Introduction

Maéva BOVIO et Anaïs STAMPFLI

[Voici] la question qui m’a hanté de l’océan Indien au Pacifique […] :
« Que faisons-nous là ? »
(Jean-Claude Guillebaud, Les Confettis de l’Empire)

1Avec Le Dépaysement : Voyages en France1, Jean-Christophe Bailly a abordé en 2011 le paradoxe du dépaysement « intérieur » qu’un voyageur peut ressentir en visitant son propre pays. Il s’est interrogé sur ce que le mot « France » désigne aujourd’hui et s’est demandé s’il existe véritablement une essence commune aux différentes provinces de ce pays. Afin de mener à bien cette enquête, il s’est nourri de son expérience de trois ans de voyages à travers la France. C’est aussi ce qu’a entrepris Raymond Depardon durant plusieurs années d’exploration des territoires français, démarche qui a donné lieu à une exposition à la BnF en 20102. Le célèbre photographe dit avoir voulu « passer au-dessus des spécificités régionalistes et […] essayer de dégager une unité : celle de notre histoire quotidienne commune3 ».

2Il est remarquable que ces deux réflexions relativement récentes sur l’identité française n’incluent à aucun moment les territoires ultramarins de la France, alors même qu’elles étaient contemporaines de « l’année des Outre-mer », organisée par le gouvernement de Nicolas Sarkozy en 2011, et dont l’écrivain guadeloupéen Daniel Maximin était le commissaire. Les Outre-mer seraient-ils les grands oubliés de l’imaginaire français façonné par la littérature et les arts ? Certes, il existe un Petit éloge de l’outre-mer, rédigé par le haut-fonctionnaire et écrivain François Garde, paru en juillet 2018, qui se veut « constitu[er] à lui tout seul l’entier corpus de la littérature dédiée à l’outre-mer4 ». Rappelons pourtant qu’à l’occasion de cette année de célébration, le chercheur Christian Poslaniec et le poète Bruno Doucey ont fait paraître une anthologie poétique consacrée aux Outre-mer, visant à mieux faire connaître la richesse de ces espaces et de leurs écrivains. Le titre choisi, Outremer : trois océans en poésie5, tente de penser ensemble ces différents territoires disséminés aux quatre coins du monde, par le biais de ce qu’ils ont en partage : l’océan. Mais est-il vraiment possible d’étendre l’interrogation de Jean-Christophe Bailly sur le « dépaysement intérieur » à l’ensemble de ces territoires, à la fois si proches et si lointains, entre eux et vis-à-vis de la « métropole » ? Quelle place occupent-ils dans l’imaginaire français et plus particulièrement dans la littérature du XXe siècle, période charnière qui a vu la concrétisation politique de l’annexion de la plupart de ces espaces à la France avec la loi du 19 mars 1946 sur la départementalisation ?

3Les articles de ce dossier se proposent d’observer et de comparer différents regards littéraires sur le voyage aux Outre-mer français des aires océaniennes, caribéennes et de l’océan Indien, en se fondant sur un corpus d’œuvres d’avant et après 1946, pour la plupart des récits de voyage rédigés par des écrivains de l’Hexagone. Le voyage et les récits qui en sont tirés apparaissent en effet, dans l’histoire des idées, comme l’une des principales modalités de connaissance pour l’Européen qui découvre le monde ; bien qu’il ait perdu de son caractère encyclopédique à l’époque contemporaine, il semble toujours pertinent d’interroger ce genre littéraire dans le cadre d’une étude des représentations de ces ailleurs.

4Les Outre-mer français – Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion, Saint-Pierre et Miquelon, Mayotte, Polynésie française, Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et les Terres Australes et Antarctiques françaises – sont des espaces, des îles pour la plupart, disséminés sur toute la planète. Historiquement, il s’agit d’espaces ayant été colonisés par la France au XVIIe siècle. Ces territoires que Jean-Claude Guillebaud a qualifiés, dans une enquête qui fit date, de « confettis de l’Empire6 » appartenaient à cette « France lointaine7 » qui a longtemps eu le statut de colonie, au même titre que l’Algérie et l’Indochine. Pendant toute la période coloniale, ils ont été évoqués et décrits dans des récits de voyage visant à faire connaître et à promouvoir les possessions du grand Empire français.

5Officiellement, ce statut a évolué avec la loi de départementalisation du 19 mars 1946 qui a conféré à certains d’entre eux le statut de département de plein droit (il s’agit des quatre « vieilles colonies » que sont la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion). Ce n’est pas uniquement leur statut qui évolue, mais aussi l’imaginaire de ces lieux qui font désormais partie intégrante du paysage français. Le voyageur français qui s’y rend éprouve alors un sentiment paradoxal de reconnaissance et de dépaysement mêlés : les habitants de ces anciennes colonies sont à présent ses concitoyens et pourtant les paysages, la langue et le mode de vie sont souvent bien différents de ceux de la « métropole ». Les autres colonies voient également leur statut évoluer à cette date, avec la création des « territoires d’outre-mer » (TOM) qui concernent Saint-Pierre-et-Miquelon, la Polynésie, la Nouvelle-Calédonie ; sont rajoutés ensuite les Terres Australes et Antarctiques françaises (en 1955), puis Wallis-et-Futuna (1961) et Mayotte (1976). Aujourd’hui, la situation a encore évolué puisque la plupart de ces TOM sont devenus des collectivités d’outre-mer (COM), à l’exception de Mayotte qui est devenue un département en 2011, et des Terres Australes et Antarctiques françaises qui ont gardé le statut de TOM. Cette situation est peut-être encore appelée à changer : si le récent référendum d’autodétermination organisé en Nouvelle-Calédonie a vu la victoire des partisans du refus de l’indépendance (à plus de 56 %), il n’est pas certain que ces résultats seront confirmés lors des deux autres référendums prévus par les accords de Nouméa. Par ailleurs, la Polynésie figure encore sur la liste des territoires à décoloniser établie par l’Organisation des Nations Unies.

6Réunis de manière arbitraire sous le drapeau français, ces territoires se débattent de façons diverses avec cette appartenance administrative. Pour François Garde, « l’outre-mer n’existe pas » ; il est « une construction politique, non une évidence8 ». Les DOM, qui sont les plus anciennes possessions et ont en commun les langues et cultures créoles et le lourd passé esclavagiste, sont plus ou moins attachés à leur statut français. Le cas de Mayotte, tout récemment devenue département par référendum, est à cet égard tout à fait singulier.

7Pour le voyageur français, ces espaces lointains suscitent des imaginaires différents, d’abord en raison de l’histoire de leur colonisation. Ainsi, la Réunion, île déserte au moment de l’arrivée des premiers Français, diffère par exemple de la Nouvelle-Calédonie, sur laquelle vivaient alors des kanaks, issus d’une civilisation millénaire, les Lapita. D’un point de vue synchronique, ces îles se distinguent aussi par la diversité de leur peuplement : les TAAF, par exemple, territoires inhabités, sont surtout fréquentés par des scientifiques et s’y rendre constitue une véritable expédition, dont témoignent plusieurs récits publiés, comme L’Arche des Kerguelen de Jean-Paul Kauffmann. Les territoires « froids » que sont Saint-Pierre-et-Miquelon ou les TAAF sont alors associés à l’idée d’aventure maritime et scientifique, tandis que les îles tropicales évoquent tout naturellement l’ailleurs exotique baudelairien, de par leur climat chaud et leur nature luxuriante. Enfin, plusieurs de ces territoires sont intimement liés aux épisodes les plus douloureux de l’histoire nationale : colonisation, esclavage, bagne.

8Que disent de ces problématiques les récits de voyage du XXe siècle, siècle qui a vu le passage du « tourisme colonial9 » au tourisme tout court ? La départementalisation de 1946 a-t-elle changé le regard du voyageur occidental – et particulièrement français – sur ces espaces, leur histoire et leurs populations ? Comment les différentes représentations héritées de l’époque coloniale sont-elles perçues, assumées, débattues voire mises en cause par les voyageurs francophones ? Et quid du dialogue avec les habitants ? Faut-il considérer, avec François Garde, que l’Outre-mer est définitivement un concept « métropolitain », et que les habitants de ces territoires « ne se pensent pas comme ultramarins » et « ne le deviennent qu’à leur corps défendant, dans le choix que d’autres font pour eux10 » ? Il nous semble que le récit de voyage, genre plastique qui a l’ambition de dire le réel tout en intégrant les problématiques littéraires liées à sa représentation, peut dire quelque chose de la relation compliquée entre la France et « ses » Outre-mer.

9La place des Outre-mer dans la recherche sur les littératures francophones est encore relativement réduite. Il ne semble pas exister dans le monde francophone de prise de parole collective des Outre-mer et des anciennes colonies qui soit du même ordre que ce qu’a pu révéler l’ouvrage The Empire Writes Back11 pour le monde anglo-saxon, et il est significatif que cet ouvrage n’ait été traduit en français que récemment, en 201212. Pour l’instant, loin de « penser ensemble » les Outre-mer, la recherche française s’est plutôt attachée à l’analyser par aires géographiques distinctes, et par auteur, dans le cadre de monographies. Plusieurs chercheurs se sont donné pour objectif d’étudier les représentations littéraires des situations identitaires postcoloniales. C’est notamment dans cette optique que Jean-Marc Moura, dans la lignée des « transatlantic studies » développées dans le monde anglophone, s’est intéressé à l’aire transatlantique à laquelle il a consacré plusieurs études dont L’Atlantique littéraire13 co-édité avec Véronique Porra. Il s’agit de poser les bases théoriques d’une cartographie littéraire des circulations transatlantiques. On trouve par exemple dans ce volume une étude proposant de considérer la mer des Caraïbes comme une nouvelle mare nostrum, « entre autisme et interculturalité14 » : ce nouvel axe d’étude permet d’actualiser les représentations des Antilles héritées de l’époque coloniale, en les intégrant dans un espace plus large que le seul espace national français. De même, dans une optique plus centrée sur le genre viatique, Jean-Michel Racault a consacré un ouvrage15 à l’étude des récits de voyages dans l’océan indien, visant à retracer l’histoire des représentations de ces îles chez les voyageurs de l’âge classique, afin de mettre au jour la genèse de l’identité créole. Il réunit ainsi Madagascar et les îles des Mascareignes – la Réunion, l’île Maurice, Rodrigues – dans un espace commun de représentations, en dépassant encore une fois les frontières nationales. Romuald Fonkoua a quant à lui réuni des articles sur Les discours de voyage16 en Afrique et aux Antilles, mettant l’accent sur le renversement de l’exotisme visible dans les écritures africaine et antillaise au XXe siècle. Enfin, Jean-Jo Scelma a procédé à un grand regroupement anthologique sur Le Voyage en Polynésie17, estimant que la découverte de ces îles et de leurs sociétés par les grands explorateurs du XVIIIe siècle avait construit dans cet archipel du globe « une société de l’imaginaire » bien distincte des représentations des autres Outre-mer. On observe en effet que l’espace océanien a suscité en métropole un engouement qui ne s’est pas démenti depuis l’époque des Lumières et que plusieurs figures du XXe siècle – Gauguin, Brel, etc. – ont contribué à remettre à la mode.

10Les Antilles, les îles de l’océan Indien, la Polynésie : tels sont les espaces les plus étudiés dans la recherche littéraire contemporaine. Parallèlement à ces grands regroupements, la Guyane, seul territoire continental des Outre-mer, occupe une place singulière, tandis que les TAAF et Saint-Pierre-et-Miquelon sont davantage oubliés par la recherche et ce en dépit de la présence d’écrivains reconnus tels Eugène Nicole, prix Joseph Kessel en 2011, qui nous fait l’amabilité de collaborer à ce numéro.

11Bien que l’on puisse opérer des regroupements géographiques qui fassent sens au sein des Outre-mer, ceux-ci sont traversés par des problématiques communes, qui ont déjà pu être étudiées18, autour des enjeux d’identité linguistique et culturelle (nous pensons par exemple au concept de Créolité19 conçu par Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant dans L’éloge de la créolité), qui peuvent prendre une forme politique. La problématique commune à l’ensemble de ces espaces, sans exception, est bien celle de leur appartenance à la France « métropolitaine ».

12Avec ce dossier, notre intention est de prendre en compte ces recherches et de faire le lien entre elles, en tentant pour la première fois de penser ensemble les Outre-mer français. À partir d’une analyse des grandes aires géoculturelles présentées plus haut – le cas océanien, la France australe de l’océan Indien et enfin la région Antilles-Guyane –, les articles suivants proposent des études de cas permettant d’envisager ce qui fait la particularité du voyage aux Outre-mer français et d’interroger le statut français de ces espaces bien éloignés de la France hexagonale.

13Les récits étudiés dans les articles qui suivent ont pour point commun d’évoquer des lieux ayant en commun un passé colonial : une première réaction mènerait donc à les considérer comme des témoignages impérialistes faisant l’inventaire de l’héritage colonial français. Si le positionnement des auteurs est souvent bien plus complexe et nuancé sur ces questions polémiques, comme en témoigne la formule naïve de Jean-Claude Guillebaud mise en exergue de cette introduction, la question de la légitimité d’un discours de voyage aux Outre-mer apparaît effectivement comme un enjeu incontournable de cette littérature viatique, dont les auteurs sont bien conscients. Le geste d’écrire un voyage aux Outre-mer français est-il fatalement relié à une vision impérialiste ?

14Il s’agira parallèlement de questionner la prégnance de la vision exotique des Outre-mer, avant et après l’année 1946. Certains voyageurs entretiennent cette mythologie d’un ailleurs fantasmé et véhiculent en images d’Épinal les portraits des vahinés océaniennes et des doudous antillaises tandis que d’autres prennent soin de déconstruire ces mythes qui parasitent la représentation populaire des Outre-mer français.

15Notre parcours aux Outre-mer s’ouvre sur deux visions désenchantées de la France australe. Maéva Bovio et Guillaume Thouroude ont étudié les voyages dysphoriques de Roger Vailland et Jean-Paul Kauffmann dans l’Océan Indien. Dans « Autopsie d’une île », Maéva Bovio revient sur le voyage de Roger Vailland sur l’île de la Réunion en 1958. Cet écrivain-reporter conçoit la Réunion comme un paradis perdu ravagé par un sombre passé colonialiste et esclavagiste, vision qui fait écho à l’actualité algérienne et à l’engagement de Vailland pour les décolonisations. Le récit de voyage de Jean-Paul Kauffmann aux Kerguelen interroge lui aussi la francité de ce territoire. Dans « Jean-Paul Kauffmann : désolation de la “France australe” », Guillaume Thouroude évalue l’hypothèse selon laquelle ce récit publié en 1993 relèverait d’une certaine nostalgie impérialiste, incarnée par le navigateur breton du XVIIIe siècle qui a donné son nom à l’archipel des Kerguelen. Il montre bien plutôt que ce séjour aux îles de la Désolation est à inscrire dans une poétique de la nostalgie relative à la geste littéraire de Kauffmann, mais aussi dans son histoire personnelle d’ancien otage du Hezbollah au Liban.

16Contrairement aux terres australes désolées, désertes au moment de leur colonisation par la France, l’espace océanien a été marqué par une richesse ethnique précoloniale. Joscelin Bollut a croisé les voix de Paul Gauguin et Victor Segalen qui ont tenté de garder une trace des cultures orales indigènes tahitiennes tout en se servant de leurs imaginaires pour combler le vide de l’oubli. Dans « Segalen, Gauguin : révéler Tahiti », ce chercheur rend hommage à ces deux artistes qui recréent Tahiti par leurs écrits. Face aux nombreux témoignages de voyageurs océaniens, Odile Gannier s’est plutôt consacrée à deux voix féminines : celles d’Elsa Triolet et de la grande reporter Titaÿna. Ces deux écrivaines voyageuses apportent un contrepoint aux récits de voyages masculins qui penchent parfois vers les visions stéréotypées d’îles à vahinés. Cependant, Odile Gannier montre dans « Des femmes des années 1920 au pays des vahinés : Elsa Triolet À Tahiti, Titaÿna, Loin », qu’elles semblent ne pas complètement s’émanciper de la construction d’images mythiques en adoptant la posture de l’aventurière en Polynésie. István Cseppentő, quant à lui, propose un éclairage sur le récit de voyage océanien contemporain en fondant son analyse sur les textes de Le Clézio, qui tente de donner une visibilité au « continent invisible », et de Jean-Luc Coatalem qui cherche à recréer par le récit l’île de son enfance. Les images que ces deux auteurs projettent sur l’Océanie sont analysées dans « L’Océanie, métaphore de l’ailleurs et territoire de mythes, chez Le Clézio et Coatalem ».

17Enfin, notre exploration de l’espace caribéen mêle des voix endogènes et exogènes. Elle s’ouvre sur une étude de Pascale Roux, qui analyse les raisons de la déception d’André Breton lors de son escale à la Martinique, au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale, sur le même bateau que Claude Lévi-Strauss, Victor Serge et André Masson. En retrouvant aux Antilles une application du système vichyste qu’il cherchait à fuir, l’écrivain commence par déplorer l’absence de dépaysement ; mais c’est finalement par la rencontre d’intellectuels partageant les mêmes références que lui, comme Césaire, que la découverte de la Martinique peut vraiment advenir. La chercheuse revient ainsi dans « Martinique, charmeuse de serpents (A. Breton, 1948) : l’échec du dépaysement » sur les circonstances et les raisons de ce voyage déceptif. Les deux derniers articles du dossier s’intéressent aux « voyages à l’envers », accomplis en France continentale par des ultramarins, et permettent ainsi de renverser et d’enrichir la perspective. Kathleen Gyssels se penche ainsi sur « Sauvage de bon sens » (1938), un poème de Léon-Gontran Damas qui épingle la virulence de l’accueil réservé par les “Français de France” à ceux qui sont considérés comme des sauvages, les Amérindiens guyanais. Avec « Dernière escale de Léon-Gontran Damas : autour d’une saynète sur l’Amérindien en France », Kathleen Gyssels fait entendre la voix de ceux qui ont fait le « voyage à l’envers » et explore sous un nouvel angle la question du rapport à l’altérité. La perspective adoptée par Édouard Glissant lors de son voyage de la Martinique à Paris est tout autre : il explique dans Soleil de la conscience (1956) la familiarité qu’il éprouve en arrivant dans le pays de « nos ancêtres les gaulois » qui lui a été décrit depuis sa plus tendre enfance. Dans « Soleil de la Conscience, support viatique d’une quête identitaire et poétique », Anaïs Stampfli étudie le récit de voyage à la limite de l’essai que Glissant a consacré à cette expérience, et dans lequel il met en mots l’impression paradoxale d’être un « étranger du dedans ». En dépit du malaise ressenti, cet épisode constituera un élément essentiel constitutif de l’identité et de toute l’œuvre du poète.

18En contrepoint des articles universitaires, il nous paraissait essentiel de donner ici la parole à des écrivains francophones contemporains originaires des Outre-mer ou y ayant séjourné. Le présent dossier se trouve donc complété, dans la rubrique « Écritures de voyage » par les textes inédits de trois auteurs francophones : Eugène Nicole, écrivain phare de Saint-Pierre-et-Miquelon, Michael Roch, qui nous livre ici les fragments de son « cahier de retour » en Martinique, et enfin Blaise Hoffmann, qui apporte le regard d’un Suisse sur « la France du bout du monde » rencontrée aux îles Marquises. Qu’ils soient tous trois vivement remerciés pour leur précieuse contribution.

19Nous espérons que ce dossier, qu’il faudrait compléter par des travaux sur Mayotte et la Nouvelle-Calédonie, ouvrira de nouvelles pistes de recherche sur la place des Outre-mer dans les littératures française et francophone, et fera davantage connaître la passionnante richesse de cette « France d’ailleurs ».

Notes

1 Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement : Voyages en France, Paris, Seuil, 2011.

2 Cette exposition a ensuite donné lieu à un ouvrage : La France de Raymond Depardon, Paris, Seuil/BnF, 2010.

3 Raymond Depardon, présentation de l’exposition sur le site de la BnF, URL http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/anx_expositions/f.france_depardon.html.

4 François Garde, Petit éloge de l’outre-mer, Paris, Gallimard, 2018, p. 74.

5 Christian Poslaniec et Bruno Doucey (dir.), Outremer : trois océans en poésie, éd. Bruno Doucey, « Tissages », 2011.

6 Jean-Claude Guillebaud, Les Confettis de l’Empire, Paris, Seuil, « Histoire immédiate », 1976. Récemment réédité dans La Traversée du monde, Paris, Arléa, 2009, p. 9-119.

7 Le Visage de la France. La France lointaine : Amérique, Océanie, îles des mers du Sud, préface de Henri Gouraud, Paris, Éditions des Horizons de France, 1930.

8 François Garde, Petit éloge de l’outre-mer, op. cit., p. 16 et 22.

9 L’expression est de Pierre Mille, dans Barnavaux aux colonies, Paris, Calmann-Lévy, 1908.

10 François Garde, Petit éloge de l’outre-mer, op. cit., p. 16.

11 Bill Ashcroft, Gareth Griffiths, Helen Tiffin, The Empire Writes Back : Theory and Practice in Post-Colonial Literature, London/New York, Routledge, 1989.

12 Bill Ashcroft, Gareth Griffiths, Helen Tiffin, Jean-Yves Serra (trad.), L’Empire vous répond : théorie et pratique des littératures post-coloniales, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, « Sémaphores », 2012.

13 Jean-Marc Moura et Véronique Porra (eds), L’Atlantique littéraire. Perspectives théoriques sur la constitution d’un espace translinguistique, Georg Olms Verlag, 2015.

14 Françoise Naudillon, « Mare nostrum : penser la Méditerranée caraïbe, entre autisme et interculturalité », dans Jean-Marc Moura et Véronique Porra (eds), L’Atlantique littéraire. […], op. cit., p. 49-64.

15 Jean-Michel Racault, Mémoires du grand océan. Des relations de voyage aux littératures francophones de l’océan Indien, Paris, PUPS, 2007.

16 Romuald Fonkoua, Les discours de voyages. Afrique-Antilles, Paris, Karthala, « Lettres du Sud », 2009.

17 Jean-Jo Scemla, Le Voyage en Polynésie. Anthologie des voyageurs français de Cook à Segalen, Paris, Laffont, « Bouquins », 1994.

18 Voir Bernard Idelson et Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo (dir.), Paroles d’outre-mer : identités linguistiques, expressions littéraires, espaces médiatiques, Paris, L’Harmattan, 2009.

19 « La Créolité a – au moins – deux visées. Premièrement, elle cherche à préserver la culture créole, culture qui se trouve en Martinique et en Guadeloupe dans une situation de contact, voire de conflit avec la culture française officielle. Deuxièmement, elle propose une certaine analyse de l’évolution macrostructurelle du monde actuel, ainsi qu’un modèle identitaire et social pour gérer cette évolution, modèle basé sur l’expérience historique de la créolisation antillaise et qui fait figure, en quelque sorte, de précurseur de la globalisation actuelle », Ralph Ludwig et Hector Poullet, « Langues en contact et hétéroglossie littéraire : l’écriture de la créolité », dans Robert Dion, Hans-Jürgen Lüsebrink et János Riesz, (dir.), Écrire en langue étrangère. Interférences de langues et de cultures dans le monde francophone, Québec, Éditions Nota Bene/IKO, 2002, p. 161.


Pour citer ce document

Maéva BOVIO et Anaïs STAMPFLI, «Introduction», Viatica [En ligne], 6 | 2019, mis à jour le : 09/04/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=273.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Maéva BOVIO

Université Grenoble Alpes

Quelques mots à propos de :  Anaïs STAMPFLI

Université des Antilles