Savoir n’était pas difficile pour qui voulait savoir. Voir dans Le Monde : « Manifestation anti-américaines à Chiraz », 18 avril 1953 ; Édouard Sablier, « Le dernière victoire à la Pyrrhus du Dr Mossadegh », 21 août 1953 ; « Le gouvernement Zahedi engage la lutte contre le Toudeh. Deux cellules communistes sont découvertes », 26 août 1953 ; « Les arrestations se multiplient à Téhéran », 28 août 1953 ; « Cinq cents communistes arrêtés en Iran depuis l’arrivée au pouvoir du général Zahedi », 10 septembre 1953 ; Édouard Sablier, « I. Un miracle très humain », « II. L’extravagant en pyjama », « III. La main tendue du Toudeh », « IV. L’ordre et l’argent », « V. Ce pétrole dont personne ne veut », « VI. De la superstition à l’espérance », respectivement les 17, 18, 19, 21, 22 et 23 septembre 1953 ; « “Je ne suis qu’une victime de l’étranger” déclare le Dr Mossadegh à ses juges. L’ancien premier ministre ménage le chah », 10 novembre 1953 ; « La troupe ouvre le feu sur des manifestants », 13 novembre 1953 ; « Les juges de Mossadegh ont déménagé et le général Zahedi attend les dollars promis par M. Nixon », 19 décembre 1953 ; « “Homme et femme d’Iran, poursuivez votre lutte nationale”, s’écrie le Dr Mossadegh », 22 décembre 1953. Sont évoqués dans ces articles le conflit des Anglais et des Américains avec Mossadegh du fait de la nationalisation du pétrole et du rapprochement de l’Iran avec l’URSS, le refus d’Allen Dulles de passer en Iran lors de sa tournée orientale de mai 1953, les manifestations anti-américaines dans le pays avant et pendant le procès de Mossadegh, le numéro des versements bancaires par lesquels a transité l’argent américain, la présence du général américain Schwarzkopf en Iran peu avant le coup d’État, la présence du fil du général putchiste Zahadi dans les services du « Point IV » américain, la présence en Iran du vice-président américain Nixon lors du procès Mossadegh, la satisfaction officielle des gouvernements américains et anglais à l’issue du coup d’État et leur soutien presque immédiat apporté au nouveau pouvoir, les arrestations massives de communistes dans tout le pays, etc. Cette implication est à telle point de notoriété publique qu’André Fontaine, alors chef du service de politique étrangère du Monde, la mentionne encore dix ans plus tard à l’occasion d’un compte rendu consacré entre autres à la traduction française d’un livre d’Allen Dulles, La Technique du renseignement (The craft of intelligence, 1959) : voir André Fontaine, « Le monde à travers les livres », Le Monde, 12 août 1964. Concernant la presse américaine, voir en particulier Fred K. Cook, « Part V. Withe Dulles in Iran », The Nation, Special Issue, « The CIA », June 24, 1961, p. 547-551, à l’adresse https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/CIA-RDP64B00346R000100300061-5.pdf. Et pour une mise au point postérieure : Joseph J. St. Marie & Shahdad Naghshpour, Revolutionary Iran and the United States : low-intensity conflict in the Persian Gulf, Farnham (Surrey, England)-Burlington (VT), Ashgate, coll. « US foreign policy and conflict in the Islamic world », 2011.

38 Vincent Monteil, Iran, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Petite planète », 1957, note 1, p. 40.

39 Ibid., p. 43.

40 Si les éditions Arthaud, qui envisagent un moment de publier L’Usage du monde, demandent que soient réalisées des coupures, pour ne pas « indisposer les Iraniens avec quelques récits un peu sombres » (Thierry Vernet, lettre à Nicolas Bouvier, 10 novembre 1961, ibid., p. 1324), ce n’est apparemment pas la façon dont est présentée la présence américaine qui fait problème. À la suite de la publication d’un article de Bouvier signé sous le pseudonyme de Thadée Mamoulkis, « Souvenirs d’un marchand de bois », dans le Journal de Genève du 20-30 décembre 1957, l’Iran réagit officiellement dans le même journal du 2 janvier 1958 par le biais de Djafar Kafaï, ministre délégué permanent de l’Iran après de l’ONU à Genève, mais pour contester deux autres points, selon Bouvier qui évoque « une note de l’ambassade d’Iran au Journal de Genève spécifiant qu’on ne fume plus l’opium en Iran et que les Kurdes sont les plus soumis des sujets. Tout est donc pour le mieux » (Nicolas Bouvier, lettre à Thierry Vernet, 3 janvier 1958, ibid., p. 1171). Bouvier décide du reste de ne pas céder, ce qui constitue sans doute une des raisons pour lesquelles la publication chez Arthaud n’aboutit pas. « Encore : nous ne renoncerons pas aux critiques adressées au gouvernement iranien. Elles ne sont pas polémiques, elles sont modestes, elles sont fondées » (Nicolas Bouvier, lettre à Thierry Vernet, 27 novembre 1961, ibid., p. 1334).

41 Voir Michel Caillat, Cerutti Mauro, Jean-François Fayet, Stéphanie Roulin (éd.), Histoire(s) de l’anticommunisme en Suisse, Zurich, Chronos, 2009.

42 Thierry Vernet, lettre à Nicolas Bouvier, 1er-10 juin 1955, dans Nicolas Bouvier, Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées 1945-1964, op. cit., p. 456-457.

43 Nicolas Bouvier, lettre à Thierry Vernet, 6-15 juin 1955, ibid., p. 473-474.

44 Sur les 34 occurrences du mot « histoire » dans L’Usage du monde, la majorité d’entre elles renvoie à l’histoire comme récit que l’on entend ou que l’on fait, et non à l’histoire comme événement collectif.

45 Voir sur ce point Olivier Salazar-Ferrer, « L’usage du monde » de Nicolas Bouvier, Gollion (Suisse)-Paris, Infolio, coll. « Le Cippe », 2015, p. 63-69.

46 Olivier Salazar-Ferrer et Arno Bertina l’ont tous deux souligné. Voir Olivier Salazar-Ferrer, « L’usage du monde » de Nicolas Bouvier, op. cit., p. 71 ; Arno Bertina, « L’usage du monde, l’usage du livre. Sur Nicolas Bouvier », op. cit., p. 40-42.


Pour citer ce document

Guillaume BRIDET, «Nicolas Bouvier : l’usage d’un monde sans histoire ?», Viatica [En ligne], 6 | 2019, mis à jour le : 03/04/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=254.

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Quelques mots à propos de :  Guillaume BRIDET

Université de Bourgogne-Franche-Comté/CPTC