Jessica Desclaux (dir.), L’Orient des écrivains et des savants à l’épreuve de la Grande Guerre. Autour d’Une enquête aux pays du Levant de Maurice Barrès, Grenoble, UGA Éditions, coll. « Vers l’Orient », 2019, 181 p., ISBN : 978-2-37747-060-0.

Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY

1La collection « Vers l’Orient » s’enrichit, avec le récent volume collectif dirigé par Jessica Desclaux, d’une présentation d’un texte peu étudié en dépit de son importance, Une enquête aux pays du Levant de Maurice Barrès. L’écrivain relate le voyage qu’il décide d’entreprendre, dans des conditions parfois difficiles, de mai à juillet 1914, soit à la veille de la Grande Guerre, « aux pays du Levant ». Son périple le mène d’Alexandrie à Constantinople, en passant par Beyrouth, Damas, Tripoli, Antioche et Konia. Barrès, contraint de s’interrompre dans l’écriture de son récit de voyage en raison de la guerre, ne reprend celle-ci qu’en 1922. L’Enquête est publiée en 1923.

2Comment appréhender cette œuvre méconnue de Barrès ? Comme le rappelle Jessica Desclaux, il s’agit en premier lieu de situer l’Enquête dans la tradition littéraire du voyage en Orient dans laquelle elle s’inscrit mais avec laquelle elle semble rompre. Il s’agit ensuite d’en examiner la spécificité et d’en observer la réception dans les années d’entre-deux-guerres qui suivent sa parution. D’emblée, le titre choisi par Barrès dans le contexte de l’après-guerre (il ne s’agit pas du titre envisagé en 1914) caractérise son livre. Chacun des termes qui le composent est révélateur et du contexte et du propos de l’auteur. L’ouvrage dirigé par Jessica Desclaux commence par apporter au lecteur les informations nécessaires à ce sujet en explicitant le terme d’« enquête ». Parlementaire mais « non missionné par la Chambre », Barrès entreprend de mener une enquête sur les établissements d’enseignement français, laïques et congrégationnistes, afin d’y mesurer, pour les défendre et les maintenir, la place et l’influence de la langue et de la culture françaises. À cet objectif politique s’ajoute une justification à la fois spirituelle et littéraire. Barrès se place dans la continuité de ses illustres prédécesseurs du xixe siècle ; il marche dans leurs pas et poursuit son âpre volonté d’approfondir sa connaissance de la mystique et de l’âme orientales. Il prend ainsi place dans l’histoire de la littérature viatique sur l’Orient.

3Dans son introduction, Jessica Desclaux annonce un programme d’élucidation de la genèse de l’œuvre barrésienne, des débats qu’elle reflète et qu’elle suscite. Les contributeurs se proposent d’en éclairer les aspects politiques, scientifiques, esthétiques et d’en mesurer l’influence. L’Enquête est-elle le « dernier des voyages romantiques d’Orient » (Albert Thibaudet) ? Reflet des contradictions du penseur Barrès ? La caractérisation fine de cette Enquête écarte en grande partie la référence attendue aux œuvres romanesques de Barrès portant sur l’Orient pour se concentrer sur les liens que l’écrivain entretient avec une communauté de « savants », et notamment d’archéologues. « La Grande Guerre » joue-t-elle dans l’histoire de l’œuvre, de la réception, comme dans les trois parties qui composent cet ouvrage collectif, le rôle prépondérant qu’annonce le titre L’Orient des écrivains et des savants à l’épreuve de la Grande Guerre ? De quels regards intimes et collectifs, esthétiques et politiques, cette Enquête est-elle le reflet ? Lorsqu’elle paraît enfin, quel accueil le monde littéraire d’après-guerre lui réserve-t-il ? À quelle postérité est-elle promise ?

4L’ouvrage choisit d’aborder en trois temps ces diverses problématiques. La première partie retrace la genèse de cette Enquête au travers de deux articles. Le premier, de Jessica Desclaux, souligne les caractéristiques de ce genre, très en vogue à l’époque, qui vient inscrire le texte de Barrès dans le sillage de celui de Maurice Pernot, chroniqueur pour le Journal des Débats. Pourtant le parcours suivi s’établit sur fond des souvenirs littéraires romantiques (Lamartine, Nerval, Gautier, Chateaubriand, Goethe et Alexandre Dumas), comme le confirme le dossier de genèse, et Barrès poursuit, dans ce sillage, le dialogue spirituel entre Orient et Occident. La présentation par Vital Rambaud de Chronique de la Grande Guerre comme « avant-texte » parfait l’étude génétique. L’Enquête est comparée aux articles écrits par Barrès durant la Grande Guerre et réunis dans Chronique : Barrès y fait allusion à son voyage levantin de 1914, tout en sélectionnant ses propos et en adaptant son portrait aux impératifs de la guerre. Il dénonce ainsi la force allemande au Levant.

5On retrouve, en partie centrale de l’ouvrage, cette dimension politique et militaire, avec l’examen, par Nicole Chevalier, des rivalités entre l’Angleterre, l’Allemagne et la France dans le domaine archéologique. La présentation de cette période de l’histoire de l’archéologie en Orient trace l’évolution des décisions politiques sur la présence française, livre un portrait de l’archéologue Georges Contenau et un état de ce que Barrès lui doit dans sa connaissance des lieux qu’il visite. Les écrits de Barrès n’offrent cependant pas de description précise des sites. Ils manifestent en revanche son intérêt pour les lieux chers à Renan et à sa sœur Henriette. Son voyage aux Pays du Levant est aussi un « pèlerinage renanien ». Les lettres de René Dussaud (1924-1923) conservateur adjoint au département des Antiquités orientales du Louvre à Barrès, que présente ensuite Jessica Desclaux, éclairent le lecteur sur l’apport essentiel de ce spécialiste de la région des châteaux des Assassins et de l’histoire des religions orientales, au récit barrésien.

6Après cette double étude des avant-textes et des sources, le volume fait retour sur la question politique en présentant la nature polémique de l’Enquête. L’Orient, assimilé au germanisme, est un concept polémique, d’une définition des plus approximatives. Les termes du débat sont posés dans le titre de l’article de Claire Bompère-Evesque, « Le derviche et le lied : l’Orient dans la lutte de Barrès contre le germanisme intellectuel ». L’évocation des derviches tourneurs sert le propos de Barrès et fonde son rapprochement entre l’Orient et l’Allemagne. Sa réflexion, dont l’article souligne toutes les ambiguïtés et contradictions, rapproche les Orientaux des Allemands, également soumis à l’inconscient et succombant au fatalisme et au fanatisme. Tout les oppose alors à la France, porteuse de valeurs humaines universelles. On retrouve là le discours de l’Action Française mais Barrès reprend des catégories qu’il emprunte aux idéologies de droite et de gauche. L’Enquête, de ce point de vue, reflète son évolution politique.

7Pour mieux saisir la place de l’Enquête dans le champ littéraire, culturel et idéologique du premier xxe siècle, la troisième partie de l’ouvrage se penche sur d’autres écrivains viatiques passionnés par l’Orient, à commencer par deux figures d’importance, Pierre Loti et André Gide. Le premier, comme le rappelle Gaultier Roux, se rend dans l’Empire ottoman à plusieurs reprises, entre 1876 et 1913, le second pendant un mois, au printemps 1914. Dans ses écrits parus après-guerre, Pierre Loti, depuis longtemps âpre défenseur de la Turquie, dénonce l’ignorance de ses contemporains mais adopte lui-même une position plus que contestable, servie par un discours quasi négationniste sur le génocide arménien et pétri de stéréotypes dangereux. Gide, pour sa part, publie dans la NRF du 1er août 1914 La Marche Turque, écrit déceptif de son voyage qui, dans le contexte de la guerre imminente, le conduit à exalter la civilisation occidentale. Jean-Michel Wittman montre combien le discours tenu en filigrane sur l’homosexualité est ici essentiel. Dans l’opposition faite par Gide entre l’Algérie, encensée, et la Turquie, se lisent des déceptions plus intimes. L’étude examine de près les paradoxes présents dans ce journal de voyage, telle l’oscillation entre nationalisme et chauvinisme d’une part et défense du déracinement et de l’hybridité d’autre part. Elle saisit La Marche Turque dans son contexte et dans la trajectoire gidienne. La concordance des dates du voyage gidien et du périple barrésien, en 1914, invite à une comparaison entre les deux œuvres. Celle-ci pourrait aussi amorcer une étude comparative des récits de voyage après Barrès. Tel est précisément l’objet de la dernière contribution. Parue en 1923, soit l’année de la mort de Barrès, Une enquête, devient, dans l’entre-deux-guerres, un texte de référence qui va influencer le genre du voyage en Orient. Ses successeurs le prennent, « à son tour » comme « objet d’enquêtes ». Sous les plumes de Pierre Benoît, Robert de Traz, Roland Dorgelès, Maurice Martin du Gard, des Frères Tharaud, de Myriam Harry ou d’Henry Bordeaux notamment, la référence barrésienne est constante. Certes les stratégies de récupération et d’auto-promotion – Maéva Bovio note que nombre de ces écrivains viatiques « capitalisent » sur le nom de Barrès – sont présentes mais elles n’empêchent pas que la figure du Maître fasse l’objet de critiques directes ou indirectes, voire d’une véritable confrontation. Ces écrits postérieurs aident à mesurer l’apport littéraire de l’Enquête : modernité du texte, invention d’un nouveau genre du voyage en Orient, celui du pèlerinage littéraire ou celui de l’enquête, politisée et proche du reportage. Sur le fond, l’œuvre barrésienne ouvre également la voie à un regain d’intérêt pour les religions orientales que soulignent un certain nombre d’articles du présent volume.

8Cet ouvrage collectif, d’une lecture passionnante, offre une riche matière à qui veut comprendre la place et l’impact de cette Enquête aux Pays du Levant. Il comble véritablement un vide puisque ce texte, accessible sur Gallica, a été injustement délaissé par rapport à d’autres œuvres de Barrès. Or on y découvre un Barrès moins connu, entreprenant de son propre chef un voyage dont il revient in extremis en juillet 14. La présence d’éclairages multiples, sous la plume de spécialistes des antiquités orientales et de l’histoire de l’archéologie ou de littérature française permet au lecteur de saisir les diverses facettes de l’œuvre de Barrès. Il en est ainsi des rappels sur les contextes politiques, militaires, sur les débats idéologiques à propos de la place de l’Occident en Orient et sur l’histoire, éducative, culturelle et scientifique, de la colonisation. Cet ouvrage, pourvu d’une bibliographie générale et d’un index fort utiles, pourrait être enrichi d’une présentation de la structure et de la progression de l’Enquête et du périple précisément effectué par Maurice Barrès. Cela dit, il a le grand mérite d’apporter sa pierre à la réflexion sur la littérature viatique avec un texte dont il montre qu’il constitue un jalon essentiel dans l’histoire du voyage en Orient. Il nous invite non seulement à examiner la fortune de ce texte barrésien mais aussi à nous interroger sur le genre même du « récit de voyage », ici présenté comme une enquête, terme qui ne peut manquer de trouver des échos dans l’esprit des lecteurs d’aujourd’hui.


Pour citer ce document

Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY, «Jessica Desclaux (dir.), L’Orient des écrivains et des savants à l’épreuve de la Grande Guerre. Autour d’Une enquête aux pays du Levant de Maurice Barrès, Grenoble, UGA Éditions, coll. « Vers l’Orient », 2019, 181 p., ISBN : 978-2-37747-060-0.», Viatica [En ligne], n°7, mis à jour le : 24/03/2020, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1387.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY

UFR des Lettres, Université de Picardie Jules Verne