Adame Ba Konaré, Le griot m’a raconté… Ferdinand Duranton, le Prince français du Khasso (1797-1838), Paris, Présence africaine, 2018, 247 p., ISBN : 978-2-7087-0923-2.

Gilles LOUŸS

1Qui n’a rêvé de tenir entre les mains un livre qui rendrait compte des impressions des Africains eux-mêmes au moment de l’irruption sur leur continent des premiers explorateurs européens, et de disposer ainsi d’un contrepoint aux relations écrites par ceux-ci ? C’est un peu ce rêve qu’assouvit l’ouvrage de l’historienne malienne Adame Ba Konaré1, dans lequel elle fait intervenir un personnage de griot qui raconte à sa façon l’histoire de l’explorateur et aventurier français Ferdinand Duranton, en adoptant tour à tour les différents points de vue de ceux qui l’ont connu, qu’il s’agisse des rois et notables africains de la région du Khasso ou des agents de l’administration coloniale. En mobilisant tout à la fois l’historiographie classique et les archives coloniales2, les ressources de la fiction romanesque et celles de la tradition orale des griots, Adame Ba Konaré ne se contente pas de reconstituer le parcours d’un agent méconnu de l’entreprise coloniale de la France, elle parvient à restituer en profondeur la complexité humaine des populations vivant dans les différents royaumes du Soudan (l’actuel Mali) et la façon dont elles accueillirent les tout premiers colonisateurs français.

2Il faut dire qu’Adame Ba Konaré était particulièrement bien placée pour cette entreprise, elle qui depuis longtemps s’est employée à réhabiliter les sources orales en matière de transmission du passé et qui avait déjà écrit un livre où elle revisitait, à la manière des griots, l’histoire du royaume bambara de Ségou3, tout en s’appuyant sur les données de l’historiographie universitaire classique. De ce point de vue, le personnage de griot qu’elle met en scène dans son récit est exemplaire de la synthèse qu’elle revendiquait entre histoire populaire et histoire savante, puisqu’on le voit, par intermittence, s’arrêter de conter pour lire des extraits d’archives écrites relatifs à la biographie de son héros.

3De celui-ci, Ferdinand Stanislas Sébastien Duranton, né à Saint-Domingue en 1787 et mort à Médine (dans la région de Kayes) probablement en 1838, on ne sait pas grand-chose, hormis les pages que lui ont consacrées les acteurs ou les témoins des débuts de la colonisation française en Afrique de l’Ouest. On sait ainsi qu’il participa aux campagnes napoléoniennes, qu’il fut successivement administrateur colonial, agent commercial, missionné par le Ministère de la Marine et des colonies pour l’exploration des mines d’or du Bambouk, et qu’il finit par s’implanter à Médine, où il épousa la fille du roi du Khasso, dont il eut deux enfants. Agissant pour son propre compte, soupçonné par l’administration coloniale de se comporter en « roi nègre », voire de trahir les intérêts de la France dans la région au profit de la puissance coloniale britannique rivale, il connut une fin de vie rocambolesque : arrêté, emprisonné, jugé, puis libéré par un pouvoir colonial qui, après l’avoir longtemps utilisé, le stigmatisa – on ne peut s’empêcher de voir dans son parcours une lointaine analogie avec l’équipée de Mayrena, l’éphémère roi des Sédangs égaré sur les hauts plateaux de l’Annam, dont Malraux avait rêvé de faire le héros d’un roman qu’il abandonna sans le terminer4.

4C’est dire si le livre de plus de 200 pages que lui consacre Adame Ba Konaré enrichit considérablement cette mince trame, grâce à un montage complexe de récits. L’ouvrage se présente d’abord comme une fiction romanesque, qui raconte à la troisième personne le parcours d’un jeune Français, Nicolas, parti au Mali pour en savoir plus sur l’histoire de Duranton, dont il s’imagine être le lointain descendant. Il parvient ainsi jusqu’à Médine, où un intermédiaire local, un jeune instituteur, le met en relation avec un célèbre griot, Djéli Madi Kouyaté. Le récit est alors pris en charge par ce second narrateur qu’est le griot et s’organise, selon les processus ritualisés de la parole griotique, en sept journées, durant lesquelles le jeune Nicolas découvre, avec une émotion croissante, quel homme fut ce mythique ascendant, ce Duranton transformé par la prononciation locale en « Garanton », et que l’art oratoire du griot a tôt fait de métamorphoser en personnage quasi épique. S’ajoutent, dans le texte de cette narration à deux voix, des informations historiques données en notes (et dans lesquelles on peut lire la présence historienne de l’auteure), et surtout un troisième récit, inséré en italiques, consacré au père de notre héros, Joseph Ferdinand Duranton, commissaire des colonies à Saint-Domingue, et qui relate la révolte des esclaves de Saint-Domingue menée par Toussaint Louverture : ce troisième récit, réapparaissant par intermittence tout au long de l’ouvrage, permet ainsi d’établir un contrepoint entre l’histoire mouvementée du père et celle du fils, mais aussi entre l’histoire de la traite à Saint-Domingue et celle de ce Soudan d’où partirent, pour Saint-Domingue ou ailleurs, tant d’esclaves razziés à la faveur des guerres intestines entre royaumes africains.

5C’est donc par le biais de ce tressage narratif qu’Adame Ba Konaré parvient à relier la destinée du père de Ferdinand Duranton à celle de son fils, lesquels connaîtront tous deux une fin solitaire et tragique, selon un lien occulte qui sera expliqué à la fin de l’ouvrage : il ne pouvait en effet résulter rien de bon de cette mésalliance funeste entre des Blancs propriétaires d’esclaves noirs, comme l’ont été les Duranton père et fils, et cette noblesse noire du Khasso pareillement propriétaire d’esclaves et égarée par sa soif de domination et de guerres.

6Ce montage de récits éclaire ainsi en profondeur le personnage de Duranton, grâce au déroulé de sa biographie à la mode griotique, avec tout ce que cela suppose d’amplifications oratoires, d’envolées lyriques, de commentaires parfois caustiques, mais aussi de mises en relation entre le passé et le présent, puisque, selon Djéli Madi Kouyaté – et en cela la fonction que les griots se reconnaissent eux-mêmes n’est guère différente de celle que s’attribuent les historiens – « raconter hier à aujourd’hui » a pour but d’ « expliquer notre présent » afin de « mieux appréhender le futur »5.

7De fait, le récit de Djéli Madi Kouyaté a le double intérêt de renseigner sur ce lointain passé du Mali et de le faire entrer en résonance avec son actualité politique : certes, par-delà le personnage de Duranton, il est question des aspects géopolitiques de cette région du Soudan précolonial fractionnée entre différents royaumes menant alternativement des politiques d’alliance ou de guerre à outrance ; il est aussi question du fonctionnement de l’administration coloniale française qui tente de prendre pied dans cette région, depuis sa base de Saint-Louis au Sénégal, de ses vues secrètes, de la lutte qui l’oppose aux entreprises coloniales britanniques concurrentes ; mais à plus d’un endroit le passé évoqué par le griot rattrape l’actualité sociale et politique du Mali d’aujourd’hui, notamment lorsqu’il se réfère à la corruption, aux abus de pouvoir, aux offensives de groupes islamiques armés, qui ne sont pas sans faire revenir en mémoire la déferlante toucouleur menée par le prophète armé El Hadj Oumar dans les années 1850 : et le griot tisonnant le passé a ici beau jeu de rappeler que seule la forteresse bâtie par Duranton à Médine, avec l’accord de son beau-père Hawa Demba Diallo, le roi du Khasso, permit de résister à cette déferlante, préservant ainsi cette partie du Soudan du djihad mené par El Hadj Oumar, ce qui lui fait conclure qu’ « [u]n personnage comme Garanton méritait réhabilitation6 ».

8On ajoutera que le livre d’Adame Ba Konaré donne un éclairage de première main, via le discours du griot (et celui de l’historienne qui le fait parler) sur le monde culturel malinké, notamment sur le sens que prend la coutume, les relations de parenté, le rapport au sacré et au monde des esprits, – de sorte que cette biographie griotique à plusieurs détentes permet de comprendre les malentendus, la méfiance réciproque, mais aussi les efforts pour se comprendre entre le toubabou « Garanton » et le roi Hawa Demba Diallo. Ceux qui ont connu et aimé la culture orale si riche des Malinkés du Mali retrouveront avec plaisir dans le récit d’Adame Ba Konaré la virtuosité et l’humour avec lesquels les griots s’emparent de n’importe quel thème pour lui imprimer une forme de légèreté inimitable, notamment à travers le recours expressif aux proverbes et sentences, qui font partie d’un authentique art de dire : il fallait avoir la connaissance intime de cette culture pour parvenir, comme par mimétisme, à donner une forme d’équivalent écrit à l’oralité propre aux griots7.

9L’auteure énonce dans une postface les liens personnels qui la relient, bien que lointainement, à l’histoire de Duranton, dont elle espère que son livre va contribuer à le réhabiliter. Il reste à souhaiter, après ce magistral coup de projecteur apporté par l’ouvrage d’Adame Ba Konaré, que les relations manuscrites de Duranton sortent enfin des archives pour être publiées, afin que soit pleinement reconnue leur contribution à la grande Bibliothèque du voyage et de l’exploration.

Notes

1 Bien connue au Mali pour ses travaux d’historienne et son engagement associatif, Adame Ba Konaré est l’épouse d’Alpha Oumar Konaré, président de la république du Mali de 1992 à 2002.

2 Voir la bibliographie en fin de volume, p. 241-244.

3 Adame Ba Konaré, L’épopée de Ségou : Da Monzon, un pouvoir guerrier, Lausanne, éd. Pierre-Marcel Favre, 1987.

4 Il s’agit du Règne du Malin, qui devait constituer la suite de La Voie royale : voir André Malraux, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Péliade », vol. III, 1996, p. 971 à 1116. Voir la notice de Jean-Claude Larrat p. 1303 et suiv.

5 P. 216 du livre d’Adame Ba Konaré.

6 Id., p. 203.

7 L’auteure se pose d’ailleurs subtilement en interlocutrice du griot, via un procédé de mise en abyme, p. 140 et 218, lorsque le griot Djéli Madi Kouyaté la nomme à deux reprises, en l’invitant à « frotter son savoir » au sien.


Pour citer ce document

Gilles LOUŸS, «Adame Ba Konaré, Le griot m’a raconté… Ferdinand Duranton, le Prince français du Khasso (1797-1838), Paris, Présence africaine, 2018, 247 p., ISBN : 978-2-7087-0923-2.», Viatica [En ligne], n°7, mis à jour le : 25/03/2020, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1389.

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Quelques mots à propos de :  Gilles LOUŸS

UFR PHILLIA, Université Paris Nanterre