Des femmes des années 1920 au pays des vahinés : Elsa Triolet, À Tahiti (1924), Titaÿna, Loin (1929)

Odile GANNIER

1Dans sa bibliographie des textes consacrés au Pacifique, le père O’Reilly présentait les ouvrages de Titaÿna comme d’« [i]nsignifiants et souvent très fantaisistes souvenirs d’un voyage autour du monde », « parmi ce que Tahiti a pu inspirer de plus médiocre1 ». En effet, dans Loin et Mon Tour du monde, Élisabeth Sauvy2, journaliste excentrique d’une trentaine d’années, ne se montre pas complètement enthousiaste. Voyageant seule, elle ne manque certes pas d’audace, ce qui assure la diffusion de ses récits, mais elle n’est pas tombée en admiration devant les îles : Tahiti est une escale dans son tour du monde, non une destination. Quant à Elsa Triolet, alors toute jeune mariée suivant un époux assez absent, André Triolet, elle ne se montre pas plus enchantée par son séjour de six mois en Polynésie. « Mon mari sortait de la guerre, il en avait assez des cadavres et des vivants et ne rêvait que solitude, île déserte. En 1919 nous sommes partis pour Tahiti3 ». Ce n’est donc pas un choix personnel ; il s’agit de partir et non d’arriver.

2En fait, on pourrait croire, d’après l’image actuelle donnée des îles, qu’elles ont toujours été vues comme le paradis. Or entre le protectorat (signé le 28 mars 1843 entre Louis-Philippe et la reine Pomaré) et le statut de territoire français en 1946, l’ancien Établissement Français d’Océanie, qui n’est jamais devenu département, n’a pas été considéré comme un lieu accueillant et prospère : avant l’établissement des lignes aériennes, le trajet était long, et ces îles, au milieu du Pacifique, n’étaient ni une escale sur des trajets touristiques, ni vraiment des buts en soi – sauf pour les candidats à l’exil absolu loin de la civilisation –, ni des lieux de production de richesse quelconque – le coprah n’étant pas à ce point attractif ; de sorte qu’un voyageur comme Henry Adams pouvait écrire en 1891 :

Tahiti est une petite île, à peu près aussi grande qu’un parapluie de bonne envergure, à deux mille milles de n’importe quelle autre terre. Une fois ici, on essaye en vain de s’en aller. […]
On ne peut décrire Tahiti. Ne vous attendez pas à ce que je le fasse. J’y vois une exquise réussite de cimetière. L’on aimerait être enterré ici. Tout est plus ou moins mort. Papeete a un petit air des plus drôles de ville perdue de province française. Le reste de l’île est comme un village indien déserté par ses habitants. L’impression de mort n’est pas pénible ici, mais seulement un peu triste et ensoleillée, sauf aujourd’hui où la pluie tombe à jets continus. J’ai été relativement satisfait d’être là. Pour y parvenir, il faut traverser dix ou vingt milles de pleine mer4.

3Cette vision sinistre de la Polynésie est du reste assez répandue : chez Loti, chez Stevenson, dans les articles du Monde illustré… Dans les années qui séparent les deux guerres mondiales, plusieurs témoignages ou romans sont de la même veine : Robert James Fletcher envoie, entre 1912 et 1920, des lettres désenchantées5 ; Vasco (1927), de Marc Chadourne, raconte la déception d’un homme qui fuit la France de l’immédiat après-guerre, mais traîne avec lui sa désespérance6. Alain Gerbault voit dans la Polynésie « un paradis [qui] se meurt7 ». Georges Simenon rapporte de son séjour un reportage paradoxal, Tahiti ou Les gangsters dans l’archipel des amours, publié en 1935, dont il tirera Touristes de banane en 1938. Une exception au désenchantement est le prétendu témoignage du très frivole Louis-Charles Royer, intitulé Femmes tahitiennes8 dans le but probable d’attirer des lecteurs émoustillés, mais qui est un navet rempli de vantardises de la pire espèce. La médiocrité n’est donc pas l’apanage de Titaÿna.

4En effet, dans les années 1920, ce sont majoritairement des hommes qui voyagent en Polynésie – et rapportent des images des vahinés. Mais quelques femmes, parmi lesquelles Elsa Triolet et Élisabeth Sauvy, rédigent leurs impressions : la première écrit À Tahiti en 1924 ; l’autre, Mon Tour du monde, en 1928, dans lequel la Polynésie n’est qu’une escale, Loin, en 1929, entièrement consacré à Tahiti (ce sont là ses premiers livres de voyage). Au dernier, Les Ratés de l’aventure en 1938, s’ajoute une petite trentaine d’articles plus ou moins redondants inspirés de ses traversées et de son séjour en Polynésie. Titaÿna raconte9 comment ce pseudonyme prend une nouvelle signification à Tahiti – le tii et la taina étant deux fleurs locales, comme la rose dont Julien Viaud aurait reçu son nom de plume, Roti ou Loti… Elle avait adopté ce nom quelques années plus tôt, dès ses premiers écrits de romancière – de petite envergure – et journaliste débutante. Défrayant la chronique mondaine, elle touchait à tout : reportages, films, documentaires. Femme d’action, journaliste, aviatrice, fondatrice de la revue Jazz en 192910, elle connut la célébrité jusqu’à la guerre, n’hésitant pas à aller interviewer Mustapha Kemal en 1924, mais aussi Mussolini en 1935 et Hitler en 193911. Publiés dans un journal collaborateur pendant la guerre, ses propos mirent à la Libération un terme définitif à sa vie publique ; elle mourut oubliée, aux États-Unis, en 1966. Quant à Ella Kagan, connue sous le nom d’Elsa Triolet, on la connaît comme femme de lettres, publiant dans Les Lettres françaises, marquée par l’expérience du communisme russe, et aussi résistante dès le début de la guerre. Elle fit ses premières armes littéraires en écrivant en russe son journal, qu’elle devait traduire elle-même en 1964. Encouragée par Gorki, elle le publia d’abord dans le premier numéro de la revue Le Contemporain russe, en avril 1924, puis aux éditions Aténéï à Leningrad en 1925. Elle dédie le volume à son mari : « je vous livre l’enfance de mon écriture12… », une écriture simple, presque transparente, sans effets : l’auteure regrette elle-même l’appauvrissement de son style entre le russe et le français : « la simplicité s’y fait naïveté13 ».

5L’avantage des textes mineurs est qu’ils dévoilent facilement leur façon ; si le Mariage de Loti ou les romans de Stevenson pouvaient doubler l’évocation des îles par leurs qualités littéraires, ce n’est pas le cas de ces relations de voyage, journaux plus ou moins destinés à la publication ou à une consommation rapide dans des magazines sous forme de reportage. Au-delà de la déception, ces chroniques donnent souvent dans le stéréotype. Ces femmes ont-elles du voyage et de la Polynésie une approche particulière ? Comment se situent-elles par rapport à de la doxa de l’époque, qu’elles contribuent en tout cas à diffuser ?

La déception

6L’aventure aux antipodes, dans un lieu généralement qualifié de paradisiaque, pourrait engendrer des descriptions dithyrambiques. Or, au-delà de quelques images convenues, les journaux tenus par ces voyageuses manifestent un anti-exotisme absolu. Dès son arrivée à l’hôtel, Elsa Triolet rapporte en termes exclusivement dépréciatifs la médiocrité de la chambre d’hôtel, délabrée. « C’est ainsi que je m’imagine une caverne de brigands14 ». Mais il ne s’agit pas là de vivre une aventure palpitante.

Je marche avec méfiance, pieds nus sur le sol tiède, je descends dans une mare d’eau savonneuse. Tout me dégoûte, même l’eau propre qui tombe de la douche […] et je pense aux trois cancrelats, noirs, gros et gras, qui sont sortis de sous le linge, dans la valise ouverte15.

7Les voyageuses ne font pas état de leurs découvertes comme d’heureuses sensations d’exotisme, bien au contraire. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps qu’elles s’habituent à l’inconfort mental du dépaysement et qu’elles cessent de souffrir du manque de repères (ce qui est l’exact contraire de la « sensation du divers pur », bonheur de l’exotisme valorisé par Segalen16) : pour elles, cette sensation d’étrangeté n’est pas heureuse. Au mieux la situation est acceptable, à condition de renoncer à leurs habitudes favorites.

8S’agissant des Tahitiens, Elsa Triolet commence par noter qu’ils n’ont « rien du singe17 », comme si cette catégorie était l’évidence à partir de laquelle on raisonne. Les traits des femmes la choquent.

Tout d’abord, cela paraît laid, surtout chez les femmes, mais on s’y habitue comme au goût de leurs fruits : tout d’abord cela ne vous dit rien, ne rappelant pommes, pêches, ni prunes, et semble si mauvais qu’on recrache le tout, quitte au bout de quelque temps à en redemander18

9« Les légumes sont de pesantes caricatures de nos légumes à nous19 », les fruits de mer sont répugnants : « un certain monstre marin, sorte de chewing-gum qui a l’aspect d’une cervelle de caoutchouc, et un goût ayant, je suis sûre, une ressemblance lointaine d’huître de caoutchouc20 », de sorte que l’on mange surtout des conserves… et des cocos, « et bien d’autres fruits21 » qu’elle ne prend pas la peine de détailler. Aucun goût pour l’exotique donc, et aucune concession stylistique à la couleur locale.

10Le décor lui aussi s’avère décevant. Tahiti est un petit territoire, bien qu’au début, les distances aient pu paraître longues à Elsa Triolet : « D’ailleurs, qu’on aille à droite, qu’on aille à gauche, on en revient toujours à son point de départ22 ». Ainsi on peut se sentir enfermé dans « l’île, forteresse ou prison23 ». En outre le climat n’est pas ce qu’imaginait Titaÿna : « Il pleut depuis deux ans. […] La vase et les algues font un compromis malodorant entre pays et océan24 ». Dans ce monde, il n’y a pas de printemps.

En ce pays de rêve, où le climat agit sur moi comme un opium, les îles semées sur l’océan semblent massifs incultes et sauvages abandonnés aux vagues par le mystérieux jardinier des mers. Le Pacifique, en ma mémoire, est un grand jardin oublié, où les allées sont d’eau. Les femmes y sont belles comme l’amour, et les jeunes hommes des statues de bronze vivantes, sur lesquelles le temps n’a point mis sa patine.
En ce monde, il n’est point de paradis, même terrestre, et sous chaque pomme tentante, un serpent siffle le châtiment25.

Dans ce lieu réputé paradisiaque règne la maladie : la lèpre, signalée par les deux jeunes femmes, assez longuement par Titaÿna – quatre pages dans Mon Tour du monde, plus de dix dans Loin26 – et à plusieurs reprises par Elsa Triolet ; l’éléphantiasis, signalée27 en plus de la tuberculose, de la syphilis, et bien sûr, la simple grippe qui a fait des ravages juste après la Première Guerre mondiale. Royer y acclimate ses accès de malaria, et Titaÿna se blesse sur du corail. Comme dans le Voyage au bout de la nuit, les coloniaux ont une sale mine : « Il passe des Blancs au teint malsain sous le casque tropical28 » : dans cette situation, Elsa Triolet, que son mari laisse seule parfois pendant trois semaines, se révèle hypocondriaque, et ne retrouve que progressivement de l’entrain, comme si son optimisme revenait à la perspective de la fin du séjour. Titaÿna conclut :

Puisqu’il faut croire l’Histoire, on peut songer qu’il a existé un pays sans pasteur, alcool ou syphilis. Nous avons changé tout cela : les derniers métis vont au temple, s’enivrent et vendent leur chair pourrie.
De l’Amérique rejetée, vous avez pris votre élan et vous voilà forcé d’aboutir aux autres terres déjà semblables. Où aller ? où aller ? L’angoisse est grande. Il n’y a pas d’évasion. Le mysticisme et le rêve se sont moqués de vous29.

La désillusion est donc au rendez-vous. La forme de la deuxième personne, qui caractérise souvent ce genre de témoignage journalistique, a pour effet de décourager toute velléité de s’embarquer pour la Polynésie, ces « îles où les fonctionnaires jouent les déracinés en calculant leur retraite30 ».

11Car on le sait, « le temps s’immobilise ». Il ne se passe rien : pas d’événement autre que l’arrivée du bateau ou quelques réceptions, dont une fête chez la reine Marau, à laquelle Elsa Triolet est conviée, ou encore des séances de cinéma dont Titaÿna raille l’amateurisme. Loin de tout, on ne trouve ni livres, ni journaux, ce qui réduit les distractions : enfermée sous la moustiquaire, « j’y somnolais, cousais, lisais la Bible et le journal L’Illustration, j’écrivais, j’existais, je mangeais des bananes parfumées31 ». La chaleur anéantit toute réaction.

Le cerveau travaille de plus en plus au ralenti, le jour devient gris et s’éteint. L’air se fait plus compact, vous enserre, vous étouffe. On voudrait enlever avec les mains ce poids humide, gris. Le temps s’arrête32.

Bref, le prétendu paradis distille l’ennui le plus terrible. Il y règne l’atmosphère de lieu clos, avec les cancans, et l’étroitesse d’esprit, caractérisée par l’esprit « fonctionnaire ». Aucune véritable conversation n’est possible. « Et voilà qu’apparaissent enfin des hommes basanés, ils sont tout joyeux – pourquoi, mon Dieu33 ? ».

12À peine arrivée, Elsa Triolet se demande : « Ne pourrait-on pas, tout de suite, sans attendre, partir pour n’importe quel pays ordinaire, un pays comme tous les pays34 ? », ou Titaÿna : « Pourquoi, soupira le voyageur, ai-je quitté Paris35 ? ».

Le règne des stéréotypes

13La Polynésie n’a rien d’une destination touristique, et ne suscite guère de description poétique. Puisque le décor est surtout vert et bleu, la beauté des paysages ne mérite pas de description. Pourtant, Elsa Triolet apprécie les couleurs très tranchées ; celles des fleurs, en particulier, « pour la plupart sans parfum », mais qui mettent « le cœur en fête36 ». Titaÿna plante le décor devant « l’inévitable mer aplatie et moirée derrière les découpures verticales des cocotiers », la « mauvaise route », la montagne inaccessible37.

14Le discours est le plus souvent stéréotypé. Les Tahitiens sont d’abord caractérisés par l’indolence : « Personne ne va jamais dans les montagnes, les gens d’ici sont paresseux38 ». Ils seraient sans mémoire, presque inconsistants : le préjugé colonial ainsi que l’observation superficielle et ethnocentrique contraignent la vision.

Tu ignores le souci ou l’inquiétude. La nature ici ne permet de connaître ni le froid, ni la faim, ni la soif. Tu vas nu et tu ignores ta nudité comme ta beauté. Tu ne sais même pas le désir, car les belles filles couchées dans leurs cheveux se trouvent la nuit aussi facilement que les noix de coco ou le poisson cru aux heures des repas et il n’y a pas d’heure pour les repas. Il n’est ni heures, ni saisons, ni années. […] Tu ris comme tu respires, tu chantes comme tu ris. Tu n’as pas de mémoire et d’ailleurs tu n’as pas de passé.
[…] Tu ne peux même pas connaître la fatigue. Ce qui fatigue le plus dans la vie, c’est de regarder le chemin parcouru. Mais ici on ne tourne pas la tête en arrière39.

Les habitants ne retrouvent de l’entrain qu’en certaines occasions : lorsqu’ils dansent, jouent de la guitare ou font l’amour – c’est du moins ce qu’affirme Royer à maintes reprises.

15Et le paréo ?

Il n’y a pas si longtemps, pour tout vêtement, les Tahitiens s’enroulaient dans un large morceau d’étoffe, rouge à dessins blancs, ou bleue à dessins orange. On appelle cela un paréo. Les femmes l’enroulent deux fois autour d’elles, à partir des aisselles et jusqu’aux genoux. Les hommes s’en font adroitement une manière de slip. Mais on ne les voit plus souvent porter le paréo. Hama ! disent-ils, ça fait honte40.

Le paréo est remplacé par « une longue robe transparente en mousseline de coton41 », ce qu’Elsa Triolet appelle une robe Empire – aujourd’hui une « robe mission » : « La morale en a fait une femme nue42 ». Cependant, Titaÿna perçoit autre chose – qui n’est d’ailleurs guère plus flatteur, les Tahitiennes étant alors réduites à une condition subalterne :

Ce sont les jeunes femmes qui portent à nouveau le « pareo » tahitien comme un déguisement seyant et exciting. Elles savent déjà ce qui fait « mers du Sud », et la sauvagerie nécessaire à la curiosité littéraire du bourgeois de passage. N’iriez-vous pas, Monsieur-très-snob, avec votre bonne au cinéma si elle avait de longs cheveux dénoués et emmêlés de fleurs, des jambes nues, une tunique très légère ? Elle sent bon le « tiaré », mais ne croyez point qu’elle soit allée le cueillir dans la vallée : il est si simple de se procurer les petits flacons d’essence importés de Frisco.
Si en toutes les colonies, le « roman » de la femme indigène n’est qu’une simplification de la crise des domestiques, ici, le vernis léger est plus poétique. Le cadre y prête et les voyageurs de commerce ont tant apporté de Loti dans leurs valises que l’on peut trouver encore d’assez bonnes imitations de Rarahu43.

Les stéréotypes imagologiques sont donc parfaitement sensibles : on les voit et on les raille, mais on les entretient en même temps avec une condescendance ostensible. Titaÿna passe d’ailleurs pour avoir mis le paréo à la mode à Paris. Certes ce regard n’est pas celui des textes prônant le tourisme sexuel comme celui de Louis-Charles Royer ; mais les deux auteures sont occidentales avant d’être femmes : elles ne manifestent aucune solidarité particulière avec les Tahitiennes et ne tiennent aucun propos féministe.

Un Blanc seul a toutes les bonnes qu’il veut, mais elles n’aiment pas les femmes blanches, et celles-ci sont obligées de passer par toutes les bizarreries de leurs domestiques indigènes44.

Elsa Triolet avoue elle-même avoir été habituée à se faire servir : la situation renforce ses préjugés. Titaÿna joue quant à elle avec coquetterie de sa féminité tout en composant une image de « garçonne ».

Titaÿna fait partie d’une génération de femmes qui s’emploient à styliser leur image. […] Garçonne, elle a coupé ses cheveux et illustre par sa façon de s’habiller et son comportement l’affranchissement de la femme dans ces années-là. Elle n’hésite pas à s’approprier les progrès techniques de son époque, se frotte à la machinerie, et cultive l’allure sportive45.

Elle peut s’embarquer comme mousse sur un petit bateau pour les Marquises avec un baluchon contenant une tenue de matelot de rechange et une robe du soir de chez Poiret, comble de frivolité décalée qui fait d’elle la Parisienne à la mode.

16Dans son récit, Titaÿna

[…] n’hésite pas à se mettre dans des situations scabreuses. Ce qui importe n’est pas tant la réalité observée, l’enquête qu’elle mène, que la mise en scène de son personnage. L’exotisme et les situations extrêmes sont prétexte à une entreprise d’auto-valorisation d’un personnage qui s’affiche dans la rupture46.

L’écriture, très simple et rapide (un journal intime pour l’une, un livre de voyage qui n’est que la transposition d’articles pour l’autre), ne verse guère dans la recherche littéraire. Les pages descriptives sont assez rares, au profit de petites touches, d’impressions, de notations. La version française des souvenirs d’Elsa Triolet privilégie des phrases souvent courtes. Les chapitres, dans les deux chroniques, sont brefs et thématiques. Ainsi il s’agit de rendre compte de leur séjour et de leurs impressions, de leur point de vue, en fonction de leur propre manière de voir, ou de l’image qu’elles veulent donner de ce qu’elles observent. Pour Titaÿna, qui monnayait ses récits de voyage (comme Stevenson et Loti – qu’elle évoque –, ou ses contemporains Morand, Mac Orlan, Albert Londres), l’information n’est pas la priorité. Elle envisageait ses articles en action : le discontinu caractérise la série de reportages. « Je connais très bien les îles Hawaï, j’ai failli y aller47 ». Cette attaque du chapitre « Hawaï » illustre bien sa manière. Celui qui lit un reportage en diagonale doit pouvoir se faire rapidement une idée de la situation, grâce à quelques traits saillants et une relation lacunaire oscillant entre le connu, expédié en quelques phrases au ton blasé, et le piquant – l’anecdote qui retiendra l’attention dans ce temps cosmopolite où le voyage se banalise.

Et toi, Français enraciné, qui ne bougeras jamais, rêve de voyages au coin du feu comme on cherche l’épaule d’une femme tendre et sûre pour mieux y songer d’amours impossibles et défendus48.

Ce qu’elle peint surtout, c’est son propre mouvement, pris devant un décor qui peut devenir flou.

Une « France océanienne ? »

17Parmi ces impressions, la plus répandue est que les Polynésiens ont perdu leur âme, qu’une civilisation – s’il y en avait une ! – est en train de péricliter sous les effets de la colonisation, et de l’évangélisation (ce sont les missionnaires qui sont traités de sauvages49). « Ceux qui veulent connaître ce peuple, ne serait-ce que tel qu’il est maintenant, doivent se dépêcher de traverser les océans50 ». Les deux visiteuses y développent le sentiment que tout est éphémère. Il en va ainsi chez Elsa Triolet :

Parcelle de terre au milieu d’un océan illimité, cette île de hasard va un jour couler, l’eau se fermera sur elle, ça fera des ronds et tout sera calme à nouveau. Et là-bas, les tramways continueront à marcher et les téléphones à sonner51.

La population est mêlée : Royer peut y chanter les vertus du métissage, les autres sont souvent déçus devant la population chinoise très présente. Le souvenir de Loti et de Rarahu – pas celui de Gauguin ni de Segalen –, rappelle l’entreprise de la colonisation.

Ce léger relent, plus ténu chaque jour, signale encore la date où ces pays devinrent français.
Parfum d’exotisme à rebours à l’usage des grands voyageurs52.

Cette colonisation semble elle-même bien dérisoire, réduite à quelques signes ; plutôt un gâchis qu’autre chose. Elle a perverti la culture locale sans apporter de « bienfaits ». On ne trouve nulle part de glorification du projet de développement à la française.

18D’ailleurs, lorsqu’un bateau arrive, la ville connaît soudain une animation factice.

Il est rare que quelqu’un d’entre les voyageurs reste dans l’île. […] Habituellement, les voyageurs vont plus loin, pour vendre des cochons, des films, pour faire de l’argent. Ils passeront la nuit chez Johnny Goudine ou à l’hôtel Tiaré, et le lendemain ils s’en iront en pensant à nous avec étonnement, comme l’on pense à ceux qui habitent la maisonnette solitaire d’un passage à niveau ou au préposé du télégraphe d’une petite gare, que l’on voit se pencher à la fenêtre pour regarder passer l’express : « Comment peuvent-ils vivre ici53 ? »

Cette remarque, qui fait de la narratrice Elsa Triolet une habitante, se situe à la fin de la relation. Au bout de quelques mois, elle s’est « tropicalisée » et s’est faite au pays. Aucun exotisme, mais une empathie avec l’étrangeté initiale de l’île et de ses habitants. Elle s’est de fait intégrée à la vie « coloniale ». On peut donc relire certaines de ses remarques qui ne correspondent pas aux schémas stéréotypés mais prouvent un regard plus acéré sur les coutumes : l’éducation des enfants par d’autres que les parents, l’implantation des Anglais, la reine Marau, les ressources des noix de coco, les croyances aux tupapau, l’infidélité des hommes et la caricature des fonctionnaires, la fête du 14 juillet… Sans être nécessairement de véritables analyses politiques, les réflexions sur la présence française ne sont pas absentes ; Titaÿna évoque aussi les Chinois, leur travail et leur commerce : « Les Chinois, dans leurs boutiques miniatures, s’enferment à dix avec leur mystère. Ils comprennent tout, ils détestent tout, sauf le travail de fourmi qui donne l’argent54 ». Ou, sur le mode de la plaisanterie :

Dans l’îlot le plus désert du Pacifique, le naufragé romanesque qui songerait à vivre de noix de coco verrait surgir le Chinois obséquieux, lui offrant un mélange innommable, en boîte soudée où se lirait : Cornedbeef, Highest class. Chicago55 ».

Titaÿna note aussi que les Américains se sont installés en Polynésie – avec la Pacific Coconut Corporation –, au point que les insulaires se verraient plutôt américains que français.

À cause du transport rapide, des prix surbaissés, de la facilité des affaires, de l’exécution des ordres, surtout du crédit, l’Amérique est maîtresse du marché océanien français.
Nous restera-t-il d’en faire une vaste maison de jeu, où les Américains extra-secs continueront de venir chercher les plaisirs légendaires et faciles tarifés en dollars ? La réputation amorale des îles françaises ne se modifierait pas et Rarahu qui parle anglais sait avoir d’assez beaux yeux pour se faire pardonner bien des choses. […]
Si, par un plébiscite on demandait aux Tahitiens : « Voulez-vous devenir Américains ? », il paraît certain qu’une grosse majorité répondrait « Oui »56.

Pour Titaÿna, néanmoins, l’exemple voisin d’Hawaii est le repoussoir absolu, avec « ses remblais bétonnés et ses digues57 », ses photographes et les injonctions de ses modes vestimentaires.

19La France est certes beaucoup plus loin. Les Français sont surtout représentés par le « fonctionnaire », qui maintient l’image de la France et des cadres généraux, sans plus. Et Titaÿna de poursuivre :

Les Tahitiens de sang plus ou moins pur, d’esprit plus ou moins évolué, considèrent la France comme une vieille dame qui a de très loin pourvu à leur éducation. Si elle venait vérifier (chose peu probable car elle a des soucis mondains) elle considérerait sans doute que c’est à refaire. Mais eux trouvent que c’est suffisant58.

Mais c’est aussi un lieu de paix, accueillant pour les solitaires de tous les pays.

Comment les appeler ces « humains » du monde entier, venus dans les îles du Pacifique pour s’y nourrir exclusivement de sa paix ? Américains, Tchèques, russes, ils ont débarqué un jour, il y a un mois ou vingt ans, sont restés une semaine à Papeete, ont senti le vent et disparu.
Sur les plages désertes de l’île, leur minuscule bungalow abrite leur isolement. Amoureux du pays, très vite ils en ont aimé l’inséparable habitant. Leurs relations sont indigènes. Comme eux, ils portent le plus souvent le « pareo » autour des hanches, une fleur sur l’oreille, vivent dans l’eau de la mer ou des rivières.
Qui sont-ils ? […] Pourquoi un jour, moines païens, ont-ils tout quitté sans regret ? Ils ne le savent plus59.

20Cette histoire est celle des Touristes de bananes qu’écrira Simenon après son passage à Tahiti… à peine quelques années plus tard. Qu’est-ce que cette « colonie », où les coloniaux rêvent surtout de se fondre dans le mode de vie local ?

21On se souvient des conseils de Madeleine Forestier à Bel-Ami :

Elle imaginait maintenant les péripéties de la route, portraiturait des compagnons de voyage inventés par elle, et ébauchait une aventure d’amour avec la femme d’un capitaine d’infanterie qui allait rejoindre son mari.
Puis, s’étant assise, elle interrogea Duroy sur la topographie de l’Algérie, qu’elle ignorait absolument. En dix minutes, elle en sut autant que lui, et elle fit un petit chapitre de géographie politique et coloniale pour mettre le lecteur au courant et le bien préparer à comprendre les questions sérieuses qui seraient soulevées dans les articles suivants60.

Et, alors qu’il raconte quelques aventures féminines, elle laisse tomber le commentaire suivant : « “Il n’y a que ça qui intéresse”, disait-elle ». Avant de conclure : « – C’est comme ça qu’on écrit un article, mon cher monsieur ». On croirait lire des instructions à nos deux voyageuses, Titaÿna tout particulièrement. La jeune femme qui écrivait ses articles et ses chroniques de voyage adoptait les mêmes recettes. Plutôt que le contenu d’un entretien, elle se plaisait à croquer la scène. Mon Tour du monde et Loin appartiennent à cette veine : quelques notations stéréotypées – ce qu’attend le lecteur. Et quelques observations de son cru, plus originales ou plus précises, comme le fait aussi Elsa Triolet, qui republia, quarante ans plus tard, ses souvenirs de Tahiti (qui revenait au-devant de l’actualité). Tahiti n’est donc qu’une idée exotique, déjouée par la réalité ; « établissement français », la Polynésie ne se résout jamais à faire réellement partie de la France et, au contraire garde son étrangeté en transformant les visiteurs à son image : pour ces deux femmes, elle est malgré tout attachante, après un moment d’adaptation et de renoncement à leurs propres projections.

22Toutes deux sont revenues de Polynésie, mais changées par ce séjour :

Seuls ceux qu’il a noyés sont retenus par le tourbillon lent du Pacifique. Les autres sont rejetés vers les bords où ils échouent le visage meurtri de l’évasion impossible61.

Notes

1  Patrick O’Reilly, Édouard Reitman, Bibliographie de Tahiti et de la Polynésie française, Paris, Publications de la Société des Océanistes, 1967, p. 189.

2  Élisabeth Sauvy (sœur aînée d’Alfred Sauvy), née en 1897, a épousé Ernest Desmarest en 1928, dès le retour de son voyage autour du monde (d’après la biographie due à Benoît Heimermann, Titaÿna : L’aventurière des Années folles, Paris, Arthaud, 2011, p. 139). Elle publie sous le pseudonyme de Titaÿna, Mon Tour du monde (Paris, Louis Querelle éditeur, 1928), Loin (Paris, Flammarion, 1929) ainsi que de nombreux articles et reportages, plus originaux que ses romans.

3  Elsa Triolet, À Tahiti [1924], trad. 1964 par l’auteur, rééd. Paris, Les Éditions du Sonneur, 2011, Marie-Thérèse Eychart [préface], p. 7-17, ici p. 9.

4  Henry Adams, Lettres des mers du Sud, 1890-1891, prés. et trad. Evelyne de Chazeaux, Paris, Société des Océanistes, 1974, Lettre du 27 avril 1891, p. 348-350.

5  Robert James Fletcher, Isles of Illusion [1923], Lettres des mers du Sud, Claude Michel Cluny [trad.], Paris, Minerve, 1989.

6  Marc Chadourne, Vasco [1927], Paris, La Table ronde, La petite Vermillon, 1994.

7  Alain Gerbault, Îles de beauté [1921], Paris, Hoëbeke, 2012 ; Un paradis se meurt [1939, publ. posthume 1949], Paris, Hoëbeke, 1994.

8  Louis-Charles Royer, Femmes tahitiennes, Les éditions de Paris, 1939.

9  Titaÿna, Mon Tour du monde, op. cit., p. 118. Daniel Margueron l’évoque dans Tahiti dans toute sa littérature, Paris, L’Harmattan, 1989, p. 220.

10  La revue Jazz a été fondée par Titaÿna, avec Carlo Rim comme rédacteur en chef, chez l’éditeur Louis Querelle. Elle publia des textes, dessins et photographies, entre autres, de Max Jacob, Marc Chadourne, Alexandra David-Neel, Jean Cocteau, Nadar. Elle ne tira que 15 numéros, grand format, jusqu’en février 1930.

11  Elle le publia sous cette forme : « Une interview : Mon entretien avec Adolf Hitler », Dimanche illustré, 5 novembre 1939.

12  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 21.

13  Id., p. 8, préface.

14  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 26-27.

15  Ibid.

16  Victor Segalen, Essai sur l’exotisme [1918], dans Œuvres complètes, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », 1995, t. 1, pp. 745-781.

17  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 32.

18  Id., p. 33.

19  Id., p. 53.

20  Ibid.

21  Ibid.

22  Id., p. 29.

23  Id., p. 28.

24  Titaÿna, Loin, op. cit., p. 181.

25  Titaÿna, Mon Tour du monde, op. cit., p. 119.

26  Elle y consacra aussi un article en mars 1929 dans le numéro 4 de sa revue Jazz.

27  Titaÿna, Loin, op. cit., p. 123.

28  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 31.

29  Titaÿna, Loin, op. cit., p. 208.

30  Ibid.

31  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 55.

32  Id., p. 41.

33  Id., p. 24.

34  Ibid.

35  Titaÿna, Loin, op. cit., p. 151.

36  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 30.

37  Titaÿna, Loin, op. cit., p. 171.

38  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 28.

39  Titaÿna, Loin, op. cit., p. 100-102.

40  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 33.

41  Titaÿna, Loin, op. cit., p. 101.

42  Ibid.

43  Id., p. 60.

44  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 77.

45  Cécile Berthier-Mc Laughlin, « Devenir Titaÿna : Une journaliste à la croisée des chemins », dans Myriam Boucharenc, Claude Leroy (dir.), L’année 1925 : L’esprit d’une époque, Presses universitaires de Paris Ouest, p. 293-305, http://books.openedition.org/pupo/2454 [consulté le 15/01/2015], ici § 5-6.

46  Id., § 18.

47  Titaÿna, Loin, op. cit., p. 49.

48  Id., p. 204.

49  Id., p. 98.

50  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 34.

51  Id., p. 112.

52  Titaÿna, Loin, op. cit., p. 61.

53  Elsa Triolet, À Tahiti, op. cit., p. 130.

54  Titaÿna, Loin, op. cit., « Tahiti en Chine », p. 73.

55  Id., p. 74.

56  Id., p. 68-69

57  Id., p. 51.

58  Id., p. 70.

59  Id., p. 79-80.

60  Guy de Maupassant, Bel-Ami [1885], Paris, Gallimard, « Folio », 1973, p. 77.

61 Titaÿna, Loin, op. cit., p. 207.


Pour citer ce document

Odile GANNIER, «Des femmes des années 1920 au pays des vahinés : Elsa Triolet, À Tahiti (1924), Titaÿna, Loin (1929)», Viatica [En ligne], n°6, mis à jour le : 06/05/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=326.

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Quelques mots à propos de :  Odile GANNIER

Université Nice Sophia Antipolis, CTEL