Le voyage comme échec

Destination Italie, 1750-1800

Travel as Failure. On the Road to Italy, 1750-1800

DOI : 10.52497/viatica1466

Résumés

Résumé : Derrière l’image communément admise d’une expérience euphorique et positive, le voyage en Italie cache des contrariétés qui peuvent en avoir fissuré le bel ordonnancement. Mais dans quelle mesure le voyageur peut-il juger lui-même de l’échec de son projet ? Le pouvoir d’en décider n’appartiendrait-il, à l’inverse, qu’à la postérité ? En procédant à l’inventaire d’une série de cas de figure dans la seconde moitié du xviiisiècle, on voit se dégager une palette variée de situations interprétables en termes d’échec, depuis les voyages interrompus ou ne correspondant pas aux attentes des voyageurs ou de leurs lecteurs, jusqu’à la question de savoir si le silence ne serait pas la seule marque possible, quoique très incertaine, de l’échec. Puis avec le voyageur polonais Moszynski, nous en arriverons à interroger la manière dont le voyageur âgé et privé du sens de la vue peut tenter de défier la menace de ne pas terminer son voyage.

Abstract: Behind the commonly accepted image of an euphoric and positive experience, the trip to Italy hides annoyances that may have cracked its beautiful order. But to what extent can the traveller judge for himself the failure of his project? Does the power to decide about it belong only to posterity? An inventory of a series of scenarios in the second half of the eighteenth century reveals a varied range of situations that can be interpreted in terms of failure, from journeys that were interrupted or did not meet the expectations of travellers or of their readers, to the question of whether silence was not the only possible, albeit very uncertain, sign of failure. Then, with Polish traveller Moszynski, we come to question how the elderly traveller deprived of a sense of sight can attempt to defy the threat of not completing his journey.

Index

Mots-clés

Contrariété, échec, interruption, mort, projet

Keywords

Annoyance, Death, Failure, Interruption, Project

Plan

Texte

L’échec désigne l’issue négative d’une entreprise humaine. Le terme évoque l’insuccès, l’absence de réussite, la faillite par rapport à un projet ou à des espérances, et par là un revers ou une défaite. Dans le dictionnaire de Furetière, en 1690, il est rapporté à une dimension morale :

Eschec, se dit figurément en choses morales, d’un malheur ou de quelque perte qui donne atteinte aux biens, à la fortune, à l’honneur.

Furetière illustre néanmoins la mise en échec par une série de situations concrètes qui mettent des individus dans une position difficile par rapport à des adversaires, telles que celle d’une armée ne parvenant pas à gagner une bataille, d’un dévot à la réputation flétrie par une mise en accusation, d’une ville placée sous la surveillance d’une garnison ou sous le contrôle d’un ennemi et de ce fait impuissante à se révolter, d’un souverain que des députés ou des opposants empêchent d’exercer son autorité au-delà des limites prévues par les lois. À la définition du verbe « Eschoüer », Furetière manifeste plus clairement la ligne de partage entre un sens propre et un sens figuré : d’un côté le fait d’échouer consiste à « demeurer sur le sable, quand on est dans un vaisseau qui ne trouve pas assez d’eau pour voguer, pour estre à flot », de l’autre « Eschoüer, se dit figurément des mauvais succés [sic] qui arrivent dans les affaires1 ». Ce dernier sens est celui qui nous intéresse ici. Qu’advient-il de ses variations – insuccès, faillite, revers, malheur, perte, échouage, mauvais succès – lorsque l’on tente de les appliquer aux voyageurs ? Comment se manifestent les échecs, les inachèvements, les impossibilités de réaliser ou réussir un projet de voyage ? Compte tenu de l’extrême variété des situations qu’il présente, la question mérite d’être posée en examinant le voyage en Italie dans la seconde moitié du xviiie siècle : derrière l’image d’une expérience euphorique et positive, unanimement célébrée en dépit de la mention, parfois, d’une contrariété, on peine en effet à déceler les fissures, le sentiment de ratage et d’impuissance. Nous partirons à leur recherche en proposant l’inventaire d’une série de cas particuliers qui nous conduiront jusqu’au défi que constitue la menace de ne pas terminer son voyage pour le voyageur âgé et privé du sens de la vue.

La perception de l’échec par le voyageur

Le voyage qui échoue est celui qui n’offre pas ce que le voyageur recherche. Cette incomplète réalisation d’un projet, cette non-obtention du but qu’on a visé, de ce pourquoi on s’est battu peuvent être jugées de l’intérieur et se donner à voir dans une écriture qui les narre, les déplore, les détaille, ou bien le constat de l’échec peut être décidé par un observateur extérieur qui conclut à l’inaboutissement du projet au vu des éléments dont il dispose pour juger de ce qui s’est passé. Si l’on se place du côté de ce qu’en dit le voyageur, l’échec résulte d’un empêchement qui a été ressenti comme tel : se trouver devant des portes fermées, être contraint de remettre la réalisation d’un projet à plus tard, se heurter aux aléas des intempéries ou d’une décision arbitraire. De nombreux voyageurs relatent l’impossibilité de franchir une rivière, l’attente pendant plusieurs jours dans un port de Ligurie en raison de la tempête ou, plus rarement, la difficulté d’observer un paysage par mauvais temps2. Soit le voyage s’en trouve retardé, soit l’objet recherché demeure invisible : peintures qu’on ne peut voir, spectacle de la nature brouillé par les nuages, la pluie ou la brume. La temporalité qui s’ensuit ne correspond pas à celle qui a été prévue et les retards contredisent le besoin croissant de vitesse et d’efficacité qui s’exprime au cours du xviiie siècle. Ces contrariétés peuvent amener le voyageur à s’écarter du dessein initial.

Dans certains cas, la perturbation est minime ou ne modifie pas durablement le projet global. Au sud de l’Italie, l’excursion à Paestum expose dans les années 1780 les voyageurs à une certaine forme d’échec, dans la mesure où elle les place aux limites extrêmes des itinéraires qui leur étaient jusque-là familiers. En cherchant comme d’autres à s’y rendre pendant l’hiver, saison préférée à l’été pour le voyage à Naples, le duc de Chartres se heurte le 31 décembre 1782 à l’impossibilité d’atteindre ce qui commence pourtant à devenir une destination à la mode après que les trois temples doriques ont été redécouverts par Soufflot en 1750 et sont mieux connus depuis 1755. Billerey, compagnon de route du duc de Chartres, nous a laissé un commentaire sur cette expédition avortée :

L’histoire de cette journée ne sera pas longue car il faut convenir, qu’a peine à une lieüe d’evoli, nous nous embourbames au point qu’il fut impossible d'aller plus loin. Mr. le d. de Ch. considerant que nous avions 30 milles a faire avec les mêmes chevaux [...] abandona le voiage de Pestum. [...] Puisque nous n’avons point été à Pestum, il faut au moins parler de ce que nous allions y voir3.

Dans le même ordre d’idées, la marquise Boccapaduli et le comte Alessandro Verri ont imaginé depuis Milan un tour à Turin et à Gênes au mois de janvier 1795 :

Après demain nous partons pour Turin et ensuite Gênes, écrit Alessandro le 7 janvier au secrétaire de la marquise resté à Rome, Domenico Genovesi ; je crois que ce voyage nous prendra 18 jours.

Mais les voyageurs sont contraints par la neige de rentrer précipitamment de Turin à Milan : « Nous espérons d’ici trois jours aller à Gênes si les neiges le permettent, mais elles ne cessent de nous menacer. Le froid est tel qu’à Milan des sentinelles sont mortes de nuit », précise Alessandro le 14 janvier de Turin. Enfin, de retour à Milan, il conclut le 20 janvier :

Nous sommes arrivés hier de Turin parce que les neiges tombées dans la région de Gênes rendent la route totalement inaccessible. À Turin nous avons enduré un froid extrême. L’eau gelait continuellement dans les pièces, et même l’urine4.

Retardé d’un mois et demi, le voyage à Gênes se déroulera de façon autonome depuis Milan, du 4 au 26 mars 1795. Le changement de programme peut tout autant être lié à des raisons de santé. En septembre 1805, Elisa von der Recke préfèrera rester pendant huit jours auprès de son compagnon malade à Naples plutôt que d’aller faire les excursions qu’elle avait prévues : 

Mon ami et compagnon, M. Fiedge, étant tombé malade dangereusement, j’ai été obligée de renoncer à tous mes plans pour aller à Caprée, à Castell-Mare, à Sorrento, à Pesto5.

Plus lourde de sens est l’annulation de la partie du voyage dans le nord de l’Italie qui devait compléter l’itinéraire italien du trésorier général Bergeret de Grancourt avec le peintre Fragonard en 1773-1774. Après avoir visité Gênes, Rome, Naples, Florence et Venise, Bergeret décide de faire l’impasse sur l’Italie padane parce qu’il est fatigué d’avoir trouvé trop de portes closes pour accéder aux œuvres d’art dans le reste de la Péninsule :

Venise, samedi 30 juillet [1774]. – Je dois rendre compte, du moins je l’ai promis, pourquoi je change ma marche par Vienne. Cela devient une histoire par quelqu’usage que j’ai de voyager. Je crois que les renseignemens que l’on demande à différentes personnes avant le départ, soit pour la route à tenir, soit pour les curiosités ou la façon de les voir, tiennent absolument aux talents différents des personnes qui vous conseillent […]. Après avoir parcourû la plus grande partie d’Italie et m’être fait rendre compte par gens (sic) qui n’ignorent aucune ville de ce que j’aurois à y voir, j’en ay conclu qu’il y avoit beaucoup de murailles et que les villes se ressemblent presque toutes ; que les curiosités y sont rares et que pour un tableau souvent en mauvais ordre, on a fait beaucoup de chemin cher et inutile. […] Voilà donc comment, à mesure que j’ai vu l’Italie, ce que j’en ai conclu, et me voilà tenant conseil à Venise, dégoûté de n’y plus voir ce qui est en place pour être vû. Savoir si je m’amuserai à courir par Modène, Plaisance, Mantoue, Turin etc., ou si je chercherai à employer mon tems hors de chez moi, pour une fois, à chercher les galleries renommées des princes et par une autre route que je vois s’accorder par mes calculs en distance avec celle que j’aurois faite pour poursuivre comme icy dessus le voyage ordinaire d’Italie par Turin ? Je prends donc le parti, de Venise, de gagner Vienne. Il y a de beaux tableaux, mais à Dresde, la superbe collection renommée, de là prendre en échange l’Allemagne à Manheim sur le Rhin, belle collection, remonter le Rhin jusqu’à Dusseldorph6.

Le changement de route en direction de l’Allemagne résulte d’une insatisfaction, d’une frustration, du sentiment de n’avoir pas jusque-là accompli tout ce qu’il prévoyait en Italie. De cet échec relatif par rapport à ses espérances, Bergeret tire la conclusion qu’il n’a plus rien à attendre des villes qui lui resteraient à visiter dans l’Italie septentrionale et il choisit de ne pas achever la boucle qui constitue le tour classique.

Il existe une foule d’objets de curiosité que le voyageur influencé par ce qui lui a été dit en société ou dans les guides estime indispensables de voir, faute de quoi le voyage est vécu comme ayant échoué. Tant qu’il n’a pas vu certains monuments ou n’a pas rencontré les individus que l’opinion éclairée considère comme incontournables dans un périple, le voyageur n’a pas vraiment rempli son contrat. Cette idée est exprimée par le président de Brosses dans une lettre à l’abbé marquis Niccolini en 1762. Le parlementaire dijonnais y évoque la rencontre manquée d’une de ses connaissances bourguignonnes avec cet érudit florentin auquel les nobles et savants étrangers de passage avaient coutume de rendre visite, à l’instar de Montesquieu ou du futur chancelier de l’Echiquier Francis Dashwood :

Mr de Bourbonne est depuis peu de jours de retour d’Italie bien faché de n’avoir pu faire connaissance avec vous. Il a grande raison d’y avoir regret. Cette circonstance seule rend son voyage incomplet, a mon sens ; puisqu’il n’y a pas vu la personne qui a le plus d’ornement, d’agrement et de feu dans l’esprit : en un mot un veritable florentin ; mais un florentin de ce temps des Medicis qui n’existe plus. Voila, mon cher ami, ceque je luy ay dit. Et c’est je vous assure et sans aucun compliment ceque je pense <en effet> et ceque j’ay souvent dit aux gens qui pouvoient avoir occasion de vous voir ; entr’autres au Comte de Neuilly l’homme du monde le plus cher a mon cœur7.

La sensation d’incomplétude du voyage qui dérive de cet empêchement de voir contribue à nourrir la posture de l’échec.

Sur le voyage en Europe, et en particulier en Italie, on a longtemps projeté des récits qui correspondaient à des attentes précises et codifiées. Aussi diverses que les modalités de déambulation, ces narrations se présentent depuis le xvie siècle sous des formes variées. Le guide ou le récit-guide côtoient le journal adressé à soi-même ou à quelques destinataires, mais tous incluent une série d’étapes incontournables, à commencer par les villes-capitales auxquelles s’ajoutèrent à partir de la fin du xviiie siècle des paysages naturels, montagnes, rivages et autres. On trouve aussi dans ce panel le compte rendu de villégiature ou d’excursion dans un territoire circonscrit, ou bien encore la lettre qui dans son essence même cultive le lien avec la société d’origine, sans oublier le rapport savant qui prouve le bon emploi de l’argent public ou provenant d’un mécène privé. Or, ce qui rapproche entre eux tous ces écrits est qu’ils se fondent sur une circularité des parcours et sur l’idée d’un retour permettant de valoriser l’expérience vécue.

La linéarité de leur itinéraire ne présuppose pas non plus d’accident majeur. Les épreuves qui sont évoquées génèrent des anecdotes souvent répétées sur le franchissement des gués, des frontières et des douanes, l’âpre négociation des tarifs ou les difficultés de se ménager des moments d’écriture. Certes nul ne sait si le voyage sera couronné de succès et portera au triomphe de celui qui l’accomplit : l’exemple de Jules César franchissant le Rubicon au retour de la guerre des Gaules est donné par Jaucourt dans l’article « Voyage » de l’Encyclopédie en indiquant qu’au terme de cette entreprise « hazardeuse » César pénètre bien en général victorieux dans l’Italie d’où il était parti, « arrive à Rimini, s’empare de l’Umbrie, de l’Etrurie, de Rome, monte sur le trône » mais il « y périt bientôt après par une mort tragique8 ». Pourtant le voyage est dans son principe même chargé de reconduire le voyageur à son point de départ, offrant par là la preuve de sa réussite. La machine est si bien rôdée qu’on a peine à lui imaginer un autre destin, qu’il s’agisse de l’auteur, du commanditaire ou du simple lecteur de la masse des écrits racontant le voyage en Italie.

À côté des petits échecs susceptibles de se manifester en de nombreux moments d’un voyage, c’est cependant le voyage tout entier qui peut déboucher sur le constat d’échec. Si cette pratique se définit par l’idée du cercle, du tour s’achevant en un point qui était aussi celui du départ, les différentes situations que créent l’ajournement du voyage, l’interruption en cours de route ou bien carrément l’absence de retour pour cause de maladie, d’exil ou de mort sont autant de signes possibles de son échec. Dans la dernière hypothèse, celle de la mort, seule peut désormais se prononcer une instance extérieure au voyageur.

Décider de l’échec du voyage : cinq cas de figure

Ce caractère à la fois prévisible et en quelque sorte « lisse » du voyage est donc largement une illusion. De la même manière que le Grand Tour rend imparfaitement compte de la multiplicité des expériences réelles du voyage aux xviie et xviiie siècles, y compris chez les jeunes membres des élites européennes, rien ne nous permet de présupposer que tous les voyages en Italie ont été réussis, dans le sens où ils auraient abouti au résultat qu’en attendaient les protagonistes. À l’échec des expériences de la déambulation physique s’est ajouté l’échec des écritures, ce qui nous met en position de découvrir une vaste gamme des possibles inaboutissements du voyage. Ainsi, en nous concentrant sur le voyage en Italie dans la seconde moitié du xviiie siècle, observe-t-on au moins cinq cas de figure.

Tout d’abord le voyage programmé peut ne pas avoir eu lieu. C’est le cas de d’Alembert, dont le voyage en Italie amorcé avec Condorcet en septembre 1770 s’interrompt à Ferney avant même l’entrée en Italie9. C’est aussi le cas, sur le plan narratif, du Voyage sentimental à travers la France et l’Italie de Laurence Sterne, publié en 1768. Celui-ci met en scène dans la vallée de la Maurienne une interruption définitive du récit de voyage du narrateur, Mr Yorick, qui devait se poursuivre en Italie, privant le lecteur de toute suite. Nous sommes dans une auberge au bout de la Maurienne où le voiturin est obligé de s’arrêter, quelque part entre Saint-Michel et Modane. Dans la chambre unique de l’auberge, il a aussi fallu loger avec le narrateur une dame piémontaise d’environ trente ans et sa femme de chambre, « une Lyonnaise de vingt ans […] aussi vive et éveillée qu’il en fut jamais ». Or, le récit s’achève pour précisément ne pas continuer, lorsque le narrateur constate qu’après la rupture du traité conclu la veille au soir entre lui-même et la dame afin de réguler cette situation embarrassante, la femme de chambre s’est glissée « dans l’étroit passage » qui séparait les deux lits, s’étant « avancée assez loin pour se trouver en ligne perpendiculaire entre sa maîtresse et moi – Si bien que, lorsque j’étendis la main, je saisis la femme de chambre par —10 ».

Certes, comme les lettres de Sterne l’attestent, un voyage de l’écrivain a bel et bien eu lieu en 1765-1766 dans la Péninsule, mais la fiction imprimée n’en dit pas mot. Le voyage, dans ces deux cas, quoique par des voies différentes, est avorté, imaginé, désiré mais le désir reste inassouvi et le déploiement attendu par le lecteur débouche sur une absence.

Il arrive ensuite que le voyage s’interrompe brutalement en raison de la mort, tout simplement, du voyageur. Les exemples existent, en dépit de traces plutôt rares dans les relations de voyage. Henry Swinburne, futur auteur des Voyages dans les Deux Siciles, évoque « the dreadful loss I met with of my angelic child », c’est-à-dire la mort de sa fille aînée Martha survenue à Rome le 8 septembre 1778, au cours du long séjour à Naples des époux Swinburne entre 1776 et 178011. Ce sont plus fréquemment des papiers de police qui signalent des disparitions de voyageurs, comme la mort de « Mr Salkville, Inglese, Cavaliere », qui trépassa à 5 heures le 18 décembre 1795 au Scudo di Francia, l’un des meilleurs hôtels de Venise12. Des documents de la Légation du gouvernement anglais à Naples nous parlent de plusieurs voyages d’étrangers interrompus par leur décès dans les années 179013. Pour analyser la question du voyage comme expérience inaboutie, il convient surtout d’examiner les disparitions qui brisent l’écriture même du journal d’un voyage en cours d’effectuation. C’est ce qui arrive au noble polonais August Fryderyk Moszynski, décédé à Padoue en 1786 à l’âge de 55 ans et dont nous reparlerons plus avant. Moszynski accomplissait alors un voyage qui l’avait mené de la Pologne à la France puis à l’Italie, mais qui s’avère être bien différent du Grand Tour réalisé en France et en Angleterre alors qu’il était jeune homme, en 1750, avec le futur roi Stanislas Poniatowski. En effet, il s’agissait pour lui en 1784 de fuir ses créanciers et de chercher à se guérir au contact du soleil de la Méditerranée des maux que provoquait une situation de plus en plus inconfortable en Pologne. Aux exhortations de son ami devenu roi de Pologne à retourner à Dresde et à Varsovie pour régler ses questions d’héritage, Moszynski opposa une prolongation de son séjour en Italie14. Sa disparition, d’une certaine manière, résolvait ses problèmes mais elle sanctionne également un échec. Par contraste avec la relation d’un accident, tel celui que raconte la marquise Boccapaduli à son retour de Bénévent à Naples en 179515, la mort s’oppose à tout commentaire rétrospectif.

Un troisième cas de figure concerne la situation des émigrés qui, au début de la Révolution française, partirent en Italie comme ailleurs en Europe avec un sentiment souvent explicité dans leurs journaux de réaliser un voyage d’agrément à l’ancienne mode. Ils découvrirent comme le jeune duc d’Enghien les montagnes de Suisse et d’Italie avant que ne les rattrape la dure réalité de l’exil. Ces exils furent générateurs de conditions totalement inédites du déplacement à travers l’Europe. Pour la plupart de ces nobles rompus aux pratiques du voyage de formation, l’illusion de liberté allait rapidement s’interrompre et l’expérience se muer en une suite d’épreuves redoutables. On serait tenté d’y voir une forme d’échec du voyage, puisque les cadres habituels du Grand Tour furent bouleversés par l’impossibilité du retour, la dilution dans une longue durée, l’impuissance à programmer un itinéraire et le changement radical des conditions de la vie quotidienne du voyageur16. L’écriture des journaux de voyage que les débuts de l’émigration générèrent traduit cette incertitude avec le rapide basculement vers une précarité qui confinait désormais à l’errance.

D’une autre nature est le quatrième cas de figure. Cette fois-ci l’Italie, bien que le voyageur y séjourne un certain temps, ne donne pas lieu à une écriture sur le voyage qui serait chargée de décrire le pays que l’auteur a pourtant découvert. De ce type de texte déjouant les attentes de la narration de voyage dans sa fonction de description ou de commentaire d’une réalité qui surprend et amène à la juger17, un exemple nous est fourni par les lettres que Choderlos de Laclos, l’auteur des Liaisons dangereuses, envoya à son épouse alors qu’il parcourait l’Italie en militaire entre 1800 et 180318. Celles-ci traduisent le décalage entre l’approche attendue du voyage comme générateur d’un récit qui se réfère au pays visité et la production, à la faveur de cette expérience, de textes totalement muets sur le pays lui servant de cadre. Certes Laclos n’effectuait pas en Italie un voyage d’agrément, mais la question de savoir si l’absence de discours sur l’Italie traduit, sinon un échec, du moins un certain vide mérite d’autant plus d’être posée qu’elle ne constitue pas une exception19.

Il se peut enfin, et ce serait un cinquième cas de figure, que le récit manuscrit que nous a laissé un voyageur soit si pâle que sa faible qualité nous incite à estimer qu’il n’a rien retiré de son expérience qui soit digne d’être transmis, sinon de plates indications utilitaires dont peuvent bénéficier ceux qui en viendraient à lire son journal : c’est ainsi qu’un certain M. de Saint-Quentin nous a laissé de son voyage en Italie en 1778-1779 un manuscrit dont l’intérêt est surtout de nature anthropologique en ce qu’il permet de définir la figure d’un voyageur « de base », dépourvu de toute ambition intellectuelle20. Ce cas est loin d’être isolé, mais on sent bien qu’à définir le voyage comme un échec intervient ici un jugement de valeur extérieur sur le caractère répétitif et peu original de l’écrit que le voyageur nous a laissé. Ce choix pose le problème de savoir quelle instance serait au final habilitée à décider de l’échec, ou non, d’un voyage et de la narration qu’il a suscitée.

C’est donc l’ensemble de ces situations qui méritent d’être examinées en nous demandant si elles signifient toutes véritablement un « échec ». Quelle est la validité des critères qui nous autorisent à les qualifier telles ? De quelle nature sont ces échecs présumés, ces insuccès, ces revers, ces empêchements, ces inaboutissements ? Les registres sur lesquels ils se situent sont très distincts les uns des autres, mais ils mettent tous en question, pour reprendre le titre d’un article de Roger Chartier sur l’œuvre de Louis Marin, les « pouvoirs et limites de la représentation21 ». Il se pourrait que l’échec soit ici simplement l’effet d’une distance entre d’un côté une représentation, effet d’un certain imaginaire qui conditionne par sa puissance notre attente du voyage et de l’Italie, et de l’autre côté une réélaboration de l’expérience réelle offrant une alternative à cette représentation, propre à intégrer des éléments qui rompent avec les modèles dominants de la narration du voyage. Il faut dès lors se demander quelle relation l’échec entretient avec l’imprévu, et quel degré d’imprévu est nécessaire pour que le voyage échappe à ce qu’on attend de lui et finisse par déranger l’ordre non seulement de l’expérience physique de la déambulation mais aussi du discours tenu sur elle.

Ces cinq cas de figure et la manière de poser la question laissent supposer que, pour exister, un voyage devrait faire l’objet d’une transcription sur le papier ou sur d’autres supports. Nombre d’expériences de voyage n’ont pourtant pas donné lieu à une narration, y compris parmi les élites de l’époque moderne, ou bien celle-ci fit l’objet d’écritures manuscrites qui n’étaient nullement destinées à être publicisées, c’est-à-dire à parachever le voyage en assurant à leurs auteurs une reconnaissance publique attestant de la réussite du voyage. Un écart se manifeste entre les signes du voyage obligé, donné à voir, attendu et représenté – y compris à soi-même – et la réalité de son effectuation qui se fonde sur une conscience intime ou non de l’accomplir, et donc sur un possible leurre : « ce n’est pas là où je voulais aller, écrit Louis Marin, et pourtant, secrètement, ce lieu se révèle celui d’un vrai désir, du désir de vérité22. »

Les limites du voyage, ou la mesure du silence

C’est dans cette capacité à se déconstruire et à se transformer en échec que le voyage de l’époque des Lumières avoue sa limite. Il est en effet étonnant et singulier que l’on ait tant de mal à imaginer qu’un voyage puisse ne pas être – ou ne soit plus – un voyage, à force de vouloir le faire coller à des canons prédéfinis. On en arrive par là à mieux comprendre ce qui est un problème récurrent du voyage, en l’occurrence sa définition. Le point de rupture demeure entre ce qu’il est et ce qu’il n’est pas : ni errance, ni promenade, qui sont deux situations totalement différentes du voyage, et pas non plus séjour, dès lors que le voyage s’abolit dans la villégiature ou dans l’installation durable, amenant le voyageur à se fondre en tout ou en partie dans la quotidienneté du pays qu’il aura d’abord visité, ou vers lequel il s’est rendu en y effectuant au moins pendant quelque temps un voyage. Mais à partir de quand, précisément, un voyage devient-il séjour et à partir de quand un séjour n’est-il plus voyage ? À partir de quand, par ailleurs, sommes-nous autorisés à décider sur la base du récit qui s’y réfère qu’un voyage a échoué, c’est-à-dire qu’il a été mis en difficulté, entravé, exposé à un revers ? L’échec du voyage désignerait la capacité de cette expérience à nous montrer jusqu’où elle peut englober sa limite, c’est-à-dire inclure sa négation au cœur même de ce qui le définit.

À ce titre, la relation que nous livre le noble polonais Moszynski est particulièrement précieuse. Dans ses sept cahiers du voyage en France et en Italie entre 1784 et 1786 (dont trois sont perdus), les signes de la dégradation du corps du voyageur qui pointent de temps à autre au milieu du récit de ses multiples découvertes nous aident à mieux saisir le sens attribué au voyage et l’enjeu de la lutte que l’auteur mène pour en préserver la vocation encyclopédique. Le voyage pour Moszynski sert en effet avant tout à voir, à observer et à juger, et c’est en cela qu’il est source de découverte et de plaisir : « Quiconque a des yeux jugera […] J’ai vu […] Il y a […] On voit […] Mais je ne puis me faire à croire […]23. »

La question est alors de savoir ce que devient cette compétence lorsque le voyageur est peu à peu privé du sens de la vue. L’aveugle, estime, Moszynski, est en effet impuissant à décider de la qualité des œuvres :

Je me suis proposé comme je l’ai déjà dit de ne plus faire de descriptions puisqu’elles se trouvent dans tous les livres et que chaque ville a la sienne. D’ailleurs, j’ai vu que je ne vois plus ni tableau, ni coloris, ni ornements et je me suis dit qu’il n’appartient pas à un aveugle de parler des couleurs (Cahier IV, Gênes, 24 mars 1785, début du manuscrit).

Ce palais [Rospigliosi] n’est plus ce que j’avais vu. On a fait des partages de famille, de sorte que les tableaux se trouvent éparpillés et que les gens de la maison nomment presque tous les auteurs de travers, de sorte qu’il faut avoir un peu recours à ses propres lumières. Or, celles d’un aveugle ne vont pas loin ! (Cahier V, Rome, mai-juin 1785 ?, avant la p. 149 du manuscrit)24.

Le Palais Justinien est un des mieux fournis de Rome quant à la quantité de peintures et des statues qu’il contient. Quant à la qualité, ce n’est pas à un aveugle à en décider (Cahier V, Rome, juin 1785 ?, p. 150 du manuscrit).

Mais je m’en tiens au proverbe : « L’aveugle ne doit pas juger des couleurs » (Cahier V, Rome, été 1785 ?, p. 170 du manuscrit).

Moszynski commence son périple sous le signe d’une situation d’échec. Dans la lettre du 24 juin 1784 qu’il adresse au roi de Pologne peu avant de partir pour la France et l’Italie, il explique les raisons de son départ en montrant qu’il est délaissé par le roi et inactif, assailli par ses créanciers, oublié, ruiné, et dans un état de santé déplorable : « Un œil presque perdu, des jambes enflées et prêtes à s’ouvrir, une mémoire usée, un corps spongieux25. » Présenté à la fois comme un remède médical et une alternative à un emploi utile qu’il ne peut plus désormais obtenir en Pologne, le voyage s’impose à lui vers le sud de l’Europe, et tout particulièrement vers l’Italie où le pousse « Un je-ne-sais-quoi plus fort que moi » qui « m’entraîne avec une force irrésistible26 ».

Les incapacités dont souffrira bientôt l’aveugle s’ajoutent aux marques du vieillissement qui modifient les attentes du voyageur par rapport à celles du jeune voyageur qu’il fut. La conséquence de l’âge est de lui faire rechercher des climats plus doux, au point d’imaginer lorsqu’il se trouve à Marseille que Louis XIV aurait pu adopter une forme de nomadisme climatique en résidant au printemps à Nîmes, Lyon et Nancy, l’été à Versailles, Bordeaux et La Rochelle, l’automne à Toulouse, Montpellier et Hyères, l’hiver à Marseille, Aix et Arles  :

Au reste, qu’on ne s’étonne pas si je fais une si grande attention à la température de l’air. Lorsqu’on parvient à un certain âge, ce n’est pas une des moins agréables sensations27.

Dans la suite de son voyage, Moszynski revient cependant sur les risques que présentent les fortes chaleurs de l’Italie et le type de nourriture qu’on y propose :

Me voici enfin parti de Naples, décidément le 4 mai 1786, après un séjour de près de neuf mois passé à être malade, à soigner mon amie malade et à la perdre enfin, ainsi que le peu de santé et le peu de vue qui me restait. À vous, habitants du Nord, qui accourez de toute part pour rétablir votre santé en Italie et pour jouir du beau ciel de Naples, si vous entreprenez ce voyage à un âge un peu avancé, si vous y arrivez bien portants, craignez que la chaleur n’y relâche vos fibres et que l’air et les aliments imprégnés de principes salins sulfureux surabondants […] n’abîment la masse de votre sang et ne dessèchent les sucs nourriciers (Cahier VII, voyage de Naples à Rome, début mai 1786, p. 1 du manuscrit).

Moszynski n’en revendique pas moins pour l’aveugle des capacités toutes particulières, l’acuité du regard et une autonomie qui lui procure une certaine fierté :

Cela ne m’empêchera pas d’observer quelques-uns des meilleurs morceaux (Cahier V, Rome, mai 1785 ?, avant la p. 149 du manuscrit).

Je ne ferai plus des descriptions, et me borne à donner ici ces deux croquis ou gribouillis de la grotte de Neptune, et de la cascade de l’Anio. Je m’y suis déterminé puisque la plupart des dessins que j’ai vus sont peu fidèles. Ceux-ci ont au moins le mérite d’être vrais, quoique d’ailleurs détestables et tels que peut les faire un aveugle qui ne voit pas les traits qu’il faits [sic] (Cahier V, Tivoli, juin 1785 ?, p. 221 du manuscrit).

On trouvera encore que je n’en ait pas assez dit sur le mérite ou démérite des tableaux, mais, lorsque l’on se rappellera : que j’ai annoncé que j’étais presque aveugle. On trouvera peut-être que j’en ai trop dit, mais toutefois, j’avertis que je n’ai parlé que d’après moi, sans consulter ni connaisseurs, ni livres. Ainsi, mes jugements, tel qu’ils soient, ne peuvent certainement pas porter coup (Cahier V, Rome, juin 1785 ?, p. 239-240 du manuscrit).

Mais c’est en même temps dans un espace réduit qu’il se meut, faute de pouvoir tout distinguer :

Comme ce n’est qu’un garde qui en fait les honneurs, qui n’a pas les clés, je n’ai vu [le cabinet d’histoire naturelle] qu’à travers les vitres ce qui est une bien mince ressource pour un aveugle (Cahier IV, Pise, printemps 1785, p. 47 du manuscrit).

Quand cesserez-vous donc de voir, M. L’aveugle ? En vérité ce n’est pas ma faute si j’entrevois quelquefois des choses bien singulières lorsqu’elles sont un peu saillantes (Lettre de Naples, transcription G. Calafat, p. 1).

Je hasarde ce que j’avance ici sur des oui-dires. Un aveugle y est souvent réduit (Lettre de Naples, transcription G. Calafat, p. 7).

Il y en a un, debout, qui est la petite idole la plus parfaite que j’ai jamais vue, tant pour le dessin que pour la musculature et la perfection du fini du travail. Della Vega, qui, ce jour-là m’a accompagné a eu la complaisance de m’ouvrir les armoires, ce qui, à un pauvre aveugle qui n’a plus que le touché, est une ressource infinie pour faire sa relation (Lettre de Naples, transcription G. Calafat, p. 17).

Si le sens du toucher supplée en partie à celui de la vue, les limites du voyage s’imposent d’elles-mêmes lorsque le voyageur, devenu quasiment aveugle, risque en plein jour de trébucher sur les pavés de Florence :

Il se fait [dans les dalles] un petit trou de sorte qu’un piéton aussi aveugle que moi, séduit par l’égalité des pierres, met quelquefois le talon et même le pied dans un de ces creux, et risque de se donner des entorses (Cahier IV, Florence, printemps 1785, p. 76 du manuscrit).

Ou lorsqu’il doit une fois la nuit tombée se résigner à ne pas explorer certains chemins et à ne pas voir ce que les autres voient :

Je n’y montai pas parce que le soleil se couchait, que le chemin était incommode, et que, de nuit, un aveugle y voit encore moins que de jour. Ainsi, je me trouvai réduit à reprendre le chemin du pont de bois, et ensuite de Báia, l’obscurité m’empêcha de distinguer un enfoncement qu’on voit chemin faisant, et que ceux qui m’accompagnaient me disent avoir l’air d’un amphithéâtre (Lettre de Naples, automne 1785 ?, transcription G. Calafat, p. 41-42).

Alors, j’aurais joui successivement de l’aspect de cette ville, de Portici, de la Torre del Greco, de l’Annunziata, de Castellammare, de Sorrento, du cap Minerve, de Capri, d’Amalfi, si connue par Flavie Joja, inventeur de la boussole, de Fraiti [Praiano], Vietri et de plusieurs autres habitations situées le long de ces côtes jusqu’à Salerne […]. Mais comme j’ai dit, ma cécité, qui m’ôte les trois-quarts du plaisir, m’y a fait renoncer (Lettre de Naples, 24 avril 1786, transcription G. Calafat, p. 47).

Ce plaisir diminué doit-il être considéré comme la preuve d’un échec ? On serait tenté de le croire quand Moszynski prévient son lecteur qu’il écrit « à tâtons, sans voir ni les lettres, ni les mots », qu’il ne peut plus se relire et corriger et qu’il n’est donc pas en mesure de lui fournir par exemple de Paestum une description « détaillée », la cécité s’ajoutant à ses autres ennuis de santé :

Joignez à cela ma vue qui va en déclinant de jour en jour, et vous trouverez la cause de la sécheresse et des défectuosités de mes observations (Lettre de Naples, 24 avril 1786, transcription G. Calafat, p. 45).

Une impression d’échec ou au moins d’impuissance se dégage de ces lignes qui manifestent l’effort surhumain déployé par le voyageur pour continuer à observer et à être en mesure d’adresser à son bailleur de fonds, le roi de Pologne, des traces écrites témoignant de ce que lui apporte son voyage :

Votre Majesté me dira peut-être que, pour un aveugle, je m’avise de parler de bien des choses, mais c’est, Sire, à force de double et de triple lunettes, de lorgnettes, de spitules [ ??], et même de télescopes et en consumant le peu qui me reste de vue, que je m’imagine entrevoir quelques objets sur lesquels je raisonne, comme l’aveugle des couleurs. Je vous parle souvent de ma mauvaise vue, mais comme j’en sens de plus en plus la privation et qu’elle est dans ce moment pour moi l’objet le plus intéressant, elle me fait oublier le reste de ma mauvaise santé, quelquefois mon chagrin, mais jamais ce que je vous dois, et que je tâche de vous reconnaître en vous envoyant ces faibles tributs (Lettre de Naples, 24 avril 1786, transcription G. Calafat, p. 47).

Les errements de la vue isolent le voyageur, qui se trouve confronté à un vide qu’il s’attache pourtant à remplir. À défaut de pouvoir observer avec précision ce qui se présente à lui et étant désormais dans l’incapacité de lire, Moszynski tente de compenser le désœuvrement et de dissiper l’ennui par d’autres types d’activité qui lui permettent de surmonter ce handicap, c’est-à-dire de créer du « plein » grâce à ses réflexions et à ce qu’il appelle ses bavardages :

Que de bavardages, me direz-vous ! J’en conviens, mais c’est qu’hier, je n’ai presque rien vu et que, n’ayant rien à insérer dans mon journal, étant d’ailleurs tourmenté de la scriptomanie et du désœuvrement, je me suis livré à cette intempérance de plume » (Cahier II, Marseille, éd. G. Calafat, p. 168).

D’ailleurs il constate par sa « propre expérience qu’on peut beaucoup parler sans rien dire et que le plus mince sujet fournit suffisamment de quoi faire un gros livre » (Cahier II, éd. G. Calafat, p. 174). En s’octroyant des distractions et en acceptant les promenades qu’on lui propose, Moszynski cherche à faire en sorte que le voyage ait malgré tout un sens :

Je rencontre en voyageant ces réflexions, écarte de moi l’ennui et supplée aux lectures que je faisais autrefois en roulant (Cahier VII, voyage de Naples à Rome, début mai 1786, p. 2 du manuscrit).

Pour me dissiper un peu car il faut un peu de distraction à un homme qui est aveugle et chagrin en même temps, et qui est réduit à ne pouvoir plus s’occuper lui même, on me propose une promenade à Mestré (Cahier VII, Venise, pendant la foire de l’Ascension fin mai-début juin 1786, p. 73 du manuscrit).

C’est que je suis aveugle et par conséquent désœuvré. Je ne puis plus vous parler arts puisqu’un voile qui s’épuise tous les jours de plus en plus et en tout sens s’étend entre eux et moi et que je ne puis remplacer ce vide qu’en déraisonnant un peu ; vous m’avez vu si souvent tomber dans ce défaut qu’il doit vous être devenu supportable ; quitte à Vous, Sire, de me le dire lorsque je vous ennuierais, plein de l’idée que vous me ferez cette grâce pour encore entreprendre de vous entretenir d’une de mes nigauderies (Cahier VII, Venise, fin mai-début juin 1786, p. 80 du manuscrit).

Quoique très présentes dans les extraits qui précèdent, les allusions à sa cécité sont rares dans les cahiers et les lettres de Moszynski si on les rapporte au nombre total des pages écrites28. Elles apparaissent mineures au sein d’un compte rendu de l’expérience où domine de très loin la curiosité classique d’un voyageur des Lumières, avide d’observer et de rendre compte de ce qu’il découvre. Ce que l’on cueille en fait, jusqu’à la dernière ligne du septième et dernier carnet, c’est bien plutôt une forme d’indifférence croissante à la dégradation du corps. Nul récit d’une décrépitude et a fortiori d’un échec. Dans les dernières pages du cahier VII, tout se passe comme si la mort ne le guettait pas. L’exemple de Moszynski semble par là nous confirmer que de la mort en voyage rien ne peut être dit.

Il est assurément peu fréquent que les voyageurs du xviiie siècle fassent état dans leur relation de voyage de grandes difficultés, de violences ou de maladies. Jeremy Black et à sa suite Nicolas Bourguinat nous rappellent que les récits de l’époque du Grand Tour tendaient à exalter les découvertes qui étaient source d’enrichissement culturel, n’accordant qu’une place réduite à l’exposé des variations de la météorologie, à la fatigue et aux accidents de santé que les voyageurs subissaient sur le plan physique ou mental, aux événements privés tels que les naissances ou les morts29.

Si l’insatiable curiosité de Moszynski révèle qu’il ne déroge pas à cette règle, demeurant jusqu’au bout un voyageur parfaitement éclairé, on ne le perçoit pas moins ici ou là attentif à décrire son état de santé. Et c’est pour cette raison qu’il est intructif d’examiner ce qu’il écrit dans le cadre d’une interrogation sur les voyages inaboutis. Appartenant à une décennie, celle des années 1780, où la prise en charge des émotions s’accroît notablement dans les relations de voyage, le Journal de Moszynski accorde une place inédite et significative au corps et à ce qu’il ressent. Cette relation manuscrite nous aide ainsi à mieux cerner une forme de dédoublement finalement assez rare entre la description des découvertes, qui confère au voyage les apparences d’une réussite pleine et entière, et les allusions au désœuvrement, à l’ennui et à l’usure du corps, qui à l’inverse laissent deviner le combat incessant que le voyageur mène contre les obstacles qui menacent sa capacité à voir, à observer et à juger.

Il est sans doute simpliste de dire qu’un voyage qui réussit est le contraire d’un voyage qui échoue. Les monuments visités dans les villes et les points de vue admirés face à un paysage pittoresque n’en comblent pas moins le voyageur de la fin du xviiie siècle et du début du siècle suivant, tandis qu’il sera à l’inverse frustré et déçu s’il ne peut rapporter des sensations et des souvenirs à mettre en réserve pour sa jouissance ou celle de ses amis. Le constat d’un voyage qui n’apporte rien parce qu’il n’y a rien à voir était déjà formulé par Montesquieu en 1729 au sortir de l’Italie entre Vérone et Munich. Les montagnes pauvres en cultures n’offraient à sa vue que des « riens » :

On est bien etonné quand on quitte la belle Italie pour entrer dans le Tirol[.] vous ne voyez rien jusques à Trente que des montagnes, rien je crois jusques à Inspruch, rien, jusqu’a Munich, voila pourtant bien du païs30.

Un siècle plus tard, Custine évoque aussi dans ses Mémoires et voyages le paysage aride près de Lagonegro à l’entrée en Calabre, en mai 1812 :

Aujourdhui nous avons traversé rapidement, car nous voyagions en voiture, un pays triste et peu intéressant. Les montagnes que nous avons franchies sont stériles et désolées31.

Une semblable déception attend Berlioz cette fois hors d’Italie, entre Francfort et Stuttgart :

La route de Francfort à Stuttgart n’offre rien d’intéressant, et en la parcourant je n’ai pas eu d’impressions que je puisse vous raconter : pas le moindre site romantique à décrire, pas de forêt sombre, pas de couvent, pas de chapelle isolée, point de torrent, pas de grand bruit nocturne […]32.

Malgré la différence des époques et des sensibilités, le sentiment de tristesse face à un paysage qui le déçoit guette le voyageur, et avec lui l’ennui qui l’amène à ne plus considérer que son voyage puisse être utile et instructif33.

Comment, dans ces conditions, décider qu’un voyage a « échoué » ? À travers les cas de figure de la seconde moitié du xviiie siècle qui ont été ici envisagés pour l’Italie, l’échec, s’il existe, serait plutôt du côté du silence. Face au plein de sensations, d’informations et de jugements portés sur le pays visité, indices que le voyage a occupé l’esprit du voyageur, l’échec désignerait le vide, l’absence d’émotion, la curiosité insatisfaite, le manque aussi d’une écriture qui rende compte du voyage. Dès lors qu’il peut dire quelque chose de ce qu’il a été, le voyage tend malgré tout vers une forme de réussite, si minimale soit-elle. Quand en revanche il ne se dit pas et se heurte à un mur de silence, le voyage, qu’il ait ou non eu lieu, annonce sa négation. Il devient alors impossible de transmettre ce qu’il a été et, a fortiori, de dire s’il aurait quelque part mérité qu’on ne le laisse pas sombrer dans l’oubli.

1 Antoine Furetière, Dictionnaire universel Contenant generalement tous les mots françois tant vieux que modernes, & les Termes de

2 Sur les péripéties en voyage, voir Gilles Bertrand, « L’épreuve dans le voyage d’Italie à l’époque des Lumières », dans Dans

3 Billerey, Voyage d’Italie, commencé le 29 octobre 1782, Bib. Munic. de Reims, Ms 1326, f. 106v.

4 Ces trois lettres d’Alessandro Verri à Domenico Genovesi se trouvent dans Una marchesa in viaggio per l’Italia. Diario di

5 Elisa von der Recke, Voyage en Allemagne, dans le Tyrol et en Italie, pendant les années 1804, 1805, 1806, Paris, A. Bertrand

6 Pierre-Jacques-Onésyme Bergeret de Grancourt, Bergeret et Fragonard, Journal inédit d’un voyage en Italie, 1773-1774,

7 Lettre du président de Brosses à Niccolini, de Dijon, 1er août 1762, dans John Rogister, Mireille Gille (dir.), Correspondance

8 Louis de Jaucourt, « Voyage (Education) », dans Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers

9 Anne-Marie Chouillet et Pierre Crépel, « Un voyage d’Italie manqué ou trois encyclopédistes réunis », dans Recherches

10 Ainsi s’achève le fameux chapitre « Le cas de délicatesse », qui clôt le Voyage sentimental en France et en Italie

11 Henry Swinburne, lettre de Rome datée du 8 janvier 1779, dans Id., The Courts of Europe at the close of the last Century

12 L’agent des Inquisiteurs d’État note alors qu’il est « Pass° a miglior vita alle ore 5 » (ASVe, Inq. Stato 776, Forestieri,

13 Ainsi le consul Douglas demande le 7 avril 1791 l’autorisation de la part de la Reggia Dogana à Naples de pouvoir embarquer

14 Guillaume Calafat, « Splendeurs et misères d’un gentilhomme polonais », introduction à August Fryderyk Moszynski (1731-1786)

15 Una marchesa in viaggio, op. cit., p. 268-271. Au retour de Bénévent le 2 décembre 1795 alors que la nuit approchait

16 Gilles Bertrand, « Le cosmopolitisme à l’épreuve de la Révolution française. Pratiques aristocratiques et bouleversements des

17 Trois fonctions caractérisent, selon Réal Ouellet, la relation de voyage à l’époque moderne : récit chronologique, inventaire

18 Voir Ida Plastina, « Un pays involontaire : itinéraires italiens de Laclos (1800-1801 et 1803) », dans Voyages et

19 D’un côté il a existé toute une tradition du voyage littéraire qui depuis Chapelle et Bachaumont (1661) ne manifeste qu’un

20 M. de Saint-Quentin, Voyage d’Italie, par Lyon, Turin, Milan, Bologne, Florence, Rome et Naples, 1778-1779, xviiie 

21 Roger Chartier, « Pouvoirs et limites de la représentation. Sur l’œuvre de Louis Marin », Annales. Histoire, Sciences Sociales

22 Louis Marin, Lectures traversières, Paris, Albin Michel, 1992, p. 15 (cité par R. Chartier, article cité, p. 418).

23 Moszynski, Cahier II (de Lyon à Marseille, automne 1784-10 février 1785), publié par Guillaume Calafat dans Journal de voyage, I. La

24 Les extraits des Cahiers IV (Gênes, Livourne, Pise, Lucques, Pistoia, Florence, voyage de Florence à Rome, 21 mars-14 mai 1785

25 Moszynski, lettre écrite le 24 juin 1784 de Varsovie au roi Stanislas Poniakowski, publiée par G. Calafat dans « Splendeurs et

26 Ibid.

27 Moszynski, Cahier II, Journal de voyage, I. La France (1784-1785), op. cit., p. 167.

28 Des sept cahiers que Moszynski a écrits lors de son voyage de 1784-1786, les quatre qu’il nous reste (II, IV, V et VII)

29 Jeremy Black, « Health and death », dans Id., The British abroad. Grand Tour in the Eighteenth Century, Stroud, Sutton

30 Montesquieu, « Voyage d’Italie », dans Mes voyages, éd. dirigée par Jean Ehrard avec la collaboration de Gilles Bertrand, Lyon

31 Astolphe de Custine, Mémoires et voyages, ou Lettres écrites à diverses époques, pendant ses courses en Suisse, en Calabre, en

32 Hector Berlioz, Mémoires comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, Lyon, Symétrie, 2010, p. 

33 Je dois ces observations à Grégoire Besson dans le chapitre 6 de sa thèse sur « Le temps du voyage : rythmes et perceptions du

Notes

1 Antoine Furetière, Dictionnaire universel Contenant generalement tous les mots françois tant vieux que modernes, & les Termes de toutes les Sciences et des Arts, 3 vol., 1690.

2 Sur les péripéties en voyage, voir Gilles Bertrand, « L’épreuve dans le voyage d’Italie à l’époque des Lumières », dans Dans les pas du voyageur. Le récit à l’épreuve (xvie-xviiie siècles). Hommage à Michel Bideaux, Evelyne Berriot-Salvadore, Marie-Madeleine Fragonard, Renée Ventresque, Catherine Pascal (dir.), Paris, Hermann, 2020.

3 Billerey, Voyage d’Italie, commencé le 29 octobre 1782, Bib. Munic. de Reims, Ms 1326, f. 106v.

4 Ces trois lettres d’Alessandro Verri à Domenico Genovesi se trouvent dans Una marchesa in viaggio per l’Italia. Diario di Margherita Boccapaduli (1794-1795), Gilles Bertrand et Marina Pieretti (éd.), Rome, Viella, 2019, p. 312-313. C’est moi qui traduis de l’italien.

5 Elisa von der Recke, Voyage en Allemagne, dans le Tyrol et en Italie, pendant les années 1804, 1805, 1806, Paris, A. Bertrand, 1819, vol. 3, p. 237. Je remercie Grégoire Besson de m’avoir signalé cet extrait.

6 Pierre-Jacques-Onésyme Bergeret de Grancourt, Bergeret et Fragonard, Journal inédit d’un voyage en Italie, 1773-1774, Paris, Librairies-imprimeries réunies, 1895, p. 392-394. La décision de Bergeret, grand amateur de peintures, était également due à l’acquisition en 1745 des cent plus beaux tableaux de la collection du duc de Modène par l’électeur de Saxe, puis en 1754 de la Madone de saint Sixte de Raphaël, toutes œuvres qui avaient conflué à Dresde.

7 Lettre du président de Brosses à Niccolini, de Dijon, 1er août 1762, dans John Rogister, Mireille Gille (dir.), Correspondance du président de Brosses et de l’abbé marquis Niccolini, Oxford, Voltaire Foundation, 2016, p. 193. Sur les rencontres de Niccolini, voir J. Rogister, « Introduction », dans ibid., p. 21-22.

8 Louis de Jaucourt, « Voyage (Education) », dans Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Diderot et d’Alembert (dir.), tome 17, 1765.

9 Anne-Marie Chouillet et Pierre Crépel, « Un voyage d’Italie manqué ou trois encyclopédistes réunis », dans Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie, n° 17, 1994, p. 9-53.

10 Ainsi s’achève le fameux chapitre « Le cas de délicatesse », qui clôt le Voyage sentimental en France et en Italie de Laurence Sterne, publié en anglais en 1768 et souvent traduit en français (ici Paris, Édition Jouaust, 1875, p. 228).

11 Henry Swinburne, lettre de Rome datée du 8 janvier 1779, dans Id., The Courts of Europe at the close of the last Century, London, H. S. Nichols & Co, 1895 (1ère éd. 1841), vol. 1, p. 222.

12 L’agent des Inquisiteurs d’État note alors qu’il est « Pass° a miglior vita alle ore 5 » (ASVe, Inq. Stato 776, Forestieri, novembre 1795-février 1796).

13 Ainsi le consul Douglas demande le 7 avril 1791 l’autorisation de la part de la Reggia Dogana à Naples de pouvoir embarquer dès le lendemain pour Londres « il cadavero del fù Sige Cavaliere Erskine Inglese » et « che si permette il detto imbarcazione senza mollestazione o impedimento veruno » ; puis il demande le 27 décembre 1791 que soit autorisée l’embarcation du cadavre « del fù Madame Stevens Dama Inglese » (ASN, Affari Esteri 673, Legazione del Governo Inglese a Napoli 1789-1794, f. 21 et 29-30). En mars 1797 un passeport est accordé par le roi à Caserta pour permettre le rapatriement à Naples du corps de Milady Berwick, femme noble anglaise, « Madre delle damigelle Inglesi Hills », décédée près de Foggia alors qu’elle devait s’embarquer à Manfredonia, mais l’affaire se conclut en septembre 1797 par la décision d’organiser la sépulture dans un caveau du jardin même des Pères Capucins à Manfredonia (ASN, Affari Esteri 674, Legazione del Governo Inglese a Napoli 1795-1797, f. 268r-269r, 279r-282r).

14 Guillaume Calafat, « Splendeurs et misères d’un gentilhomme polonais », introduction à August Fryderyk Moszynski (1731-1786), Journal de voyage, I. La France (1784-1785), Paris, CNRS/Alain Baudry et Cie, 2010, p. 15-37.

15 Una marchesa in viaggio, op. cit., p. 268-271. Au retour de Bénévent le 2 décembre 1795 alors que la nuit approchait, la voiture de la marquise se renversa après qu’une roue eut heurté une arête de terre. Ses compagnons furent indemnes mais elle-même narre dans son journal les douleurs qu’elle ressentit pendant plusieurs jours après l’accident et l’obligation dans laquelle elle se trouva de garder le lit à Naples au lieu de rentrer comme prévu à Rome.

16 Gilles Bertrand, « Le cosmopolitisme à l’épreuve de la Révolution française. Pratiques aristocratiques et bouleversements des idéaux chez les voyageurs émigrés français en Italie », dans Robert Chagny (dir.), La Révolution française. Idéaux, singularités, influences, Grenoble, PUG, 2002, p. 101-114 ; Philippe Bourdin (dir.), Les noblesses françaises dans l’Europe de la Révolution, Rennes/Clermont-Ferrand, Presses universitaires de Rennes/Presses universitaires Blaise-Pascal, 2010.

17 Trois fonctions caractérisent, selon Réal Ouellet, la relation de voyage à l’époque moderne : récit chronologique, inventaire encyclopédique et commentaire (voir R. Ouellet, La relation de voyage en Amérique (xvie-xviiie siècle). Au carrefour des genres, Paris, Hermann, 2014, 1ère éd. Québec, 2010).

18 Voir Ida Plastina, « Un pays involontaire : itinéraires italiens de Laclos (1800-1801 et 1803) », dans Voyages et représentations réciproques, xvie-xixe siècle. Méthode, bilan et perspectives, Gilles Bertrand (dir.), Grenoble, Cahiers du CRHIPA, 2009, p. 225-249.

19 D’un côté il a existé toute une tradition du voyage littéraire qui depuis Chapelle et Bachaumont (1661) ne manifeste qu’un intérêt relatif vis-à-vis de la restitution de l’expérience de visite des lieux. De l’autre, les administrateurs envoyés en Italie à l’époque napoléonienne furent souvent peu loquaces sur la ville où ils étaient appelés à séjourner, tel l’ingénieur des Ponts et Chaussées Goury, natif de Landerneau, qui se sentait en exil à Florence en 1810, condamné à une mission « désagréable » et « fatigante » (G. Bertrand, « Le voyage au service de la technique : les missions d’ingénieurs des Ponts et Chaussées français en Italie à l’époque de Napoléon (1805-1812) », dans La Suisse manufacturière au xviiie siècle. Lectures croisées, Rossella Baldi et Laurent Tissot (dir.), dossier de XVIII.ch. Annales de la Société suisse pour l’étude du xviiie siècle, vol. 9, 2018, p. 101-122, en particulier p. 106. Sur les raisons et les effets de ce « dépaysement », voir Aurélien Lignereux, Les Impériaux. Administrer et habiter l’Europe de Napoléon, Paris, Fayard, 2019.

20 M. de Saint-Quentin, Voyage d’Italie, par Lyon, Turin, Milan, Bologne, Florence, Rome et Naples, 1778-1779, xviiie siècle, papier, 174 p., 183 X 120 mm, reliure en parchemin blanc, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, Ms 3822.

21 Roger Chartier, « Pouvoirs et limites de la représentation. Sur l’œuvre de Louis Marin », Annales. Histoire, Sciences Sociales, mars-avril 1994, n° 2, p. 407-418, [En ligne] URL : https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1994_num_49_2_279267

22 Louis Marin, Lectures traversières, Paris, Albin Michel, 1992, p. 15 (cité par R. Chartier, article cité, p. 418).

23 Moszynski, Cahier II (de Lyon à Marseille, automne 1784-10 février 1785), publié par Guillaume Calafat dans Journal de voyage, I. La France (1784-1785), op. cit., p. 158.

24 Les extraits des Cahiers IV (Gênes, Livourne, Pise, Lucques, Pistoia, Florence, voyage de Florence à Rome, 21 mars-14 mai 1785), V (Rome, Tivoli, Frascati, 14 mai-début été 1785) et VII (de Naples à Rome, de Rome à Florence, Ferrare, Padoue, Venise, 4 mai-11 juin 1786), ainsi que d’un texte envoyé de Naples qui n’est pas le Cahier VI (22 août 1785-4 mai 1786), proviennent tous de manuscrits conservés dans la bibliothèque des princes Czartoryski à Cracovie, dont les transcriptions m’ont été généreusement communiquées par Guillaume Calafat dans l’attente de leur publication. Qu’il soit ici remercié de m’avoir autorisé à les reproduire.

25 Moszynski, lettre écrite le 24 juin 1784 de Varsovie au roi Stanislas Poniakowski, publiée par G. Calafat dans « Splendeurs et misères… », op. cit., p. 33.

26 Ibid.

27 Moszynski, Cahier II, Journal de voyage, I. La France (1784-1785), op. cit., p. 167.

28 Des sept cahiers que Moszynski a écrits lors de son voyage de 1784-1786, les quatre qu’il nous reste (II, IV, V et VII) comptent 861 pages, auxquelles s’ajoutent les 170 pages environ de la description du séjour napolitain insérée dans une série de lettres envoyées à Stanislas Poniatowski. S’il parle relativement peu de sa cécité, Moszynski évoque en revanche volontiers sa pratique de la « description ». Ce mot est l’un de ceux qu’il utilise le plus souvent.

29 Jeremy Black, « Health and death », dans Id., The British abroad. Grand Tour in the Eighteenth Century, Stroud, Sutton Publishing, 1992, p. 181-188 ; Nicolas Bourguinat, « Et in arcadia ego… ». Voyages et séjours de femmes en Italie, 1770-1870, Montrouge, Aux Éditions du Bourg, 2017, p. 109.

30 Montesquieu, « Voyage d’Italie », dans Mes voyages, éd. dirigée par Jean Ehrard avec la collaboration de Gilles Bertrand, Lyon/Paris, ENS Éditions/Classiques Garnier, 2012, p. 391.

31 Astolphe de Custine, Mémoires et voyages, ou Lettres écrites à diverses époques, pendant ses courses en Suisse, en Calabre, en Angleterre et en Écosse, Paris, Vezard, 1830, t. 1, p. 309.

32 Hector Berlioz, Mémoires comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, Lyon, Symétrie, 2010, p. 322. Sur l’expérience italienne de Berlioz, voir Chantal Spillemaecker, Antoine Troncy (dir.), Berlioz et l’Italie. Voyage musical, Lyon, Libel, 2012.

33 Je dois ces observations à Grégoire Besson dans le chapitre 6 de sa thèse sur « Le temps du voyage : rythmes et perceptions du temps dans les pratiques du voyage en Europe entre Lumières et romantisme (1750-1850) » (Université Grenoble-Alpes, 2019), qui lui-même s’inspire d’une contribution d’Anne-Gaëlle Weber, « Le droit à l’ennui dans le récit de voyage du xixe siècle », dans L’Ennui. Histoire d’un état d’âme, xixe-xxe siècle, Pascale Goetschel, Christophe Granger, Nathalie Richard, Sylvain Venayre (dir.), Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, p. 163-175.

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Référence électronique

Gilles BERTRAND, « Le voyage comme échec », Viatica [En ligne], 8 | 2021, mis en ligne le 23 March 2021, consulté le 24 October 2021. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1466

Auteur

Gilles BERTRAND

LUHCIE, Université Grenoble Alpes

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