Ariane Devanthéry, Itinéraires. Guides de voyage et tourisme alpin. 1780-1920, Paris, PUPS, coll. « Écrits sur les Alpes », 351 p., ISBN : 978-28-405-0935-6.

Philippe Antoine

1Les guides de voyage forment un sous-ensemble de la littérature viatique qui a déjà été bien étudié, comme en témoigne la bibliographie établie à la fin du livre d’Ariane Devanthéry qui, pour la seule section consacrée à ces recherches, comporte une soixantaine de titres. À ce jour, il n’existait cependant pas d’ouvrage de synthèse sur une question qui a été envisagée à partir de collections et entreprises éditoriales, de destinations particulières, de périodes historiques précisément situées ou encore de pratiques et arts du voyage. Le premier mérite de ce livre parfaitement documenté réside en ce qu’il aborde sur la longue durée (1770-1914) l’histoire et la poétique d’un genre qui évolue à mesure que se modifient les attentes des lecteurs et, indissociablement, les manières d’appréhender l’espace et de le parcourir. Ce premier parcours est heureusement complété par une mise à l’épreuve du cadre théorique proposé à un cas exemplaire, celui des guides de la Suisse, entendue comme une « région transnationale alpine (p. 19) » qui, à l’instar de « l’Orient », relève plus d’une construction culturelle que d’un espace politique.

2Les guides sont abordés à l’aune de la mise en forme du déplacement qu’ils mettent en mots et en images et des modes de lecture qu’ils programment. L’auteure, qui s’inspire sur ce point d’un bel article de Claude Reichler (« Pourquoi les pigeons voyagent : remarques sur les fonctions du récit de voyage », Versants. Revue suisse des littératures romanes, n° 50, 2005, p. 11-36 »), reprend à son compte les principales fonctions attribuées par le critique au récit de voyage et les revisite en les confrontant à son objet. Le guide, à l’instar de la relation viatique, transmet un savoir (fonction épistémique). Il donne accès à la subjectivité et à l’expérience du rédacteur (fonction testimoniale). Il véhicule et contribue à entériner ou forger des codes esthétiques et culturels et opère des choix formels qui visent à séduire son lectorat (fonction esthétique culturelle et poétique). À ces trois paramètres s’en ajoute un dernier qui prend en compte la spécificité du guide et qu’Ariane Devanthéry définit de la manière suivante : « La fonction pratique naît de l’intention d’aide qui préside en général à l’élaboration d’un guide de voyage. Elle est due à la volonté de faciliter le repérage de l’œil et du corps dans l’espace du monde et du livre » (p. 75).

3Le cadre ainsi posé pourrait paraître systématique. Il n’en est rien car le propos tenu dans l’ouvrage établit d’une part que ces différentes fonctions ne sont pas isolables et, d’autre part, que leur dosage évolue au cours de l’histoire du genre, par le biais d’un jeu complexe de reprises et de variations. L’hypothèse a donc valeur heuristique et l’on se convainc de sa pertinence en suivant les étapes d’une démonstration qui la fragilise parfois et donne pleinement la parole à des textes qui n’ont pas été toujours été pensés en fonction d’un cahier des charges strictement établi mais proposent toujours « une mise en forme du réel et des actes possibles dans le monde » (p. 25). Il fallait donc, pour mener à bien une telle enquête, croiser approches littéraire et historique et articuler les représentations des auteurs (qui modélisent le parcours et l’appréhension du territoire) avec les pratiques des lecteurs-voyageurs (qui évoluent et font évoluer les guides).

4L’histoire du genre débute avec ce que Gilles Bertrand a nommé le récit-guide, à savoir un récit de voyage pensé pour être utile à d’autres voyageurs, prenant le relais de la relation qui pouvait éventuellement accompagner utilement le parcours mais n’était pas programmée pour ce faire. Elle se poursuit, à la fin du XVIIIe siècle (1770-1780), avec l’avènement d’un « premier état de guide, en phase de constitution et à la recherche d’une forme et d’un style qui lui soient propres » et aboutit, dans les années 1830-1845, aux « guides de voyages modernes » (Murray, Joanne et Baedeker) qui marqueront le point de départ de « l’industrialisation progressive de leur production et [de] la fixation de leur forme » (p. 114). Cette évolution est mise en parallèle avec les changements progressifs qui mènent du voyage aristocratique au tourisme. Dans la première moitié du XIXe siècle, l’émergence de cette nouvelle figure, ainsi que les changements qui sont à l’œuvre dans le monde de l’édition, aboutissent à la production d’une littérature pratique du voyage qui doit délivrer des informations utiles, fiables, régulièrement mises à jour et aisément consultables. L’exigence d’un double repérage dans l’espace du livre et du territoire oblige à penser une signalétique qui connaît des fortunes diverses avant que n’apparaisse la « forme moderne » du guide. L’organisation des énoncés s’organise quant à elle selon des modèles qui se stabilisent en fonction d’opérations de sélection et de hiérarchisation qui sont primordiales pour ce type d’ouvrages alors que, sur le plan de l’énonciation le phrasé tend à plus d’efficacité et gaze peu à peu les marques de la subjectivité du rédacteur. Ainsi s’affirme un objet éditorial à part entière qui s’émancipe peu à peu des codes de la relation de voyage tout en continuant à faire jouer certaines de ses fonctions (épistémique et esthétique culturelle notamment). Au-delà de ces grandes scansions dont il vaut la peine de suivre le minutieux examen, Ariane Devanthéry met l’accent sur le caractère paradoxal du guide : il est pourvoyeur de liberté dans la mesure où il rend possible le voyage mais il contraint le déplacement et l’interprétation, il se présente comme un texte mais vaut avant tout par le potentiel des expériences ou émotions qu’il appelle à vivre et ressentir, il est signé par un auteur (ou une équipe rédactionnelle) mais interagit avec un lectorat dont il doit respecter les attentes (en actualisant par exemple les informations pratiques qu’il recèle ou en tenant compte des usages du monde de son public).

5Dans la deuxième partie du livre, ce premier parcours s’enrichit de « lectures rapprochée » (p. 113) des « guides culturels généralistes » (p. 317) consacrés à la Suisse et aux Alpes, soit à une destination privilégiée par les voyageurs depuis la fin du XVIIIe siècle. La « fabrique du guide » est donc scrutée à l’aune de ce corpus exemplaire. L’« autonomisation du genre » est analysée à partir de trois ouvrages maintes fois réédités : le guide de Martyn (1788), celui de Reichard (1793) et d’Ebel (1815). Lors de la période prise en compte (1788-1830), Ariane Devanthéry relève les permanences et innovations qui situent ces ouvrages dans une tradition dont ils héritent et qu’ils infléchissent notablement. Des propositions d’excursions remettent en cause l’itinéraire linéaire, de nouveaux codes se mettent en place qui font que le guide se sépare de l’encyclopédie, l’espace s’organise selon la double logique du dictionnaire alphabétique et de la route à suivre… Peu à peu, donc, le guide se professionnalise en même temps qu’il entérine et accompagne de nouvelles pratiques du voyage. C’est avec les « premiers guides modernes » (Murray, Joanne et Baedeker) que se précise une forme qui prend acte des bouleversements précédents et constituera un canevas qui va perdurer jusqu’aux années 1920. Les guides se dotent d’une identité visuelle, adoptent des formats adaptés à la consultation sur place, sont le fruit d’un travail d’équipe, planifient la distribution des matières (introduction, description de l’espace sous forme de routes, index) en fonction des modes de lecture possible de l’ouvrage ou jouent de l’argument de la fiabilité en arguant de l’expérience personnelle du rédacteur et en amendant les contenus au fur et à mesure des rééditions. Nous n’avons pas affaire, toutefois, à des ouvrages entièrement tendus vers un souci d’exactitude et c’est probablement ce qui constitue une grande part de leur intérêt alors qu’ils sont (partiellement) soumis à péremption pour le voyageur du XXIe siècle qui souhaiterait user de la fonction pratique de ces guides. Il existe en effet un ton et un style Baedeker, Joanne suppose un lecteur cultivé et dialogue avec les œuvres littéraires, Murray s’adresse à un lectorat avec lequel il partage une culture et des habitus communs. Ariane Devanthéry administre la preuve qu’il est aussi possible de mener une approche littéraire du discours tenu par les guides et sait composer avec le caractère bifront de son objet, « à cheval entre littérature et histoire » (p. 317). Les « nouveaux guides du XIXe siècle » continuent cette histoire et vont dans le sens d’une homogénéisation et d’une normalisation croissantes. La fonction épistémique devient largement dominante et la fonction pratique s’affirme. En revanche les marques de la subjectivité et la littérarité de ces textes passent très nettement au second plan. Ainsi assiste-t-on à la naissance d’une « forme contrainte », par ailleurs fortement teintée de nationalisme.

6Un tel objet appelait une analyse des images qui figurent dans cette production et c’est à juste titre que l’auteure prend en compte cette question dans les deux derniers chapitres de son livre – qui est lui-même, comme il se doit, somptueusement illustré. Les vues, cartes ou plans et panoramas jouent divers rôles dans les guides, lors d’une période qui est marquée par l’entrée en force des illustrations dans la sphère éditoriale. Ils dispensent un savoir, permettent un meilleur repérage dans l’espace, véhiculent codes esthétiques ou culturels et visent à séduire un lectorat qui peut feuilleter le guide comme on le ferait d’un album. Ariane Devanthéry relit les textes de son corpus en mettant l’accent, en particulier, sur la carte qui permet de déchiffrer le monde et de se déplacer sans avoir nécessairement recours à des intermédiaires chargés de planifier le trajet du voyageur. Il était difficile d’épuiser un tel sujet qui pourrait en soi donner lieu à une recherche spécifique et d’ampleur. Sans doute aurait-on pu, sur ce point précis, intégrer les données de l’enquête aux considérations précédentes, ce qui aurait pu présenter l’avantage de mieux mettre en évidence les interactions textes/images dans ces iconotextes que sont peu ou prou les guides. Au reste, nous retrouvons dans ces pages les grandes qualités de finesse et de méthode (alliées à une prudence de bon aloi) qui caractérisent cette étude.

7Il valait la peine, on l’aura compris, de se pencher sur un sous-ensemble de la littérature viatique qui a longtemps été méprisé sous divers prétextes : déficit en matière d’auctorialité (puisque nous avons affaire à une œuvre collective), déficit sur le plan esthétique (puisque le guide vaut pour sa fonction pratique), déficit quant à la singularité du propos tenu (puisque ces textes sont nécessairement contraints par l’exigence de la redite)… À bien y regarder, ces « reproches », formulés au nom d’une certaine conception de la littérature, pourraient aussi bien être adressés à des œuvres que la tradition a consacrées et le guide a quelque chose à nous apprendre sur ces relations de voyage qui ne gagnent évidemment pas à être exclusivement abordées sous l’angle de leur littérarité. Réciproquement, l’objet guide est loin de rester silencieux pour le chercheur qui sait mobiliser conjointement les approches littéraires et historiques. Il facilite l’accès à l’ailleurs, c’est une chose entendue pour son utilisateur, mais aussi à des manières de penser, de voir et de dire un monde qui change en même temps que se modifient les usages qu’on en a. Ariane Devanthéry a pleinement raison d’affirmer, dans sa conclusion (p. 318), que sa lecture, si elle constitue un point de départ pour des recherches encore à venir, marque aussi une étape après laquelle on pourra difficilement tenir le guide pour un objet négligeable.


Pour citer ce document

Philippe Antoine, «Ariane Devanthéry, Itinéraires. Guides de voyage et tourisme alpin. 1780-1920, Paris, PUPS, coll. « Écrits sur les Alpes », 351 p., ISBN : 978-28-405-0935-6.», Viatica [En ligne], 6 | 2019, mis à jour le : 06/05/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=325.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Philippe Antoine

Université Clermont Auvergne, CELIS