L’écriture du temps dans le récit de voyage entre Lumières et romantisme

Grégoire BESSON

1Le voyage et sa mise en récit sont indissociables : le premier est une pratique de l’espace, une saisie sensible du monde, tandis que le second est le discours de cette expérience, élaboré volontairement par le narrateur. L’historien peut étudier les itinéraires empruntés, les conditions du déplacement ou encore approcher les impressions, représentations et perceptions des voyageurs – en tenant compte des artifices dont use un narrateur qui s’efforce de rendre invisible la frontière entre la pratique et son récit1. Dans de tels textes, « l’espace parcouru semble devoir s’inscrire tout naturellement dans l’espace de la page, le temps du parcours dans le temps de l’écriture2 ». Nous tenterons pour notre part d’appréhender la perception consciente et inconsciente du temps par des voyageurs à travers leur récit, lequel s’inscrit lui-même dans le temps selon des modalités diverses. Elles dépendent pour une large part des formes discursives adoptées (journal, lettre, tableau descriptif et chronologique, etc.) mais il faut également tenir compte, depuis le milieu du XVIIIe siècle, des libertés rédactionnelles3 que s’octroie un relateur de plus en plus enclin à laisser libre cours à sa subjectivité et à manipuler les données temporelles.

2Nous établissons nos analyses à partir d’un corpus de récits émanant de voyageurs de diverses nationalités européennes ayant effectué un voyage sur le continent européen entre les années 1750 et 1850. Au cours de cette période le Voyage a évolué et s’est renouvelé : l’écriture du monde issue de l’encyclopédisme a peu à peu cédé la place à une relation accueillante au moi lors du moment romantique. Malgré ce changement de paradigme, il est possible d’isoler plusieurs manifestations récurrentes du temps dans l’écriture du voyage. En effet, l’étude du récit permet d’accéder au temps du voyage par le biais de ces expressions qui véhiculent une multitude d’informations temporelles présentes dans le texte. Elles se retrouvent sous des formes directes et indirectes. L’insertion de dates, d’indications temporelles ou d’horaires, leur fréquence et leur précision sont des éléments primordiaux quant à la jonction entre le temps vécu et le temps raconté.

La date : élément central du récit de voyage

3La première constatation, évidente, est l’immense diversité des écritures calendaires. Certains récits contiennent des dizaines, voire des centaines de dates tandis que d’autres n’en renferment presque aucune. En outre, le degré de précision avec lequel la date est consignée est rarement le même. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces écarts : la forme du récit n’offre pas les mêmes possibilités au voyageur. Ainsi, l’inscription de la date est logique, voire capitale, dans le journal de voyage tandis que les tableaux descriptifs sont plus facilement en mesure de s’en émanciper. Dans le journal, l’écriture de la datation paraît sous plusieurs formes. Ambroise Richard et Achille Lheureux, dans leur récit à quatre mains relatant leur périple en Suisse et en Italie au printemps 1828, en utilisent trois :

5 avril. - Pendant la nuit, nous traversâmes Loriol et Montélimar […]

Le jour de Pâques (6 avril), après avoir eu beaucoup de peine à nous procurer un mauvais cabriolet […]

7 avril
Partis d’Avignon à onze heures du matin […]4

Dans l’immense majorité des journaux de voyage du corpus les dates sont données de la sorte. Néanmoins, le degré de précision varie selon un large spectre. Le texte peut être daté seulement du mois mais, le plus souvent, à l’image du récit de Richard et Lheureux, il porte également l’indication du jour. Parfois, l’année est précisée, soit dans le cas d’un voyage d’une durée supérieure à une année, soit dans une volonté de solenniser tel ou tel moment.

4La mention de la date, dans la lettre, obéit au même processus. Le narrateur se doit de suivre le modèle épistolaire, donc d’inscrire son texte dans la chronologie. La date apparaît le plus souvent en évidence, généralement avec la localisation géographique et avant le commencement du texte proprement dit. Toutefois, il n’est pas aisé de déterminer si elle est celle du commencement ou de l’achèvement de la lettre, ni quelle est la durée de l’écriture. En effet, la lenteur des communications restreignait la diffusion de l’écrit. Les lettres non fictives, rédigées par les voyageurs, étaient généralement substantielles et relataient des événements d’une certaine durée, de quelques jours à quelques semaines ou mois. Par conséquent, il n’est pas rare que soient insérés de nouveaux éléments survenus postérieurement au début de la rédaction. Ainsi, la datation de ces lettres écrites sur plusieurs jours n’est pas aussi précise, en théorie, que celle d’une entrée de journal.

5La mention de la date dans les autres types de récits de voyage est encore plus variable. Les formes du « tableau » descriptif comme chronologique sont caractérisées par une réécriture visant à compléter le récit ou faciliter sa compréhension. Ainsi, l’analyse fait apparaître un nombre relativement réduit d’inscriptions calendaires. En effet, l’organisation du texte s’émancipe d’une suite purement chronologique, comme c’est le cas dans le journal rédigé chaque jour, au profit d’un agencement sous forme de chapitres thématiques qui, eux-mêmes, peuvent, à un autre niveau, réintroduire une nouvelle logique temporelle.

6À l’exception de quelques très rares cas de récits non datés, la grande majorité permet de suivre l’avancée chronologique du voyage parallèlement au déplacement spatial. La date permet ainsi de faire coïncider le récit avec le vécu, d’inscrire les faits et observations rapportés dans une chronologie générale. Tel est par exemple le cas pour le baron d’Haussez lorsqu’il passe le col du Grand-Saint-Bernard durant son exil dans les années 1830 : « C’était le 9 juin que je traversai le Bernardin. Je cite cette date afin de faire apprécier l’état habituel de la température à une telle hauteur (6,400 pieds) et dans cette partie des Alpes5. »

7En règle générale, l’inscription de dates est plutôt constante au sein du même récit. Il est rare qu’un auteur fasse mention d’une chronologie précisément référencée dans une partie de son récit et non dans une autre. Lorsqu’il s’agit de voyages brefs, cela peut paraître évident mais, lors de longs périples, les dates peuvent apparaître de manière plus irrégulière. Le calendrier est la trame chronologique d’une société et la date en est un repère. Généralement, les événements marquants que vivent les voyageurs sont précisément référencés. La comédienne française Louise Fusil, bien qu’inscrivant un nombre faible de dates dans son récit, ne fait pas exception à cette tendance. Lors de la retraite de Russie de 1812, elle précède l’armée napoléonienne et son retour se fait sans trop de difficultés jusqu’à Smolensk. Puis, la faim, le froid et les combats la rattrapent. Comme elle l’écrit, « ce fut du vendredi 6 novembre que je datai cette série de jours malheureux6 ». À l’inverse, parmi l’ensemble des récits, quelques très rares journaux du corpus contiennent peu, voire très peu de dates.

8Les récits peuvent comporter des erreurs. En premier lieu, la différence de calendrier entre plusieurs États européens engendre nécessairement une double datation. Les voyageurs se rendant en Russie remarquent généralement douze jours de différence, comme l’explique Sir John Carr en arrivant à Kronstadt, douane et porte d’entrée maritime de Saint-Pétersbourg à l’été 1804 :

Avant de partir, nous avons observé qu’il entrait nos noms dans le registre des arrivées à la date du deux juillet : d’abord nous fûmes surpris, car d’après mon journal, nous étions le quatorze ; mais après quelques instants de réflexion, nous nous rappelions que nous étions dans un pays où le calendrier julien est en vigueur, et qu’avec le vieux style, il nous fallait toujours avancer notre marche de douze jours. Le vieux et le nouveau style demeurent toujours supérieurs à l’absurdité poétique du calendrier français […]7.

Notons tout d’abord l’allusion sarcastique au calendrier républicain, qu’aucun voyageur traversant la France durant les années où il a été en vigueur n’utilise. À l’image de John Carr, presque tous ceux qui se rendent en Russie utilisent, lorsqu’ils sont sur ce territoire, deux calendriers, grégorien et julien. Que les deux dates ou seulement l’une d’elles soient utilisées, les voyageurs prennent soin de préciser pour éviter les confusions les mentions « A.S » pour ancien style, donc le calendrier julien, ou « N.S » pour nouveau style, donc le calendrier grégorien.

9De cette alternance peuvent advenir des confusions ou des erreurs de datation. Dans un autre registre, le passage des notes au texte définitif, puis du manuscrit à l’ouvrage imprimé et enfin de l’édition originale à une réédition ou une traduction sont autant d’occasion de confondre les chronologies. Nous avons ainsi pu relever un nombre assez significatif d’erreurs ou approximations chez plusieurs auteurs et dans plusieurs éditions. Goethe semble par exemple bien désinvolte, à moins que son éditeur ne fît une erreur, reprise depuis par toutes les autres éditions. En effet, aussi bien dans l’édition originale (Italienische Reise, 1816-1817) que dans l’édition de référence traduite en français8, son journal comporte plusieurs « 13 mai 1787 ». À la page 573 de l’édition française nous pouvons lire « Messine, dimanche 13 mai 1787 », puis page 587 : « Messine et sur la mer, lundi 13 mai 1787 », ensuite à la page 591 : « Sur la mer, mardi 13 mai ». Pour finir, à la page 593 apparaît le 14 mai, situé un lundi et non un mercredi. L’auteur étant généralement très précis, deux hypothèses peuvent expliquer cette singularité. Cette relation fut publiée vingt-neuf ans après la fin du voyage. Le papier a pu s’abîmer, comme l’encre a pu s’effacer au cours des années de conservation9. Il peut s’agir également d’une erreur d’inattention de Goethe dans son manuscrit final ou de l’imprimeur lors de la composition.

10Ce même type d’incohérence existe dans d’autres récits ou éditions, en particulier des traductions. Dans l’édition originale anglaise10 du voyage d’Henry Fielding publiée trois mois après sa mort, en 1755, une série de dates est décalée de quatre jours et l’erreur sera reprise dans la première édition française (Lausanne, François Grasset, 1783). Le récit de voyage de Nathaniel Wraxall comporte également plusieurs décalages et erreurs de transcription des dates entre la première édition en anglais11 et la première traduction française parue deux ans plus tard (Rotterdam, Bronkhorst, 1777). Dans l’édition originale, la lettre V, localisée à Copenhague, est datée du « Saturday, 7th May, 177412 » tandis que la traduction française indique « Samedi, 7 Mars, 1774 ». Bien que le lecteur puisse aisément situer cette lettre dans la chronologie, le traducteur (ou l’imprimeur) a néanmoins commis une erreur en décalant la datation de deux mois.

11Certains auteurs relatent avec précision la chronologie de leur voyage et d’autres non. En effet, sur cent trente-deux voyages étudiés, nous ne sommes pas en mesure de définir pour dix-sept d’entre eux la durée précise, à l’échelle de la semaine, ni même de parvenir à une approximation à l’échelle du mois pour vingt-quatre voyages. Pourrait-il s’agir d’une forme de désinvolture, plus apparente que réelle, souvent affichée par les voyageurs aristocratiques et romantiques ? Pour certains la chronologie du voyage est sans doute d’une moindre importance que les observations qu’ils souhaitent consigner. Mais il semblerait que, pour d’autres, elles n’ont justement de valeur que parce qu’elles sont datées.

L’écriture du temps court

12La datation permet à l’auteur de placer son action à l’échelle de l’intégralité du voyage, de l’année, du mois ou de la journée. Mais elle va aussi souvent de pair avec l’écriture du temps court, que nous définissons comme une durée inférieure à la journée. Le récit de voyage s’accorde avec une chronologie. Il est donc logique que les textes contiennent d’innombrables indications concernant le temps court. Elles se retrouvent sous de nombreuses formes. Nous pouvons les regrouper en trois catégories. La première contient les indications horaires qui ont un ancrage chronologique précis comme « à 18 heures et 15 minutes », « à midi ». La seconde regroupe les déictiques, à l’instar de « maintenant », « demain », « la semaine dernière/prochaine ». La troisième correspond aux expressions se rapportant à un précédent repère. Elles prennent pour référence non pas le contexte, mais un point fixé dans le discours à l’image de locutions comme « le lendemain », « hier ».

13Toutes ces indications sont aussi banales que fréquentes. En fin de compte, quelle que soit leur nature, elles apparaissent à presque toutes les pages de manière souvent anodine. Cependant, l’analyse des indications temporelles va dans le sens de l’hypothèse formulée précédemment. On relève trois caractéristiques constitutives de la majorité des récits, hors cas particuliers. Premièrement, il apparaît que la présence d’indications temporelles suit les phases des voyages. En effet, entre une phase de mouvement et un arrêt ou une étape, le nombre d’indications temporelles n’est pas égal. Plus l’arrêt est prolongé, moins le voyageur aura tendance à procéder à une notation précise du temps et plus le nombre d’indications sera faible. À l’inverse, lors d’un déplacement bref, la majorité des voyageurs relate le trajet dans l’espace en le référençant également dans le temps. En dernier lieu, certains voyageurs insèrent de très nombreuses indications temporelles tout au long de leurs récits, tandis que d’autres en font une utilisation beaucoup plus limitée. La présence dans le texte d’indications temporelles semble dépendre directement de la volonté de l’auteur d’inscrire ses observations, mais aussi ses actions, sur la flèche du temps.

14Probablement héritée des siècles précédents, ne serait-ce qu’à travers les livres de raison13, la présence d’indications temporelles a pour but de fixer un événement dans la chronologie. Cette pratique se poursuit logiquement au cours de la période ici prise en compte. De plus, on assiste à une précision plus nette à partir du milieu du XVIIIe et tout au long du XIXe siècle14. La publication d’un nouveau genre d’ouvrage, à l’image du Mémorial horaire15 de Marc-Antoine Jullien, en fournit une preuve. Un manuel sous-titré : « tablettes destinées à procurer le moyen de recueillir en une minute et sur une seule ligne, pour chaque intervalle de vingt-quatre heures, tous les divers emplois et les principaux résultats de la vie pendant le même espace de temps », offre toute une méthode qui se veut novatrice et « facilement praticable pour les hommes les plus occupés comme pour les plus paresseux16 ». Comme l’écrit l’auteur, il s’agit « d’organiser des tablettes, propres à renfermer l’analyse la plus exacte possible de tous les éléments qui composent la vie, dans notre état actuel de civilisation17 ». Ce « mémorial horaire » est en réalité un tableau, composé de seize colonnes thématiques où chaque ligne représente une journée. Par une table de correspondance, l’individu remplit les cellules ainsi formées par des abréviations ou codes permettant de décrire les principaux moments de la journée et surtout de noter le temps passé à les vivre. La première colonne correspond à la date, la seconde à la température et les colonnes suivantes sont regroupées par grandes catégories : « rapport physique », « rapport moral », « rapport intellectuel », « rapport social ». Les dernières colonnes sont récapitulatives : « total des heures », « souvenirs et notes » et « signes destinés à indiquer si l’on a lieu d’être ou non satisfait de l’emploi de sa journée ». Une telle méthode, ainsi que les autres du même genre, a pu avoir une influence sur l’écriture du temps en stimulant la volonté de recensement et de précision des activités du voyageur.

15Malgré la diversité presque illimitée de l’écriture du temps, celle des voyageurs savants est spécifique. Leur volonté de classer et de répertorier les résultats de leurs recherches, tout autant que leurs observations et leurs déplacements, donne lieu à des notations très précises18. Lors de son voyage en Angleterre de 1784, le minéralogiste Faujas de Saint-Fond utilise de nombreuses dates et indications temporelles :

L’on compte de Ferrybridge à Newcastle 96 milles : nous fîmes ce long trajet dans une journée, étant partis de Ferrybridge, où nous avions passé la nuit, à cinq heures précises du matin, et étant arrivés à neuf heures du soir à Newcastle. Nous étions en route le 30 août, et à 70 milles de Londres, lorsque nous sentîmes, à quatre heures du matin, le temps froid et piquant, quoique l’air fût pur et le temps calme et serein19.

16Tous les voyageurs ne sont pas aussi précis que Faujas de Saint-Fond. Bien que le temps s’écrive par le biais de la date, des horaires ou d’une multitude d’autres indications temporelles, il apparaît également dans les récits par le biais de l’épanorthose. L’inscription du regard dans la durée permet à l’auteur de « donner à croire que le mouvement du texte colle à celui de la conscience ou à l’histoire du regard20 ».

Les temporalités narratives

17L’écriture du temps est donc liée aux indications de dates ou de temporalité. Cependant, de manière plus ou moins consciente, la sensibilité ou la perception du temps peut transparaître, voire être en partie créée par le récit. Les temps grammaticaux du récit de voyage jouent à ce titre un rôle capital. Comme le rappelle Béatrice Didier à propos du journal intime : « Les perspectives temporelles sont assez variées ; l’ensemble est généralement au passé, avec des présents qui actualisent l’événement, de façon très classique ; ou encore – ce qui nous ramène davantage au registre du journal – marquent un présent de l’écriture, par rapport au passé du récit21. » Une analyse du journal intime montre que les temps verbaux mènent au moment de l’écriture22 : le présent se rapporte au moment de l’écriture, les formes du passé à un événement antérieur. Néanmoins, dans le cadre spécifique du récit de voyage, les réécritures, généralement fréquentes, annulent, masquent ou du moins emmêlent ces différentes temporalités.

18Il est extrêmement rare que les temps de l’histoire et celui du récit coïncident. En effet, pour que la suite de faits vécus et la succession narrative conduisent à une isochronie entre histoire et récit, l’écriture devrait rendre compte du voyage sur une échelle temporelle similaire23. Or, à l’image du voyage, les récits de voyage sont composés de déplacements, d’étapes, de ruptures et de changements de rythme. Pour les étudier, nous devons donc « confronter l’ordre de disposition des événements ou segments temporels dans le discours narratif à l’ordre de succession de ces mêmes événements ou segments temporels dans l’histoire24 ». Procéder de la sorte n’est pas aisé. Les récits contiennent de nombreuses anachronies. Ces retours en arrière ou avances narratives induisent des ruptures temporelles auxquelles s’adjoignent de nombreuses variations de rythme. Nous sommes ainsi invités à comparer les vitesses entre plusieurs récits et leurs variations. Dans le cas d’un voyage savant, il semble encore une fois très logique que la vitesse du récit ne soit pas constante lorsque l’auteur relate un déplacement ou des observations et expérimentations savantes. Finalement, aucun récit du corpus n’est isochrone, mais certains s’approchent d’une telle configuration tandis que d’autres en sont extrêmement éloignés.

L’expression explicite du sentiment du temps

19Parallèlement à ces données linguistiques, le temps peut également être exprimé de manière directe et explicite par l’auteur. Nous pouvons légitimement nous demander si le récit de voyage, dès lors qu’il accepte une composante autobiographique, est un vecteur privilégié de l’expression lucide et intentionnelle du temps. Le voyageur se meut au sein d’un cadre spatio-temporel en constante évolution qu’il cherche à exprimer. Les caractéristiques élémentaires du temps, telles son irréversibilité, sa « vitesse » ou son utilisation dans un cadre social, sont clairement notées par les voyageurs. Les exemples en ce sens sont légion, depuis les expressions les plus sommaires à l’instar de Marc-Auguste Pictet pour qui « le temps lui-même passe vite25 » dans les transports anglais durant l’été 1801. Astolphe de Custine se questionne quant à lui sur le temps comme repère commun dans une société lorsqu’il lui faut des heures pour trouver une selle à Reggio, en Italie, en juin 1812 : « Personne ici n’emploie le temps  ! Il n’a donc nulle valeur, et personne ne regrette de le perdre, ou ne craint de le faire perdre aux autres26. » Pour Giraudeau de Saint-Gervais, « deux choses sont vraiment belles dans les voyages : la dernière relâche et l’espérance de voir un pays nouveau. Les voyages résument le passé et l’avenir27 ».

20Outre ces premières formes d’attention au temps que les voyageurs traduisent dans leurs récits, le motif de la relativité du temps est également très présent. Par exemple, pour Georg Forster, à La Haye « les heures […] passent aussi rapidement que des minutes28 » au printemps 1806. Pour Custine, dans le récit de son voyage de jeunesse en Italie durant les années 1811 et 1812, le temps semble ainsi très relatif du fait d’émotions changeantes :

Ah  ! Mon ami, en Italie, la terre est trop belle pour l’homme  ! Sous ce climat la vie n’est qu’une séduction continuelle, et respirer, c’est aimer ; les journées me paraissaient trop courtes même pour ne rien faire ; ailleurs il faut chercher les émotions, là il faut les fuir, car elles nous accablent29.

Puis quelques jours plus tard :

J’ignore ce qui m’attend en ce pays ; mais je sens que mon sort s’y décidera. Je suis entraîné vers je ne sais quel bien, quel mal qui m’attend. Les instants me paraissent des siècles  ! Une inquiétude inexplicable me rend indifférent à tout ce que je vois30.

Le mois suivant, s’adressant à une certaine Sara que ses lettres (fictives) laissent imaginer comme étant son amante se refusant à lui :

Sara, votre silence me remplit de douleur, il se passe en moi des mouvements qui m’effraient. J’ai besoin de toute votre tendresse et vous m’en refusez l’expression. Il y a des jours qui me semblent des ans ; ce qui m’enthousiasme le matin est souvent oublié le soir, tant il me passe de pensées et de désirs par le cœur31 !

Ces expressions de la relativité du temps, de la vitesse ou de la lenteur de son mouvement sont la résultante de nombreux facteurs neuronaux ou psychologiques32, au premier rang desquels figurent les émotions et l’attention. Du fait de son utilisation fréquente, particulièrement chez les auteurs préromantiques et romantiques, cette figure peut sembler un lieu commun du Voyage. Ceci s’explique tout d’abord par l’attention portée au temps dans le voyage mais également par une tendance à comparer les différentes phases de l’expérience. En effet, le récit intègre la mémoire de ces perceptions. Or, en relisant des notes en cours de voyage, il est vraisemblable que le voyageur puisse mettre en regard ces moments du passé proche avec ceux du présent. Ainsi, il peut opérer une comparaison, aux marges de sa conscience, puis l’écrire dans son récit : les perceptions du temps traduisent des états d’esprit différents. Le comte de La Garde de Chambonas synthétise et exprime très clairement cette opposition, ce dualisme entre accélération et ralentissement consciemment perçu du temps, à deux moments de son voyage entre Moscou et Vienne durant l’été 1811 : « Mon cœur compte les minutes, les secondes : qu’elles sont longues quand on vole au bonheur  ! Elles sont éternelles quand on l’a perdu33. » Cette citation illustre le rapport qui s’établit entre la perception du temps et l’expression des émotions. En effet, quelques jours plus tôt, il se demande, alors qu’il exprime son sentiment de bien-être, pourquoi il ne peut « dans un tel séjour arrêter la marche du temps  !34 ». Outre la joie ou la tristesse, l’ennui, l’envie, l’impatience, la distraction ou la surprise sont autant d’émotions qui, en s’inscrivant dans le récit, trahissent implicitement la perception ou le sentiment du temps.

21Certains récits vont plus loin encore et donnent lieu à un véritable questionnement existentiel. La comtesse de la Grandville se livre à un quasi-plagiat de Saint-Augustin35, comme en ce 4 mai 1824 à Rome :

Le moment de notre départ est arrêté, cher Amédée. Comme les jours ont fui  ! Comme les heures s’envolent. Le temps passe  ; c’est l’exclamation de tout le monde  ; qu’est-ce que le temps  ? Le temps est-il une réalité  ? N’est-ce pas nous qui l’avons imaginé pour soulager notre courte vue et nos débiles pensées  ? Parce que nous sommes passagers, nous essayons de détacher une portion de l’éternité pour la rendre passagère comme nous. Non, le temps ne passe pas  ; mais il nous regarde passer  ; il est là sur notre route, comme les arbres de la rive. Insensés  ! Nous fuyons sur la barque légère  ; nous ne sentons pas qu’elle nous emporte  ; et nous croyons voir fuir tous ces arbres immobiles. Ah  ! du moins, dans cette nacelle fugitive, conservons, gardons soigneusement les précieux trésors de nos affections et de nos souvenirs  ; et s’il se peut, emportons-les sur le fortuné rivage où nous devons aborder un jour36.

22Un tel exemple reste singulier et rare. Cependant, ce n’est pas parce que les voyageurs n’expriment pas tous aussi directement ce sentiment dans leurs récits qu’il n’existe pas dans leurs consciences. En effet, écrire un journal revient à faire le décompte de sa vie et le lire équivaut à regarder son propre passage dans le temps. Ainsi, écrire le temps pourrait s’apparenter à écrire son temps. Il faut tenir compte cependant de la personnalité du voyageur ou des conditions particulières de son voyage. Dès lors que les manifestations d’une conscience du temps reviennent régulièrement dans le récit nous pouvons supposer que le voyageur est particulièrement sensible à cette donnée de l’expérience. Si l’expression du temps est ponctuelle, le voyageur livrant alors une sorte de parenthèse dans son récit sur le motif, il se peut qu’un événement marquant du voyage l’ait entraîné à penser puis à exprimer son sentiment du temps.

23L’analyse visant à faire émerger l’appréhension du temps dans le voyage par l’examen de son écriture conduit à formuler plusieurs hypothèses. Méthodologiquement, il est nécessaire d’inspecter et d’inventorier les éléments extérieurs qui influencent les perceptions et les écritures du temps. La prise en compte croissante des temps sociaux37, la rupture temporelle engendrée par la Révolution française et les changements de régimes38, le contexte dans lequel s’inscrivent la vie du voyageur et son voyage, ont une influence certaine sur les perceptions temporelles. Ces éléments permettent d’approcher ce qui anime les auteurs lorsqu’ils inscrivent leurs émotions, leurs sentiments et leurs perceptions du temps sur le papier. Après cette première étape, il devient possible de faire émerger la conscience temporelle du voyageur ainsi que sa volonté plus ou moins affirmée d’écrire le temps et d’écrire sur le temps en ayant recours à la datation, aux indications temporelles, au maniement des temps verbaux ou encore à des séquences qui thématisent explicitement le motif temporel. Pour appréhender les perceptions du voyageur, l’historien doit nécessairement se livrer à une analyse littéraire méticuleuse et prendre en compte conjointement les évolutions du genre viatique ainsi que la très grande disparité entre les écrivains de métier et les voyageurs s’improvisant écrivains39. On gardera à l’esprit, enfin, que la mise en mots du voyage, particulièrement fluctuante et diverse, dépend également d’éléments difficiles à cerner tels que la vie et la personnalité de l’auteur ou encore le but et le déroulement du voyage. Sans doute est-ce en croisant ces paramètres qu’il sera possible de saisir les modalités de l’écriture du temps dans le récit de voyage et, par là même, les sentiments et perceptions du voyageur.

Notes

1 Philippe Antoine, « Ceci n’est pas un livre. Le récit de voyage et le refus de la littérature », dans Le Siècle du voyage, Sylvain Venayre (dir.), Sociétés & Représentations, 2006, no 21/4, p. 45.

2 Jean Mesnard (dir.), Les Récits de voyage, Paris, A.-G. Nizet, 1986, p. 10. Nous soulignons.

3 Roland Le Huenen, Le Récit de voyage au prisme de la littérature, Paris, PUPS, coll. « Imago Mundi », 2015, p. 91.

4 Ambroise Richard et Achille Lheureux, Voyage de deux amis en Italie par le midi de la France et retour par la Suisse et les départements de l’Est, Paris, 1829, p. 7, 9 et 11.

5 Charles Lemercier de Longpré d'Haussez, Alpes et Danube, ou Voyage en Suisse, Styrie, Hongrie et Transylvanie, Paris, Dupont, 1837, vol. 1, p. 331.

6 Louise Fusil, L’incendie de Moscou [...], Paris-Londres, 1817, p. 26.

7 John Carr, A Northern summer or travels round the Baltic through Denmark, Sweden, Russia, Prussia and part of Germany in the year 1804, Londres, Richard Philips, 1805, p. 199-200. Nous traduisons.

8 Johann Wolfgang von Goethe, Voyage en Italie, trad. J. Naujac, Paris, Aubier / Montaigne, 1961, 2 vol.

9 D’une manière similaire, Marie-Noëlle Bourguet cite le cas d’Alexandre de Humboldt demandant à Aimé de Bonpland, son ancien compagnon de voyage, s’il peut lui confirmer les observations écrites dans son journal. En effet, il n’est plus certain de savoir à quoi correspondent les horaires inscrits et lui demande donc des précisions. Marie-Noëlle Bourguet, « Une mémoire de papier. Carnets de notes et journaux de voyages savants (xviiie-xixe siècles) », dans Le Voyage et la mémoire au xixe siècle, Sarga Moussa et Sylvain Venayre (dir.), Paris, Créaphis, 2011, p. 61-62.

10 Henry Fielding, The Journal of a voyage to Lisbon, Londres, A. Millar, 1755.

11 Nathaniel Wraxall, Cursory remarks made in a tour through some of the northern parts of Europe particulary Copenhagen, Stockholm and Petersbourg, Londres, 1775.

12 Ibid., p. 58, p. 37 de l’édition française.

13 Tenus par le chef de famille, ces livres de comptabilité domestique, présents dans de nombreux foyers à l’époque moderne, comportaient également une pluralité d’indications à propos de la vie de la famille ou de la communauté, de la vie sociale, des observations naturelles : météorologie, catastrophes, etc.

14 Voir par exemple, à propos de Paris au XVIIIe siècle : Marie-Agnès Dequidt, Horlogers des Lumières. Temps et société à Paris au XVIIIe siècle, Paris, CTHS, 2014.

15 Marc-Antoine Jullien, Mémorial horaire ou thermomètre d’emploi du temps, Milan, Imprimerie Royale, 1813.

16 Ibid., p. 5.

17 Ibid.

18 Marie-Noëlle Bourguet, Le Monde dans un carnet : Alexander von Humbolt en Italie (1805), Paris, Éditions du Félin, 2017, p. 53-87, chapitre 2 : « La boussole et le chronomètre  : le voyage des instruments ».

19 Barthélemy Faujas de Saint-Fond, Voyage en Angleterre, en Écosse et aux Iles Hébrides, Paris, Jansen, 1797, vol. 1, p. 151-152.

20 Philippe Antoine, « Ceci n’est pas un livre. Le récit de voyage et le refus de la littérature », art. cit., p. 52.

21 Béatrice Didier, Le Journal intime, Paris, PUF, 1976, p. 161-162.

22 Michel Braud, La Forme des jours. Pour une poétique du journal personnel, Paris, Éditions du Seuil, 2006, p. 122.

23 Gérard Genette, Discours du récit, Paris, Éditions du Seuil, 2007, p. 82.

24 Ibid., p. 23.

25 Marc-Auguste Pictet, Voyage de trois mois en Angleterre, en Écosse, et en Irlande pendant l’été de l’an IX, Genève, 1802, p. 42.

26 Astolphe de Custine, Mémoires et voyages ou lettres écrites à diverses époques, pendant des courses en Suisse, en Calabre, en Angleterre, et en Écosse, Paris, Vezard, 1830, vol. 2, p. 1-2.

27 Jean Giraudeau de Saint-Gervais, L’Italie, la Sicile, Malte, la Grèce, l’Archipel, les Îles Ioniennes et la Turquie, souvenirs de voyage, Paris, 1835, p. 374.

28 Georg Forster, Voyage philosophique et pittoresque sur les rives du Rhin fait en 1790, Paris, F. Buisson, 1791, vol. 2, p. 307.

29 Astolphe de Custine, op. cit., vol. 1, p. 106.

30 Ibid., p. 115.

31 Ibid., p. 159.

32 Voir par exemple Pierre Buser et Claude Debru, Le Temps, instant et durée : de la philosophie aux neuroscience, Paris, Odile Jacob, 2011.

33 Auguste de La Garde de Chambonas, Voyage de Moscou à Vienne, Paris, 1824, p. 101.

34 Ibid., p. 87.

35 « Qu’est-ce que le temps », Confessions, Livre XI, chapitre 14.

36 Caroline de La Grandville, Souvenirs de voyage, ou lettres d’une voyageuse malade, Paris, Le Clère, 1836, vol. 2, p. 256-257.

37 Gerhard Dohrn-van Rossum, Histoire de l’heure. L’horlogerie et l’organisation moderne du temps, Paris, MSH, 1997.

38 Reinhart Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, EHESS, 1990.

39 Ces analyses mériteraient d’être adossées à des enquêtes usant des méthodes de la lexicométrie.


Pour citer ce document

Grégoire BESSON, «L’écriture du temps dans le récit de voyage entre Lumières et romantisme», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 06/05/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=316.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Grégoire BESSON

Université Grenoble-Alpes, LUHCIE