Le démon du politique
Positions et interventions dans les récits de voyage en Afrique noire d’André Gide, d’Albert Londres et de Michel Leiris

Frank ESTELMANN

Résumé : Les trois auteurs et voyageurs étudiés dans cet article (Albert Londres, André Gide, Michel Leiris) ont prêté leurs voix à l’anticolonialisme. Ils ont critiqué les effets du colonialisme européen en Afrique noire de la fin des années 1920 au début des années 1930. Toutefois, pour des raisons diverses allant d’aspects institutionnels aux sensibilités personnelles, leur engagement ne paraissait pas tout à fait le bienvenu, d’où leur hésitation à placer la parole politique au premier plan et à assumer le rôle d’intellectuel engagé. Ils ont alors justifié leur démarche par l’expérience personnelle et singulière du voyage et par l’urgence du sujet de leurs récits. Les formes littéraires qui en résultent (grand reportage, journal intime de voyage, journal ethnographique) ont profondément modernisé le genre du récit de voyage dans un moment critique de son évolution.

Abstract: The three authors and travelers studied in this paper (Albert Londres, André Gide, Michel Leiris) speak out against colonialism. They are critical of its effects in the context of late European colonial rule in black Africa during the late 1920s and early 1930s. For various reasons however, ranging from institutional aspects to personal sensibilities, it was undesirable to interfere in political debates. Hence, the reluctance to subscribe to the role of early intellectuals and public watchmen. They justified their outspokenness with their personal experience as travelers and the urgency of the matter they discussed. It can be shown that the literary forms that resulted from this situation (grand reportage, literary travel log, ethnographic journal) modernized the genre of travel writing in a critical moment of its evolution.



1Dans beaucoup de milieux culturels de l’entre-deux-guerres, le champ du politique ne relevait pas du « bon usage ». Inconvenance assez générale qui s’est traduite dans les textes par ces figures graves et caricaturales que nous connaissons de la littérature de l’époque, à l’exemple de ce fameux Tartass, coiffeur millionnaire de Bamako se présentant aux élections du conseil supérieur des colonies avec le calicot savoureusement rapporté par Albert Londres dans Terre d’ébène : « Votez tous pour Tartass ! Ça va ! Ça va ! Je suis content ! Bien content1 ! » Comment, dans un récit de voyage, être voltairien sans devenir « tartassien » ?

2Voilà une des préoccupations des voyageurs de l’époque qui, certes à des degrés divers et suivant des logiques différentes, tenaient toutefois à remplir leurs engagements politiques face au monde. Certains d’entre eux n’ont pas hésité à revendiquer la parole réfléchie, complexe et polyvalente du littéraire, du scientifique ou de tout autre voyageur serein et distancié. Leurs prises de position politiques ont marqué d’une certaine ambivalence la rédaction même de leurs textes : quel régime discursif choisir, quelle posture adopter (ou écarter), quelle scène d’énonciation construire pour ne pas manquer à la sincérité et intervenir sans pour autant choquer les bienséances diverses ? Malgré ce qu’autorisait la figure de l’intellectuel, leur légitimité apparaissait quelquefois douteuse. Le voyage politique, par le caractère inconvenant de ses propos concrets mais aussi de son appel direct au discours politique, oblige l’interprète à historiciser son objet de recherche – sur lequel les voyageurs de l’époque avaient certainement un autre point de vue.

3Ainsi, l’analyse du Voyage au Congo (1927) d’André Gide, de Terre d’ébène (1928) d’Albert Londres et de L’Afrique fantôme (1934) de Michel Leiris restitue les différentes convictions politiques de ces voyageurs, dès lors qu’elle s’intéresse en particulier aux destinataires et aux mises en textes singulières. Il s’agit ici d’analyser les stratégies qui valorisent (et dévalorisent) la prise de parole politique dans l’économie textuelle de ces récits de voyage.

Schismes : la quête de nouvelles modalités du récit de voyage

4Quelques réflexions préalables sur la généricité de ces récits et sur l’africanisme qu’ils adoptent s’imposent. Voyage au Congo, Terre d’ébène et L’Afrique fantôme relèvent de ce récit de voyage en quête de nouvelles modalités d’expression au sortir de la Grande Guerre. Pour un historien du genre, leurs formes plus ou moins novatrices – journal de bord intime de Gide, grand reportage de Londres, journal ethnographique de Leiris – reflètent une déstandardisation générique2.

5Le cas le plus frappant est L’Afrique fantôme du fait de l’influence exercée sur le récit par la psychanalyse et l’ethnographie, deux disciplines relativement jeunes que Leiris est l’un des premiers à vouloir transposer dans l’écriture viatique. Dans son cas, celui qui observe doit systématiquement faire partie du texte. Par conséquent, les images – imaginaires et réelles – de l’Afrique noire sont « recréées » dans le récit par l’intermédiaire d’un voyageur plongeant dans un bain de réalité3. L’observation de l’autre n’est donc pas seulement doublée de l’observation de soi – ce qui serait somme toute la posture des voyageurs de l’époque romantique –, mais ces deux pôles du discours de voyage semblent s’impliquer réciproquement. À cet égard, l’absence des registres objectivants du genre, c’est-à-dire les exposés historiques, les descriptions (des paysages, des topographies) et les tableaux de mœurs que Leiris tâche d’éviter, est particulièrement révélatrice. Le genre du récit de voyage est-il capable de supporter une telle transformation ? Leiris laisse planer le doute : « Ce journal n’est ni un historique de la Mission Dakar-Djibouti, ni ce qu’il est convenu d’appeler un “récit de voyageˮ4. » Mais n’est-ce pas insinuer qu’il existe une autre façon d’écrire le voyage au-delà de ce qui « est convenu » ? Une écriture qui prendrait en compte l’« absurde gageure5 » que présentent les livres de voyage aux yeux de l’auteur6 ? C’est ce que paraît suggérer le travail sur la forme narrative du voyage dans L’Afrique fantôme, ainsi que l’attention prêtée aux projections psychologiques, aux rêves, aux obsessions sexuelles, à l’inconscient hors de contrôle de l’instance énonciatrice et au travail d’observation de soi qui parviendrait au « maximum de vérité7 ». Même si Leiris semble parfois répéter le geste flaubertien du refus du genre, ces éléments révèlent en fin de compte une potentialité inhérente au genre.

6Certains passages du Voyage au Congo d’André Gide permettent le même type d’interprétation. Certes, le journal de voyage de Gide, autobiographique par nature, comporte de nombreux registres viatiques traditionnels qui datent le plus souvent de la fin du xixe siècle et qu’une lecture superficielle du journal d’un Gide politisé in extremis par l’expérience coloniale a par ailleurs tendance à écarter trop vite8. Ainsi, la quête de l’exotique s’orchestre autour des notions d’enchantement, d’orgie pour les sens, qui font que le voyageur avance « dans un état de ravissement et d’exaltation indicibles » dans ce « pays enchanteur » qui semble promettre « le bonheur, la volupté, l’oubli9 ». Mais de fait, au fur et à mesure que l’intérêt porté au transfert mental dans la « représentation imaginaire de ce pays10 » s’inscrit dans la forme du récit et que la finalité politique de l’écriture viatique est dévoilée aux lecteurs, le récit de Gide marque une rupture qui repose sur la figure d’un voyageur très conscient de ses appartenances, de ses phantasmes et de ses pouvoirs de projection ainsi que de ses obligations envers la sincérité de ce qui est rapporté. Il n’est donc nullement surprenant que Gide vise à relier de façon originale, immédiate, unique, son écriture à son expérience, sans interférer avec la tradition du genre – dont il n’évoque que quelques titres anachroniques11 –, et sans dialoguer avec des voyageurs contemporains.

7De toute évidence, Terre d’ébène d’Albert Londres s’inscrit dans la même évolution formelle du récit de voyage. Certes, le grand reportage était déjà bien établi avant Londres – par exemple par les suites d’articles publiés par des écrivains et des journalistes du Second Empire à l’occasion de l’ouverture du canal de Suez en 1869 ou plus récemment par les reportages de Pierre Giffard ou de Gaston Leroux. Londres lui-même, intégré au Petit Parisien depuis 1923, l’avait déjà exploité à diverses reprises pour décrire, entre autres, dans Au bagne (1924) les conditions de vie misérables des condamnés à Cayenne, dans Chez les fous (1925) le système de maltraitance des asiles psychiatriques en France, ou dans Le Chemin de Buenos Aires (1927) la prostitution forcée d’émigrées françaises dans la capitale argentine. Néanmoins, au moment de la publication de Terre d’ébène en 1928, un tel journalisme de prise de position, animé par une telle verve dénonciatrice, constituait un « genre hybride12 » et récent. Londres, qui avait négocié avec Albin Michel au début de la décennie la publication en volume de ses reportages, a parfaitement su exploiter l’intérêt publicitaire et populaire13 porté à ce type de grand reportage qui représente une autre potentialité de l’écrit viatique, progressant moins par la figure du voyageur que par la connivence entre le voyageur et son public – en ce cas, le lectorat du Petit Parisien –, l’auteur pariant sur les diverses attentes de ce dernier (valeurs, normes, éducation). Il s’agit donc d’impliquer un destinataire précis dans le regard que le reporter jette sur l’actualité mondiale14.

8Or, sans que Gide ou Londres semblent y avoir attaché de l’importance et dans le cas de Leiris peut-être malgré lui, leurs textes ont ouvert de nouvelles voies au récit de voyage à un moment où il était, d’après Adrien Pasquali, menacé d’ « évaporation15 ». Relevant de cette polymorphie des régimes discursifs multiples qui caractérise le récit de voyage au xxe siècle16, leurs textes sont formellement novateurs dans la mesure où la contestation l’emporte sur la simple variation autour des règles du genre. En outre, le choix de la destination de leurs voyages (l’Afrique noire), et donc du sujet de leurs récits, est révélateur de l’interdépendance des phénomènes génériques et thématiques17 bien connue des historiens du récit de voyage. Véronique Porra souligne que pendant les années 1920 et 1930,

[l’Afrique] est sans aucun doute, avec l’Extrême-Orient et l’URSS, l’un des pôles d’attraction les plus importants de cette période, comme si l’on cherchait à découvrir, à travers ces voyages, des terres qui suscitent à la fois inquiétude et fascination, mais voient également leur statut mondial politique et culturel se modifier sensiblement18.

Le renouvellement du genre viatique chez ces auteurs va de pair avec une évolution de la perception de l’Afrique noire pendant l’entre-deux-guerres, « destination-vedette19 » tant au plan culturel que politique.

Africanismes

9Le pouvoir d’attraction qu’a exercé l’Afrique noire pendant l’entre-deux-guerres a été très normé et même stéréotypé20 ; Gide, Londres et Leiris n’y ont pas été insensibles. Gide en fait ainsi une aventure personnelle, la réalisation d’un rêve d’enfant :

Ma raison me dit parfois que je suis un peu vieux pour me lancer dans la brousse et dans l’aventure ; mais je ne le crois pas21.

Il suffit de lire le dernier et long chapitre des Flambeurs d’hommes (1934)22 de Marcel Griaule qui raconte la traversée des hautes plaines de Eléllé en Éthiopie pour comprendre cette « mystique moderne » de l’aventure (Sylvain Venayre) si partagée par les voyageurs de l’entre-deux-guerres. Cette rhétorique « aventureuse » identifie nécessairement la civilisation occidentale à un « pôle répulsif de l’espace de l’aventure23 » et, dans nos exemples, l’Afrique noire comme son lieu d’épanouissement. Gide, Griaule et les autres voyageurs de l’époque continuent ainsi à envisager l’Afrique au singulier, comme un monde adverse de dépaysement et de perdition24.

10Évidemment, les différents récits de voyage n’ont pas fixé ce que Leiris appelle l’« imagerie africaine25 » de la même manière. Leiris essaie d’écarter les associations automatiques de l’exotisme pittoresque des voyageurs du xixe siècle qu’avait déjà réprouvées Victor Segalen26. Pour lui, le travail de l’ethnographe de terrain consiste à mener « la grande guerre au pittoresque », à « rire au nez de l’exotisme27 », c’est une « leçon inoubliable » contrastant avec les « sensations exotiques28 ». Toutefois, un des motifs de son voyage en Afrique est « le désir de rompre avec la vie futile29 » qu’il a menée à Paris :

Partant en Afrique, j’espérais peut-être avoir enfin du cœur ! J’ai plus de 30 ans, je vieillis, et toujours cette intellectualité… Retournerai-je jamais à la fraîcheur30 ?

L’africanisme de l’époque continue donc à transparaître dans ses remarques qui ne cessent de revenir à l’idée du différent et qui expriment un « besoin d’évasion et de ressourcement31 » particulièrement associé à l’Afrique noire32. Cela rapproche sans doute involontairement Leiris de Paul Morand qui déclare dans son voyage Paris-Tombouctou (1928) avoir demandé à l’Afrique de lui montrer « ce que fut le monde au temps de son innocence, de sa fraîche férocité33 ».

11Une lecture attentive du Voyage au Congo montre elle aussi que la traversée de l’espace africain de l’aventure relève d’un certain absolu, d’un ressourcement dans une primitivité précédant la rationalité occidentale en crise. Tout en renvoyant à La Mentalité primitive de Lévy-Bruhl, Gide oppose l’Afrique, réduite à « quelques peuplades primitives » et à un espace géographiquement imprécis, à la logique rationnelle dans laquelle il a été élevé :

[…] les gens de ces peuplades primitives […] n’ont pas notre façon de raisonner ; et c’est pourquoi si souvent ils nous paraissent bêtes. Leurs actes échappent au contrôle de la logique dont, depuis notre plus tendre enfance, nous avons appris, et par les formes mêmes de notre langage, à ne pouvoir point nous passer34.

Écho d’un relativisme culturel que Gide sait sans doute nuancer et dont il n’est pas non plus toujours certain qu’il convienne à l’humanité de l’autre35, mais qui constitue tout de même l’un des écrans exotiques dont le voyageur ne peut se passer pour percevoir l’altérité culturelle. Ainsi, entre la quête frustrée de l’exotisme sur place et la sensibilité exotique issue d’une perspective africaniste bien contemporaine, Gide critique les clichés colonialistes autant qu’il les reproduit36.

12On comprend mal le laboratoire de stéréotypes coloniaux qu’a été le récit de voyage pendant l’entre-deux-guerres si l’on postule que Terre d’ébène, publié dans le Petit Parisien entre le 12 octobre et le 11 novembre 1928, un journal de l’Alliance Républicaine et l’un des gros tirages des années vingt qui fait entrer le monde colonial dans ses pages37, constitue une exception à la règle générale. Même si le présent et l’avenir incertains de la colonisation ainsi que tout un débat socio-politique autour de la question coloniale ont poussé Londres à arpenter les territoires d’outre-mer, celui-ci ne change pas pour autant ses outils conceptuels. De fait, Londres procède dans ce texte à l’assimilation de l’autre sous la forme habituelle d’un exotisme opportun, comme quand il décrit ces « [f]éticheurs, magiciens, sorciers, envoûteurs » qui « font une belle carrière dans ce pays » en jouant « du revenant38 », ou ces « Noirs, les vrais, les purs, non les enfants du suffrage universel, mais ceux du vieux Cham » qui accourent gentiment « de leur brousse pour vous dire Bonjou (sic !) » : « Ils vous regardent comme si dans le temps ils avaient été des chiens à qui vous auriez donné du sucre. Parmi eux, on se sent une espèce de bon Dieu en balade39. » Et que dire de ces femmes indigènes qui se percent la lèvre inférieure ? « Un peu d’esthétique, messieurs les Gouverneurs ! Une femme est une femme, que diable ! Nous respectons leurs coutumes, dites-vous ? Ouiche ! Tant qu’elles ne nous gênent pas40. » « [É]crire entre le scandaleux et le quotidien, entre l’essentiel et l’anecdote, entre le dérangeant et le rassurant41 » – telle est la devise adoptée par le reporter, largement tributaire de « some of the reassuring stereotypes of colonialism42 ».

Reportage et politique coloniale chez Albert Londres

13Ainsi, Terre d’ébène est un parfait exemple du socle nationaliste sur lequel reposait l’idéologie coloniale dans la mythologie républicaine de la « Grande France43 ». Certes, ce reportage a suscité avant même sa parution des polémiques qui ont incité « le gouverneur général de l’AOF à organiser un “voyage de presse” pour douze journalistes et autant de parlementaires dans le but de combattre l’effet produit par le travail de Londres44 ». C’était précisément l’effet souhaité par le journaliste qui, dans la préface de l’ouvrage, se vante de sa « mauvaise action » dirigée contre les « grands coloniaux du boulevard » et les « chevaliers attitrés de la colonisation45 ». Il est également vrai que Terre d’ébène rend public le pandémonium des vilenies commises dans les colonies africaines françaises, son plus beau succès symbolique étant d’avoir attiré l’attention sur le système de prestation, « le moteur à bananes » comme il l’appelle, et ainsi sur le nouvel esclavage sévissant en Afrique : « L’esclave ne s’achète plus, il se reproduit. C’est la couveuse à domicile46. » Que fait l’administration devant cette situation indigne ? Elle préfère le travail forcé aux camions, elle ouvre des écoles censées fabriquer des Français mais proclame des lois qui maintiennent les Noirs au rang d’indigènes, elle plonge dans la misère ses treize millions de sujets africains, elle prive ses colonies d’une caisse de réserve pourtant bien remplie47, elle établit un système d’impôt injuste, bref : elle ne tire pas profit de l’opportunité de la situation coloniale :

L’œuvre la plus urgente dans ce pays serait de fabriquer du nègre.
Pour employer l’expression officielle, l’Afrique noire n’est pas une colonie de peuplement. Le blanc n’y demeure provisoirement qu’en se ménageant et définitivement que dans un cercueil. Si j’étais gouverneur général, je tendrais un immense calicot sur la côte maudite et j’y ferais peindre ces mots : « Le blanc qui fera un effort inutile sera immédiatement puni par la nature. »
L’indigène nous est donc indispensable.
Sinon par amour du prochain, du moins par égoïsme, nous devrions veiller sur lui comme sur un champ de blé.
On le fauche avant qu’il ait poussé son épi48 !

14Tout sauf le fait colonial lui-même fait l’objet d’une égale réprobation. Partant du principe de l’indivisibilité du territoire national et d’un objectif assimilationniste, Londres fait ainsi appel à la vocation historique de la France coloniale et reproche au gouvernement français de ne pas être à la hauteur du défi. Il n’hésite pas à livrer une explication hasardeuse de la situation. Selon lui, les colons bourgeois manquent de l’énergie de la « colonisation romantique » : « [l]a carrière s’est dangereusement embourgeoisée », au point qu’on s’embarque maintenant « avec sa femme, ses enfants et sa belle-mère. C’est la colonie en bigoudis49 ! » Pire, la nation française dépérit dans l’indifférence. Il incombe donc au reporter-voyageur, au professionnel de l’information, d’exercer le rôle social qui est le sien50 :

Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. 
En Afrique noire française, il existe une plaie. Cette plaie, donnons-lui son nom, c’est l’indifférence devant les problèmes à résoudre. Et cela conduit à des catastrophes. À qui la faute ? La faute en est moins à la colonie qu’à la métropole51.

Cette remarque, dont on ne cite souvent que la première phrase, exprime sans ambages le caractère ouvertement interventionniste du texte en faveur d’un avenir colonial de l’Afrique noire française. Dans son étude sur le récit de voyage en Afrique noire entre 1830 et 1931, Alex Demeulenaere insiste également sur ce passage :

Le voyageur y cède entièrement la parole au journaliste, qui emploie la tribune du récit pour poser des questions politiques52.

De fait, la tribune politique qu’est Terre d’ébène est pleinement autorisée par la mission du reporter. Si Londres redéfinit le grand reportage comme une grande enquête sociale53 ayant pour thème les injustices sociales, sa prise de parole politique se justifie par la fonction sociale qui lui a été accordée – celle d’éclairer l’opinion publique, action a priori noble et patriotique quoique douloureuse, que ceux qui détiennent le pouvoir n’approuvent pas forcément. Il est à noter que la prise de parole en matière de politique coloniale dans Terre d’ébène n’a pas été publiée dans l’un des journaux politiques de l’époque mais dans ce qu’on appelle un quotidien d’information54. Elle offre ainsi à Albert Londres l’occasion d’affirmer sans ambiguïté au grand public son identité de voyageur politique reposant sur l’appareil d’information établi après la Grande Guerre.

Prises de positions d’André Gide

15André Gide ne met certainement pas en question le fait colonial lui-même. Il se contente de dénoncer « les dérives de la colonisation et les exactions commises à l’encontre des indigènes55 ». La cible principale de ses invectives regroupe les grandes compagnies concessionnaires et leurs monopoles de caoutchouc et de coton qui appauvrissent le pays – « saigné, pressuré comme une orange dont on va bientôt rejeter la peau vide56 ». Gide accuse en outre le système de conscription forcée pour construire le chemin de fer de Brazzaville-Océan, « un effroyable consommateur de vies humaines57 », et il dénonce les abus de l’économie coloniale, par exemple le principe du recensement périmé58.

16Quelles que soient les raisons qui ont poussé Gide à adopter des opinions politiques largement controversées en France, la question se pose de savoir dans quelle mesure il a situé et limité l’« activité bâtarde » de ses prises de position « dans la perspective d’un engagement littéraire permanent et durable59 » qui ne cesse de conférer de la légitimité à sa parole. Si Gide avait dû redéfinir les règles du jeu dans le champ littéraire pour traiter des questions de politique coloniale, Voyage au Congo se situerait à l’écart des attentes, du prévisible. De fait, cela semble avoir été l’intention du voyageur, qui prend grand soin de souligner que la conscience politique qu’il développe au cours du voyage et qui l’amène à adopter un stratagème de dissidence contre les arguments officiels du devoir colonial sort du cadre prévu. C’est un bouleversement moral traduit en texte. Il faut toutefois rester attentif à la scénographie du « political awakening60 » du voyageur face à la réalité coloniale. Certes, Gide semble inclure certaines réflexions sur la complicité de l’écrivain avec la culture française qui maintient une mentalité coloniale61. Et son journal de voyage « implique en effet une réflexion […] sur les rapports qu’entretient la littérature avec le politique62 ».

17Mais loin de lancer un vaste appel au politique en matière littéraire et viatique, Gide recourt à de subtiles stratégies textuelles destinées à contrôler le processus de réception de son intervention politique ponctuelle et à légitimer le fait d’avoir transgressé temporairement la frontière bien définie qui, en principe, existe entre la médiation esthétique et l’engagement politique. Intertextualité littéraire débordante – de Bossuet à Milton, de Goethe à Joseph Conrad –, que Leiris dit avoir reproché jadis à Gide63, observations zoologiques et botaniques qui soutiennent l’image de l’écrivain extravagant, moments « boy scouts » au cours des journées de chasse dans la brousse, portraits esthétisants des indigènes qui marquent le style littéraire de l’ouvrage, réponses aux manifestes littéraires parus dans les journaux de Paris et commentaires littéraires qui ne cessent de signaler tacitement au lecteur du Voyage au Congo qu’il est en train de lire l’un des écrivains les plus prestigieux de sa génération. Cet ensemble participe d’un système de réglage discursif visible dans le texte. Gide anticipe ainsi la menace de dévalorisation de son ouvrage dans le processus de réception. En témoigne le passage suivant, présenté sous forme de réaction au journalisme de l’époque :

J’envie ces journalistes dont la voix porte aussitôt, quitte à s’éteindre sitôt ensuite. Circulais-je jusqu’à présent entre des panneaux de mensonges ? Je veux passer dans la coulisse, de l’autre côté du décor, connaître enfin ce qui se cache, cela fût-il affreux. C’est cet « affreux » que je soupçonne, que je veux voir64.

18Sur le plan monologique, le voyageur ne semble pas certain de pouvoir quitter la scène mensongère du vécu afin d’entrer dans la coulisse « affreuse » de la réalité coloniale – soupçons d’une théâtralité du vécu que les dîners officiels, les réceptions et autres apéritifs chez les gouverneurs, à mi-chemin entre agréables et « vaudevillesques65 » (Leiris), ne peuvent guère dissiper. Mais sur le plan dialogique, Gide, très conscient de son statut d’écrivain consacré, prend en compte la pérennité de sa voix qui ne s’éteint pas comme celle, volatile, du journaliste66. Comment s’assurer que l’intervention de type politique ne desservira pas la cause de la littérature ? Le fait que celle-ci soit impérissable, contrairement à l’écrit journalistique, rend justement problématique l’inscription du discours politique dans l’« espace des possibles67 » au sein du champ littéraire.

19Or pour Gide, semble-t-il, la prise de parole politique trouve sa place dans l’espace de variation permis par le paradigme littéraire. Il reprend ainsi le geste de Stendhal qui compare dans La Chartreuse de Parme l’intrusion du politique dans la littérature à un « coup de pistolet au milieu d’un concert68 ». Le discours politique apporterait à la littérature quelque chose de grossier et de moralement problématique, mais il faudrait toutefois récuser la solution de facilité qui consisterait à séparer les deux champs de la politique et de la littérature. Si littérature et politique ne sont pas forcément antinomiques, Gide est pourtant loin de constater un rapport de réciprocité ou même de complémentarité entre les deux pratiques, l’une se réclamant de la pérennité et l’autre du « matter of fact » :

Du reste, et de plus en plus, toute conversation m’exténue. Je fais semblant. On ne parvient à s’entendre que sur le plus banal, ou le « matter of fact », et encore. J’ai du mal à finir mes phrases, tant est grande ma crainte que celles où j’exprimerais vraiment ma pensée, ne puissent trouver un écho69.

On reconnaît aisément la crainte de l’auteur de ne pas trouver un écho avec le Voyage au Congo, ou du moins le même type d’écho qu’il était certain de trouver en tant que romancier.

20Or, ce qui est vraiment étonnant est moins le fait que Gide ait incorporé dans son journal de voyage des opinions politiques propres à produire un effet réel, que le fait que le politique, au moins de façon passagère, s’impose comme la raison d’être même du voyage :

Je ne pouvais prévoir que ces questions sociales angoissantes, que je ne faisais qu’entrevoir, de nos rapports avec les indigènes, m’occuperaient bientôt jusqu’à devenir le principal intérêt de mon voyage, et que je trouverais dans leur étude ma raison d’être dans ce pays70.

Par analogie, le discours politique semble parfois modifier les relations entre les autres types de discours présents dans le journal de voyage en les rapportant à un élément perturbateur, celui des informations sur la réalité coloniale, qui finit par englober et justifier la scène d’énonciation du récit. Cependant, le fait même que cette remarque soit reléguée dans une note en bas de page en dit long sur l’extraordinaire économie d’un texte dans lequel le voyageur hésite à se lancer dans l’étude sociale et à adopter une logique interventionniste71. Gide préfère équilibrer et hiérarchiser les différents registres narratifs dont il dispose pour répondre à l’horizon d’attente littéraire qui l’oblige à nuancer ses propos parce qu’il décide de ses appartenances72.

Michel Leiris et le « démon glacial de l’information »

21Le rôle de Michel Leiris au sein de la mission Dakar-Djibouti (de mai 1931 à février 1933) et le rapport entre ethnologie et colonialisme ont été bien étudiés. Sous la menace de la disparition des sociétés dites primitives, cette mission, organisée par l’université de Paris ainsi que par le musée d’ethnographie du Trocadéro et soutenue par le parlement français, faisait appel au « sauvetage intellectuel, muséal » des artefacts aptes à témoigner « de la diversité et de la richesse des cultures matérielles indigènes73 ». La récolte massive d’objets ethnographiques pendant la mission, que Leiris n’hésite pas à désigner dans L’Afrique fantôme comme un acte de « piraterie74 », tout en y contribuant en tant que membre permanent de l’expédition, faisait partie du projet de réorganisation du musée du Trocadéro75. Or, Leiris n’est pas convaincu de la méthode d’investigation ethnographique dite d’observation plurielle. De fait, la saisie collective d’un objet de recherche selon une disposition spatiale décidée par des ethnologues visant à la couverture totale des événements sociaux mise en situation de spectacle semble effectivement reproduire la situation coloniale76. Leiris en est tout à fait conscient : « Quant à moi, je continue mon travail de pion, de juge d’instruction ou de bureaucrate77. » Complice institutionnel du pouvoir colonial donc, mais également adversaire intellectuel de l’idée maîtresse du colonialisme français selon laquelle il s’agit de propager la civilisation, « une affreuse pagaille78 », Leiris envisage le colonialisme dans les termes de la « honte » :

Ces gens qu’on brime, qu’on pressure de toutes les manières, par l’impôt, le travail forcé (doré de promesses fallacieuses), le service militaire (qui ne parvient qu’à faire des tirailleurs, c’est-à-dire des hommes capables de toutes les exactions), la prison (souvent, comme chez les Kirdi, pour des crimes qui ne sont crimes qu’à nos yeux), les prestations…
Ces hommes, peut-être pas spécialement sympathiques, mais en tout cas pas plus stupides, ni plus mauvais que tous les autres, les traiter ainsi sous couleur de civilisation, quelle honte79 !

Dans la lignée de son soutien apporté à l’anti-impérialisme pendant la guerre du Rif en 1926 – il avait signé la pétition d’Henri Barbusse en défense d’Abd el-Krim80 –, Leiris dispose également d’arguments explicitement politiques pour prendre ses distances vis-à-vis de la situation coloniale :

De moins en moins je supporte l’idée de colonisation. Faire rentrer l’impôt, telle est la grande préoccupation. Pacification, assistance médicale n’ont qu’un but : amadouer les gens pour qu’ils se laissent faire et paient l’impôt etc.81 !

22Mais contrairement à Londres (ou même à Gide), une telle valorisation de l’expression politique ne revêt pas chez Leiris le caractère d’une intervention précise. Chez lui, le politique est relégué au second plan. L’ethos anticolonialiste est véhiculé dans L’Afrique fantôme sous des formes plutôt subtiles, celles d’anecdotes concernant les atrocités commises par les autorités françaises et l’« organisation inique82 » de celle-ci ou encore le souvenir des tirailleurs africains de la Grande Guerre, qui a déclenché, chez Leiris comme chez beaucoup de ses contemporains, un sentiment de solidarité transculturelle :

Je songe aux Noirs de l’A.O.F. qui durant la guerre de 14-18 ont payé de leurs poumons et de leur sang pour les moins « Nègres » d’entre eux le droit de voter pour M. Diagne ; aux Noirs de l’A.E.F. en proie aux grandes compagnies concessionnaires, aux bâtisseurs de chemins de fer83

23L’Afrique fantôme n’a jamais été reconnue comme un écrit ethnographique par les autres membres de la mission Dakar-Djibouti, leur directeur Marcel Griaule jugeant même le texte plutôt inopportun84. De fait, ce n’est pas un texte « institutionnellement attendu85 ». Or, selon Jean Jamin, il convient d’éviter au moins deux erreurs de lecture à propos de ce journal de voyage : la première « serait d’y voir exposée une critique des méthodes de l’ethnographie », la seconde « de lui donner un contenu politique » : « Leiris ne propose pas une vision politique de l’Afrique française86. » Il faudrait nuancer ce deuxième point, car l’insistance sur le contenu du récit me semble faire trop peu de cas des possibilités inventives du texte. En ce qui concerne le premier point, Alex Demeulenaere a montré dans son étude que le cahier ethnographique de Leiris témoignait d’un « scepticisme envers le colonialisme » et d’une « déconstruction progressive des imaginaires nationaux » ; d’ailleurs, « l’Afrique s’enfuit en se soustrayant au discours analytique du voyageur87 ». De fait, il ne faut pas sous-estimer, dans la lecture de L’Afrique fantôme, les éléments d’autoréflexion et d’autocritique du voyageur blanc qui, certes, regrette parfois d’avoir refoulé le sauvage [qu’il porte en lui], mais qui juge l’attitude coloniale tout de même suspecte88. La volonté de se placer au-delà des normes établies et des symbolismes de toutes sortes, sans pour autant quitter le domaine de l’intention éthique en conflit avec la sphère d’exercice de la politique coloniale, voilà qui est éminemment politique. Cela explique la tendance de Leiris à idéologiser les valeurs invoquées du colonialisme. Mais pour véritablement comprendre les éléments du discours politique dans L’Afrique fantôme, il faudrait – comme dans le cas du Voyage au Congo de Gide – raconter l’histoire de l’adversité à laquelle devait se heurter le voyageur pour produire un tel texte placé sous la tutelle du ministère des Colonies, et non l’expliquer de manière anachronique en invoquant son engagement politique, absent dans ce texte paru bien avant la rencontre de l’auteur avec Jean-Paul Sartre et Aimé Césaire.

24Leiris se distingue des manuels d’ethnographie. Dans les années vingt, Marcel Mauss entendait se livrer à l’étude diversifiée des faits sociaux en refusant toute prétention politique89. À ses yeux, la « politique positive », qu’il considérait comme une sociologie appliquée, ne relevait pas de la sociologie : « Au contraire, nous, ici en France […], nous ne nous occupons intentionnellement pas de la politique », de ces « prétentions normatives » qui visent à des généralités90. La sociologie et l’ethnographie telles que les définit Mauss – comme l’enregistrement objectif de faits et l’impartialité de l’enquête de terrain91 – s’opposaient à un retour sur l’actualité politique. Étant donné l’influence majeure exercée par la pensée de Mauss sur la mission Dakar-Djibouti, notamment sur le projet, l’exécution et la mise en texte de celle-ci, surtout sur Griaule, on mesure bien le choix délibéré qu’a fait Leiris dans L’Afrique fantôme en déployant un discours politique rudimentaire dans un texte exhibant sa propre fragilité et progressant sur le mode de l’échec. Certes, Leiris n’avait pas reçu une véritable formation d’ethnographe avant l’expédition. Mais on peut situer L’Afrique fantôme aux marges de l’ethnographie (comme par ailleurs aux marges de la littérature)92, ce qui renvoie à une prise de position à l’intérieur de l’ethnographie et non pas forcément à une position d’ethnographe déjà établie. Leiris a préféré l’habileté politique de l’ethnologue qui sait manier « ce démon glacial de l’information93 » avec une subtilité toute professionnelle à celle de la dissidence ouverte du touriste idéologique. Il le dit lui-même :

Aussi, en ai-je assez de cette vie qui toujours se déroule entre des songes stériles, des cancans politiques et des spéculations vaines94.

Nous retrouvons ici une allusion au caractère rhétorique du discours politique qui confère au politique une sorte de stéréotypie d’un sacré civique – sacré auquel Leiris, de toute évidence, n’a pas eu l’intention de se soumettre, préférant à la recherche d’un espace d’objectivité politique, pour le dire avec Jean-Xavier Ridon, « une interrogation qui porte sur le statut du sujet parlant95 ». Choix individuel de l’écrivain, contrainte de l’ethnologue qui « fait de sa propre personne, “l’outil de son observation”96 ». L’attitude de Leiris marque ainsi un geste de rupture de l’ethnologue avec l’imagerie médiatique des journalistes de la grande presse97, des récits exotiques des voyageurs amateurs et de l’expertise de l’administration coloniale. Elle n’est certes pas apolitique.

25Si la pratique du discours politique relève chez Albert Londres d’une position autorisée et reconnue dans le monde social de l’entre-deux-guerres (une position dans le sens que Pierre Bourdieu donne à ce terme98), un tel mouvement d’expansion politique du récit de voyage adressé à l’opinion publique française a été beaucoup plus problématique pour Gide et pour Leiris. Tandis que le reporter Londres a écrit et publié un récit de voyage politique sans ambiguïté quant à son statut textuel d’enquête sociale, la prise de position politique prend le détour de la production d’une nouvelle légitimité dans le Voyage au Congo et dans L’Afrique fantôme, en allant au-delà des positions établies dans les domaines de la littérature et de l’ethnologie.

26La conclusion est au fond un peu décevante : il y a de la politique dans le récit de voyage en Afrique noire de l’entre-deux-guerres, mais il ne suffit pas, pour la comprendre, de s’intéresser à la réalité historique du genre comme un espace de production des idéologies politiques ou coloniales. Évoquer le voyage politique pendant cette période requiert l’analyse d’un ensemble d’institutions, de « discours constituants99 » ou établis et de pratiques de réception qui a réglé la prise de position politique de certains voyageurs tout en valant à ceux-ci une réputation sulfureuse de non-conformisme et de liberté d’esprit.

Notes

1 Albert Londres, Terre d’ébène, dans Œuvres complètes, présentées par Pierre Assouline, Paris, Arléa, 2007, p. 558.

2 Voir Gérard Cogez, Les Écrivains voyageurs au xxe siècle, Paris, Seuil, 2004, p. 11-33.

3 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, dans Miroir de l’Afrique, éd. Jean Jamin, Paris, Gallimard, 1996, p. 379.

4 Ibid., p. 394.

5 Voir Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 303 (28 décembre 1931) : « Discussion littéraire avec Schaeffner au sujet de l’intérêt des journaux intimes en général et du présent journal. Lui, le conteste ; bien entendu, je le défends. Doit-on tout raconter ? Doit-on choisir ? Doit-on transfigurer ? Je suis d’avis qu’il faut tout raconter. »

6 Adrien Pasquali évoque dans Le Tour des horizons. Critique et récits de voyages (Klincksieck, 1994, p. 64) une « perversité culpabilisante » de Leiris qui « peut être comprise comme effet de discours ». Sur la scénographie de L’Afrique fantôme, voir dans ce contexte Alex Demeulenaere, Le Récit de voyage français en Afrique noire (1830-1931), Berlin, LIT, 2009, p. 249-264.

7 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 395.

8 Voir Frank Estelmann, « Certitude d’oubli : la quête des pharaons dans les récits de voyage fin-de-siècle », in Le Voyage et la mémoire au xixe siècle [colloque de Cerisy, septembre 2007], sous la direction de Sarga Moussa et de Sylvain Venayre, Paris, Éd. Créaphis, 2011, p. 381-400.

9 André Gide, Voyage au Congo, suivi de Le Retour du Tchad. Carnets de route, Paris, Gallimard, 1927-1928, p. 39, p. 43, p. 107, p. 21 et p. 17.

10 Ibid., p. 95.

11 Comme L’Afrique centrale française. Récit de la mission Chari-Lac Tchad (1902-1904) (Challamel, 1907) du botaniste Auguste Chevalier.

12 Joëlle Deluche, « Albert Londres : le premier des reporters heureux », in Littérature et reportage, sous la direction de Myriam Boucharenc et Joëlle Deluche, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2001, p. 46.

13 « Les chemins de Buenos Aires » qui précèdent Terre d’ébène ont été vendus à près de cent mille exemplaires ; voir Albert Londres, Terre d’ébène, op. cit., p. 539 (note de l’éditeur).

14 La connivence entre reporter et lecteur fait partie de la typologie du reportage établie par Myriam Boucharenc, L’Écrivain reporter au cœur des années trente, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du septentrion, 2004, p. 73.

15 Adrien Pasquali, Le Tour des horizons […], op. cit., p. 65.

16 Jean-Xavier Ridon, Le Voyage en son miroir. Essai sur quelques tentatives de réinvention du voyage au xxe siècle, Paris, Kimé, 2002, p. 19-20.

17 Pour une discussion méthodologique de ce rapport, voir mon étude Sphinx aus Papier. Ägypten im französischen Reisebericht von der Aufklärung bis zum Symbolismus, Heidelberg, Winter, 2006, p. 7-26.

18 Véronique Porra, L’Afrique dans les relations franco-allemandes entre les deux guerres : enjeux identitaires des discours littéraires et de leur réception, Francfort-sur-le-Main, IKO-Verlag für Interkulturelle Kommunikation, 1995, p. 129.

19 Myriam Boucharenc, L’Écrivain reporter au cœur des années trente, op. cit., p. 61.

20 L’ouvrage de référence sur ce sujet est Christopher Miller, Blank darkness. Africanist discourse in French, Chicago, Chicago University Press, 1985.

21 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 97.

22 Marcel Griaule, Les Flambeurs d’hommes (1934), Paris, Berg International, 1991. Sur ce texte de Griaule, voir Vincent Debaene, L’Adieu au voyage. L’ethnographie française entre science et littérature, Paris, Gallimard, 2010, p. 239-270.

23 Sylvain Venayre, La Gloire de l’aventure. Genèse d’une mystique moderne, 1850-1940, Paris, Aubier, 2002, p. 47.

24 Sur les pratiques spatiales dans les récits de voyage en Afrique, voir Alex Demeulenaere, « Le (re)tour en Afrique. Récit de voyage et espaces africains », Astrolabe, n° 11, 2006 (texte en ligne).

25 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 509. L’auteur énumère par ailleurs les composants de cette imagerie.

26 Voir à ce propos Tzevetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 357-372, et Gérard Cogez, Les Écrivains voyageurs au xxe siècle, op. cit., p. 35-56.

27 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 178.

28 Ibid., p. 211 (lettre du 26 septembre 1931).

29 Ibid., p. 361.

30 Ibid., p. 270.

31 Jean-Pierre De Rycke, Africanisme et modernisme. La peinture et la photographie d’inspiration coloniale en Afrique centrale (1920-1940), Bruxelles, Peter Lang, 2010, p. 144.

32 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 327 : « Il faut tomber dans des endroits bien extraordinaires pour avoir un peu l’impression d’exotisme. »

33 Paul Morand, Paris-Tombouctou, dans Voyages, éd. par Bernard Raffalli, Paris, Robert Laffont, 2001, p. 99.

34 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 334-335.

35 Voir par exemple Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 379 : il serait « à peu près impossible, à celui qui ne parle point la langue et ne fait guère que passer, de pénétrer bien avant dans la psychologie d’un peuple, malgré la gentillesse et l’ouverture (je veux dire : la disposition à l’accueil) de celui-ci ».

36 Voir Phyllis Clark, « Gide’s Africa », South Central Review n° 14/1, 1997, p. 56-73.

37 Histoire générale de la presse française. Tome III : de 1871 à 1940, sous la direction de Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou, Paris, Presses universitaires de France, 1972, p. 512-516.

38 Albert Londres, Terre d’ébène, op. cit., p. 591.

39 Ibid., p. 549.

40 Ibid., p. 597.

41 Joëlle Deluche, « Albert Londres : le premier des reporters heureux », art. cit., p. 43.

42 Roger Little, Between totem and tabou. Black men, white women in francographic literature, Exeter, University of Exeter Press, 2001, p. 112.

43 Pour cette question, voir par exemple Gary Wilder, The French imperial nation-state. Négritude and colonialism between the two world wars, Chicago, University of Chicago Press, 2005, p. 24-40 (chap. 2 : « Framing greater France. A real abstraction »).

44 Albert Londres, Terre d’ébène, op. cit., p. 539 (Préface de l’éditeur).

45 Ibid., p. 540 (Avant-propos).

46 Ibid., p. 559.

47 Ibid., p. 587.

48 Ibid., p. 587-588 (soulignement dans le texte).

49 Ibid., p. 544.

50 Voir Marc Martin, Médias et journalistes de la République, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 159-196.

51 Albert Londres, Terre d’ébène, op. cit., p. 541 (Avant-propos).

52 Alex Demeulenaere, Le Récit de voyage français en Afrique noire […], op. cit., p. 239.

53 Voir Myriam Boucharenc, L’Écrivain reporter au cœur des années trente, op. cit., p. 100.

54 Voir à ce titre Bellanger et. al., Histoire générale de la presse française […], op. cit., p. 514.

55 Ibid., p. 238.

56 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 93.

57 Ibid., p. 291.

58 Recensement d’après lequel sont taxés les villages, dont les habitants continuent à payer pour les morts et les fugitifs (André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 248). Sans entrer plus dans les détails, le discours politique développé dans le Voyage au Congo que Gide a publié d’abord dans la NRF pour le reprendre en volume en 1927 a eu un impact sur la politique coloniale française sous Léon Perrier (voir Michel Winock, Le Siècle des intellectuels, Paris, Éditions du Seuil, 1999, p. 272-274). Léon Blum reprit les arguments de Gide dans deux articles qui déclenchèrent une longue réponse du directeur de la Compagnie forestière Sangha-Oubangui à laquelle Gide réagit avec un article, publié dans la Revue de Paris le 15 octobre 1927, dans lequel il dénonçait de nouveau l’« exploitation éhontée » du Congo. Le ministre des colonies était alors Léon Perrier ; celui-ci annonça peu après à la Chambre que le régime des Grandes Concessions de 1899 expirant en 1929 ne serait pas renouvelé (passage cité d’après Winock).

59 Benoît Denis, Littérature et engagement, de Pascal à Sartre, Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 239.

60 Phyllis Clark, « Gide’s Africa », art. cit., p. 67.

61 Voir Véronique Porra, L’Afrique dans les relations franco-allemandes entre les deux guerres […], op. cit., p. 129-176, Phyllis Clark, « Gide’s Africa », art. cit., p. 70, Walter Putnam, « Writing the Wrongs of French Colonial Africa : Voyage au Congo and Le Retour du Tchad », in André Gide’s Politics: Rebellion and Ambivalence, sous la direction de Tom Conner, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2001, p. 89 : « In a a highly selfreferential way, Gide inscribes his opposition to the very culture of French expansionism in which he gravitates and to which he dresses his critiques. »

62 Benoît Denis, Littérature et engagement, de Pascal à Sartre, op. cit., p. 12.

63 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 352.

64 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 113.

65 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 301.

66 Ce type de réflexion est évidemment trop profondément ancré dans le milieu littéraire de l’entre-deux-guerres pour en trouver une source exacte. Toutefois, Gide a pu en trouver dans un article publié par Albert Thibaudet dans la NRF en avril 1923 (« Lettres et journaux ») : « Le romancier écrit pour courir une chance de durée […] tandis que le journaliste se place dans l’optique propre à une œuvre d’action instantanée » (cité d’après Myriam Boucharenc, L’Écrivain reporter au cœur des années trente, op. cit., p. 45).

67 Voir Pierre Bourdieu, Les Régles du jeu. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Éditions du Seuil, 1992, p. 326-332.

68 Stendhal, La Chartreuse de Parme, éd. par Michel Crouzet, Paris, LGF, coll. « Le Livre de poche : les classiques d’aujourd’hui », 2000, p. 531. Pierre-Louis Rey a analysé la genèse de ce motif chez Stendhal, voir « Un paradoxe stendhalien : le coup de pistolet au milieu d’un concert », in Corinne Grenouillet et Éléonore Reverzy (dir.), Les Formes du politique, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2010, p. 43-55.

69 André Gide, Voyage au Congo, op. cit., p. 78.

70 Ibid., note p. 31.

71 Nous retrouvons une hésitation similaire dans Retour de l’U.R.S.S. (1936) où Gide renvoie ses lecteurs à une des notes de bas de page pour lire sa critique ouverte des lois récentes en Union soviétique contre l’avortement et contre les homosexuels. Voir André Gide, Retour de l’U.R.S.S. suivi de Retouches à mon « Retour de l’U.R.S.S. », Paris, Gallimard, 1936 et 1937, p. 57.

72 Voir l’interprétation différente de cette pratique spécifique des notes de bas de page développée par Gérard Cogez dans « L’Afrique au cœur », dans André Gide et l’écriture de soi, sous la direction de Pierre Masson et de Jean Claude, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2002, p. 50. Cogez y voit l’effet non pas d’un réglage textuel, mais d’un besoin de « laisser le texte même de son témoignage dans son état initial » et de mieux se démarquer des horreurs les plus insoutenables.

73 Jean Jamin, « Introduction », dans Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 15-16.

74 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 196.

75 Sur le processus de fondation de l’ethnologie française et le rôle qu’a joué l’Institut d’ethnologie de Paris et la réorganisation du musée d’Ethnographie du Trocadéro dans ce processus, voir Vincent Debaene, L’Adieu au voyage […], op. cit., p. 45-94.

76 Jean Jamin, « Introduction », dans Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 21-30.

77 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 181.

78 Ibid., p. 370.

79 Ibid., p. 341. Voir aussi p. 183, p. 204, p. 298 et p. 276 : « J’ai horreur de ce monde d’esthètes, de moralistes et de sous-offs. Ni l’aventure coloniale ni le dévouement à la “Science” ne me réconcilieront avec l’une ou l’autre de ces catégories. » Pour Jean-Pierre Martin, Leiris est un témoin privilégié de l’aveu de la honte en tant qu’émotion en principe inavouable ; Le Livre de la honte, Paris, Éditions du Seuil, 2006, p. 71.

80 Texte qui parut dans l’Humanité du 2 juillet 1925. Voir Jean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au xxe siècle, Paris, Fayard, 1990, p. 96-108.

81 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 336.

82 Ibid., p. 183.

83 Ibid., p. 338.

84 Voir Jamin, « Présentation », dans Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 71.

85 Ibid., p. 73.

86 Ibid., p. 78-79.

87 Alex Demeulenaere, Le Récit de voyage français en Afrique noire […], op. cit., p. 272-273.

88 Voir à ce propos André Dedet et Christian Petr, « Le Voyageur en Afrique et son regard sur l’Autre » (sur Gide, Leiris et Graham Greene) », Journal of European Studies, n° 22, 1999, p. 329.

89 À propos de l’ethnologie de Mauss et du contexte de la restructuration de l’ethnographie en France à la fin des années vingt, voir Vincent Debaene, L’Adieu au voyage […], op. cit., p. 112-128 et p. 169-177, et Gary Wilder, The French imperial nation-state […], op. cit., p. 63-75.

90 Marcel Mauss, « Divisions et proportions des divisions de la sociologie », Année sociologique, nouvelle série, n° 2, 1927, p. 21-22.

91 Ibid, p. 27.

92 Christophe Ippolito, « L’Afrique fantôme : le journal de l’ethnographe entre théâtre rituel et littérature », dans Littérature et ethnographie, sous la direction d’Alain-Michel Boyer, Paris, Éditions Cécile Defaut, 2011, p. 180.

93 Michel Leiris, L’Afrique fantôme, op. cit., p. 178.

94 Ibid., p. 570.

95 Jean-Xavier Ridon, Le Voyage en son miroir […], op. cit., p. 13.

96 Vincent Debaene, L’Adieu au voyage […], op. cit., p. 72.

97 Sur le rapport entre ethnologie et médias, voir Vincent Debaene, L’Adieu au voyage […], op. cit., p. 58-62.

98 Voir Pierre Bourdieu, Les règles du jeu […], op. cit., p. 321-326 (« Position, disposition et prise de position »).

99 Voir Dominique Maingueneau, « Le discours littéraire comme discours constituant », in Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin, 2004, p. 46-55.


Pour citer ce document

Frank ESTELMANN, «Le démon du politique», Viatica [En ligne], n°7, mis à jour le : 21/06/2020, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1360.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Frank ESTELMANN

Johann Wolfgang Goethe-Universität, Frankfurt am Main