Introduction

Introduction

Texte

Entre la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, et la huitième et dernière, parue en 1935, les variantes dans l’exemplification du terme Voyager traduisent l’évolution des habitudes et des moyens de se déplacer. Si l’on voyage « par terre », « par mer », ou « à son aise » en 1718 (deuxième édition), on se déplace également « en poste ou à cheval » dans la version suivante (1740), « à pied » depuis 1836 (sixième édition), « en chemin de fer, en automobile, en avion » ou « en voiture » en 1935. Mais depuis toujours, les mêmes expressions semblent constituer le noyau dur de l’art de voyager, en tout cas sur le plan lexicographique :

Il a bien voyagé, il a bien vu du pays. Voyager par toute l’Europe. Voyager en Italie, en Grèce, en Asie. Il a passé sa vie à voyager1.

Jusqu’à la septième édition (1878), s’ajoutaient encore « Les étrangers qui viennent voyager en France » et « On apprend bien en voyageant ».

L’action de Voyager est ainsi marquée d’une positivité incontestable : on voyage bien, on voit bien, on apprend bien. Même constat parmi les nombreux exemples offerts dans le long article du Trésor de la langue française : la seule citation illustrant un voyage peu plaisant, car contraint par les événements historiques, fait référence aux mouvements d’émigration induits par les révolutions2.

Pourtant, il n’est pas besoin d’avoir expérimenté les périples lointains ou de longue durée pour savoir qu’on voyage souvent mal, que les déceptions l’emportent aisément sur le plaisir, que l’on rate parfois cette parenthèse dans la routine qui semblait tant promettre. Qu’il s’agisse d’un sentiment d’ennui, de vanité ou d’inutilité face à l’entreprise, d’obstacles en tout genre provoquant changements d’itinéraire, interruptions et contretemps frustrants, d’événements retardant ou empêchant le départ, forçant le voyageur à un retour précoce, et même, dans le pire des cas, de la mort en chemin, le voyage est menacé de diverses formes d’échec ou de ratage.

Mais à quoi mesure-t-on l’échec du voyage ? La question est moins évidente qu’il n’y paraît. Car même l’interruption la plus drastique, entraînant la disparition du voyageur, ne condamne pas nécessairement l’entreprise : on verra dans ces pages que, dans le contexte des pèlerinages au xvie siècle, l’anéantissement en cours de route peut être envisagé comme un « aboutissement sublime3 ». Le voyage est-il avant tout envisagé comme la possibilité d’emmagasiner des expériences permettant de goûter ultérieurement aux plaisirs du souvenir, de « vivre une seconde fois4 » ? Son ratage serait alors la sensation de ne rien vivre, de ne rien sentir qui vaille la peine d’être retenu. Intègre-t-il un programme de sociabilité ? Vise-t-il à rencontrer une personnalité particulière ? Passer à côté de l’opportunité, surtout lorsqu’elle faisait partie des buts du voyage, occasionnera bien des regrets, sans doute, mais les rendez-vous manqués sont aussi, parfois, sources de réussites viatiques inattendues : ainsi, le succès du voyage en Amérique d’Alexander von Humboldt doit-il beaucoup à l’impossibilité de rejoindre, d’abord, la Campagne d’Égypte, puis l’expédition Baudin.

On en déduira que chaque type de voyage, chaque projet spécifique, chaque époque – et, sans doute, chaque voyageur, en fonction de ses ambitions mais également de son caractère – conduit à envisager différemment les succès du voyage et leur envers. Adopter, comme nous le faisons ici, une chronologie étendue (xvie-xxe siècle), accueillir des voyageurs aux ambitions diverses (pèlerins, explorateurs, colons, écrivains, aventuriers), aborder le motif de l’échec, sous ses différentes déclinaisons – empêchement, inaboutissement, déroute, mort du voyageur – fait donc peut-être courir le risque d’offrir une vision trop diluée du problème. La notion même d’aboutissement dans le contexte viatique serait sans doute à relativiser en confrontant les approches européennes à d’autres types d’expériences viatiques, issues d’aires culturelles différentes : à la vision familière du voyage comme « circuit », « boucle », ou « ligne » conduisant d’un point à un autre, on pourrait opposer des pratiques privilégiant l’errance, l’improvisation, le déplacement en tant que tel plutôt que l’accomplissement d’un programme planifié. Le sujet, de toute évidence, offre de nombreuses perspectives de recherches. Sans doute, sur le plan strictement notionnel ou conceptuel, fallait-il sacrifier à cette imprécision pour tenter de saisir quelques lieux où se croisent les différentes acceptions de l’échec.

Un constat s’impose d’abord, souligné par plusieurs contributions au sein de ce volume : quelle que soit l’ampleur des accidents de terrain, on mesure l’inaboutissement du voyage à l’aune de deux paramètres étroitement liés. Le premier relève des attentes projetées sur un voyage, sur la base de données culturelles, historiques, géographiques, mais également disciplinaires (attente de résultats spécifiques, qu’il s’agisse d’une mission scientifique ou d’un défi sportif), ou purement subjectives (curiosité envers certaines expériences, certaines personnalités, certains lieux). Le second s’attache à la mise en discours du voyage, avec ce constat ; il n’est d’inaboutissement plus radical que celui qui nous prive de toute représentation – récit, images, témoignages de tiers, peu importe : là où il ne reste rien, où aucun discours n’émerge, ne serait-ce que pour constater l’échec, le voyage devient inaccessible à tout autre qu’au voyageur. On peut en revanche faire quelque chose des traces, mêmes minimales, qui ont inscrit le voyage dans la réalité5. Tenter la reconstitution d’une histoire, quitte à la romancer quelque peu, enquêter, accéder à des fragments de présence au monde du voyageur.

Le discours peut même compenser l’échec : le voyageur « empêché » subit, certes, la confrontation frustrante ou violente à une réalité qui ne tient pas ses promesses, le blesse ou l’annihile. L’accès au récit de ces obstacles, au témoignage précédant ou accompagnant le malheur pourra susciter, du côté des lecteurs, plusieurs types de réactions : affectives (sentiment d’empathie pour le voyageur, de tristesse ou de sidération face à sa disparition, etc.), ou « narratives », soit que le changement de programme déçoive ses attentes soit, au contraire, que les perturbations de l’histoire donnent au récit une tournure digne d’intérêt. Car l’imprévu, l’accident, sont souvent de formidables embrayeurs narratifs. Là où le voyage s’arrête, le texte, lui, peut continuer, et le texte seul peut faire le voyage. On peut ainsi envisager, on le sait, un voyage parfaitement abouti dans sa forme textuelle, qui emprunte les formes du témoignage ou du récit historique, alors même que tout concourt à douter de l’expérience réelle en amont6. Il n’est pas non plus indispensable que la relation soit « achevée » pour remplir son office, une part importante de la littérature de voyage du xixe siècle faisant même de l’inachèvement un principe7, tandis que l’impossibilité de voyager devient un lieu commun des textes du xxe siècle.

Enfin, la mort même du voyageur nous interpelle directement, faisant du récit, des lettres ou des notes survivantes, les reliques8 d’un être qui disparaît, pour ainsi dire, sous nos yeux, mais qui se survit à lui-même dans les traces qu’il a pu laisser. Parce que « ce qu’il s’est vraiment passé » reste parfois totalement inaccessible, les indices discursifs restant font l’objet d’un réinvestissement exceptionnel de la part des lecteurs, des commentateurs et, dans certains cas, du public. Le voyage se lit désormais comme une épopée macabre dont on connaît à l’avance, contrairement à son auteur, l’issue tragique. Le récit récupéré et lu post mortem viatoris ramène d’outre-tombe la voix du disparu et appelle le geste interprétatif, parce qu’il donne accès à une réalité qu’on croyait définitivement close. La fin brutale de l’aventure ne marque donc pas, ici, son inaboutissement sinon, comme pour tout texte, un inaboutissement envisagé positivement, ouverture suscitant sans cesse de nouvelles lectures, de nouvelles interprétations. Les voyages les plus dramatiquement inachevés donnent peut-être ainsi un exemple par excellence du geste de « concrétisation » non seulement d’une œuvre, mais également du geste créatif lui-même, que constitue la réception d’un texte9. À l’inverse, un voyage parfaitement abouti, tant en termes de clôture ou d’accomplissement de l’itinéraire que de résultats et de publications, peut décevoir le public, ou même se solder par un échec de réception. Pensons, dans le premier cas de figure, à la manière dont Alexander von Humboldt échelonna les publications relatives à son voyage en Amérique, faisant fi des attentes des amateurs de récits de voyage : à son retour en 1805, c’est un Essai sur la géographie des plantes qui parut, suivi de plusieurs publications scientifiques spécialisées. Le premier volume de la relation à proprement parler, qui restera inachevée, ne verra le jour qu’en 181410. Nombreux sont sans doute, par ailleurs, les voyages dont la publication ne fit pas pour autant le succès. On pourrait évoquer à titre d’exemple L’Espagne sous Ferdinand VII d’Astolphe de Custine, relatant un voyage dans la péninsule ibérique effectué en 183111. Si la critique de l’époque lui réserve un accueil somme toute positif, s’il est connu des contemporains, le récit n’est que rarement cité, rapidement oublié, et ne sera jamais republié avant 199112. L’« inactualité » de cette relation au moment de sa publication n’est sans doute pas étrangère à cet insuccès : depuis le retour de Custine, sept ans avaient passé, et le décès de Ferdinand VII en 1833 avait plongé l’Espagne dans une profonde crise de succession qui devait durer jusqu’en 1839.

L’échec apparaît ainsi comme l’un des motifs qui, par sa ductilité, traduit le mieux la double aventure du voyage, de la réalité à l’écriture. Or si la littérature critique a beaucoup examiné la « fabrique » du récit de voyage, des notes exploratoires aux textes publiés, soulignant l’importance du travail de réécriture, de mise en forme de l’expérience, la manière dont s’élabore une narration dont la logique interne n’est plus nécessairement celle des événements, les voyages inaboutis, empêchés, interrompus – sur la route ou au moment de la publication – semblent avoir surtout fait l’objet d’études de cas spécifiques. Les ouvrages de synthèse que nous avons consultés13 n’abordent pas le motif en tant que tel, à l’exception peut-être de Sylvain Venayre qui, dans le contexte spécifique des pèlerinages du xixe siècle, note « l’angoisse » de l’Église face aux fidèles qui perdraient de vue le but de leur pérégrination et prendraient goût au vagabondage sans fin14. Seul Jean-Didier Urbain, dans Le voyage était presque parfait15, aborde le « ratage » comme objet principal de ses recherches, sur la base d’une très large enquête : le motif de l’échec, du voyageur dérouté, passant à côté de son voyage ou confronté à des mésaventures plus ou moins conséquentes, est exploré à travers de grandes œuvres littéraires (Don Quichotte, Robinson Crusoé, Candide, Moby Dick, par exemple) et des figures de voyageurs prestigieuses ou moins connues du grand public, explorateurs, anthropologues, aventuriers ; dans la logique de ses travaux antérieurs16, Urbain consacre également une part importante de son analyse au tourisme contemporain. L’ensemble forme un curieux catalogue des différentes manières de passer à côté du voyage, conclu, d’ailleurs, par un sous-chapitre intitulé « Comment être un consternant voyageur ? Conseils au lecteur17 ». L’hypothèse la plus intéressante portée par l’ouvrage, dans le cadre du présent volume, reste l’idée que la narration de l’expérience puise dans les obstacles plus ou moins définitifs du voyage nombre de ressources jouant à la fois sur les plans psychologique et narratif :

Il s’agit […] d’aller contre le vent avec la force du vent en recyclant l’anti-programme en intrigue de dépannage capable de redonner sens et unité à une expérience de voyage raté, ce stratagème permettant à moindres frais de réintroduire la cohérence explicative d’une histoire dans un désordre d’événements décousus par la dislocation accidentelle d’un programme primitif. Ainsi, par la (re)mise en intrigue, peut-on redevenir maître à bord de son voyage, en rétablissant sur place ou après coup dans une logique narrative un moment perdue…18

Pourrait-on, dès lors, envisager que certaines formes de l’échec puissent se constituer en projet ? Nous avons mentionné plus haut l’importance de l’inaboutissement à certaines époques. Lorsqu’elle se fait parodique ou humoristique, l’écriture viatique aime à jouer et rejouer sans cesse le ratage, à se disperser, manquer l’essentiel, voire à refuser tous les ingrédients attendus du récit de voyage19. Mais l’on pourrait également, plus sérieusement, convoquer la notion de « dévoyage », par laquelle Thangam Ravindranathan explore le motif du voyage dans la littérature – essentiellement fictionnelle – du xxe siècle20. S’y exprimerait la nostalgie d’une époque où l’individu pouvait prendre possession des lieux21. Le voyage ne se réaliserait plus désormais qu’en dévoyage, errance conduisant au constat de l’impossibilité à faire réellement signifier l’expérience viatique comme rapport au monde22. À envisager la question sous l’angle qui est le nôtre ici, le « dévoyage », au sens propre du terme, ce moment où l’on « sort de la voie » pourrait désigner le besoin, voire le désir de s’approprier pleinement un vécu dont le voyageur est parfois davantage le jouet que l’acteur à proprement parler, désir émanant aussi bien de ce dernier que des commentateurs que nous sommes. Il s’agirait en quelque sorte de jouer avec les menaces pesant sur le voyage, de mettre en œuvre, littéralement, ce « goût du risque » que David Le Breton aborde dans plusieurs ouvrages d’un point de vue sociologique23, et qu’il désigne plus spécifiquement, dans le contexte d’une étude de l’aventure, comme « Passion des détours24 ». Est ainsi mis en évidence l’attrait paradoxal que peuvent exercer l’imprévu, la déroute, tous les ingrédients perturbateurs du voyage planifié. Certains cherchent la péripétie, le danger, marchant sur le fil de l’échec, « jou[ant] [leur] vie, ou du moins la signification de [leur] existence25 ». Souvent avalés par l’aventure, ces voyageurs de l’extrême ont de tout temps nourri la littérature ; le récit de mésaventures, d’échecs parfois définitifs traduirait ainsi le besoin anthropologique de se confronter aux limites de l’expérience :

L’aventure n’existe que par sa transformation en paroles, jouant au fil de la langue, et restaurant l’émotion dans le cercle des auditeurs, nouant la complexité infinie des événements en une trame nécessaire, en une succession rigoureuse d’épisodes, comme si un esprit tutélaire conteur lui-même en avait agencé le déroulement. Elle implique des auditeurs touchés au vif et nostalgiques de faits qu’ils n’ont pas connus et avides d’entendre les prochains épisodes. […] L’intensité des événements appelle leur entretien par la parole, le texte, leur célébration par la rumeur ou la légende, la grâce d’un livre26.

Comme le suggère Alain Borer, peut-être le « désir impérieux » de raconter ses voyages est-il précisément lié à la proximité, dans la culture occidentale, de l’errance et de l’erreur, au besoin du voyageur de « s’obstiner dans l’erreur27 », afin de ne pas oublier.

Les études ici réunies mettent en évidence la manière dont l’écriture prend en charge et, bien souvent, sublime l’échec. Combien également est essentiel le lecteur dans la poursuite de l’aventure viatique, non seulement, nous le mentionnions plus haut, comme interprète donnant un sens à ce qui, parfois, paraît l’avoir perdu, mais également comme destinataire d’un écrit qui semble devoir continuer à dire.

En introduction et en conclusion de ce numéro, deux études balisant chronologiquement nos recherches abordent plusieurs cas de figure de l’échec, conduisant ou non à la disparition du voyageur. Marie-Christine Gomez-Géraud propose ainsi une « poétique du voyage inabouti » au xvie siècle qui souligne, en premier lieu, le caractère paradoxal des notions d’aboutissement et d’inaboutissement, selon que le but du voyageur est l’« ultime retour » ou l’« extrême de l’aller ». Elle envisage ensuite la question à travers trois cas de figure fort différents : celui des pèlerins qui, tout en souhaitant fermer la boucle du chemin, y rencontrent parfois la mort ; deux manières opposées certes, mais parfaitement conciliables dans la logique de la foi, de faire aboutir le voyage vers Dieu. Avec l’exemple de la publication de l’Histoire d’un voyage en terre de Brésil, de Jean de Léry, c’est par ailleurs la question de la réécriture qui est explorée : comment, bien après le terme du voyage, le texte fait-il signifier celui-ci à mesure que le monde change ? Enfin, en examinant le lien entre les voyages de Jacques Cartier et les textes qui les accompagnent, ou qui paraîtront après la mort de l’explorateur, Marie-Christine Gomez-Géraud montre la dialectique complexe qui se met en place entre la lecture du réel et le désir de nouveaux territoires, fussent-ils parfois en partie imaginaires. Dans tous ces cas, l’écriture est peut-être le lieu du véritable aboutissement du voyage, ou celui où s’articulent ses raisons profondes. Gilles Louÿs, pour sa part, analyse la fonction proprement salvatrice de l’inscription, sa capacité à « tenir » ou à reconstituer le voyageur « défait » par son périple, en comparant deux configurations apparemment opposées de l’aventure viatique : avec Michel Vieuchange (1904-1930) et Raymond Maufrais (1926-1950), nous sommes confrontés à deux projets – à deux défis, même – qui conduisent leur acteur à ses limites puis à la mort. Les journaux ayant survécu aux voyageurs, on y suit la notation obstinée de ceux-ci qui, jusqu’à l’issue fatale, semblent véritablement accompagnés par le lien que, dans leur solitude, l’écriture leur permet de tisser avec leurs proches. Gilles Louÿs creuse ici la notion de « reliance », ensuite confrontée à celle de résilience à travers l’analyse du cas de Nicolas Bouvier. Le Poisson-Scorpion, à l’inverse des journaux de Maufrais et Vieuchange, est un texte écrit a posteriori, dont l’ambition littéraire est évidente. Mais l’écriture, en sa qualité de construction, permet ici de surmonter un traumatisme, d’achever réellement le voyage en reprenant le dessus sur la réalité.

De Léry à Bouvier, des pèlerins aux aventuriers de la Guyane ou du Sahara, raconter ou se raconter permet d’apprivoiser les événements, mais également d’affirmer une cohérence du monde – entre ici et là-bas, entre le voyage et son après, entre les présents et les absents – qui sans cesse menace d’échapper au voyageur comme à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, suivent ou « reçoivent » le voyage. Il s’agirait, en somme, de garder vivante la possibilité de poursuivre, selon deux modalités : d’une part, en élaborant dans le récit une réalité inattendue, alternative, quitte à jouer un peu avec l’imaginaire ; et d’autre part, en continuant obstinément la collecte de faits, d’événements, de ressentis à laquelle encourage la rédaction d’un journal ou d’une correspondance de voyage, comme si rien ne pouvait entraver le projet premier.

Timothée Léchot et Alain Guyot explorent ainsi les potentialités proprement littéraires de l’échec. Le premier nous propose une lecture minutieuse de plusieurs documents dans lesquels Rousseau raconte et récrit une excursion botanique assez calamiteuse effectuée au mont Pilat en août 1769. Il s’agit ici non seulement de s’arrêter sur les variations du récit, mais également de s’interroger sur l’interprétation que Rousseau propose de cet échec dans les lettres qu’il adresse d’abord à ses amis, puis à ses correspondants scientifiques. Relater l’herborisation ratée permet au philosophe de questionner frontalement le sens existentiel de la « carrière » botanique à laquelle il s’adonne depuis 1763. L’analyse de Timothée Léchot met en évidence à travers cette excursion de Rousseau la manière dont la collecte scientifique, en cette deuxième moitié de xviiie siècle, exige des compétences toujours plus nombreuses et spécifiques. Le voyage n’est plus le même, dès lors qu’il s’agit de se divertir en contemplant la beauté de la flore alpine, ou de reconnaître véritablement cette dernière. Le geste littéraire est ainsi une manière de faire basculer l’expérience négative et le sentiment d’incompétence du côté d’une représentation jouissive, la distance prise par le narrateur désamorçant en fin de compte le récit d’échec pour souligner le caractère burlesque de certaines situations et réaffirmer, malgré tout, les plaisirs prodigués par la science.

L’article qu’Alain Guyot consacre au voyage en Égypte de Théophile Gautier illustre la nécessité, lorsque le voyage prévu et attendu semble dès le départ pris en otage par les événements contraires, de construire en écriture un nouveau projet. Il montre par ailleurs combien le changement de circonstances peut aiguiser l’œil du voyageur, lui permettant de démythifier ce qu’il avait projeté en amont de l’expérience, d’une part, et de se focaliser, d’autre part, sur des éléments qu’en pleine possession de ses moyens, il n’aurait peut-être même pas remarqués. Blessé au début de la traversée vers l’Afrique, Gautier, qui avait tant rêvé d’Égypte, se voit en effet contraint à l’immobilité. L’écriture n’est plus compte-rendu d’un parcours, elle dépend des scènes qui se présentent au voyageur désormais passif. Se révélant rapidement attendues, manquant cruellement d’exotisme, les visions égyptiennes contraignent l’écrivain en quête de bons morceaux descriptifs à observer de près la délégation française qu’il accompagne, sujet assez insolite, relativement aux attentes de l’auteur comme du lecteur, pour donner au récit toute son originalité. Ce faisant, il rompt avec le « script28 » du voyage en Égypte comme du genre qu’avaient imposé progressivement peintres et écrivains avant lui, pour s’emparer pleinement de son voyage.

Gilles Bertrand, en relisant le voyage en Italie dans la seconde moitié du xviiie siècle sous le signe de la dysphorie, dresse une typologie des différentes formes d’empêchement ou d’échecs qui frappent les voyageurs. Quelle que soit la situation, quelle qu’en soit la gravité, se marque toujours la distance entre l’imaginaire du voyage en Italie qui habitait le voyageur – mais également celui que nous projetons sur les textes –, et la manière dont la réalité l’entraîne vers des formes et des contenus inattendus. La déception face aux obstacles rencontrés peut ainsi conduire à la reformulation du projet mais également, parfois, à l’invalidation des discours antérieurs idéalisant le voyage en Italie. Si l’aveu du désarroi des voyageurs ou la faiblesse de certaines relations permettent de cerner une forme d’échec du voyage comme de l’écriture, Bertrand montre aussi comment, dans le cas d’August Fryderyk Moszynski, dont on a conservé près de 900 pages de journaux rédigés entre 1784 et 1786, l’écriture se dresse obstinément contre la déchéance physique qui consume toujours davantage le voyageur : la relation peut continuer, envers et contre tout, même lorsque le voyageur n’est plus apte à voir, à se déplacer, à juger. Le véritable échec du voyage désignerait ainsi le moment où le silence condamne définitivement la possibilité d’un retour d’expérience.

L’étude que Roland Le Huenen consacre à Victor Jacquemont va dans un sens similaire. Esprit universaliste, infatigable naturaliste, Jacquemont parcourt l’Inde entre 1828 et 1832, de Calcutta à Bénarès, de Dehli à l’Himalaya, du Ladakh au Pendjab, décrivant sans répit les minéraux, la flore et la faune du pays, classant les productions qu’il découvre, collectant et emballant soigneusement les échantillons et les objets remarquables. Atteint d’une infection amibienne, sentant la mort approcher, il prend des dispositions pour que les onze précieuses caisses qu’il a remplies puissent parvenir en France. Si le journal du savant n’est que peu accessible au grand public, par sa technicité et son aridité, les lettres qu’il adresse en France donnent la possibilité d’éprouver l’enthousiasme obstiné avec lequel Jacquemont repousse toujours davantage les limites de son périple, même – ou peut-être surtout – à partir du moment où sa santé commence à se ressentir des pénibles conditions de vie qu’il s’inflige. Comme pour Moszynski, la figure de l’observateur explorant, agissant et écrivant sans relâche semble tenir à l’écart le corps souffrant de l’homme. Dédoublement qui marque le décalage, ici, non pas entre la réalité et le récit, mais entre deux représentations de soi au sein de la réalité, qui finissent par s’opposer. C’est précisément la mort de Jacquemont, parce qu’elle nous prive d’un grand ouvrage sur l’Inde dans lequel aurait primé la posture de l’explorateur, qui nous donne accès à ces deux facettes du voyageur. Ses lettres et ses collections nous invitent à mesurer l’écart entre l’échec du voyage sans retour et sans publication définitive, et l’immense mission qu’il a accomplie sur le terrain.

Ce changement de statut s’opère de manière inverse dans le cas de James Cook : Anne-Gaëlle Weber, à travers une lecture minutieuse des narrations de la mort du Capitaine, montre comment, dans la logique hagiographique, cette mort efface l’homme réel au profit d’une figure quasi-mythique ; elle analyse surtout l’étrange déplacement par lequel la disparition du voyageur lui permet enfin d’accéder au statut d’« auteur » à proprement parler. Après le meurtre et le démembrement de Cook par les indigènes d’Hawaï, le texte devient en effet le seul lieu où puisse survivre le corps, mais aussi la voix du voyageur. Contrairement à Maufrais, Vieuchange ou Jacquemont, qui sont les seuls relateurs de leur voyage et dont les textes s’arrêtent fatalement au moment de leur disparition, Cook s’évanouit de la réalité pour devenir personnage principal du récit de son second, James King, puis des nombreux relateurs qui récriront son troisième et dernier voyage en lui cédant la parole. Dans cette configuration, les derniers mots et gestes de Cook, dont on peut témoigner, auquel le lecteur peut assister, acquièrent un statut tout autre que lorsqu’ils s’évanouissent dans le silence. Ils jouent le dernier acte du héros, marquant également son autorité et l’auctorialité que lui confère son œuvre posthume, devenue monument.

Le récit de voyage nous invite à devenir témoins, en contexte non fictionnel, d’existences chahutées par les circonstances, malmenées par le hasard ou le destin, échappant heureusement, parfois, à ces mauvaises passes, ou s’anéantissant soudainement. S’il revient au roman, selon Camus, de créer un « univers où l’action trouve sa forme, où les mots de la fin sont prononcés, les êtres livrés aux êtres29 », le récit de voyage, lorsqu’il désigne toutes les manifestations possibles d’accidents ou d’interruptions, renvoie à l’impossibilité de ne jamais donner forme à l’action autrement que par le récit ou le commentaire. Il remet ce faisant sur le devant de la scène l’étrange et fascinante configuration de l’écriture viatique et de sa réception, qui permettent la rencontre d’expériences du monde bien réelles (celle du voyageur et celle du lecteur), parfois interchangeables (le voyageur est toujours un lecteur, le lecteur peut partager l’expérience du voyage, voire d’un même voyage), par le biais d’un récit qui, pourtant, a nécessairement transfiguré la réalité du voyage comme la personne du voyageur. Quelle que soit sa gravité, l’échec interroge ainsi l’homme derrière la figure du voyageur et contraint le lecteur à un délicat exercice de va-et-vient entre l’écriture et la réalité qu’elle tente de traduire, qu’elle réaménage, ou tait obstinément.

1 Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1935, [En ligne] URL : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A8V0806

2 « Voyager, verbe intrans. A. − [Le suj. désigne un animé]2. Faire un/des voyage(s) ; se déplacer hors de son domicile dans un but d

3 Voir infra l’article de Marie-Christine Gomez-Géraud, « Pour une poétique du voyage inabouti : quelques cas de figures au

4 Voir Philippe Antoine, « Écrire pour vivre une seconde fois », dans Le Voyage et la mémoire au xixe siècle, Sarga Moussa et Sylvain

5 Sur l’importance des différents supports et des différentes manifestations de ces traces, voir Marta Caraion, Pour fixer la trace.

6 Voir à ce sujet Pierre Bayard, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été, Paris, Minuit, 2012.

7 Andreas Wetzel, Partir sans partir. Le récit de voyage littéraire au xixe siècle, Toronto, Les Éditions Paratexte, 1992, p. 39-41 ;

8 L’expression est de Julia Boss : « Writing a relic: the uses of hagiography in New France », dans Colonial Saints: Discovering the Holy in

9 Voir Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, traduit de l’allemand par Claude Maillard, Paris, Gallimard, coll. « 

10 Alexander von Humboldt, Relation historique du voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, Paris, divers éditeurs,

11 Astolphe de Custine, L’Espagne sous Ferdinand VII, Paris, Ladvocat, 1838, 4 tomes.

12 Aux éditions François Bourin.

13 Bernard Beugnot, Voyages : récits et imaginaire, Paris, Seattle, Papers on French Seventeenth Century Literature, 1984 ;Jan Borm (dir.)

14 Sylvain Venayre, Panorama du voyage, op. cit., p. 360et suiv.

15 Jean-Didier Urbain, Le Voyage était presque parfait. Essai sur les voyages ratés, Paris, Payot, 2008.

16 On pense notamment à Jean-Didier Urbain, L’Idiot du voyage : histoire des touristes, Paris, Payot, 1991.

17 Jean-Didier Urbain, Le Voyage était presque parfait,op. cit., p. 470-479.

18 Id., p. 445.

19 Voir à ce propos Daniel Sangsue, « Le récit de voyage humoristique (xviie-xixe siècles) », Revue d’histoire littéraire de la France,

20 Voir Thangam Ravindranathan, Là où je ne suis pas. Récits de dévoyage, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes

21 Id., notamment le chapitre 1 : « Du voyage. Troubles du récit », p. 23-55.

22 Notons que Ravindranathan ne donne nulle part, dans son ouvrage par ailleurs fort intéressant, une définition précise de la

23 Voir notamment, pour une approche synthétique de la question, David Le Breton, Sociologie du risque, Paris, Presses Universitaires de

24 David Le Breton (dir.), L’Aventure. La passion des détours, Paris, Éditions Autrement, 1996.

25 David Le Breton, « L’Extrême-Ailleurs : une anthropologie de l’aventure », dans David Le Breton (dir.), op. cit., p. 15-71, ici p.

26 Ibid., p. 58-59.

27 Alain Borer, « L’ère de Colomb et l’ère d’Armstrong », dans Pour une littérature voyageuse, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 21-22

28 Le terme est utilisé par Thangam Ravindranathan dans Là où je ne suis pas, op. cit., p. 10. Jean-Didier Urbain dans Le Voyage

29 Albert Camus, L’Homme révolté, Paris, Gallimard, 1951, p. 328.

Notes

1 Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1935, [En ligne] URL : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A8V0806 [consulté le 20 janvier 2020]. Les définitions des éditions antérieures sont accessibles à partir de la même page.

2 « Voyager, verbe intrans.
A. − [Le suj. désigne un animé]
2. Faire un/des voyage(s) ; se déplacer hors de son domicile dans un but d’étude, de découverte, de loisirs. […]
γ) Se déplacer sous l’effet de certaines contraintes, politiques, militaires, etc. Les guerres de la Révolution et de l’Empire ont fait terriblement voyager notre peuple, par nature casanier comme il est économe (Bourget, Essais psychol., 1883, p. 102). ». CNRTL, [En ligne] URL : https://www.cnrtl.fr/definition/voyager [consulté le 20 janvier 2020].

3 Voir infra l’article de Marie-Christine Gomez-Géraud, « Pour une poétique du voyage inabouti : quelques cas de figures au xvie siècle », [En ligne] URL : https://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1421.

4 Voir Philippe Antoine, « Écrire pour vivre une seconde fois », dans Le Voyage et la mémoire au xixe siècle, Sarga Moussa et Sylvain Venayre (dir.), Grâne, Créaphis, 2011, p. 225-240.

5 Sur l’importance des différents supports et des différentes manifestations de ces traces, voir Marta Caraion, Pour fixer la trace. Photographie, littérature et voyage au milieu du xixe siècle, Paris, Droz, 2003.

6 Voir à ce sujet Pierre Bayard, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été, Paris, Minuit, 2012.

7 Andreas Wetzel, Partir sans partir. Le récit de voyage littéraire au xixe siècle, Toronto, Les Éditions Paratexte, 1992, p. 39-41 ; Philippe Antoine, Quand le voyage devient promenade. Écriture du voyage au temps du romantisme, Paris, PUPS, 2011, p. 40-46. Ces points de vue nuancent le présupposé selon lequel le récit de voyage comporte nécessairement une dimension de « circularité » : départ, déroulement, retour. Voir par exemple Gilles Thérien, « La fin dans les récits de voyage », Littérales, n° 7, 1990, p. 103-120, ici p. 106 pour l’idée de « circularité » ; également Andreas Wetzel, Partir sans partir, op. cit., p. 21 : « L’exigence de raconter le voyage “tout au long”, c’est-à-dire selon un ordre chronologique depuis le départ jusqu’au retour, relève donc d’une des conditions fondatrices du récit de voyage en tant que forme distinctive : elle prétend imposer au discours cette continuité […] ».

8 L’expression est de Julia Boss : « Writing a relic: the uses of hagiography in New France », dans Colonial Saints: Discovering the Holy in the Americas, 1500-1800, Allan Greer et Jodi Bilinkoff (dir.), New York, Routledge, 2003.

9 Voir Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, traduit de l’allemand par Claude Maillard, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1975.

10 Alexander von Humboldt, Relation historique du voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, Paris, divers éditeurs, 1814-1825, 3 tomes. Humboldt avait auparavant concédé aux amateurs d’horizons lointains non un récit à proprement parler, mais des ouvrages étudiant la nature et la culture américaine d’un point de vue pictural. Voir notamment les Tableaux de la nature, Paris, F. Schoell, 1808, 2 tomes et les Vues des Cordillères, et monumens des peuples indigènes de l’Amérique, Paris, F. Schoell, 1810-1813, 2 tomes.

11 Astolphe de Custine, L’Espagne sous Ferdinand VII, Paris, Ladvocat, 1838, 4 tomes.

12 Aux éditions François Bourin.

13 Bernard Beugnot, Voyages : récits et imaginaire, Paris, Seattle, Papers on French Seventeenth Century Literature, 1984 ; Jan Borm (dir.), Seuils et Traverses : enjeux de l’écriture du voyage, Actes du colloque de Brest (6-8 juillet 2000), Brest, Université de Bretagne occidentale, 2002, 2 volumes ; Roland Le Huenen, Le Récit de voyage au prisme de la littérature, Paris, PUPS, coll. « Imago Mundi », 2015 ; François Moureau, Métamorphoses du récit de voyage, Paris, Champion, 1986 et Le Théâtre des voyages. Une scénographie de l’Âge classique, Paris, PUPS, coll. « Imago Mundi », 2005 ; Pierre Rajotte, Anne-Marie Carle, François Couture, Le Récit de voyage aux frontières du littéraire, Montréal, Triptyque, 1997 ; Sylvain Venayre, Panorama du voyage 1780-1920, Paris, Les Belles Lettres, 2012 ; Friedrich Wolfzettel, Le Discours du voyageur. Pour une histoire littéraire du récit de voyage en France, du Moyen Âge au xviiie siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 1998.

14 Sylvain Venayre, Panorama du voyage, op. cit., p. 360 et suiv.

15 Jean-Didier Urbain, Le Voyage était presque parfait. Essai sur les voyages ratés, Paris, Payot, 2008.

16 On pense notamment à Jean-Didier Urbain, L’Idiot du voyage : histoire des touristes, Paris, Payot, 1991.

17 Jean-Didier Urbain, Le Voyage était presque parfait, op. cit., p. 470-479.

18 Id., p. 445.

19 Voir à ce propos Daniel Sangsue, « Le récit de voyage humoristique (xviie-xixe siècles) », Revue d’histoire littéraire de la France, vol. 101, 2002, p. 1139-1162.

20 Voir Thangam Ravindranathan, Là où je ne suis pas. Récits de dévoyage, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2012.

21 Id., notamment le chapitre 1 : « Du voyage. Troubles du récit », p. 23-55.

22 Notons que Ravindranathan ne donne nulle part, dans son ouvrage par ailleurs fort intéressant, une définition précise de la manière dont elle envisage cette notion de dévoyage. Le terme avait déjà été utilisé par Alain Roger, « Barbarus hic ego : essai sur le dépaysement », dans Écrire le voyage, György Tverdota (dir.), Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1994, p. 17-24. Le « Dévoyage », sur l’adjectif « dévoyé », désigne ici « l’aspect négatif du dépaysement », lorsque le voyageur reste inexorablement extérieur à la réalité qu’il tente d’apprivoiser (p. 17-18).

23 Voir notamment, pour une approche synthétique de la question, David Le Breton, Sociologie du risque, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2012.

24 David Le Breton (dir.), L’Aventure. La passion des détours, Paris, Éditions Autrement, 1996.

25 David Le Breton, « L’Extrême-Ailleurs : une anthropologie de l’aventure », dans David Le Breton (dir.), op. cit., p. 15-71, ici p. 16-17. Voir aussi Graham Huggan, « Going to Extremes: Reflections on Travel Writing, Death and Contemporary Survival Industry », dans Seuils et traverses, op. cit., p. 295-302.

26 Ibid., p. 58-59.

27 Alain Borer, « L’ère de Colomb et l’ère d’Armstrong », dans Pour une littérature voyageuse, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 21-22 (souligné par l’auteur) : « Aimons l’erreur au sens ancien. Autrefois, erreur voulait dire voyage, et non pas atteinte à la vérité ; on parlait des erreurs d’Ulysse. L’imagination et tout autant la mémoire, parfois mêlées, dépassent toujours le voyage physique, lui offrent une autre durée, un autre espace. On vit deux fois dans l’erreur, et la deuxième est la plus douce. D’où vient ce désir impérieux – d’où vient que soit impérieux le désir de raconter son voyage au retour ? Plus que la belle générosité du récit, et plus que le plaisir lié à l’épargne, l’image de soi qui proclame “j’ai voyagé” et qui n’en revient pas – le retour par la mémoire au pays d’où l’on vient, ce double détour de l’errance, qui fonde le récit de voyage en genre littéraire, ouvre à la vérité même de l’écriture conçue dès l’origine, sans doute, contre la peur de l’oubli. […] Voyager ou s’obstiner dans l’erreur […]. »

28 Le terme est utilisé par Thangam Ravindranathan dans Là où je ne suis pas, op. cit., p. 10. Jean-Didier Urbain dans Le Voyage était presque parfait, op. cit., exploite pour sa part à de nombreuses reprises l’idée de « scénario », pré-écrit par les voyageurs précédents comme par le voyageur planifiant son périple.

29 Albert Camus, L’Homme révolté, Paris, Gallimard, 1951, p. 328.

Citer cet article

Référence électronique

Nathalie VUILLEMIN, « Introduction », Viatica [En ligne], 8 | 2021, mis en ligne le 23 March 2021, consulté le 06 December 2021. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1420

Auteur

Nathalie VUILLEMIN

Université de Neuchâtel

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