La Réunion de Roger Vailland (1958) : autopsie d’une île

Maéva BOVIO

1Lorsqu’il part pour la Réunion en 1958, Roger Vailland espère avant tout se changer les idées. Malgré le succès de son dernier roman, La Loi, qui a obtenu le prix Goncourt 1957, l’écrivain est éprouvé physiquement et moralement ; la crise de 1956 a profondément ébranlé ses convictions communistes1, et les soubresauts de la guerre d’Algérie ne vont pas dans le sens d’un apaisement. Il prend donc la décision de partir loin, si possible au terme d’un long voyage en mer. C’est ainsi qu’en mars 1958 Vailland et sa femme embarquent sur le Jean-Laborde, paquebot des Messageries Maritimes, à destination de l’île de la Réunion, terminus de la ligne de l’Océan Indien. Après presque deux mois passés sur l’île, ils ont pour projet de revenir en France après un séjour à Madagascar et en Afrique anglaise (Kenya, Tanzanie).

2Mais ce voyage à la Réunion n’est pas seulement un voyage d’agrément. Vailland s’étant ouvert de son projet à Pierre Lazareff, directeur de France-Soir auquel l’écrivain contribuait régulièrement, celui-ci l’a chargé d’une série de reportages qu’il publierait au retour sur le thème fort conventionnel de l’île paradisiaque2. Parallèlement, le journaliste suisse Charles-Henri Favrod commande à Vailland un ouvrage sur la Réunion pour « L’Atlas des Voyages », collection des éditions Rencontre3.

3Au cours de sa découverte, Vailland s’attache à retracer la jeune histoire de cette île vierge de toute installation humaine avant 1646 et dépourvue de passé précolonial. Ce voyage qui se voulait « désintéressé », selon le terme popularisé par Vailland pour manifester la fin de sa « saison communiste4 », finit pourtant par prendre l’allure d’un voyage désenchanté, hanté par l’actualité politique de la guerre en Algérie. Loin d’oublier les conflits idéologiques contemporains, l’écrivain fait de son séjour réunionnais le prétexte à une relecture marxisante des quatre derniers siècles de l’histoire de France et présente l’île comme le fruit pourri d’un Empire colonial coupable. Si Vailland respecte la commande de Pierre Lazareff en développant le thème du paradis, la Réunion est plutôt à ses yeux un paradis perdu, et son récit de voyage, qui a parfois la froideur d’un rapport d’autopsie, s’inscrit dans la lignée des récits de voyage dysphoriques, de Conrad à Lévi-Strauss.

La Réunion, paradis perdu : un voyage dysphorique

4Vailland aborde le thème du paradis dès le premier chapitre de La Réunion, en relevant d’emblée deux éléments fondateurs du mythe paradisiaque de l’île : d’une part, l’histoire des douze mutins de Fort-Dauphin abandonnés sur l’île alors déserte en châtiment de leur rébellion et qui furent retrouvés, plusieurs années plus tard, en bonne santé et parfaitement acclimatés à leur nouvel environnement ; d’autre part, le rapport écrit pour la Compagnie des Indes par Étienne de Flacourt5, administrateur colonial de Madagascar, qui fut le premier à décrire l’île Bourbon comme un Éden suite au témoignage des mutins : « Ce serait avec juste raison que l’on pourrait appeler cette île un paradis terrestre6 », écrit-il. Dès lors, il s’agit pour Vailland de « vérifier le paradis perdu d’Étienne de Flacourt7 » : il semble d’emblée considérer que ce paradis a désormais disparu. L’écrivain, qui a lu le récit de l’administrateur colonial avant de partir, en fait le point de départ de son récit de voyage. Celui-ci prend la forme d’une dissertation dont la problématique est énoncée dans le premier chapitre :

Qu’est-ce qu’en trois siècles les hommes ont fait du paradis terrestre ? Comment cela s’est-il fait ? Peut-on encore y être heureux ? « Département de monoculture », disent les manuels de géographie. « Département surpeuplé », écrivent les journalistes. Comment en trois siècles le paradis terrestre est-il devenu territoire de monoculture, terre surpeuplée ? Voilà les questions que je me suis posées après qu’un hasard m’eut fait lire le rapport d’Étienne de Flacourt et pourquoi, un mois de mars récent, je me suis embarqué sur le Jean-Laborde des Messageries maritimes, à destination de la Réunion8.

5Loin de chanter les beautés tropicales, l’écrivain veut étudier le « processus de désintégration du paradis terrestre9 », et ce thème revient à de nombreuses reprises dans le dernier chapitre du texte pour confirmer ce constat initial. Vailland y formule des raccourcis saisissants sur la situation contemporaine de la Réunion :

Ce soir, il me suffit de fermer les yeux pour voir ce que l’homme, en trois siècles, a fait du paradis terrestre : une montagne de mâchefer et de scories flanquée d’une dizaine de bassins plantés de cannes à sucre, et d’autant de villes surpeuplées10.

Il poursuit une page plus loin :

En un peu plus de trois siècles, voici donc ce que l’homme a fait du paradis décrit par Étienne de Flacourt : une prison peuplée d’affamés qui n’ont pour perspective que d’être chaque année un peu plus nombreux à se partager un peu moins de ressources11.

Comme l’indiquent les termes « prison » et « affamés », Vailland grossit le trait afin de servir sa démonstration ; les derniers chapitres offrent ainsi une confirmation du pessimisme initial.

6L’écrivain développe tout particulièrement la destruction du mythe de l’Éden à travers des considérations de type naturaliste. Il parle ainsi de « désastre12 » à propos de l’introduction à tort et à travers d’espèces animales et végétales sur l’île et consacre notamment un développement au déboisement de l’île. Il rapporte à ce sujet deux événements significatifs du saccage de la nature réunionnaise par l’homme : l’introduction de l’espèce de papillon demoleus Vinson qui fit périr les orangers de l’île13, mais aussi celle de la vigne dite « marronne14 », qui a causé la mort des grands arbres. Cette dernière histoire15 prend tout son sens dans la démonstration élaborée par Vailland, car c’est un ecclésiastique de Saint-Pierre qui voulut introduire à la Réunion cette espèce de vigne qui était selon lui « la vigne sauvage, la vigne d’avant le raisin, la vigne de l’Éden avant qu’Ève eût fait manger la pomme à Adam16 » et qui s’est avérée au contraire une plante envahissante largement responsable du déboisement de l’île. Comment mieux dire la destruction de l’Éden ?

7De manière globale, la Réunion décrite par Vailland est placée sous le signe du négatif. Il suffit pour s’en convaincre de relever les innombrables expressions de la négation, qui viennent dire le manque et l’insuffisance de l’île. Ainsi, l’écrivain fait le maigre inventaire de ce qui est selon lui digne d’être noté : « Au-dessus des grands fonds, pas de poissons mangeurs de végétaux. Quelques requins, […] maigres requins. […] Pas de pêcheurs. […] Pas de couleurs17 […] Pas une seule échancrure dans la falaise. Pas un bateau sur l’océan. Pas un oiseau dans le ciel18 » ; de toute façon, à Saint-Denis, « il n’y a rien à décrire19 ». Quant à la végétation, elle est presque inexistante : « plus de tamarins des hauts à la Réunion, […] Plus de forêt tropicale, non plus20. […] Il n’y a plus d’orangers ni de citronniers à la Réunion21 ». En randonnée dans le cirque de Mafate, il écrit :

À Marla aujourd’hui, il n’y a plus de terre : les eaux de pluie l’ont emportée ; plus de gibier ; même les cabris marrons n’y trouvent pas de quoi se nourrir ; ni gendarmes ni forestiers ne montent plus jamais, n’ayant plus rien à protéger. M. Paul […] n’a plus de fusil. Le fusil serait inutile. Même plus de merles22.

8Parallèlement à ces formules négatives, Vailland dresse de la Réunion un tableau bien peu flatteur, relevant surtout la morosité et l’hostilité des paysages qui sont ceux du « monde originel », ici connoté péjorativement. Nulle mention de la végétation exubérante ou de la grande variété de paysages de l’île : symboliquement, l’écrivain préfère s’attarder sur le décor lunaire du Piton de la Fournaise :

L’Enclos est caractérisé par l’absence presque totale de vie animale ou végétale. Le monde originel, comme dans la cosmogonie d’Aristote. […]
Me voici à l’autre pôle de l’histoire du monde, sur le minéral nu23.

9La Réunion est finalement réduite à une terre minérale et hostile. Vailland offre de ce paysage unique qu’est le volcan réunionnais une description en noir et blanc où seul l’adjectif « fasciné24 » révèle qu’il lui a trouvé un intérêt ; pour le reste, il n’a qu’aversion, et se refuse à toute description exotique : « […] le pittoresque des volcans ne m’intéresse pas. […] J’éprouve plutôt de la répugnance pour les “affreux précipices”25 ». Sa relation développe surtout de neutres discours naturalistes : il remarque ainsi que l’on trouve au volcan divers types de mousses, lichens et fougères, « la vie végétale à son origine26 », ainsi que le fourmi-lion, insecte qui le passionnait enfant27. Pour le reste, le voyageur a parfois cru vivre un cauchemar28. De manière générale, La Réunion est un récit relativement dépourvu d’affect, et notamment d’affect positif ; les seules remarques du narrateur sur son ressenti de voyageur soulignent le malaise ou la souffrance physique et morale29. Le texte offre ainsi un « regard froid » caractéristique de celui qui réunira quelques années plus tard certains de ses essais sous ce titre30. C’est donc une Réunion minérale et sinistre, à l’opposé de l’image paradisiaque qui lui a longtemps été associée, que Vailland donne à lire dans ce récit de voyage dysphorique.

La Réunion, triste tropique. Le regard d’un écrivain

10Par de nombreux aspects, ce caractère dysphorique inscrit La Réunion dans la lignée des grands textes critiques du voyage. Comme c’est le cas pour la plupart des écrivains voyageurs, qui sont d’abord des voyageurs lecteurs, Vailland semble avoir été largement influencé par sa mémoire littéraire, qui vient souvent informer, mais surtout déformer, son appréhension de l’île.

11Le chapitre inaugural révèle avec force l’importance et l’influence des lectures sur l’expérience du voyageur. Deux blocs s’opposent : d’un côté, les lectures effectuées par Vailland en amont du voyage et au cours de la longue traversée en paquebot et, de l’autre, les références littéraires qui surgissent dans l’après-coup du voyage, au moment de l’écriture. Rappelons que c’est un livre qui lui a donné envie de partir : le rapport d’Étienne de Flacourt qui présentait l’île comme un paradis. Hormis cette référence, Vailland dit ne rien connaître de la Réunion, à l’exception de Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre ; mais il corrige aussitôt l’erreur qui consiste à associer ce livre à la Réunion, car l’auteur « n’a pas décrit la Réunion mais Maurice, à cent quatre-vingts kilomètres au nord-est31 ». Il cite également Baudelaire, son illustre prédécesseur à l’île Bourbon en 1841 ; on trouve des extraits du poème « À une Malabaraise » aux chapitres 1 et 4 du livre32. Le voyage à la Réunion est d’abord un parcours de lecture : sur le bateau qui l’emmène à la Réunion, Vailland suit en effet un programme très précis. Il aborde Benjamin Constant au large de la Crète, puis Valéry Larbaud l’occupe jusqu’en mer Rouge, où il s’intéresse enfin à « la littérature consacrée à la Réunion33 », des premiers récits de voyage jusqu’au poète mauricien Malcolm de Chazal, avec un intérêt marqué pour la littérature historique et de témoignage sur la période de l’esclavage. Ces lectures provoquent chez lui un « malaise34 » et un « sentiment pénible35 » ; avant même qu’il ne touche terre, elles le préviennent déjà contre la Réunion.

12Sans surprise, Vailland décrit donc, une fois débarqué, une île minérale et nue, qui semble sans rapport avec les récits de Bernardin de Saint-Pierre ou les poèmes exotiques des Fleurs du Mal. Rapidement se superposent à ces premières références euphoriques d’autres œuvres, relevant de la tradition littéraire des « tristes tropiques », qui viennent hanter le texte de Vailland ; il ne faut pas attendre dix lignes, dans le premier chapitre, pour voir apparaître une allusion au Voyage au bout de la nuit : « Fièvres, famine, désespoir, chacun achevait son “voyage au bout de la nuit”36 ». La dernière phrase de ce premier chapitre reprend la même idée : « Je commence à avoir l’impression de m’en aller, étape par étape, vers le comble de l’abjection37 ». Ces pages liminaires inscrivent d’emblée le récit dans une tonalité crépusculaire, qui donne le ton de la suite du voyage et des réalités peu réjouissantes que l’écrivain va constater sur l’île.

13Tout au long du texte, Vailland refuse l’exotisme facile traditionnellement associé à l’île tropicale. Il se dit d’emblée contre la « vogue des îles, la mode des îles (Capri, Porquerolles, Hawaï, Tahiti)38 ». La Réunion n’offre pour lui aucun dépaysement : « On pourrait être au Cap d’Antibes ; tous les lotissements du bord de mer se ressemblent39 ». Quant au pittoresque de la carte postale, il le rejette également :

Les couleurs ? Pas de couleurs dans le sens où l’entendent les amateurs de peinture à l’huile. Toute la coloration relève du métal ou des alliages de métaux. […] Le jour de l’arrivée, la dominante était de plomb ; sur laquelle se détacha à mesure que nous approchions le cuivre et le bronze très oxydés, vert-de-grisés des pentes boisées. Puis, presque à portée de voix du rivage, un éclat blanc, une plaine de galets nus, de niveau avec l’océan, strictement plate, un lac de cailloux polis entre la limite des eaux et le pied de la falaise40.

14Ces divers éléments donnent au récit l’aspect d’un anti-récit de voyage, ou, en tout cas, d’un récit de voyage moderne, où la donnée exotique et la représentation stéréotypique font l’objet de vives critiques. Dans la lignée des œuvres d’un Céline, d’un Nizan ou d’un Lévi-Strauss, la déception et la dysphorie sont le creuset imaginaire dans lequel puise Vailland afin de représenter l’île. Il reprend par exemple la tradition du récit de traversée, moment d’ennui et de malaise, que l’on peut mettre en relation avec certaines pages de Tristes tropiques ou de Au cœur des ténèbres (Conrad est d’ailleurs évoqué par l’auteur41). Dans le texte de Vailland, ce récit de traversée languide occupe le premier chapitre, dans lequel le voyageur exprime le malaise qui commence à le saisir du fait de ses lectures mais aussi des spectacles de la vie à bord. De la même manière, Vailland reprend dans le chapitre suivant le topos de la tempête en mer. En effet, le paquebot sur lequel il se trouve est obligé de se dérouter sur Madagascar en raison d’un cyclone qui interdit l’approche des côtes réunionnaises. Même Robinson, écrit Vailland, n’aurait pu échouer sur cette île qui « se défend ». Il décrit avec minutie les différentes opérations auxquelles est contraint le capitaine et consacre plusieurs lignes aux vagues et courants marins suscités par le cyclone :

C’était énorme. Bien plus haut que nos seize mille tonnes. […] Cela passa lentement sous nous, nous soulevant avec soi. Déjà une nouvelle onde se dressait sur l’horizon, avant-garde des tempêtes giratoires du cyclone. Je pensais à Hugo, à Gustave Doré, à Conrad, aux catastrophes cosmiques42.

15Le voyage fait ressurgir les réminiscences littéraires que Vailland est désormais capable de confronter à sa propre expérience. Toutefois, le romanesque de cette aventure en mer est mis à distance par le biais de l’insertion dans le chapitre de très longs extraits du journal de bord du capitaine. Ces notes, « d’une écriture serrée, sans marge ni alinéa43 », utilisent un vocabulaire technique et leur aspect purement référentiel et informatif vient annihiler la charge imaginaire que la tempête aurait pu déployer, d’autant plus que Vailland clôt ce chapitre sur un extrait de ce journal44.

16La description des paysages de l’île est, on l’a vu, frappée du sceau de la négation. Vailland ne peut s’empêcher de composer, au sens littéraire du terme, avec cette nature hostile, et invente ainsi un exotisme que l’on pourrait qualifier de noir, qui serait propre à la Réunion. En témoigne par exemple cette description du « monde de l’Avoune », terme qui désigne une association végétale typique des hauts de l’île, caractérisée par un enchevêtrement de troncs et de racines surmonté d’une végétation épiphyte, que Vailland décrit en filant la métaphore de l’Enfer :

Des mousses géantes, et sous les mousses un humus imbibé d’eau, où chaque pas provoque des cloques, fait éclater des bulles. On avance dans une buée tiède. […] Le soleil doit être chaud, mais il est hors de vue, au-dessus des vapeurs qui s’effilochent aux branches inférieures des brandes et se reforment aussitôt. […] Sur les branches des brandes les plus anciennes, des touffes d’orchidées aériennes aux fleurs charnues couleur de gangrène. Ni mammifères, ni oiseaux, ni serpents. Beaucoup d’insectes, des araignées en grand nombre. Au fond du val, une rivière aux eaux noires, le Bras-Noir, collecte les eaux suintant de mousses. De cascade en cascade, elle glisse d’un bassin de lave dans un autre bassin de lave. Une eau noire (probablement à cause de son long séjour dans l’humus), mais cependant limpide, noire à voir mais transparente quand on la prend dans la main, transparente sans toutefois perdre sa noirceur et qui bondit, ruisselle, fait des remous dans des bassins noirs tandis que l’air et le ciel gonflés de vapeurs d’eau dans le soleil qu’on ne voit pas sont blanc laiteux comme l’opale. Telle est l’Avoune45.

Ce tableau aux accents bibliques, que le travail sur les sonorités46, les antithèses et les répétitions amènent au seuil de la prose poétique, révèle la puissance évocatoire propre aux paysages réunionnais. À rebours du motif du paradis, Vailland invente finalement un exotisme singulier afin de représenter une île qui échappe à l’imagerie traditionnelle.

La Réunion, île-laboratoire de l’Histoire. Le regard d’un communiste

17Plus encore que la mémoire littéraire, il semble que ce soient surtout ses convictions politiques qui aient influencé Vailland dans sa découverte de la Réunion. À la réflexion d’ordre mythique sur le caractère paradisiaque de l’île, l’écrivain superpose en effet peu à peu une logique historique. L’idéologie communiste affleure souvent au sein de passages didactiques ; citons le laconique « la répression coûte toujours cher47 » ou encore la réflexion suivante, au sujet de « la dialectique de la terreur48 » instaurée par le système esclavagiste :

La terreur ne parvint pas à maintenir la totalité des esclaves dans l’obéissance. Elle n’y parvient jamais, c’est la grande leçon de l’ère coloniale aussi bien en Afrique, en Asie, en Amérique qu’à l’île Bourbon49.

Il est permis de penser que ces convictions communistes expliquent en partie la représentation dysphorique que Vailland propose de l’île. Rapidement, son texte oscille entre le récit de voyage et le traité historico-politique dans lequel est analysée, phase après phase, la jeune histoire d’une île qui présente la particularité de ne pas avoir de passé précolonial. On observe alors une convergence des discours scientifique et politique dans l’œuvre : les îles étaient pour Darwin des écosystèmes extrêmement intéressants dans l’histoire de l’évolution des espèces50, elles sont pour l’écrivain un objet d’étude privilégié de l’histoire humaine. Vailland décrit la Réunion comme une île « parfaitement île51 » :

[…] La Réunion est parfaitement isolée, à plusieurs heures de vol, à plusieurs jours de navigation des côtes de l’Afrique. Si haut qu’on se place, si loin qu’on regarde, on ne voit que l’océan. […] Les fonds sont tout de suite très profonds. Rien qui puisse suggérer que la terre se prolonge sous les eaux et peut ressurgir ailleurs. Un océan qui est comme une muraille : il n’ouvre pas sur d’autres mondes, il clôt, il ferme, il enferme la terre unique52.

18Cet isolement absolu permet une étude de l’évolution des sociétés selon la conception marxiste. Rappelons que le matérialisme historique hérité de Marx et Engels consiste à exposer comment la production des moyens d’existence a bouleversé la place de l’homme dans la nature ; c’est précisément ce que fait Vailland à la Réunion, qu’il érige en véritable exemplum de l’histoire du colonialisme français. Cette petite terre isolée concentre les époques historiques : « Tout est rassemblé là dans une île, isola, parfaitement isolée : le passé le plus éloigné encore présent et le présent déjà en train de se décomposer dans un avenir de peu d’espoir53 ». L’île est également intéressante en ce que son histoire, et tout particulièrement l’épisode esclavagiste, s’est comme incorporée aux lieux, puisque les toponymes font souvent référence à des esclaves marrons : « les noms que portent aujourd’hui les districts les moins accessibles de l’île, noms d’origine malgache, sont ceux d’anciens chefs de bandes ». Aussi la Réunion incarne-t-elle l’Histoire dans ses paysages mêmes54.

19Vailland ne se contente pas uniquement de dérouler l’histoire de la Réunion ; il la commente, orientant son texte vers le réquisitoire anticolonialiste. S’il précise dans les premiers chapitres le nouveau statut de l’île, acquis au moment de la départementalisation de 194655, il montre que les réalités coloniales y persistent. Selon lui, la Réunion porte toujours l’empreinte de l’époque esclavagiste, pourtant officiellement close plus d’un siècle plus tôt, en 1848. Ainsi, Vailland représente toujours les Européens présents sur l’île comme des colons, bien qu’il y ait eu des changements sur certains détails comme le port du casque colonial, révolu, et le paludisme, disparu à la Réunion56. Mais il subsiste toujours l’ennui, langueur bien connue des coloniaux :

[…] Pour l’Européen, c’est le vrai mal des tropiques. Il reste étranger aux hommes qui l’entourent, pas tellement par principe, mais parce que l’éducation première, les coutumes, la langue, la culture, les habitudes ancestrales, etc., sont différentes. La vie de société se réduit à la fréquentation des Européens du voisinage. Les termites mangent les livres, l’humidité fait gondoler les disques ; le cinéma est rare, les films sont vieux ; les communications demeurent difficiles. On finit par jouer au bridge avec des partenaires dont on connaît d’avance le jeu57.

20Encore une fois, ces lignes auraient très bien pu se lire, trente ans plus tôt, sous la plume d’un Paul Nizan évoquant Aden ou Djibouti ; Vailland s’inscrit décidément dans la lignée de ces ouvrages datant de l’entre-deux-guerres, apogée de la période coloniale. Il rapporte à cet égard une anecdote très révélatrice à propos de son domestique cafre Proserpine : avec le pourboire que lui a versé Vailland le jour de son arrivée pour le transport de ses bagages, celui-ci s’est acheté un chapeau. L’écrivain comprend plus tard les motivations de cet achat, en découvrant que les esclaves n’avaient pas le droit de porter de couvre-chef :

L’abolition de l’esclavage date de 1848, mais les conditions économiques de l’esclavage survécurent longtemps à la disparition de l’institution et ni les arrière-grands-parents, ni les grands-parents, ni les parents de Proserpine, ni Proserpine lui-même n’avaient pu encore s’acheter un chapeau. Une nuit que je rentrai tard, j’allai éveiller Proserpine dans sa case : il dormait profondément avec son feutre sur la tête58.

Ce type de réflexions burlesques rappelle celles d’un Albert Londres évoquant les achats vestimentaires de son boy dans Terre d’ébène, son reportage de 1929 consacré à la situation en Afrique Occidentale Française59. Si Vailland continue à mettre en scène le domestique indigène, personnage incontournable de la littérature coloniale, il le fait dans une optique désormais politique, et sans paternalisme aucun : en contant cette anecdote, il veut montrer la douloureuse empreinte de la période esclavagiste sur la société réunionnaise.

21Il remarque ainsi la pauvreté de la population de l’île, décrivant notamment la misère des « petits-blancs », ces descendants des anciens colons montés dans les hauts après l’abolition de l’esclavage, alors que les esclaves marrons, eux, redescendaient sur les côtes. Accueilli pour une nuit chez un couple de Mafate, il est frappé par leur dénuement :

Nous avons couché à Marla, dans une des paillotes de M. et Mme Paul, soixante-seize et soixante-treize ans, Petits-Blancs. Ces paillotes sont faites de planches clouées sur des pieux, protégées à l’extérieur par de la paille de vétiver, recouvertes à l’intérieur par des journaux […].
M. et Mme Paul vont pieds nus. Lui porte un caleçon et une chemise, elle une longue blouse sans forme. Les Cafres les plus misérables ne vivent pas plus mal60.

Dans la Réunion des années cinquante, rien ne semble avoir beaucoup changé par rapport au siècle précédent ; autant dire que l’année 1946, qui a vu la départementalisation de l’île, ne constitue pas, selon Vailland, une rupture historique.

22La dimension historico-politique du récit de Vailland s’accentue dans l’avant-dernier et plus long chapitre du texte, où l’écrivain cherche à répondre à sa problématique initiale. Il y propose un parcours chronologique depuis la colonisation de l’île en 1665 par la Compagnie des Indes orientales jusqu’à la période contemporaine, en passant par l’entreprise esclavagiste et son cortège de terreur. Vailland s’attarde longuement sur les esclaves marrons et les chasses organisées par les propriétaires pour les poursuivre, en particulier par le gouverneur Mahé de La Bourdonnais. Il conclut :

Ainsi l’histoire des révoltes et des répressions à l’île Bourbon nous donne, deux siècles à l’avance, les schémas de ce que seront les dernières guerres coloniales au XXe siècle, y compris la formation de corps spécialisés analogues aux parachutistes61.

23Dans ce chapitre richement documenté, où Vailland fait référence à de nombreuses sources d’époque, fruit de son travail aux archives départementales de Saint-Denis62, il termine son parcours historique de la Réunion par une analyse de la situation contemporaine. Il dresse finalement un tableau bien sombre, montrant une île misérable, où la population toujours marquée par l’époque coloniale peine à subvenir à ses propres besoins parce que les cultures vivrières ont été sacrifiées au profit de la monoculture de la canne à sucre, beaucoup plus rentable. La Réunion fait donc figure d’exemple dans une dissertation historique idéologiquement marquée par le marxisme :

Ainsi un siècle avait suffi pour que le paradis terrestre de 1646 se fût changé, dans les hauts, en un champ de bataille où les fellaghas et les parachutistes se livraient une guerre sans pitié, et les bas en un bagne pour les esclaves noirs et un petit Versailles pour les colons blancs63.

Vailland tisse ici des liens implicites entre le cas réunionnais et ce qui se passe ailleurs, comme le révèle ici le terme de « fellaghas », qui fait référence aux paysans du delta du Nil et à sa mésaventure égyptienne64, mais aussi et surtout à la situation en Algérie, qui est pour beaucoup dans son amertume65. En voyageant à la Réunion, si isolée soit-elle, l’écrivain plonge au cœur des débats politiques de son temps ; l’ailleurs n’est qu’un détour pour mieux appréhender « l’ici ».

24La relation de voyage de Vailland n’est toutefois pas complètement dénuée d’espoir. Dans les dernières pages du texte, il refuse à toute solution politique la possibilité d’améliorer les conditions de vie à la Réunion : « Un régime socialiste ne modifierait pas radicalement les données du problème66 ». Paradoxalement, la solution, selon lui, est mythique : il faut recréer le paradis perdu, au sens propre, en se réappropriant la nature réunionnaise. C’est pourquoi Vailland consacre le dernier chapitre de son récit au portrait d’un ingénieur des Eaux et Forêts, M. Miguet, qui travaille à restaurer la forêt de tamarins des hauts. L’ingénieur lui expose ses travaux et ses projets pour l’avenir ; selon lui, ce reboisement est la clé de voûte du renouveau économique de l’île. Prophétique, il se projette dans un avenir très lointain :

– Dans dix ans, continua M. Miguet... Dans vingt ans... Dans cinquante ans, ce sera une futaie de tamarins des hauts, sur plusieurs centaines d’hectares, peut-être davantage. […]
– Dans cent ans... Les deux mille hectares seront un parc : tamarins, choux-palmistes, gazon. […]
– Dans mille ans, poursuit M. Miguet67...

Vailland tempère l’enthousiasme de l’ingénieur, en notant que malgré tous ses efforts, ce reboisement ne pourra pas suffire à résoudre les problèmes des habitants des bas de l’île. Pour autant, c’est sur une note positive qu’il conclut : « […] la reconstitution de l’England Forest68 m’avait permis d’entrevoir, non à l’échelle de l’île mais à l’échelle du monde, comment le paradis perdu peut se reconstruire69 ».

25La Réunion est pour Vailland au cœur d’un projet de dimension mondiale : « Et si, à l’échelle de l’univers, la terre n’était qu’une île ? » écrit-il quelques pages auparavant70. Le récit de voyage à la Réunion, île-terminus de la ligne des Messageries Maritimes, mais aussi terminus de l’Histoire, s’achève ainsi sur l’espoir d’une nouvelle Genèse.

26C’est donc à travers trois filtres que le récit de voyage de Vailland à la Réunion doit être lu. Le premier filtre, que nous n’avons pas développé ici, est d’ordre biographique : Yves Courrière a bien montré que l’écrivain se trouvait alors dans un épisode dépressif qui le conduisit à « une sévérité extrême – et injuste – à l’égard des îles de l’océan Indien et de leurs populations », jusqu’à lui donner « la phobie de l’insularité71 ». Plus intéressants sont les deux autres filtres à considérer pour bien comprendre l’œuvre : son intertextualité choisie d’une part, puisée dans la tradition des « tristes tropiques », qui se construit contre l’exotisme de convention ; et d’autre part sa dimension idéologique, par laquelle l’écrivain communiste se sert de l’exemple réunionnais pour mettre en boîte l’histoire de France, au moyen d’une plume documentée et redoutablement efficace. Ces deux éléments font de ce court texte un récit de voyage éminemment moderne, qui offre une vision tout à fait personnelle de la Réunion, entre monde originel et terminus de l’Histoire.

Notes

1 Les liens de Roger Vailland avec le Parti Communiste se sont distendus en 1956 au moment de l’intervention soviétique en Hongrie ; Vailland avait alors signé le texte rédigé par Sartre pour protester contre cette situation. Les révélations des crimes de Staline au XXe Congrès du Parti Communiste l’ont également rempli d’amertume. Il conserve toutefois sa carte d’adhérent jusqu’en 1959, avant de quitter le Parti sans éclat.

2 Cette série fut effectivement publiée dans France-Soir en mai 1959 sous le titre « À la recherche du paradis perdu ».

3 L’ouvrage fut publié comme prévu quelques années plus tard sous le titre La Réunion, Lausanne, Éditions Rencontre, « L’Atlas des Voyages », 1964. Il est illustré de photographies d’André Serfati et accompagné d’une longue notice documentaire sur l’île, intitulée « L’état de la question », de Nicole Gillmann. Il a depuis été plusieurs fois réédité : Roger Vailland, La Réunion, préface de Christian Petr, Paris-Pondichéry, Kailash, « Les exotiques », 1998, et Roger Vailland, La Réunion, préface de Marie-Noël Rio, Paris, Éditions du Sonneur, 2013. L’édition utilisée dans cet article est Boroboudour, Choses vues en Égypte, La Réunion, préface de Claude Roy, Paris, Gallimard, 1981, titre désormais abrégé en LR suivi du numéro de page.

4 La notion de « désintérêt » est au cœur du roman La Loi.

5 Étienne de Flacourt, Histoire de la grande isle Madagascar, composée par le sieur de Flacourt,... avec une relation de ce qui s’est passé ès années 1655, 1656 et 1657, Paris-Troyes, Éditions N. Oudot et G. Clouzier, 1661.

6 Étienne de Flacourt, cité par Roger Vailland dans LR, 249.

7 LR, 251.

8 LR, 250.

9 LR, 293.

10 LR, 325.

11 LR, 326.

12 LR, 295.

13 « Le papillon demoleus soutire la vie de l’arbre tout entier. Il n’y a plus d’orangers ni de citronniers à la Réunion, sauf dans un centre de recherches agricoles où on le traite chimiquement et à grands frais contre le demoleus-Vinson » (LR, 298).

14 « La liane du Pacifique trouva à Bourbon-la-Réunion un milieu exceptionnellement favorable à son développement. Dès la première floraison, elle sauta les murs du presbytère et gagna la montagne. D’où son nom actuel de vigne marron, marron comme on appelait l’esclave qui marronnait, c’est-à-dire prenait le maquis » (LR, 296).

15 Roger Vailland rapporte l’anecdote de l’homme qui introduisit à la Réunion cette plante parasite : « […] le déboisement de la Réunion a pour principal responsable un ecclésiastique de la petite ville de Saint-Pierre qui crut faire une bonne action. C’était à la fin du XVIIIe siècle. Un de ses parents, missionnaire dans les îles du Pacifique, lui fit parvenir quelques plants d’une liane qu’il se persuada être la vigne sauvage, la vigne de l’Éden, la vigne avant qu’Ève eût fait manger la pomme à Adam. Le prêtre la repiqua dans son jardin […]. La vigne marronne […] envahit peu à peu toutes les forêts. Elle s’élançait à l’assaut des plus grands arbres […], les étouffait jusqu’à la mort » (LR, 297).

16 Idem.

17 LR, 267.

18 LR, 290.

19 Idem.

20 LR, 286.

21 LR, 298.

22 LR, 318.

23 LR, 280-282.

24 « Je ne manquais pas d’être fasciné par l’absence totale de vie » (LR, 282).

25 LR, 281.

26 LR, 283.

27 Idem.

28 « Cette contiguïté des laves à peine refroidies et des sables mouvants provoque chez le voyageur un sentiment d’inquiétude, lui fait retrouver l’angoisse des cauchemars où le sol se dérobe sous les pieds à l’approche du danger qu’il faut fuir » (LR, 284).

29 « J’ai beaucoup peiné, souffrant en particulier des jambes et des pieds et ne cessant de me demander pourquoi je m’étais engagé dans cette absurde aventure, parmi d’affreux précipices, dans cette montagne de mâchefer, effritée, sèche et sans végétation plaisante » (Id., p. 320). Cette randonnée le rend d’ailleurs « d’assez méchante humeur » (LR, p. 318).

30 Roger Vailland, Le Regard froid : réflexions, esquisses, libelles, Paris, Grasset, « Les Cahiers verts », no 63, 1963.

31 LR, 252.

32 LR, 252 et 273.

33 LR, 253.

34 « La lecture des voyageurs qui visitèrent l’île à l’époque de l’esclavage augmenta, à mesure que le Jean-Laborde approchait de l’océan Indien, le malaise que j’avais éprouvé dès le départ, en écoutant les matelots me parler de Pointe-des-Galets » (LR, 254).

35 LR, 255.

36 LR, 248.

37 LR, 256.

38 LR, 315.

39 LR, 289.

40 LR, 267.

41 Voir citation ci-dessous.

42 LR, 263-264.

43 LR, 261.

44 « À quinze heures vingt-trois, mouillé bâbord (trois maillons) sur rade Tamatave... En raison des circonstances exceptionnelles de cette traversée, du très mauvais temps rencontré les 7 et 8 avril, du tangage et du roulis violents et des fatigues subies par le navire et sa cargaison, je fais dès à présent toutes réserves que de droits pour les avaries qui pourraient être découvertes ultérieurement » (LR, 265).

45 LR, 285.

46 Notons, dans la première phrase, les allitérations en [m] et [s] (« des mousses géantes, et sous les mousses un humus ») et les consonnes explosives [cl], [pr] dans « provoque des cloques »).

47 LR, 307.

48 LR, 304.

49 LR, 305.

50 Notons que Vailland cite le scientifique à la page 293.

51 LR, 315.

52 Idem.

53 LR, 279.

54 Vailland rapporte ainsi l’histoire de l’esclave nommé Anchain : « On raconte encore l’histoire d’Anchain qui s’enfuit jeune encore d’une plantation de Saint-Pierre avec la négresse qu’il aimait ; réfugié sur une plate-forme du piton qui porte maintenant son nom, il fonda une famille et vécut des dizaines d’années, cultivant du riz et du maïs sans que sa retraite soit jamais découverte ; devenu vieux et s’étant aventuré hors de son district pour prendre contact avec d’autres marrons, il fut tué de très loin par la balle d’un chasseur blanc » (LR, 306). Le « piton d’Anchain » se trouve dans le cirque de Salazie.

55 « [L’île] est située dans l’océan Indien, à 800 km à l’est de Madagascar, à 6 000 km à l’ouest de Java, à 4 000 km au sud des Indes, à 13 000 km de la France. Elle s’appelle aujourd’hui la Réunion et c’est un département français » (LR, 248).

56 LR, 291.

57 Idem.

58 LR, 293.

59 Albert Londres, « Mon boy », Terre d’ébène [1929], Paris, Arléa, 2008, p. 156-171.

60 LR, 319. Dans l’édition Rencontre de l’ouvrage, une photographie prise par Vailland représente ce couple.

61 LR, 309.

62 « À Saint-Denis, je fréquente surtout les archives départementales. Tout y est consigné depuis la création du monde jusqu’à aujourd’hui, je veux dire depuis le jour où un navigateur hollandais nota dans son livre de bord qu’il était passé au large de Mascareigne » (LR, 292).

63 LR, 311.

64 Quelques années plus tôt, Vailland avait connu les prisons égyptiennes pour « agitation politique » dans les campagnes auprès des fellahs. Il raconte cette mésaventure dans Choses vues en Égypte (Paris, Éditions Défense de la Paix, 1952 ; réédité dans Boroboudour, Choses vues en Égypte, La Réunion, Paris, Gallimard, 1981). Pour une analyse de ce texte nous renvoyons à l’article de Daniel Lançon, « Le Voyage en Égypte, derniers feux », Les Français en Égypte. De l’Orient romantique aux modernités arabes, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2015, p. 303-335.

65 Les notes prises au cours du voyage par la femme de Roger Vailland, Élisabeth, sont explicites à ce sujet : elles contredisent l’idée d’un « désintérêt » de Vailland pour la situation algérienne et révèlent au contraire à quel point l’écrivain était obnubilé par ces événements, jusqu’à remettre en question certaines de ses excursions sur l’île (notamment celle à Cilaos) afin de mieux suivre cette actualité (Yves Courrière, Roger Vailland ou un libertin au regard froid, Paris, Plon, 1991, p. 770-771). Le choix opéré par Vailland de ne parler que de la Réunion et non des autres lieux qu’il a visités en quittant l’île (les Comores, Madagascar, le Kenya et la Tanzanie) révèle également à quel point le séjour réunionnais a constitué pour lui une étape importante dans son appréhension de l’histoire. Sur les conditions matérielles de ce voyage, voir Yves Courrière, op. cit., p. 749-780.

66 LR, 326.

67 LR, 330.

68 C’est ainsi qu’un forban nommé Blackwell avait baptisé l’île après y avoir fait escale en 1613.

69 LR, 331.

70 LR, 326.

71 Yves Courrière, Roger Vailland ou un libertin au regard froid, op. cit., p. 778.


Pour citer ce document

Maéva BOVIO, «La Réunion de Roger Vailland (1958) : autopsie d’une île», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 09/04/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=283.

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