Hippolyte Taine, Voyage en Italie, Édition établie, présentée et annotée par Michel Brix, Paris, Bartillat, 2018, 663 p., ISBN : 9782841006625.

Thierry POYET

1Michel Brix le rappelle dans sa préface, le texte de Taine s’inscrit dans une longue liste de récits de voyages en Italie tout au long du premier dix-neuvième siècle : ceux de Chateaubriand et de Gautier, par exemple, ou encore de minores du cercle flaubertien comme Maxime Du Camp et Louise Colet. Pourtant, le récit de Taine est resté largement négligé et n’avait plus connu les honneurs de l’édition depuis la mort de son auteur. Une telle désaffection justifie donc cette publication, accompagnée d’une riche annotation : explications nécessaires, éclairages utiles, précisions enrichissantes guident utilement le lecteur.

2D’abord intitulé L’Italie et la vie italienne, souvenirs de voyage lors de sa parution dans la Revue des Deux Mondes, entre décembre 1864 et mai 1866, avant de trouver son titre définitif pour sa publication chez Hachette en deux volumes (janvier et novembre 1866), le Voyage en Italie contient 18 chapitres qui retracent un itinéraire du Sud au Nord, débutant par Naples, remontant sur Rome avant de faire des haltes attendues sur Pérouse et Assise, Sienne et Pise, Florence, Venise et la Lombardie. Plusieurs chapitres sont évidemment consacrés en priorité à la peinture. Taine voyage d’abord en amoureux de l’art, peu sensible aux hommes qu’il rencontre, aux paysages ou aux questions politiques. L’essentiel est à chercher du côté des œuvres et il confie volontiers :

Je compare Rome encore une fois à l’atelier d’un artiste (p. 118).

De fait, le voyage de Taine est un voyage d’étude : notre homme cherche à vivre, de l’autre côté des Alpes, une expérience esthétique et l’essentiel de son temps se passe à contempler tableaux, statues et monuments. Bien peu soucieux d’effectuer un voyage d’agrément, Taine veut rentrer d’Italie plus riche d’une conception esthétique fondée sur la pratique d’un pays qui lui serait un musée à ciel ouvert. Comme le remarque Michel Brix, il est allé en Italie d’abord en philosophe de l’art « pour vérifier ses hypothèses et trouver des arguments venant à l’appui de sa grille d’analyse » (p. 14).

3Bien sûr, le voyageur ne peut rester tout à fait indifférent au caractère des populations qu’il rencontre. Il relèvera à son arrivée à Naples « un bouillonnement dans les esprits, la vivacité, l’ardeur, la conviction » (p. 83) ; il rapportera volontiers quelques conversations politiques, par exemple à propos du pouvoir du pape (p. 301 et suivantes). Ces sortes de pauses constituent une respiration nécessaire et permettent de revenir à l’essentiel, au souffle vital que l’art offre à qui sait observer. D’ailleurs Taine peint les hommes en les enfermant dans les catégories sociales de la bourgeoisie et de l’aristocratie dans le chapitre central, « La Société » (chap. IX) et il n’évite guère les clichés habituellement véhiculés. On relève sous sa plume des affirmations péremptoires selon lesquelles, par exemple, « la grande affaire en ce pays est d’agir le moins possible » (p. 262). À Venise, il n’hésite plus à considérer que « les hommes en ce pays se sont arrangés pour supporter leur décadence » (p. 546) ou bien il peint volontiers les jeunes Italiens en séducteurs invétérés. Les jeunes Bolonais, par exemple (p. 461) sont trop soucieux de leur apparence pour penser à autre chose ! Bien sûr, Taine rend compte de la beauté de l’Italie, à de maintes reprises. Il admire une nature riche et foisonnante, des points de vue superbes (au sortir de Florence, par exemple, p. 387) ou au moment de quitter le pays (p. 642) mais son récit est avant tout celui d’un esthète. À propos de Milan, il écrira :

Un passant comme moi ne peut pas avoir d’opinion sur les mœurs ; il ne peut parler que des monuments (p. 617).

Michel Brix l’a annoncé d’emblée : « il y a beaucoup de subjectivité dans le Voyage en Italie » (p. 19). Taine est un observateur avisé capable d’embrasser du regard le pays tout entier. Le voyageur est d’abord un spectateur et le pays parcouru devient de ce fait un spectacle. Ainsi Venise est-elle admirée parce qu’elle offre la possibilité d’une expérience originale :

Le domaine et les habitudes de l’œil sont transformés et renouvelés. Le sens de la vision rencontre un autre monde (p. 510).

Quand il analyse un tableau, Taine le fait en spécialiste, conscient du rôle que joue la culture dans l’appréhension d’une œuvre d’art : « il faut à un moderne une préparation pour la comprendre. » (p. 169). Taine est allé en Italie « pour comprendre […] une civilisation autre que la nôtre, autre et différente, mais dans son genre aussi complète et aussi fine » (p. 147).

4Le Voyage en Italie est une belle promenade pour le lecteur qui suit le voyageur au fil de ses pérégrinations puisque le récit adopte l’allure du journal de bord. L’auteur lui devient alors une sorte de compagnon qui lui apprendrait à regarder les œuvres d’art et lui enseignerait la manière de les recevoir. Bien sûr, pour qui connaît l’Italie, il sera toujours possible de discuter les partis pris de l’auteur, d’être en désaccord avec ses impressions ou d’éprouver, au contraire, les mêmes émotions que lui. Nous n’entrerons pas dans les débats que ne manque pas de susciter la théorie de Taine. Michel Brix le rappelle dès sa préface, l’auteur, qui « méconnaît la force du génie individuel » (p. 21) veut à tout prix situer l’artiste dans son temps et son milieu et en faire le représentant de son époque. Quoi qu’il en soit, ce Voyage en Italie offre l’occasion d’une promenade particulièrement riche, que l’on doit à un voyageur, entier, passionné et passionnant.


Pour citer ce document

Thierry POYET, «Hippolyte Taine, Voyage en Italie, Édition établie, présentée et annotée par Michel Brix, Paris, Bartillat, 2018, 663 p., ISBN : 9782841006625.», Viatica [En ligne], n°7, mis à jour le : 07/04/2020, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1382.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Thierry POYET

CELIS, Université Clermont Auvergne