Le voyage en Inde du naturaliste Victor Jacquemont d’après sa correspondance
1828-1832
A Naturalist in India : Victor Jacquemont’s Journey as Described in his Correspondence (1828-1832)

Roland LE HUENEN

Résumé : Né en 1801, élève de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire, Victor Jacquemont s’était rendu en Inde en 1829 dans le cadre d’une mission d’exploration botanique et géologique pour le compte du Muséum d’histoire naturelle. Il mourut à Bombay en décembre 1832 d’une amibiase hépatique, mais avait eu le temps avant son décès de préparer pour le Muséum plus de 5 800 pièces d’herbier et d’échantillons de roches auxquels il avait joint son journal. Ce dernier fut publié en 4 volumes sous le titre Voyage dans l’Inde en 1841, et Prosper Mérimée dont Jacquemont était l’ami publia l’édition définitive de sa correspondance en 1867. Bien que tragiquement écourté ce voyage ne fut pas un total échec et les marques qu’il a laissées sont d’un grand intérêt scientifique. Je me propose de retracer d’après sa correspondance les étapes de ce voyage, en particulier en Hindoustan, et celles de son combat courageux et solitaire contre la maladie.

Abstract: Born in 1801, a student of Cuvier and Geoffroy Saint-Hilaire, Victor Jacquemont went to India in 1829 within the framework of a botanical and geological mission commissioned by the Muséum d’histoire naturelle. He died in Bombay in December 1832 from a liver amoebiasis, but had had the time before his death to assemble for the Muséum more than 5,800 plant and rock samples. He also included his journal which was published in 1841 under the title Voyage dans l’Inde (4 vol.). His friend Prosper Mérimée published the definitive edition of his correspondence in 1867. Although tragically shortened, this journey was not a total failure and its results were of great scientific interest. My aim is to recount, through the correspondence, the stages of his endeavour, particularly in Hindustan, and his lonely and courageous fight against sickness.



1En juin 1833, la Revue des Deux Mondes publiait une longue lettre du naturaliste Victor Jacquemont, mort l’année précédente à Bombay à l’âge de 31 ans des suites d’une infection amibienne aggravée d’un abcès au foie. À la livraison suivante, elle donnait à lire une série de lettres d’un autre naturaliste, Alfred Duvaucel, beau-fils de Georges Cuvier, décédé au même âge à Madras en 1824 des complications d’une profonde blessure à la jambe causée par un coup de corne de rhinocéros. Un même sort tragique semblait s’acharner, à quelques années d’intervalle, sur de jeunes chercheurs tenaces et talentueux, envoyés en Inde par le Muséum d’histoire naturelle pour enrichir ses collections. Ces voyages inaboutis, qui venaient brutalement interrompre les ambitions personnelles des voyageurs, ne furent pas cependant entièrement perdus pour la science, car tant Duvaucel que Jacquemont, avant leur mort prématurée, avaient eu le temps de faire, à l’intention du Muséum, des envois substantiels d’échantillons d’histoire naturelle recueillis sur place1. Dans ce qui suit nous retracerons l’itinéraire et le destin sur le sol indien de l’un de ces deux courageux et infortunés savants, Victor Jacquemont.

2Ce dernier prit terre à Pondichéry le 11 avril 1829 après une longue et éprouvante traversée de plus de huit mois sur la gabare de Sa Majesté La Zélée, commandée par le lieutenant de vaisseau Poutier. La Zélée, sur laquelle s’était aussi embarqué le nouveau gouverneur de Pondichéry M. de Meslay, avait quitté Brest le 27 août 1828, fait une première escale de quelques jours à Ténériffe, une seconde à Rio-de-Janeiro, prolongée de trois semaines pour cause d’avaries dues à un accrochage accidentel dans la rade. Elle s’était rendue ensuite au Cap-de-Bonne-Espérance, y passa la semaine de Noël avant de rejoindre à la fin de janvier 1829 l’Île Bourbon où la présence d’un ouragan lui causa de très graves dommages qui nécessitèrent une relâche d’un mois. Le 26 février La Zélée reprit la mer en direction de l’Inde. Jacquemont passa quinze jours à Pondichéry à l’invitation de M. de Meslay, y retrouva un ancien camarade de collège devenu ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, et s’y employa à rédiger un rapport sur le jardin botanique de la ville et la ménagerie pour lesquels il recommandait de favoriser les essences et les espèces locales. Il s’embarqua de nouveau sur La Zélée le 27 avril à destination de Calcutta, capitale du Bengale et de l’Inde anglaise, qu’il rejoignit le 5 mai après une navigation rendue difficile dans le delta du Gange par la force conjuguée des courants et des marées et qui coûta ses ancres à la gabare.

3Jacquemont se rendait en Inde à la requête des administrateurs du Muséum d’Histoire naturelle que l’on appelait encore à l’époque le Jardin-du-Roi, dans le cadre d’une mission d’exploration botanique et géologique qui lui valait un traitement annuel de 6 000 francs, somme dérisoire qui enrageait d’autant plus son bénéficiaire que 15 000 francs, rétribution habituelle d’un botaniste de la Compagnie des Indes, auraient à peine suffi à couvrir ses dépenses personnelles et les frais de son expédition scientifique. Aussi sera-t-il contraint à une frugalité extrême et à dépendre de la générosité de ses hôtes anglais2. Né en 1801 dans une famille dont le père Venceslas, ancien directeur de l’instruction publique, fut membre du Tribunat, inquiété et emprisonné par la police de Fouché, Victor Jacquemont appartenait à ce courant du libéralisme formé dans la familiarité de Lafayette, détestant le despotisme impérial, ayant peu de goût pour les doctrinaires, très froid pour la légitimité ou même la quasi-légitimité, et hésitant devant la république tant que persisterait l’analphabétisme mais qu’il considérait comme la forme à peu près inévitable de l’avenir. Ayant reçu une solide formation littéraire et scientifique, élève de Thénard, de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire, Jacquemont échappait à la tyrannie de la spécialité. Il avait le goût de tout, de la société comme de l’étude, de la science, de la politique surtout, de la géologie, de l’art, de la musique. Botaniste, géologue, il était aussi passionné d’opéra, ami de Rossini qu’il rencontrait dans le salon de la cantatrice Giuditta Pasta à l’Hôtel des Lillois, tout autant épris de peinture et des tableaux d’Ary Scheffer que de littérature, lecteur attentif du Tristram Shandy de Sterne, ami de Mérimée qui édita sa correspondance et de Stendhal qui donna de lui un portrait amicalement railleur dans ses Souvenirs d’égotisme3. Sa curiosité naturelle, loin d’être bridée, le conduisait à placer l’art, la littérature et la science sur un pied d’égalité :

Walter Scott était mourant aux premiers jours de juillet ; Cuvier était mort. Voilà les hommes utiles ! J’y ajouterai Canova et Rossini. Que de millions d’hommes doivent à Scott un grand nombre d’heures d’un plaisir économique et innocent ! L’art de Canova parlait à un plus petit nombre, mais que de plaisirs et quels plaisirs nobles ses ouvrages ne donneront-ils pas toujours à tous ceux qui pourront les voir ! […] Que serait la géologie, si Cuvier n’avait pas existé pour créer l’anatomie comparée ? Quelle masse énorme de sensations agréables a versée Rossini dans les sociétés humaines ! […] Quel substitut aurons-nous pour Cuvier et Scott4 ?

4Écrite le 13 octobre 1832 de l’île de Salsette où Jacquemont contracta l’infection amibienne qui devait l’emporter, cette lettre confirme on ne peut plus clairement l’égal intérêt de son auteur pour les sciences et les arts, et signale en particulier son admiration pour Cuvier et Scott. Sa vaste culture ne lui méritait donc pas le titre de « député du Positif5 » dont Balzac l’affuble dans le premier article qu’il consacre à l’album de Borget après avoir allégué :

Hélas ! apprendre à la France la vérité sur la Chine m’a semblé l’un des plus grands crimes de lèse-imagination. Un des hommes à qui j’en veux le plus au monde est Jacquemont6.

On peut doublement s’étonner de cette volonté de faire de l’imagination le trait essentiel du récit de voyage, genre référentiel par excellence, comme de voir Jacquemont accusé d’avoir voulu « apprendre à la France la vérité sur la Chine » alors que celui-ci n’avait fréquenté que les chemins et les pistes de l’Inde, tout au plus le nord du Cachemire et la province du Ladakh qui borde la Tartarie chinoise sur le versant oriental de l’Himalaya. Dans la préface qu’il écrit pour la Correspondance inédite, Prosper Mérimée reprend un commentaire de son ami sur la reconnaissance scientifique et littéraire : 

Le mérite d’un savant, disait-il, demeure toujours à peu près incompréhensible à la foule. […] Combien plus heureuse est la carrière d’un homme de lettres ! C’est à tout le public qu’il s’adresse ; tout le monde le comprend et peut l’apprécier7

Chose étrange et dont Jacquemont était sans doute loin de se douter quand il avançait les remarques rapportées ci-dessus, c’est cependant comme écrivain qu’il survit, par l’intérêt et la qualité de ses lettres écrites sur toutes les variétés de papier indien, de ces pages intimes, datées de Delhi ou de Lahore, du Cachemire ou des hauteurs glacées de l’Himalaya. Son Journal publié en 1841 à la demande du ministre Guizot, est devenu en grande partie illisible pour le lectorat d’aujourd’hui peu soucieux de nomenclatures et de descriptions techniques et scientifiques en matière de botanique et de minéralogie. Seules surnagent les observations sur Calcutta alors qu’il y menait une vie de spectateur sédentaire8 et sur quelques autres villes. Jacquemont disait encore :

Quoique fort ami des herbes et des pierres, parce que la botanique offre à un esprit philosophique une vaste étendue de rapports d’organisations […] j’ai toujours trouvé l’homme le plus intéressant, le plus curieux de tous les objets d’histoire naturelle9.

5Charles de Mazade, d’ailleurs, n’hésite pas à faire de lui l’un des représentants par excellence de cette jeunesse étincelante de la Restauration.

Ce fut la génération la plus brillante, la plus favorisée depuis la révolution française, la plus féconde aussi par tout ce qu’elle a produit et par ce qu’elle a laissé entrevoir […] Dans cette vie si brusquement brisée, dans ces lettres écrites pour ses amis, pour ses parents, apparaissent justement cette verve, cet esprit, cette curiosité inassouvie, cette ardeur intrépide d’un homme qui est un des types les plus curieux et les moins connus de cette jeunesse d’avant 183010.

6Jacquemont passe plusieurs mois à Calcutta avant de s’engager dans une longue équipée qui l’emmènera dans un premier temps à Bénarès et à Delhi en suivant la vallée du Gange. Arrivé dans cette ville le 5 mai 1829 il n’en repartira que le 29 novembre de la même année, après avoir dû réunir ses épargnes personnelles et économiser sur son maigre traitement afin de constituer la somme nécessaire aux frais de son expédition. Muni de lettres d’introduction qu’il était allé chercher à Londres avant de s’embarquer et d’une recommandation très élogieuse d’Alexander von Humboldt, il est très chaleureusement accueilli à Calcutta par l’avocat général John Pearson qui lui offre le gîte et le couvert, et dont l’épouse fait transformer l’un de ses salons en cabinet de travail à son intention. Celle-ci lui fait rencontrer Lady Bentinck, l’épouse du Gouverneur général, qui avait passé plusieurs années à Paris et parlait couramment le français. Cette dernière lui présente son mari, Lord William, vieux militaire qui déteste la guerre et ressemble à un quaker de Pennsylvanie avec lequel Jacquemont sympathise d’emblée et aura, le soir après le dîner, de longues conversations sur des sujets politiques où il est question de l’Inde et de l’Amérique. Les Bentinck l’invitent à leur résidence princière de Barrackpoor, à l’extérieur de Calcutta, où il a tout le loisir de converser longuement avec son hôtesse et de faire en sa compagnie une promenade à dos d’éléphant. Jacquemont fera aussi la connaissance de sir Edward Ryan, l’un des trois juges de Calcutta, chez lequel il logera après avoir passé quelque temps chez John Pearson. La résidence d’Edward Ryan, située juste en face du Jardin botanique où il passe l’essentiel de ses journées, est pour lui plus pratique. Il va le soir en voisin jouer aux échecs chez le juge en chef Charles Grey, « tandis que sa femme, qui est la plus jolie et la plus gracieuse personne du monde, faisait de la musique près de nous11 ». Jacquemont ne va pas sans s’étonner de cet accueil si bienveillant et si chaleureux de la part de la gentry britannique de Calcutta. Un soupçon de vanité le lui fait mettre sur le compte de sa franchise, de son indépendance d’esprit, de la qualité de sa conversation et de sa qualité de Français. Ainsi confie-t-il à son père le 3 septembre 1829 :

Le fait est qu’un Français a bien plus de facilité à entrer dans l’amitié d’un Anglais, qu’un autre Anglais. Ils sont comme des corps électrisés semblablement, qui se repoussent. Nous sommes décidément bien plus aimables qu’eux, bien plus affectueux, et je vois tous ceux qui valent quelque chose être charmés de mes manières. Nul que moi, ici, ne s’en va le dimanche chez le chief-justice lui demander asile contre la dévotion de ses compatriotes. Il est vrai que, devant moi, cet homme ose être sincère, et que, devant ses compatriotes, que, devant ses amis de sa nation, il l’oserait à peine12.

7Si reconnaissant soit-il de cette hospitalité généreuse qui lui assure un séjour à moindre frais et une vie agréable à Calcutta, Jacquemont ne peut s’empêcher d’émettre de sérieuses critiques à l’égard des mœurs anglaises, en particulier des habitudes alimentaires.

Tous les Anglais sont malades du foie ; c’est une maladie que les Français ignorent. Je sais ce qui la produit : quatre repas immodérés par jour, en voilà la cause. Je vivrai de riz, autant que possible : avec ce régime je n’ai à craindre que des fièvres intermittentes ; et j’ai avec moi un pot de quinine13.

8Il restera fidèle à cette sobriété alimentaire tout au long de ses déplacements. Voici son ordinaire en avril 1830 alors qu’il se trouve à 2 000 mètres d’altitude sur le versant indien de l’Himalaya :

J’ai tous les jours un bien mauvais dîner, heureux qu’il n’ait pas encore manqué jusqu’ici : du riz bouilli, un quartier de chevreau insipide et coriace, et l’eau du torrent voisin. Je ne bois d’eau-de-vie qu’à la pointe du jour pour me réchauffer ; quelques gouttes me suffisent14.

9À Calcutta Jacquemont remplit ses loisirs par l’étude. Il se rend chaque jour au Jardin botanique où il s’emploie à « faire connaissance avec la foule du peuple végétant de l’Inde […] assisté d’une admirable bibliothèque15 ». Il lit aussi avec avidité tous les ouvrages sur l’Inde que lui procure la riche bibliothèque de Lord William. Avec l’aide d’un tuteur il s’adonne encore à la pratique de l’hindoustani dont il avait appris les rudiments de la grammaire en même temps que le persan lors de sa traversée sur La Zélée. La maîtrise de cette langue, qu’il finira par parler très correctement, lui paraît nécessaire pour pouvoir communiquer avec ses domestiques et ses porteurs, lorsque dans ses randonnées exploratrices il ne pourra compter que sur lui-même, même s’il s’emporte contre sa difficulté et son inutilité hors de l’Inde.

Le vocabulaire tout entier est nouveau pour nous, à l’exception de quelques mots sanscrits […] ajoutez à ces difficultés celle d’entendre des sons nasaux qui diffèrent à peine d’un éternuement manqué, et de former des sons gutturaux, empruntés de seconde main aux Arabes, qui exigent des gosiers de fer rouillé, desséchés par la soif : voilà l’hindoustani16.

10Jacquemont adopte volontiers à l’égard des indigènes l’attitude des colonisateurs anglais, faite de condescendance et de mépris apparent. Il s’en justifie ainsi auprès de son frère Porphyre :

Ne blâme pas trop mes violences contre les gens de mon équipage. Entre le marteau et l’enclume, entre le mépris et le servile respect, il n’y a point de position neutre possible. Tu ne bats point les gens qui ne t’appellent point Seigneurie, Altesse, Majesté. Or, c’est la règle, dans l’Inde que les natifs ne s’adressent que par ces titres (les mêmes qu’ils donnent à leurs radjahs, à leurs nawabs, à l’empereur de Delhi) au plus mince English gentleman. […] Je dois être d’autant plus jaloux de l’étiquette que la simplicité de mon équipage, la vie dure que je mène, les privations et les fatigues que j’endure comme mes gens, mes vêtements d’étoffe commune, appropriés à ce genre de vie, tout en moi et autour de moi les invite à s’en départir. Aussi le monseigneur ne me suffit-il pas ; il me faut de la majesté, ou pour le moins de l’altesse17.

11Notre voyageur est en fait très peu disert sur le compte des populations locales qu’il réduit à quelques traits spécifiques puisés dans ses conversations avec sir Charles Grey :

Le plus grand mépris pour la mort, la plus grande indifférence, la plus grande insensibilité apparente à la douleur physique, et la plus excessive lâcheté ; des traits fréquents de cruauté atroce18.

Ses descriptions de lieux sont à peine plus développées, telle celle-ci de la ville indienne qu’il faut emprunter au Journal :

L’aspect de Calcutta, qui s’étend à 3 milles environ (une lieue) sur les bords de la rivière, est sale et laid. De misérables habitations en briques, toutes dégradées, et beaucoup de huttes en paille, mais toutes entassées les unes sur les autres, quelques chétives pagodes, deux ou trois clochers, et un seul monument européen, la nouvelle Monnaie19.

Conscient du fait il s’en explique à sa cousine Zoé Noizet de Saint-Paul, lui demandant de ne pas s’attendre à :

Une lettre piquante de voyageur, car je ne t’ai pas dit un mot des hommes, ni de leurs monuments, ni des scènes de la nature dans les contrées que je vais parcourant ; mais je t’ai parlé de choses plus près de moi.

Puis il ajoute :

Je suis, d’ailleurs, trop occupé d’études diverses et de recherches trop positives pour voir en relief l’intérêt pittoresque des choses. Ce n’est pas que l’examen minutieux et critique des productions et des phénomènes de la nature ferme mes yeux devant le tableau de leur ensemble ; mais la source du charme, du ravissement que j’éprouvais jadis devant leurs beautés les plus simples est tarie20.

12La correspondance de Jacquemont, écrite pour des intimes, et qui n’était pas destinée à la publication, ne se soucie pas de ménager ces effets de lecture dont sont avides les lecteurs de relations de voyages. Elle oscille en fait entre les objectifs de la lettre de voyage proprement dite, tout entière tournée vers l’objet viatique et ceux de la lettre écrite en voyage qui aborde une variété de sujets dont le seul lien commun est à chercher dans la subjectivité et la personnalité de l’épistolier :

J’écris beaucoup, sur tous les tons, sans effort, selon la disposition de mon esprit, l’état de mon estomac et la qualité de ma plume21.

13À la tête d’une caravane constituée de huit serviteurs et de deux chars à bœufs pour le transport des bagages, Jacquemont quitte Calcutta le 20 novembre 1829 pour se lancer dans sa grande aventure exploratrice en direction de Bénarès où il sera le 31 du mois suivant. Bien que plus que modeste selon les normes locales, un équipage de huit serviteurs peut sembler excessif aux yeux d’un Européen. Mais il faut faire leur part aux exigences des castes qui imposent que le cuisinier ne serve pas à table ni ne fasse la vaisselle, dans le cas présent ironiquement réduite à deux assiettes, que le palefrenier ne saurait ni nourrir le cheval ni prendre soin des bœufs. Un porteur d’eau refusera de se charger d’un grand carton pour sécher les plantes. Jacquemont s’emporte contre ces contraintes mais n’a d’autre choix que de s’y soumettre.

14À Burdwan, capitale régionale, le magistrat du lieu accorde à notre voyageur, grâce au firman de Lord William, une escorte de cinq cipayes qui sera renouvelée à chacune des principales étapes de son itinéraire et se révèlera d’un grand secours au quotidien. S’il arrive par exemple aux chars à bœufs de s’enliser dans des terrains sablonneux ou dans des mares de boue, ce qui en fait se passe assez souvent, les cipayes s’empressent d’intervenir et recrutent dans les villages voisins une cinquantaine de volontaires pour aider à la manœuvre et tirer les chariots d’affaire. Ils veillent aussi à la sécurité de l’équipement, des bagages et des vivres, et à ce que rien ne soit volé. À Dignagur commence la jungle dérisoirement formée de maigres arbrisseaux, et au pied des monts Béhar ce sont les premières explorations minéralogiques « dans la boue et l’eau froide jusqu’aux genoux, à une centaine de pieds sous terre, marteau, boussole, réactifs et corde mesurée sous la main22 », et la constitution des premières collections. Généralement Jacquemont se met en route à quatre ou cinq heures du matin pour arriver à destination entre midi et trois heures du soir, après avoir pris au clair de la lune un petit-déjeuner fait d’une tasse de riz au lait très sucré et cuit la veille, et muni pour la route d’un biscuit qu’il glisse dans sa poche. Il dîne invariablement d’un pilaf de poulet, force ghy, ou beurre natif, détestablement rance à son goût, de quelques épices suivant la mode du pays, et de deux grands verres d’eau agrémentée de quelques gouttes d’eau-de-vie suivis parfois de thé. Les nuits se passent sous la tente sur un lit de jonc rudimentaire, après avoir consacré des heures au travail ou à la correspondance. Les différences de température sont violentes entre les journées très chaudes et les nuits glaciales où il faut se couvrir de plusieurs épaisseurs de flanelle. En même temps Jacquemont « s’imbibe de l’Inde23 » selon son expression, accroît son vocabulaire hindoustani, écoute ses gens parler pour en saisir les inflexions, leur parle aussi ainsi qu’à ses soldats pour mieux comprendre leur mentalité.

15Arrivé à Bénarès le 31 décembre 1829 Jacquemont y séjourne une semaine. Il offre dans son Journal des aperçus de la ville sainte sous forme d’instantanés exposés pêle-mêle : rues étroites bordées de maisons de pierre où les taureaux circulent librement, devantures transformées en bazars, portes qui s’ouvrent sur des rues et que l’on ferme la nuit en isolant les quartiers, point de jardins, ni lieux de promenade, ni de places, cadavre enveloppé d’une couverture que l’on emmène au pas de course sur un brancard. Muni d’une douzaine de lettres de recommandation de notables de Calcutta, Jacquemont fait de nouveau l’expérience de la bienveillante hospitalité britannique. Un éléphant est mis à sa disposition pour ses visites et il est reçu par le radjah local. Il sympathise en particulier avec l’Essayeur de Monnaie, personnage doté d’une grande énergie qui s’occupe également de tâches d’urbanisme.

S’il y a dans l’Inde un lieu où les Européens semblent devoir plus aisément se mêler aux Indiens, c’est assurément Bénarès. Un grand nombre de natifs y possèdent ce que les Anglais estiment si haut, de la naissance et de la fortune ; et de plus, c’est chez eux qu’on trouve tout le savoir de l’Asie24.

16En suivant un itinéraire détourné de Bénarès à Delhi, Jacquemont a l’occasion d’examiner sur les pentes des collines à la hauteur de Rampour des couches horizontales de grès ferrugineux, des assises d’argile schisteuse où il cherche vainement des impressions organiques, de fraîches cassures d’anthracite et des argiles micacés, toutes roches dont des échantillons viennent enrichir ses collections. À Pannah ce sont les mines de diamant qui attirent son attention avant de présenter une description géologique de la montagne d’Adjighur. Le 20 février 1830, à la pointe du jour il arrive devant Agrah sur les bords de la Jumna.

C’était la première grande ville musulmane que je voyais ; elle est pleine des souvenirs de la grandeur récente de la famille de Tiraour. J’y restai trois jours, jours de repos pour mon équipage, qui en avait grand besoin, jours de fatigue extrême pour moi ; à travers les soins que je donnais à mes collections, je lassais trois chevaux dans un jour25.

17Le 5 mars il est à Delhi riche d’un passé historique violent qui le fait songer à Carthage. Son enthousiasme le porte vers la ville nouvelle où l’air circule librement au sein de larges avenues. Il loge chez le Résident britannique, est introduit auprès du Grand Mogol qui l’honore d’un cérémonial réservé aux personnages de marque, sorte de mamamouchi version indienne dont Jacquemont décrit avec humour à son père le déroulement burlesque26. Il en repart huit jours plus tard après y avoir laissé l’ensemble de ses collections soigneusement empaquetées et étiquetées, et participé à un safari où ne se montrent à sa grande déception ni tigres, ni lions, ni rhinocéros.

18Désormais Jacquemont s’éloigne des plaines de l’Hindoustan pour se lancer vers les hauteurs de l’Himalaya où il projette de passer l’été.

J’entrerai dans l’Himalaya par la vallée de Dhoon […] De Sabathoo, je monterai à Kolgerk, sur le deuxième étage de l’Himalaya, près du Sutledje ; puis, de là, soit par un sentier suspendu au-dessus des bords escarpés de cette rivière, soit par un col au travers des neiges éternelles de la chaîne centrale, je passerai de l’autre côté de celle-ci dans un petit pays appelé Kannawar, politiquement indépendant de la Chine, mais qui, par sa position géographique au nord de l’Himalaya, par son climat, appartient au Thibet27.

19Notre voyageur et son nombreux équipage, car tout le matériel doit être transporté à dos d’homme, font face à des conditions climatiques particulièrement rudes à 3 000 mètres d’altitude. Les nuits sont glaciales et les tempêtes violentes, accompagnées d’orages, de grêle et de pluie. Les circonstances imposent des privations alimentaires, de fortes douleurs d’estomac s’ensuivent que calment à peine des lavements de décoction de pavot, et le découragement commence à poindre. Pourtant Jacquemont continue de prospecter et de recueillir des spécimens de roches et de plantes. Après deux mois d’épreuves et sans avoir rencontré d’Européen, il atteint Simlah, station britannique la plus reculée dans l’Himalaya à treize cent milles de Calcutta, où l’attendent de nombreuses lettres et surtout l’accueil chaleureux et amical du capitaine Kennedy qui le gâte en dîners et en vins et le comble de soins et d’attention. Ce dernier l’aide à dresser un itinéraire pour rejoindre le côté tibétain des montagnes et le confie à la protection du Radjah de Bissahir qui possède de petits états sur les deux versants. Jacquemont quitte Simlah le 28 juin et s’engage sur les cols himalayens, après avoir confié au capitaine Kennedy les collections jusque-là recueillies, pour atteindre le pays de Kinawar sur le versant tibétain à la mi-juillet. Il découvre à la hauteur de 5 600 mètres des plantes nouvelles et des restes organiques, explore le Ladakh, y observe des couches coquillières. Désireux d’observer le village chinois de Békœur il franchit illégalement la frontière à deux reprises. Interpellé par un lieutenant du Céleste Empire, il s’en débarrasse en l’intimidant par le truchement de deux coups de fusil tirés avec une grande précision dans un arbre, et fait distribuer du tabac aux villageois qui, le voyant avaler une cuillerée d’eau de vie dans laquelle flambait un morceau de sucre, le prennent pour un démon. Il est de retour à Simlah dans le courant du mois d’octobre 1830, et confie dans une lettre à son ami Charles Dunoyer :

D’une contrée si froide, je n’ai pu rapporter un très grand nombre de productions organiques. Mes collections cependant ne laissent pas d’être considérables, et elles renferment un grand nombre d’objets nouveaux. L’excessive nudité des montagnes était favorable aux observations géologiques, et je ne crois pas m’abuser en mettant un prix assez élevé à celles que j’ai faites28.

20Il séjournera de nouveau à Delhi de décembre 1830 à la fin janvier 1831 et y préparera son voyage au Pendjab et au Cachemire.

21Arrivé à la frontière de l’Inde anglaise, Jacquemont a en effet grande envie de visiter le Pendjab dont Ranjit Singh s’était fait le Maharadjah, ainsi que de prolonger son voyage jusqu’aux régions largement inexplorées du Cachemire. Il est aidé dans ce projet par le général Allard, ancien aide de camp du général Brune qui, venu en Inde après l’Empire, s’était mis au service du roi de Lahore et lui avait fait une armée à l’européenne. Ranjit reçoit Jacquemont comme un prince, sans trop savoir ce qu’il est, croyant voir en lui un homme doué de la science universelle.

J’ai passé plusieurs fois une couple d’heures à causer avec Rundjet de omni re scibili et quibusdam aliis. Il est à peu près le premier Indien curieux que j’aie vu, il paie de curiosité pour l’apathie de toute sa nation. Il m’a fait cent mille questions sur l’Inde, les Anglais, l’Europe, Bonaparte, ce monde-ci en général et l’autre, l’enfer et le paradis, l’âme, Dieu, le diable, et mille autres choses encore […] Ce roi asiatique modèle n’est pas un petit saint, il s’en faut. Il n’a ni foi ni loi lorsque son intérêt ne lui commande pas d’être fidèle et juste ; mais il n’est pas cruel […] Il est d’une bravoure extrême, qualité assez rare parmi les princes d’Orient, et quoiqu’il ait toujours réussi dans ses entreprises militaires, c’est par des traités et des négociations perfides que de simple gentilhomme de campagne il est devenu le roi absolu de tout le Pundjâb et de Cachemire29.

22Ranjit Singh couvre Jacquemont de présents, pourvoit à toutes ses dépenses, lui envoie des fruits rares, des grenades de Peshawar, des raisins de Kaboul et des sacs de roupies. Répondant à son désir il le laisse aller passer quelques mois au Cachemire, et le loge dans un agréable pavillon au milieu d’un joli jardin planté de lilas et de roses. Mais les fleurs locales n’ont pas le parfum de celles de l’Europe, ni les fruits la même saveur. Tout au long de son séjour Jacquemont continue d’herboriser et d’amasser des pierres. Il fait de longues marches et des randonnées à cheval malgré une santé qui se dégrade et une inflammation de poitrine qui le fait parfois cracher le sang. Lui, si peu enclin aux confidences, se laisse aller à évoquer dans une lettre à Mme de Tracy l’affliction que lui a causé le décès de sa mère. La solitude lui pèse, ses amis lui manquent. Il écrit à Mérimée :

C’est une petite indignité à vous, à de Mareste et au baron de Stendhal (si toutefois les belles dames laissent à ce dernier un instant de répit) ; c’est, dis-je, une indignité que de ne me pas écrire, et de me laisser aussi ignorant dans mon Inde, des choses de votre monde parisien, que si j’étais un habitant de la lune30.

23Le 19 septembre 1831 il reprend le chemin du Pendjab où il retrouve Ranjit Singh qui le comble à nouveau de présents et lui propose la vice-royauté du Cachemire :

Savez-vous ce que j’ai refusé hier ? D’être vice-roi de Cachemire. Rundjet-Sing me l’offrit et me pressa beaucoup d’accepter. Cela rapportait au seigneur pundjabi qui y était dernièrement cinq cents roupies par jour de traitement […] J’ai dit au roi que c’était besogne fort au-dessous de moi, les Aflatounes ne s’entendant qu’aux choses du ciel et de l’esprit31.

24Le 9 novembre il est de retour dans l’Inde anglaise à Bélaspour, après avoir passé près de huit mois dans les états du Maharadjah de Lahore, et surmonté de nombreuses épreuves parmi lesquelles les rencontres de brigands n’étaient pas les moindres. Dans la lettre du 22 avril 1831 à son père il conte avec humour comment il réussit à mystifier un chef montagnard qui prétendait le retenir en otage contre une rançon exigée de Ranjit. Il lui consentit tout au plus un « cadeau » de cinq cents roupies alors que le brigand en réclamait dix mille32.

25Pendant son séjour à Delhi du 16 décembre 1831 au 14 février 1832, Jacquemont s’emploie à la classification, à l’étiquetage et à l’empaquetage de ses collections qu’il lui faut faire ensuite emballer pour les expédier sur des navires français en partance dans le Gange, tâche astreignante qui l’occupe de nombreuses heures par jour quand il ne les consacre pas à sa correspondance33. Il quitte Delhi à la mi-février pour son dernier grand voyage qui doit le mener à Bombay, rencontre en chemin, quelques jours plus tard, Lord William et Lady Bentinck en compagnie desquels il passe deux agréables journées, puis prend plaisir à la visite de deux jolies villes, Jeipour et Adjmir. Les variations de température sont extrêmes, de 4 degrés avant le lever du soleil à 40 degrés dès que celui-ci se montre. Une persistante inflammation des bronches se déclare accompagnée de violentes douleurs abdominales. Jacquemont commence à douter de son inébranlable bonne santé, ce qui ne l’empêche pas de continuer ses longues chevauchées et ses prospections de plantes et de pierres, bien que sa correspondance trahisse une certaine lassitude.

Les provinces que j’ai traversées depuis mon départ de Delhi sont occupées par les Anglais, ou ont été souvent visitées par eux ; et, malgré ce que je trouve encore à y faire d’observations neuves sur leur histoire physique et naturelle, elles n’ont plus pour un voyageur européen ce charme inexpressible d’une terre nouvelle, qui m’attachait tellement à mes recherches, dans la vallée de Cachemire et les montagnes désertes du Thibet.34

Il traverse ainsi les régions de Radjpoutana, de Malwa et le plateau du Deccan sous des températures de 40 à 44 degrés.

La chaleur du sol pique au visage et aux yeux comme celle d’un tas de paille enflammée, sous le vent de laquelle on se placerait à peu de distance. Je m’y suis habitué […] et maintenant que, sur le plateau élevé du Deccan, il n’y a plus que 38 à 40 degrés, je trouve presque les nuits froides.35

26En juin il s’installe à Pune (Pounah), la capitale militaire du Deccan à deux cents kilomètres de Bombay, où il décide de passer l’été afin d’éviter, durant la saison des pluies, la chaleur excessive et l’humidité ambiante de la grande ville côtière. Dans les lettres à son père, Jacquemont disserte longuement du choléra morbus qui ravage le Deccan, fait une victime parmi ses serviteurs, et s’inquiète de ses progrès en France, tout en estimant qu’à son avis il s’agit là d’une maladie non contagieuse, ce en quoi bien évidemment il a tort. Il regrette d’autre part que les Anglais de Pune se conduisent avec lui de manière plus circonspecte et distante que leurs compatriotes du Bengale.

Je préfère les Cachemiriens, qui formaient seuls ma société l’an passé. Je crois qu’ils avaient plus de mouvement dans l’esprit que les mécaniques vivantes en habits rouges et noirs qui peuplent ce quartier général de la puissance anglaise, dans l’Inde occidentale36.

En juillet il est terrassé par une attaque de dysenterie dont il se remet néanmoins assez vite. Bien qu’il se refuse à l’admettre, il devient de plus en plus évident que sa santé se détériore.

27Le 15 septembre 1832 après s’être de nouveau occupé à l’emballage de ses collections recueillies depuis Delhi, Jacquemont reprend la route en direction de l’île de Salsette où il passe à Tannah la majeure partie du mois d’octobre, dans l’intention d’observer quelques « lambeaux » de couches tertiaires et alluviales et les accidents de leur stratification. Le 14 octobre il signale à son frère qu’il se sent un peu souffrant. De Tannah il envoie le 18 une courte missive à Joseph Cordier, gouverneur de Chandernagor, dans laquelle il mentionne son état de santé.

Il ne faut pas plaisanter en ce pays avec les entrailles, lorsque l’inflammation les visite, et, avant d’aller à Bombay, je veux me rétablir à fond. J’avais des douleurs sourdes dans le ventre depuis une séance de douze heures au soleil, à cheval ou à pied, dans des forêts et des vallées très malsaines. J’ai joué des grandes eaux contre ce mal ; plus tard j’ai ajouté une once de gomme dans chaque lavement, mais sans obtenir d’amélioration sensible ; hier donc j’ai pris mon courage à deux mains et me suis traité de deux onces d’huile de palma christi37.

28Le 29 octobre Jacquemont arrive bien mal en point à Bombay où il reçoit l’hospitalité de M. James Nicol, un négociant de ses amis qui le comble d’attentions et fait quérir sans tarder le docteur Mac-Lennan, l’un des plus compétents praticiens de la ville. Ce dernier, assisté du Dr. Henderson, lui prodigue des soins attentifs et quotidiens, tout en désespérant de le sauver. Le 7 décembre Victor Jacquemont expire paisiblement vers six heures et demie du soir au quartier des officiers malades où il avait été transporté. Dans son rapport d’autopsie le Dr. Mac-Lennan attribue la cause du décès à la présence d’un énorme abcès au foie qui avait crevé et dont le pus s’était répandu en grande quantité à l’intérieur de l’abdomen38.

29Sa dernière lettre, datée du 1er décembre 1832, est pour son frère Porphyre :

Il y a trente-deux jours que je suis arrivé ici fort souffrant, et trente et un que je suis au lit. J’ai pris dans les forêts empestées de l’île de Salsette, exposé à l’ardeur du soleil dans la saison la plus malsaine, le germe de cette maladie, dont, au reste, j’ai reçu souvent, depuis mon passage à Adjmir en mars, des atteintes sur la nature desquelles je m’étais fait illusion. C’étaient des inflammations du foie. Les miasmes pestilentiels de Salsette m’ont achevé. Dès le début du mal, j’ai fait mon testament et réglé mes affaires. Le soin de mes intérêts reste confié aux mains les plus honorables et les plus amies : M. James Nicol, négociant anglais, ici —, et M. Cordier, à Calcutta […] Ma fin, si c’est elle qui s’approche, est douce et tranquille. Si tu étais là, assis sur le bord de mon lit, avec notre père et Frédéric, j’aurais l’âme brisée, et ne verrais pas venir la mort avec cette résignation et cette sérénité. — Console-toi, console notre père ; consolez-vous mutuellement, mes amis. Mais je suis épuisé par cet effort d’écrire. Il faut vous dire adieu ! — Adieu ! oh ! que vous êtes aimés de votre pauvre Victor ! Adieu pour la dernière fois !39

30Le gouverneur de Bombay Lord Clare, un ami de Lord Bentinck et de son épouse, décréta la célébration en grande pompe des obsèques auxquelles assistèrent les autorités civiles et militaires. Les honneurs militaires furent rendus, le défunt étant titulaire de la Légion d’honneur, et sa dépouille fut mise en terre au cimetière européen de Lonapore. La pierre tombale portait l’inscription :

Victor Jacquemont, né à Paris le 8 août 1801, est mort à Bombay le 7 décembre 1832, après avoir voyagé pendant trois ans et demi dans l’Inde.

Le transfert des cendres en France n’eut lieu qu’en 1881, et les administrateurs du Muséum se donnèrent douze ans de réflexion avant de procéder à l’inhumation officielle dans un caveau de la Galerie de Zoologie.

31Dans sa lettre à Porphyre, James Nicol indique que pour se conformer aux désirs de Victor il a fait empaqueter tous les articles d’histoire naturelle restés en sa possession, soit onze caisses et un baril confiés au capitaine du navire français la Nymphe de Bordeaux, que Prosper Mérimée s’empressa de faire dédouaner à leur arrivée pour leur réception sans encombre au Jardin des Plantes. Nicol avait joint à l’envoi tous les manuscrits de Jacquemont. Le Journal parut entre 1835 et 1841 en quatre volumes de textes, plus deux volumes de planches, sous le titre Voyage dans l’Inde pendant les années 1828 à 1832, publié sous les auspices de M. F. Guizot, Paris, Firmin Didot. La Correspondance en deux volumes fut recueillie en 1836 par les soins de Venceslas et de Porphyre, puis rééditée avec des inédits et préfacée par Mérimée en 1867.

32Le destin de Victor Jacquemont fut un destin tragique, alors qu’arrivé bien près de son but il songeait même à préparer son retour en France. Si sa mort précoce ne lui a pas laissé le temps d’écrire le grand ouvrage sur l’Inde dont il rêvait et dont il mentionnait le projet à son frère dans une lettre datée du 25 décembre 1831 (« je compte bien tirer, de la masse très-considérable des manuscrits que je rapporterai, un ouvrage assez instructif et assez généralement intéressant40 »), le malheur ne fut pas total. Avant son décès il avait pu préparer pour le Muséum plus de 5 800 pièces d’herbier et d’échantillons de roches, expédiées en partie de Delhi puis de Bombay grâce aux soins de son ami James Nicol. Ces très riches collections, confiées au Jardin des Plantes, furent étudiées par de nombreux naturalistes de l’époque, dont Geoffroy Saint-Hilaire, qui dédièrent à Jacquemont plusieurs espèces de végétaux, et furent intégrées à L’Herbier du Muséum d’Histoire naturelle de Paris de Desfontaines41.

33Prosper Mérimée rendait ainsi hommage à Jacquemont dès 1833 dans la Revue de Paris :

Je n’essaierai pas de vous faire connaître Victor Jacquemont. Rigide pour lui-même et plein d’indulgence pour les autres, malgré un tact exquis pour découvrir le ridicule, il me représentait le philosophe stoïque de Lucien, son Ménippe, mais un Ménippe plein de bonté et d’une vraie sensibilité. Son voyage, ses travaux scientifiques, rendront son nom célèbre parmi les savants ; ses amis n’oublieront jamais la grâce et la verve de son esprit, la noblesse de son caractère et son dévouement à ceux qu’il aimait42.

34Stoïcisme et conscience aigüe de ses responsabilités de savant, au point d’y sacrifier sa vie, furent bien les deux grands traits du caractère de Victor Jacquemont. À ses derniers moments il se souciait encore du transport de ses collections selon le témoignage de James Nicol :

Il me répéta qu’il voulait que je fisse passer ses manuscrits et ses collections en France, et entra dans les plus nombreux détails concernant ses funérailles, qu’il voulut qu’on célébrât comme pour un protestant43.

35Stoïque il le fut de bien des manières, face à une très longue traversée maritime, remplie d’incidents, qui l’emportait vers l’inconnu, face à la pénurie d’argent et à la nécessité de financer son expédition, face aux marches éprouvantes et à l’épuisement physique, à des conditions climatiques extrêmes, au froid glacial de l’Himalaya comme aux chaleurs caniculaires du Deccan, face aux brigands du Cachemire, face à la maladie et aux souffrances de son agonie, face à la mort. Voyage inabouti certes, mais ô combien compensé par le courage et l’extraordinaire dévouement à la science du voyageur.

Notes

1 Alfred Duvaucel (1793-1824) fit envoyer au Muséum d’histoire naturelle quelque 2 000 échantillons zoologiques (mammifères, oiseaux, poissons, reptiles), ainsi que des squelettes et des dessins, parmi lesquels un squelette du dauphin du Gange, le dessin et la description du tapir de Sumatra, un jeune bouc du Cachemire vivant. Il laissa des Lettres familières sur l’Inde précédées d’une introduction biographique signée T. L. que publia la Revue des Deux Mondes dans sa livraison du 15 juin 1833, vol. 2, no 6, p. 601-631. Elles furent initialement adressées à l’une de ses sœurs et décrivent son voyage au Sylhet.

2 Correspondance de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis, Paris, Michel Lévy, 2 vol., 1867, vol. 1, p. 105.

3 Stendhal, Œuvres intimes, II, édition établie par Victor Del Litto, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1982, p. 419-420. Stendhal consultait parfois Jacquemont sur ses projets littéraires, comme pour cette préface à un ouvrage sur les Vies de Haydn, Mozart et Métastase, que ce dernier critiqua sans ménagement dans l’une de ses lettres à l’écrivain (Victor Jacquemont, Lettres à Stendhal, introduction et notes par Pierre Maës, Paris, Poursin, 1933, p. 148). D’autre part on trouve cette note datée du 21 juin 1828 sur l’exemplaire personnel de l’auteur de De l’Amour : « En revoyant les diverses préfaces pour l’Amour que de temps perdu ! Victor Ja. m’a rendu un vrai service en m’empêchant de parler de moi au public. » (cité par Yannick Resch, Le Rêve foudroyé de Victor Jacquemont. Itinéraires d’un écrivain voyageur, Marseille, CGR éditions, 1998, p. 30). Signalons aussi de Yannick Resch « Les récits de voyage en Inde : la correspondance de Victor Jacquemont », dans L’Océan indien dans les littératures francophones (K. R. Issur et V. Y. Hookoomsing dir.), Éditions Karthala, 2002, p. 73-84, qui reprend en la résumant la partie relative à l’Inde de l’ouvrage mentionné ci-dessus.

4 Lettre de Jacquemont à son ami Hezeta, exilé espagnol en Inde, Correspondance inédite de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis, 1824-1832, précédée d’une notice biographique par V. Jacquemont Neveu et d’une introduction par Prosper Mérimée, 2 vol., Paris, Michel Lévy, 1867, vol. 1, p. 273.

5 Honoré de Balzac, La Chine et les Chinois (1842), Le Courrier balzacien, No 21/22, octobre 2012, p. 8.

6 Ibid., p. 8.

7 Correspondance inédite de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis, 1824-1832, op. cit., vol. 1, p. xv.

8 Victor Jacquemont, Voyage dans l’Inde pendant les années 1828 à 1832, publié sous les auspices de M. F. Guizot, Paris, Firmin Didot, 4 vol. et 2 vol. de planches, 1835-1844.

9 ibid., vol. 1, p. 256.

10 Charles de Mazade, « La Jeunesse de la Restauration – Victor Jacquemont », Revue des deux mondes, t. LXXII, 1867, p. 968.

11 Correspondance de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis, Paris, Michel Lévy, 2 vol., 1867, vol. 1, p. 102.

12 Ibid., p. 102. « Les Anglais, n’ayant rien qui ressemble à ce que nous appelons société, sont presque universellement dépourvus de cette facilité, que nous y apprenons, de causer avec grâce de riens, ou, sans pesanteur, de sujets sérieux. Nous nous donnons par là sur eux un immense avantage, quand nous savons les amener à une conversation quelque peu générale, dont le sujet nous est assez familier pour nous permettre d’y prendre graduellement la plus grande part et d’en régler la forme. C’est à cet artifice que je dois la plupart des succès que j’ai souvent obtenus dans ce qu’ils appellent leur society » (p. 273).

13 Ibid., p. 84.

14 Ibid., p. 203.

15 Ibid., p. 92 et 102.

16 Ibid., p. 91.

17 Ibid., p. 208-209.

18 Ibid., p. 88.

19 Victor Jacquemont, Voyage dans l’Inde pendant les années 1828 à 1832, op. cit., vol. 1, p. 163.

20 Correspondance de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis, op. cit., p. 171.

21 Ibid., p. 160.

22 Ibid., p. 149.

23 Ibid., p. 171.

24 Victor Jacquemont, Voyage dans l’Inde pendant les années 1828 à 1832, op. cit., vol. 1, p. 362.

25 Correspondance de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis, op. cit., p. 181.

26 Ibid., p. 198-199.

27 Ibid., p. 191.

28 Ibid., p. 289.

29 Ibid., p. 378 et 381.

30 Correspondance de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis, op. cit., vol. 2 p. 388.

31 Ibid., vol. 2, p. 197. Aflatoun est le nom que les Arabes donnent à Platon. La remarque fait allusion aux conversations où par jeu Jacquemont et Ranjit s’appelaient respectivement Platon et Bonaparte.

32 Ibid., p. 42-52.

33 « C’est une grande et ennuyeuse besogne, plus longue de beaucoup que je ne pensais, et je me trouve par elle retenu à Delhi bien au-delà du temps que je comptais y passer. » (Ibid., vol. 2, p. 268)

34 Ibid., vol. 2, p. 329.

35 Ibid., vol. 2, p. 349.

36 Ibid., vol. 2, p. 391.

37 Ibid., vol. 2, p. 406. Le palma christi est un laxatif plus connu sous le nom d’huile de ricin.

38 Il donne le chiffre de cent onces mesurées de pus, soit l’équivalent de 2,835 kg, ibid., p. 426.

39 Ibid., p. 409 et 411-412.

40 Ibid., p. 250.

41 Notamment le Betula utilis jacquemontii (variété de bouleau à l’écorce d’un blanc éclatant), le Corylus jacquemontii (variété de noisetier pouvant atteindre 25 m. de hauteur), le Prunus jacquemontii (variété de cerisier arbustif), ainsi que l’Arisaema jacquemontii (plante médicinale de la famille des aracées utilisée en dermatologie).

42 Prosper Mérimée, « Lettre à M. le Directeur de la Revue de Paris », Revue de Paris, vol. 2, 1833, p. 243.

43 Correspondance de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis, op. cit., vol. 2, p. 414.


Pour citer ce document

Roland LE HUENEN, «Le voyage en Inde du naturaliste Victor Jacquemont d’après sa correspondance», Viatica [En ligne], n°8, mis à jour le : 19/02/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1589.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Roland LE HUENEN

Université de Toronto