Pour une poétique du voyage inabouti
Quelques cas de figure au xvisiècle
Towards a Poetics of Failed Journeys. A Few Examples from the 16th Century

Marie-Christine GOMEZ-GÉRAUD

Résumé : L’article se pose la question de la définition de l’aboutissement du voyage qui ne coïncide pas forcément avec le moment du retour, mais peut-être avec l’écriture du récit. Trois cas sont ici envisagés : celui des pèlerins aspirant au face-à-face avec Dieu ; celui du récit de Léry, jamais abouti ; celui de Jacques Cartier qui s’interroge sur le paradigme de l’explorateur.

Abstract:The article raises the following question: what is indeed a complete journey? The outcome of the trip which does not necessarily coincide with the moment of return, but perhaps with the writing of the story itself. Three cases are considered here: that of pilgrims aspiring to face-to-face with God; that of Léry’s story, never brought to end; that of Jacques Cartier which questions the paradigm of the explorer.



1S’il est une question fascinante sur le terrain de la poétique des voyages, c’est bien celle du retour, pourtant moins exploitée dans les études critiques que la poétique de l’aller-vers : dans le corpus de la première modernité, il est courant que l’épisode soit bonnement oublié, ou à tout le moins minoré dans son importance, tant est forte la pulsion viatique. Ainsi on peut observer comment le Journal de voyage de Montaigne épouse un rythme plus rapide dès que le cavalier se rapproche du Bordelais et retrouve des paysages familiers. La route du retour est le lieu dynamique d’un voyage en voie de cessation ; l’écriture épouse cette nécessité et se met au repos. Montaigne rentre chez lui ; ce n’est pas matière à écriture.

2Cette remarque de bon sens pose indirectement la question du voyage inabouti, qu’on ne peut aborder sans cerner un champ de définition précis. L’aboutissement consiste-t-il, comme le chante du Bellay dans un trop célèbre poème, à « retourner plein d’usage et raison/Vivre entre ses parents le reste de son âge1 » sur le mode ulysséen ? Ou bien s’agit-il d’atteindre le terme escompté, le point de destination, celui qu’on inscrit aujourd’hui sans poésie sur le navigateur de son automobile ? L’aboutissement serait donc non pas le point ultime du retour, mais l’extrême de l’aller. Le voyage sans retour peut alors figurer dans la catégorie des voyages aboutis. Mais on perçoit bientôt qu’un genre de voyage échappe à cette répartition commode : comment considérer le cas du voyage d’exploration, voyage inabouti par excellence qui, par définition, mène vers un but sans cesse repoussé vers de nouveaux territoires ? L’aboutissement ne saurait dès lors coïncider ni avec une destination – puisque le plus souvent on avance dans l’inconnu, ni avec le retour au port d’origine.

3Ce premier problème est à peine énoncé qu’un second ne tarde pas à surgir. L’aboutissement ne se définit peut-être pas par un point précis – destination ou lieu d’origine – mais coïncide peut-être avec une démarche : l’écriture du Voyage. J’avoue avoir été longtemps déroutée par un film sorti sur les écrans en 1972, qui commence comme un récit de voyage cinématographique et s’épanouit en une extraordinaire fiction : Aguirre ou la colère de Dieu de Werner Herzog. Bel inaboutissement que la quête d’Aguirre vers l’Eldorado ! La mémoire de l’expédition, consignée par quelque tabellion de fortune au jour le jour, parvient à la postérité par je ne sais quel troublant miracle, puisque le navire de l’expédition s’échoue sur le fleuve en pleine forêt tropicale, et qu’Aguirre, le perdant magnifique, reste seul et devient l’empereur d’une horde de singes. Peu importe que l’Aguirre historique soit mort sous les balles des Espagnols et que son corps ait été dispersé in damnatio memoriæ : l’art réécrit l’histoire en assumant le rêve du fou ; il fait éclater les ternes limites du réalisme requis par le genre du film historique. Seule subsiste l’œuvre qui construit un aboutissement, peut-être dérisoire, et amène le personnage aux frontières du sublime. Reprenons ce symbole à notre compte : pour le chercheur en littérature, la seule réalité qui vaille, c’est le texte issu des voyages. Il n’y aurait alors de voyage inabouti que le voyage qui ne s’écrit pas, et dont le manuscrit s’est perdu à jamais. D’ailleurs, sans les chroniques de la Conquista, tout metteur en scène qu’il soit, W. Herzog n’aurait jamais imaginé la fascinante fresque de son Aguirre.

4Une fois posés ces prolégomènes, nous avançons dans un labyrinthe. Il faut partir en espérant parvenir au port.

Paradoxe de l’aboutissement sublime

5On décrit souvent le pèlerinage comme un voyage influencé à l’extrême par le double cadre contraint de l’itinéraire et du rite. On s’engage sur la route souvent au péril de sa vie, mais assuré de sa destination – le sanctuaire, de son désir – le lieu sacral, du sens de sa démarche – un vœu, une conversion. L’écriture elle-même ne laisse pas beaucoup de place à l’expression personnelle et le pèlerin marche en mettant ses pas dans ceux de ses prédécesseurs. Cependant, le but du voyage n’est pas si clair qu’il y paraît. Dans le corpus des pèlerinages à Jérusalem revient une anecdote significative. Elle est issue du premier sermon sur l’Ascension de Bernardin de Sienne : celle qui évoque un pèlerin expirant sur le Mont des Oliviers, au lieu même où le Christ disparaît définitivement à la vue de ses apôtres2. Pour le pèlerin, cet exemplum est le parangon de la belle mort. À l’inverse d’une tragédie, ce trépas subi est commenté comme une entrée dans la béatitude éternelle : tel est l’aboutissement parfait de la démarche pérégrine : le face-à-face avec Dieu. Il n’empêche : les pèlerins ont beau désirer la vie éternelle et même vivre leur voyage comme une expérience spirituelle du memento mori3, ils ont envie de rentrer chez eux et voient dans le retour une bénédiction dont ils remercient le Ciel. Dans les prières du départ, on demande instamment à Dieu un retour sain et sauf. Le franciscain Jean Boucher qui synthétise ses périlleuses aventures sur le mode épique, annonce clairement au moment de revenir vers les rivages d’Europe :

Je m’embarquai […] non pour aller de la terre aux enfers, comme Ænée, mais pour sortir des enfers comme Thésée, afin de retourner au monde, considérant les peines ordinaires dont j’étais accablé et les périls journaliers dont j’étais talonné4.

S’« il n’est plus temps de faire des Odyssées de malheur, ni des Énéïdes de fortunes misérables5 », le temps du retour s’allonge ici en une fresque haute en couleurs de périls, mais frère Boucher retrouve son couvent, but escompté de sa démarche.

6Il arrive néanmoins que les pèlerins meurent en chemin. Lors de l’étape à Candie, Jodocus de Meggen, qui voyage en 1542-1543, vient prier sur la tombe de son aïeul mort en pèlerinage dans la fleur de l’âge, transpercé par la lance d’un pirate et enterré sur place le jour même6. Il faut le récit du jeune Jodocus pour tirer d’oubli un voyage interrompu par la mort. Plus explicite encore est un autre récit, tiré du corpus français. Le long titre de l’édition de 1536 reste assez énigmatique.

Le tout premierement escript et diligemment redigé par messire Denis Possot, prebstre natif de Coulemiers qui, au retour, demourant à Candie, laissa la charge d’achever ladicte description à messire Charles Philippe, seigneur de Champarmoy et Grandchamp7.

Il signale une écriture à deux mains et la relation explique la cause de ce passage de relais. À l’arrivée en Crète, plusieurs pèlerins sont malades. Denis Possot consigne les symptômes des troubles dont il souffre. « […] la nuict, vers l’heure que m’esveillay, commençay à avoir mal aux reins et à avoir le visaige plein de pustules et tout le corps8 ». La voix s’éteint sur ces mots. Charles Philippe reprend la plume après avoir pris congé de « bon maistre Denis » alors alité :

Au partement doncques de Candie et en l’absence dudict maistre Possot lequel avoit jusques audict lieu de Candie escript et redigé tout ce que dessus est noté en ce livre, moy indigne ay faict et redigé par escript le reste de ce present livre, au plus pres qu’il m’a esté possible comme cy apres se pourra veoir9.

Il est probable que Denis Possot est mort ensuite. C’est la conclusion que tire l’imprimeur :

Après avoir long temps employé en sa peregrination et sainct voyaige, et longtemps relucté et resisté contre fortune, enfin demeura et succumba aussi comme le plus souvent advient ès choses temporelles et humaines10.

Pourtant, l’étape tragique ne compromet pas l’aboutissement du Voyage. Charles Philippes fournit ses lettres de chevalier du Saint-Sépulcre et relate même les retrouvailles avec son épouse, « laquelle ne me recognoissoit plus à cause que j’avoys grande barbe et estoys devenu megre et tout changé de couleur ; et ne peut parler à moy11 ». Le Voyage achève l’entreprise menée à bien par Denis Possot, quand il remet à son compagnon le début de son récit pour qu’il soit achevé. La mort n’est plus qu’un incident du parcours ; elle entre dans la logique de l’existence périssable « sous le soleil » que chante l’Ecclésiaste. Derrière ces (més)aventures, le récit de pèlerinage chante les réalités de la condition humaine dont le voyage reste la métaphore éprouvée.

Paradoxe de l’aboutissement de l’œuvre : tant qu’il y aura de l’encre…

7Au long de la Renaissance, le statut du livre comme monument de l’expérience viatique se modifiera. Il n’est pas étonnant que Jean de Léry, dans sa fameuse Histoire d’un voyage au Brésil (1578) s’arrête longuement sur ce que j’appelai jadis les « parcours aventureux des manuscrits12 ». Aux aventures du voyageur durant son retour vers l’Europe, succède la disparition successive des deux manuscrits consignés « d’encre de Bresil », et la réapparition aussi fortuite que bienvenue du texte le plus complet. Jean de Léry relate longuement ces itinéraires du livre en gestation dans sa préface.

[…] des l’an 1563, j’en avois fait un assez ample discours : lequel, en departant du lieu où je demeurois lors, ayant presté et laissé à un bon personnage, il advint que comme ceux ausquels il l’avoit baillé pour le m’apporter, passoyent par Lyon, leur estant osté à la porte de la ville, il fut tellement esgaré, que, quelque diligence que je fisse, il ne me fut pas possible de le recouvrer. De façon que faisant estat de la perte de ce livre, ayant quelque temps apres retiré les brouillars que j’en avois laissé à celuy qui le m’avoit transcrit, je fis tant, qu’excepté le Colloque du langage des Sauvages, qu’on verra au vingtiesme chapitre, duquel moy ny autre n’avoit copie, j’avois derechef le tout mis au net. Mais quand je l’eus achevé, moy estant pour lors en la ville de la Charité sur Loire, les confusions survenantes en France sur ceux de la Religion, je fus contraint, à fin d’éviter ceste furie, de quitter à grand haste tous mes livres et papiers pour me sauver à Sancerre : tellement qu’incontinent apres mon depart, le tout estant pillé, ce second recueil Ameriquain estant ainsi esvanoui, je fus pour la seconde fois privé de mon labeur. Cependant comme je faisois un jour recit à un notable Seigneur de la premiere perte que j’en avois faite à Lyon, luy ayant nommé celuy auquel on m’avoit escrit qu’il avoit esté baillé, il en eut tel soin, que l’ayant finalement recouvré, ainsi que l’an passé 1576. je passois en sa maison, il me le rendit. Voila comme jusques à present ce que j’avois escrit de l’Amerique, m’estant tousjours eschappé des mains, n’avoit peu venir en lumiere13.

8L’aboutissement du voyage pourra sembler atteint avec la publication du meilleur des deux manuscrits. Double mémoire de l’aventure américaine et de l’histoire de la colonie huguenote et des persécutions perpétrées par Villegagnon, chef de la colonie, à l’encontre des réformés, le livre sauvé des eaux, de la guerre et de la négligence, consacrerait alors la fin de l’expérience – son achèvement et l’accomplissement de son sens.

9Dans ces conditions, pourquoi l’auteur y revient-il au fil des éditions successives, entre 1578 et 1611 – date de la dernière édition ? Le projet a doublement évolué depuis 1578, date à laquelle il est livré pour la première fois au public. Le volume croît en nombre de pages et ses développements s’allongent jusqu’à atteindre la taille d’un chapitre complet. Il ne s’agit pourtant pas de revenir sans cesse sur l’expérience de jeunesse au Brésil dans une démarche nostalgique (Léry a vingt-quatre ans quand il s’éloigne des rivages de Guanabara ; il en a soixante-dix-sept quand il publie la dernière édition de l’Histoire d’un voyage). De ce point de vue, le texte de 1578 renferme déjà tous les passages qui font méditer sur les jeux de la mémoire. Si Léry ne cesse d’insérer des pages dans son ouvrage, c’est pour deux raisons.

10La nature des premiers ajouts est essentiellement politique. Léry ne cesse d’ajouter des faits nouveaux dans le procès instruit contre Villegagnon, maître de la colonie promue et financée par l’amiral Gaspard de Coligny : l’ancien chevalier de Malte non seulement sert très mal les idéaux de la Réforme, mais il entend encore se débarrasser des colons les plus rétifs à sa volonté14. Aussi n’est-ce pas un hasard si Léry utilise, quitte à en modifier des détails significatifs15, les Actes des martyrs de Jean Crespin. Ainsi, le Brésil lérien se module et se remodèle au fil des événements tragiques qui surviennent en France. L’expérience directe des troubles religieux et des guerres civiles invite l’auteur à une relecture de sa vie, qu’il pratique à la lumière de son passage au Nouveau monde. Le monument de l’expérience brésilienne est aussi une pièce d’artillerie huguenote dans le combat qui agite la France.

11Mais après 1585, l’essentiel des ajouts consentis par Léry concerne désormais la connaissance des peuples amérindiens, envisagés depuis une perspective d’anthropologie comparée16. Il n’est que de lire la liste des autorités convoquées dans les éditions les plus tardives. Outre les auteurs qui permettent une comparaison avec les peuples du monde antique, on y voit figurer les autorités géographiques du temps présent, souvent explorateurs au long cours : toutes les terres connues s’invitent alors sur le théâtre brésilien. L’empan de l’observation dépasse largement les rivages américains : Lopez de Gomara, Girolamo Benzoni et Hans Staden côtoient Lodovico de Varthema, Francisco Alvares, Léon l’Africain, Simler et Chalcondyle. Le Brésil n’existe plus sans les Turcs, les Suisses, les terres du Prêtre-Jean et les populations des Moluques.

12« Qui ne voit que j’ay pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’iray autant qu’il y aura d’ancre et de papier au monde17 ? » écrivait Montaigne glosant ses Essais. Léry pourrait s’attribuer ces propos d’anthologie, non par réflexe d’une « escrivaillerie » maladive, mais parce que le monde et le texte interagissent au fil des ans. Il en va du récit de voyage comme de n’importe quelle œuvre au long cours que le rédacteur remet sur le métier. La littérature viatique n’échappe pas à la règle de l’inaboutissement essentiel. De ce phénomène, l’Histoire de Léry constitue certes un exemple privilégié. Peu d’œuvres de ce genre ont connu autant de rééditions et de transformations à la fois, au moins au temps des Découvertes.

Espace et ouverture : « Je voudrais qu’il y eût d’autres mondes pour y étendre mes conquêtes… »

13Nous soulignions en ouverture la question spécifique que pose l’ethos de l’explorateur. Sa démarche coïncide avec une pure dynamique de l’aller-vers. Elle est de l’ordre de la quête. À cet égard, le corpus français du premier xvie siècle offre à relire le cas de Jacques Cartier : il se présente à la fois comme un voyage inabouti et comme un texte tronqué. Il permet aussi un regard sur le discours de l’exploration dans son articulation avec le mythe. Nous nous y arrêterons donc plus longuement.

14On connaît bien l’histoire du capitaine Cartier et ses Relations, magistralement publiées par Michel Bideaux en 198618. Trois voyages se succèdent : le premier, du 20 avril 1534 au 5 septembre 1535, amène les navires jusqu’à l’île d’Anticosti. L’année suivante (19 mai 1535-16 juillet 1536), Cartier dépasse largement les limites atteintes durant le premier voyage : il atteint l’embouchure du fleuve Saguenay, arrive à Stadaconé (Sainte-Croix, aujourd’hui Québec), puis veut continuer la remontée du Saint-Laurent. Il parviendra à Hochelaga (l’actuel Montréal), en dépit du refus de ses truchements de l’accompagner dans son expédition. Les deux relations proposent un rapport complet de ces deux voyages. À l’inverse, quelques pages seulement forment la relation tronquée du troisième et dernier voyage en 1541-1542. Il s’achève à Hochelaga, sur la route du mythique Saguenay.

15Le Saguenay, Eldorado du Nord, est un territoire forgé par les mots, avant peut-être de renvoyer à un fleuve bien réel et visible. Le vocable amérindien qui donne naissance au toponyme signifie : eau qui sort. Ce nom, l’explorateur n’en comprend pas le sens ; il l’a entendu de la bouche des autochtones qu’il a ramenés en France au terme de sa première expédition. Le 16 août 1534, il apprend aussi « par les sauvages que avyons […] que c’estoit le commencement du Saguenay et terre habitee et que de là venoyt le cuivre rouge qu’ilz appellent caignetdazé19 ». Cette première occurrence fixe la relation entre le territoire mythique – de parole – et les richesses qu’on pourrait en tirer, but de l’entreprise de conquête. Le pli est pris : le texte ne cessera d’évoquer les biens espérés. Comme l’a écrit Robert Mélançon,

Cartier souhaite […] découvrir un nouveau Mexique ou un nouveau Pérou, un royaume aux villes aussi riches que Cuzco ou Mexico. De là cette légende du royaume de Saguenay que les Indiens élaborent pour lui et à laquelle il prête une oreille complaisante, si même s’il ne l’a pas sollicitée20.

Ce n’est pas un hasard si l’objet du désir reparaît lors de l’épisode idyllique de la rencontre à Hochelaga, quand Cartier, délivré de truchements qui cherchent à contrarier son projet, impose les mains au peuple en vicaire du Christ21. Depuis le Mont Royal, il découvre le pays en un vaste panorama commenté et recomposé par les autochtones :

[…] Et puys nous monstroient que lesdits saultz passez l’on pouvoit naviguer plus de trois lunes par ledit fleuve. Et oultre nous monstroient que le long desdites montagnes estant vers le nort y a une grande riviere qui descend de l’occident comme ledit fleuve. Nous estimons que c’est la ripviere qui passe par le royaume et prouvince du Saguenay et sans que nous leur fissions aucune demande et signe prindrent la chaisne du sifflet du cappitaine lequel est d’argent et ung manche de pongnard qui est de laton jaune comme or lequel pendoit au costé de l’un de noz mariniers et montrerent que cela venoit d’amont ledit fleuve […] Le cappitaine leur monstra du cuyvre rouge lequel ilz appellent caignetdazé leur monstrant vers ledit lieu et demandant par signes s’il venoit de là et ilz commencerent à secourre la teste disant que non et monstrerent qu’il venoit du Saguenay qui est au contraire du precedent22.

Malgré les coupures ici pratiquées dans le texte, on repère aisément la rhétorique descriptive qui organise l’espace comme un territoire à traverser pour aller « plus oultre ». L’unique notation temporelle (« trois lunes ») étire l’espace. La quête d’un nouvel Eldorado se poursuit et, par une sorte de providence discursive, s’opère sans autre force que celle du désir : les initiatives viennent des autochtones, qui paraissent prévenir les demandes des membres de l’expédition. Le Saguenay opère bien comme un territoire mythique, sans cesse repoussé, nourrissant la pulsion viatique. À l’heure du retour, Cartier forme le projet de ramener avec lui quelques autochtones23. Il attend du chef de tribu qu’il vienne

compter et dire au roy ce qu’il avoyt veu es pays occidentaulx des merveilles du monde. Car il nous a certiffié avoyr esté à la terre du Saguenay où il y a infiny or rubiz et aultres richesses […] Ledict seigneur est homme ancien et ne cessa jamais d’aller par pays despuis sa cognoissance tant par fleuves ripvieres que par terre24.

16Le rêve de l’explorateur obtient si bien accréditation dans la figure d’un alter ego des Amériques, chargé de convaincre François Ier de la pertinence de l’entreprise, qu’une troisième expédition peut s’embarquer25. Cette fois, l’inflation rhétorique enfle le trésor américain et il n’est guère étonnant de voir apparaître, dans la liste des artisans qu’on prévoit d’emmener au Canada, « deux Orfévres qui soient lapidaires, garnis des choses necessaires26 ».

17La fin d’un voyage rebondit ainsi sur le voyage à venir. Dans ces conditions, comment aboutir ? À l’orée de la troisième expédition néanmoins, tout se brouille, jusqu’à l’histoire du texte. Il ne nous est parvenu que par la version anglaise figurant dans les Principall Navigations recueillies par Richard Hakluyt27 à la fin du xvie siècle. Mais dans cette version, même la date du dernier voyage se modifie. Les éditeurs, comme H. P. Biggar et M. Bideaux, ont relevé la correction à introduire : Hakluyt note l’année 1540, mais il faut lire 1541. Ce nuage d’oubli posé sur la date de l’expédition vers le pays mythique contribue en quelque sorte à déréaliser le territoire convoité : il se dérobe à la mémoire collective. Même s’il a reçu Jean-François de Roberval pour « lieutenant général28 », il ne semble avoir d’autre consistance que le rêve de l’explorateur.

18Comment n’eût-il nourri les songes, longtemps après ? Les pages conservées cumulent les mentions merveilleuses, plus présentes et resserrées ici que dans tout le reste des Relations. Après une traversée difficile où les marins voient leurs provisions s’amenuiser dangereusement, l’arrivée auprès des populations autochtones est marquée par les rituels d’accueil bienveillants de l’Agona, chef de la tribu rencontrée29. Puis, dès le chapitre suivant, survient une mention à l’Hanneda30 « qui possède une qualité supérieure à celle de tous les arbres du monde31 ». Les lecteurs du Brief recit et succincte narration qui rapporte l’expédition de 1535-1536 se souviennent des vertus thérapeutiques de l’épinette blanche. C’est des autochtones que le capitaine a appris la méthode curative qui a sauvé l’équipage du scorbut : il faut absorber les feuilles et l’écorce en décoctions et appliquer le même jus sur les jambes gonflées des patients. Et Cartier de commenter les vertus de cet arbre « aussi grand et aussi gros que je veidz jamays », qui

a faict telle opperation que si tous les medecins de Louvain et de Montpellier y eussent esté avec toutes les droggues d’Alexandrie ilz n’en eussent pas tant faict en ung an que ledict arbre a faict en six jours32.

La rhétorique de la merveille joue à plein dans l’épisode de « la grosse maladie ». Le retour de l’Hanneda dans le troisième Voyage est donc plein de signification, surtout si on le conjugue aux autres mentions de merveille relatives au mythique Saguenay présentes dans ce texte.

19Outre la liste des arbres, on retient la présence de la vigne, à l’état sauvage. Si le capitaine concède que les raisins sont « moins beaux qu’en France », il enchaîne sur la rapidité de germination des légumes potagers et la présence de riches terres à blé. Puis s’ouvre un autre horizon : « on trouva quantité de pierres que nous pensâmes être des diamants », « un important gisement contenant le meilleur fer du monde » ; il ajoute : « le sable sur lequel nous marchons est du minerai parfaitement pur et prêt à mettre au fourneau, Et au bord de l’eau nous trouvâmes certaines feuilles d’or fin de l’épaisseur d’un ongle33. » Enfin, un peu plus loin, se trouve

[…] une colline couverte d’une sorte d’ardoise noire où l’on voit des veines minérales qui luisent comme de l’or et de l’argent. Dans toute cette pierre on voit de grosses paillettes du dit métal. Et dans certains endroits nous trouvâmes des pierres comme des diamants, les plus beaux, les mieux polis et les mieux taillés qu’on puisse voir, et lorsque le soleil brille, ils resplendissent comme des étincelles de feu34.

Nous venons de lire la fin du second chapitre. Le troisième est le dernier qui nous soit parvenu. Le récit s’arrête sur le retour de deux des navires en France, la construction d’un fort sur place et le début d’une remontée du fleuve dont nous ne saurons rien. Les deux lettres de Jacques Noël, neveu de Cartier, publiées par M. Bideaux, ne mentionnent plus le Saguenay. Elles sont bien postérieures à la mort de Cartier, survenue en 1557, puisqu’elles figurent dans les Principall Navigations d’Hakluyt, publiées à partir de 1584. Mais Noël revient sur le rêve car il a trouvé un « livre qui se présente comme une carte marine et qui fut tracé de la main de mon oncle35 ». La carte situe l’introuvable Saguenay, assorti de cette mention : « Il m’a été dit par les habitants de Canada et d’Hochelaga qu’ici se trouve le territoire de Saguenay, qui est riche et abondant en pierres précieuses. » Puis :

Et à peu près cent lieues plus bas, j’ai trouvé sur cette même carte les deux lignes qui suivent, inclinées vers le sud-ouest : ‘ dans cette région on trouve de la cannelle et des clous de girofle qu’ils appellent dans leur langue Canodeta36.

Pour le lecteur moderne, l’exploration des notes de M. Bideaux amène à un constat impitoyable et sans appel. En premier lieu, le document que Noël a lu, écrit de la main de Cartier, « n’a pas été conservé37 ». Nous voici encore renvoyés à une unique réalité : celle des textes. En second lieu, chacune des matières précieuses dont il a été question est rendue à sa trivialité : les diamants ? « Des cristaux de quartz38 » ; les feuilles d’or ? « En fait, de la pyrite de fer39 ». Le Canada est un Eldorado de pacotille, forgé sur un désir.

20Ultime revanche du texte que les épices mentionnées par Jacques Noël et qui avaient trouvé leur place dans le vocabulaire « franco-indien » fermant l’édition du Second voyage. « Ilz appellent la canelle Adothatny /La girofle Canonotha40 ». Mais on l’aura noté : la graphie observée par Jacques Noël Canodeta s’est éloignée de la première version pour se rapprocher sur le plan phonétique du terme Canada. Piètre revanche que cette similitude à valeur poétique ? Le mot ne fait pas exister la chose mais il déverrouille la prison des espaces réels pour de nouveaux voyages. S’il est vrai que le travail de l’explorateur consiste à ouvrir de nouveaux territoires, alors les textes de Cartier assument pleinement leur fonction.

21Les trois cas retenus pour l’étude nous renvoient tous, à leur manière, à un désir dont la pulsion viatique est l’image ou le symbole : le désir d’infini. Le véritable voyage ne saurait aboutir ni en un retour, ni en la prise de possession du lieu lointain convoité. N’est-ce pas ce qu’enseignent à des degrés divers les textes ci-dessus évoqués ? L’impétueuse pulsion du pèlerinage vers le lieu sacral est in fine désir d’un voyage sans retour possible où le sujet jouit dans l’éternité de la présence du Dieu recherché sur le chemin du sanctuaire. Chez Léry, le voyage du Brésil, expérience unique qui habitera la vie de l’homme à travers les vents et les marées de l’histoire, se construit peu à peu, se modulant et se régénérant au fil des événements, des connaissances et des réflexions qui affectent le sujet. Cette fois, c’est l’œuvre qui dépasse ses premières limites et ne saurait aboutir, s’il est vrai qu’à la manière des Essais de Montaigne, elle est le reflet d’un sujet engagé dans le temps, plus que la seule trace d’une expérience passée. Il reste le cas de l’explorateur : son ethos même met en péril la notion d’aboutissement et les rebondissements successifs des textes donnent raison au mythe, toujours présent dans son évanescente essence. Le péril pour le voyage, ne serait-ce, in fine, l’illusion commode de l’aboutissement, surgissant en route, d’un idéal abandonné ?

Notes

1 Joachim du Bellay, Regrets, sonnet 31, éd. J. Jolliffe et M. A. Screech, Genève, Droz, 1966, p. 98.

2 Pour le détail, voir Marie-Christine Gomez-Géraud, Le Crépuscule du Grand Voyage. Les récits des pèlerins à Jérusalem (1458-1612), Paris, Champion, 1999, p. 354-355.

3 Ibid., p. 486-489, des exemples sont fournis de ces dispositions à l’œuvre dans les textes.

4 Jean Boucher, Bouquet sacré des fleurs de la Terre sainte, éd. M.-C. Gomez-Géraud, Paris, Champion, 2008, p. 404.

5 Ibid.

6 Jodocus a Meggen, Peregrinatio hierosolymitana, Dilingæ, Johannes Mayer, 1580, p. 55-56 (« Johannes a Meggen, florente aetate, quondam Hierosolyma redieris (sic), dum a pirata laetali spiculo ictus esset, atque diem obiisset, sepulturae traditus est »).

7 Denis Possot et Charles Philippe, Le Voyage de la Terre sainte, publié et annoté par Ch. Schefer, Genève, Slatkine reprints, 1971, [Paris, 1890], p. 1. Original consultable sur Gallica à l’adresse suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86246435/f7.image.r=possot%20denis

8 Id., p. 193.

9 Id., p. 194-195.

10 Id., p. 193.

11 Id., p. 228.

12 Marie-Christine Gomez-Géraud et Frank Lestringant (dir.) D’encre de Brésil. Jean de Léry écrivain, Orléans, Paradigme, 1999, p. 65-78. L’article intitulé « Des parcours aventureux des manuscrits aux destinées du livre » est d’abord paru en 1986 dans la revue Littérales. Pour toute analyse de détail du texte et pour le détail des additions, je renvoie le lecteur à cet article.

13 Jean de Léry, Histoire d’un voyage en terre de Brésil, Paris, Livre de Poche classique, éd. Frank Lestringant, 1994, p. 62.

14 On relira le chapitre VI de l’Histoire d’un voyage (Frank Lestringant, éd. cit., p. 161-196).

15 Voir le passionnant chapitre signé par Frank Lestringant dans D’encre de Brésil, op. cit., « L’excursion brésilienne : note sur les trois premières éditions de l’Histoire d’un voyage de Jean de Léry (1578-1585) », p. 13-37.

16 Sur la genèse du texte et ses développements, on consultera Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage, Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 29-59 dans le chapitre intitulé « Jean de Léry témoin de son siècle », ainsi que son édition du texte citée supra (n. 14) qui donne le détail des strates du texte et met en lumière les apports apparus dès 1585 (voir le chapitre intitulé XV bis), p. 571-595.

17 Montaigne, Essais, III, 9, éd. P. Villey, Paris, PUF, 2002, p. 946.

18 Jacques Cartier, Relations, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1986. Sauf mention contraire, nous faisons toujours référence à cette édition.

19 J. Cartier, op. cit., p. 132.

20 Robert Melançon, « Terre de Caïn, âge d’or, prodiges du Saguenay : Représentations du Nouveau Monde dans les voyages de Jacques Cartier », Studies in Canadian Literature / Études en littérature Canadienne, vol. 4, n° 2, 1979, [En ligne] URL : https://journals.lib.unb.ca/index.php/SCL/article/view/7919. Le mythe du Saguenay a aussi été étudié dans ses développements historiques dans les ouvrages de Marius Barbeau. La perspective est celle du folkloriste. Voir de cet auteur : The Kingdom of Saguenay, Toronto, McMillan, 1936 et Le Saguenay légendaire, Montréal, Beauchemin, 1967. L’article de Marie-Christine Pioffet nous ramène aux textes anciens : « Nouvelle-France ou France nouvelle : les anamorphoses du désir », Tangence, n°90, 2009, p. 37-55, [En ligne] URL : https://id.erudit.org/iderudit/044339ar.

21 Je me permets de renvoyer à un de mes articles anciens : « La figure de l’interprète dans les récits de voyage français au xvie siècle », dans Voyager à la Renaissance, actes du XXVe colloque d’Études Humanistes de Tours, J. Céard et J.-C. Margolin (dir), Paris, Maisonneuve et Larose, 1987. La scène se trouve aux pages 154-156 de l’édition de M. Bideaux.

22 J. Cartier, op. cit., p. 156-157.

23 Le chef Donnaconna et les deux truchements qui connaissent déjà la France.

24 J. Cartier, op. cit., p. 176-177.

25 La commission royale délivrée au capitaine le 17 octobre 1540 assigne le Saguenay comme but de l’expédition. Elle indique clairement que la présence d’autochtones en France a permis de juger de l’intérêt d’une nouvelle expédition (voir M. Bideaux, op. cit., p. 233-234).

26 J. Cartier, op. cit., p. 230 (« Mémoire des hommes et provisions necessaires pour les Vaisseaux que le Roy vouloit envoyer au Canada », 1538).

27 R. Hakluyt, Principall Navigations, Voiages, Traffiques and Discoveries of the English Nation, Londres, H. Bynneman, 1600, tome III, p. 240-242. Cette version est reproduite par les éditeurs comme H. P. BIggar, The Voyages of Jacques Cartier, Ottawa, F. A. Ackland, 1924, p. 249-260 et M. Bideaux, J. Cartier, op. cit., p. 253-262, qui en assurent la traduction française (id., p. 193-200).

28 Voir J. Cartier, op. cit., p. 205.

29 On lira le détail de cette rencontre à la page 195 de l’édition citée.

30 Ou Annedda, suivant une autre graphie, pratiquée dans la seconde relation (op. cit., p. 173). Sur cette plante, voir l’annexe IX des Relations qui fournit toutes les références botaniques souhaitables.

31 J. Cartier, op. cit., p. 197.

32 Ibid., p. 174 pour les deux citations.

33 Ibid., p. 197 pour l’ensemble des citations.

34 Ibid., p. 198.

35 Ibid., p. 202.

36 Ibid.

37 Voir Ibid., la note 113, p. 421.

38 Ibid., note 60, p. 415. L’Encyclopédie canadienne rappelle que l’expression populaire « faux comme un diamant de Canada » vient de cette méprise.

39 Ibid., note 62, p. 415.

40 Ibid., p. 190.


Pour citer ce document

Marie-Christine GOMEZ-GÉRAUD, «Pour une poétique du voyage inabouti», Viatica [En ligne], n°8, mis à jour le : 19/02/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1421.

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Quelques mots à propos de :  Marie-Christine GOMEZ-GÉRAUD

Université Paris Nanterre