Écrire quand le voyage vous défait
La relation viatique entre reliance et résilience
Writing when Being Undone by Travelling. Travel Narrative between ‘Reliance’ and Resilience

Gilles LOUŸS

Résumé : Il est des voyages qui finissent mal : dans Le Poisson-Scorpion, Nicolas Bouvier a fait part de son séjour catastrophique de l’année 1955 à Ceylan (l’actuel Sri-Lanka) ; Michel Vieuchange ne survivra pas à sa marche de 1930 dans le désert marocain, et vingt ans plus tard Raymond Maufrais connaîtra le même sort dans la jungle de Guyane. Tous deux ne laisseront de leurs épreuves que des notes prises jour après jour, quand Bouvier parviendra à tirer de son naufrage ceylanais une œuvre pleinement littéraire. Par-delà leurs différences ces trois documents soulèvent la question de la transmission d’une expérience traumatique : le présent article évalue la fonction que prend l’acte d’écrire dans cette transmission, à la lueur des concepts de reliance et de résilience.

Abstract: Many travels end badly: Nicolas Bouvier reported in Le Poisson-Scorpion his terrible stay in the island of Ceylon (now called Sri-Lanka) in 1955. Michel Vieuchange died at the end of his 1930 hike through the Moroccan desert, and twenty years later Raymond Maufrais knew the same fate in the Guyana jungle. Whereas these two only left behind daily logs of their travels, Nicolas Bouvier elaborated a fully literary work from his Ceylonese shipwreck. Despite their differences, these three documents introduce the issue of how one can report a traumatic experience. This paper analyses the value of writing in the light of the concepts of “reliance” and “resilience”.



1Il n’y a peut-être pas de paysages « qui vous en veulent1 », comme le croyait Nicolas Bouvier, mais il y a incontestablement des voyages qui vous mènent à votre propre perte. C’est ce qui a bien failli se produire pour Bouvier lors de son séjour calamiteux de l’année 1955 à Ceylan (l’actuel Sri-Lanka2), et l’on sait que le traumatisme fut tel qu’il lui fallut pas moins de 26 ans pour parvenir à s’en libérer en écrivant Le Poisson-Scorpion3. C’est ce qui s’est produit, tragiquement, pour deux jeunes gens qui avaient à peu près le même âge que Bouvier au moment de leur disparition : l’un, Michel Vieuchange (1904-1930), ne survivra pas à sa marche exténuante de l’automne 1930 dans le désert marocain, l’autre, Raymond Maufrais (1926-1950) connaîtra vingt ans plus tard le même sort dans la jungle de Guyane au tout début de l’année 1950. Tous deux ne laisseront de leurs épreuves que des notes prises jour après jour, quand Bouvier, lui, parviendra à tirer de son naufrage ceylanais une œuvre pleinement littéraire, reconnue à juste titre comme un classique de la littérature de voyage du xxe siècle.

2On ne peut donc mettre sur le même plan un texte « surécrit4 » comme l’est Le Poisson-Scorpion5 avec les documents bruts que sont les journaux de marche tenus par Vieuchange et Maufrais6. Reste que ce qu’ils transmettent renvoie à des expériences comparables : l’état d’épuisement physique, mais aussi moral, lié à des marches interminables dans des environnements extrêmes, d’un côté, de l’autre l’effondrement psychique vécu par Bouvier, persuadé d’avoir été victime de magie noire durant son séjour à Galle. Par-delà leurs différences ces trois écrits soulèvent la question de la transmission d’une expérience traumatisante, par définition difficilement communicable. D’où vient la force qui pousse Maufrais et Vieuchange à mettre en mots, jour après jour, dans des conditions matérielles extrêmement pénibles, un vécu dont l’intensité est telle qu’elle se dérobe à l’expression ? Comment, dans le cas de Bouvier, parvient-on à extraire de soi, plus de vingt ans après, la mémoire enfouie d’une expérience traumatique ? D’où la parole écrite tire-t-elle son pouvoir face à ce qui vous décompose ?

3On tentera de répondre aux interrogations soulevées par ces trois expériences7 en ayant recours à deux concepts issus des recherches en sciences humaines. Le concept de reliance8, issu de la sociologie, a innervé le champ des sciences humaines, en raison de sa transversalité (l’établissement ou le rétablissement du lien avec les autres, mais également la reconnexion avec soi-même), au point de concerner aussi bien le domaine de la psychiatrie que celui de la didactique des langues9. Il me semble particulièrement pertinent dans le cas des journaux de marche tenus par Vieuchange et Maufrais, mais on verra qu’il est également impliqué, négativement, dans le cas du Poisson-Scorpion. Quant au concept de résilience, il me paraît s’imposer lorsqu’on cherche à comprendre pourquoi et comment Nicolas Bouvier n’est parvenu à se libérer de son catastrophique séjour ceylanais que plus de deux décennies après. Tel qu’il a été abondamment popularisé par Boris Cyrulnik10, ce concept éclaire sur les capacités de réparation psychique de l’humain quand celui-ci a été soumis à un choc émotionnel traumatique. Or, parmi les forces qui favorisent cette réparation figure la parole, le pouvoir de la mise en mots11, et singulièrement celui du récit, dans sa capacité à transformer en histoire un chaos émotionnel.

Le journal de marche comme conjonction de l’écrit et du vécu immédiat

4Il convient auparavant de s’arrêter sur une particularité du journal de marche commune aux carnets laissés par Vieuchange et Maufrais : à la différence d’une relation rétrospective, comme c’est le cas du Poisson-Scorpion, les notes journalières enregistrent le déplacement dans l’espace au fur et à mesure qu’il se déroule avec un décalage temporel parfois infime, de quelques heures à quelques minutes selon le moment où se fait la prise de notes, généralement le soir, pour Maufrais, à intervalles successifs durant la journée, pour Vieuchange, à la faveur des haltes rendues nécessaires par la longueur des étapes (entre 60 et 80 km par jour). On est là dans une narration intercalée, à tel point que, parfois, il y a une quasi-coïncidence entre le temps de ce qui est noté et le temps de la notation : on en trouve des manifestations spectaculaires dans le journal de Maufrais, par exemple lorsqu’il relève qu’au moment précis où il écrit il est surpris par le surgissement bienvenu de petits macaques ou de toucans bons à chasser, alors qu’il souffre particulièrement de la faim (AG, 261, 272).

5Cette particularité est singulièrement visible dans le carnet de Vieuchange, dont les notes sont très souvent horodatées12, de sorte que l’inscription de la prise de notes dans le temps même de la marche a pour effet non seulement d’en rapporter les divers incidents mais aussi d’en signaler la durée et d’en marquer la cadence, exactement comme le ferait le tic-tac d’une horloge.

6Une autre conséquence de cette quasi-simultanéité est que la prise de notes, qui relate les événements vécus lors du déplacement, fait elle-même partie de ces événements : elle participe du vécu dont elle est en même temps la trace. Le temps de l’expression, dans le journal, est conjoint au temps du vécu, il lui est même étroitement relié, à la différence de la narration ultérieure, dans Le Poisson-Scorpion, où le temps de l’écriture est complètement disjoint du vécu, disjonction qui permet précisément à Bouvier de le reconfigurer, avec tout ce que cela suppose de distance, distance non seulement temporelle mais également affective.

7Il résulte de cette propriété du journal de marche des conséquences importantes. D’une part, la prise de notes est en soi un événement notable, au même titre que la marche elle-même, ce qui se traduit par les très nombreuses mentions de l’acte d’écrire, chez Maufrais comme chez Vieuchange, chez qui les mentions « J’écris cela », « J’écris ceci » reviennent dans son journal comme un leitmotiv. Ces mentions prennent même une importance spécifique, chez Vieuchange, dans la mesure où les conditions matérielles de son raid lui imposent des contraintes de dissimulation : il est habillé en femme, recouvert d’une double tunique, le visage voilé, et ce n’est que lors des haltes du jour ou des étapes nocturnes, au moment de la prise de nourriture, qu’il peut écrire en toute sécurité sur son carnet ou recharger son appareil photo. Et l’on sent qu’il y a chez Vieuchange, à chaque fois qu’il mentionne l’acte de sortir son carnet et d’écrire, comme une forme de victoire sur l’adversité.

8D’autre part, ces moments de prise de notes sont étroitement associés aux circonstances matérielles de la marche ou des haltes13, ce qui a pour conséquence que l’acte de noter commence le plus souvent par le relevé des impressions relatives à la douleur physique, aux blessures aux pieds, à la soif, aux accès d’entérite, au goût souvent écœurant des aliments, à l’inconfort du transport lorsqu’il est contraint de voyager « comme du sucre » dans un couffin accroché au bât d’un chameau14. L’impact de ces circonstances sur l’acte d’écrire est relevé par Vieuchange lui-même :

On prépare le repas. Pied à terre, j’avance avec peine tant je suis courbatu, éreinté. Je crois que ce que j’écris s’en ressent (SM, 184).

9À l’inverse, même si la fatigue est très présente également dans le carnet de Maufrais, les instants de la prise de notes sont très souvent associés au bien-être apporté par les haltes, le soir, lors de la tombée de la nuit : on le voit noter tout un petit rituel – il écrit dans son hamac à la lueur d’une bougie plantée dans une calebasse entre ses genoux – qui se reproduit d’étape en étape et qui a pour effet, non seulement de l’installer dans une atmosphère sécurisante, liée à l’odeur familière de la fumée, à la prise de nourriture, mais aussi de l’apaiser :

J’écris, de manière décousue, ce qui me passe par la tête. C’est ainsi tous les soirs, comme une discipline que je m’impose mais qui est en fait un plaisir. J’ai l’impression de causer avec quelqu’un. Ça me délasse… » (AG, 179 – les italiques sont celles du texte).

C’est peut-être plus encore dans le carnet de Maufrais – probablement parce que, à la différence de Vieuchange qui est accompagné dans son raid vers Smara, Maufrais, lui, se retrouve absolument seul lors de sa progression ultime dans la forêt guyanaise – qu’on mesure à quel point la prise de notes est une activité fondamentale, apaisante, nécessaire à l’équilibre mental du voyageur : elle est en soi une détente (« Je repose, j’écris », « Je voudrais écrire longtemps pour me calmer les nerfs » AG, 222-223), un rituel (« À chaque halte j’écris » AG, 217), un dérivatif aux moments difficiles ou aux idées noires (« J’écris sans trop en avoir envie mais surtout pour ne pas songer que c’est Noël aujourd’hui » AG, 238) ; elle accompagne les rares moments d’euphorie (« J’ai allumé un bout de chandelle et j’écris, reposé, heureux d’avoir eu une bonne journée de chasse, le corps délassé par un dernier bain au torrent […] » AG, 266), ouvre à la méditation (« j’écris, je cuisine, je rêve… » AG, 275). Son importance est telle, psychologiquement, que le fait d’y renoncer est instantanément noté par Maufrais comme une alerte (« Mauvais signe ; je n’ai plus envie d’écrire » AG, 220). Elle est à ce point apaisante qu’elle invite à sa propre relecture (« Je songe qu’un jour j’aurai du plaisir à relire ce carnet, me souvenant ainsi, heure par heure, des aléas de mon raid […] » AG, 272). Absolument intégrée à l’expérience sensible du voyage, à laquelle elle appartient, la prise de notes apparaît en même temps comme une activité autocentrée, qui permet au voyageur d’échapper à la pénibilité de la marche, au stress lié aux événements imprévisibles et à l’anxiété des nuits passées seul en forêt.

10On conclura que, du point de vue du lecteur, la particularité du journal tient à ce qu’il a un accès direct au vécu du voyageur (ou qu’il en a l’impression), alors que le propre d’une narration ultérieure est de rendre impossible cet accès. Certes, Le Poisson-Scorpion fait état de ce que ressent le narrateur (en supposant que ce narrateur qui s’exprime à la première personne soit totalement identifiable à Bouvier lui-même), mais son écriture est telle, saturée de procédés littéraires fondés sur la distance, l’humour, le fantastique, que le vécu relaté relève plus de la construction que de la communication. Si l’on veut accéder véritablement à ce qu’a vécu Bouvier à Ceylan, ce n’est pas Le Poisson-Scorpion qu’il faut lire, mais plutôt sa correspondance avec Thierry Vernet par exemple. De même, alors que les carnets de route sont si prolixes sur la façon dont ils s’écrivent, pour accéder à l’expérience qu’a été l’écriture du Poisson-Scorpion, il faut lire les interviews de Bouvier, dans Routes et déroutes, notamment, ou recourir à ses entretiens télévisés.

Journal de marche et reliance 

11Le traileur et marathonien français William Léger confie que la pire des difficultés auxquelles il s’est heurté durant sa marche de 2 808 km à travers l’Inde, entre février et mai 2019, était due à la séparation d’avec ses proches :

Même si j’ai mal, que je boite, je sais que je finirai. Ce n’est pas forcément le nombre de kilomètres qui est impressionnant, c’est plus le côté mental, psychologique. Et puis cette solitude, se retrouver seul très loin de ma famille, mes enfants. C’était dur mentalement15.

12De même, la navigatrice Maud Fontenoy, lorsqu’elle rapporte le moment de panique provoqué par son démâtage lors de son tour du monde dans l’Océan indien, juste avant qu’elle parvienne à dresser un mât de fortune et à rejoindre l’île de La Réunion, le 14 mars 2007, évoque sa joie intense de revoir des gens et conclut : « […] ce qui vous manque le plus ce sont les autres16. »

13On pourrait multiplier ces témoignages, qui rejoignent les propos de la psychiatre Catherine Reverzy au sujet de l’importance, pour les aventuriers de l’extrême, de maintenir le lien avec les autres, amis, famille, proches, à travers des modes de communication à distance tels que contacts radios ou courriels, ou, lorsque le lien technologique est rompu, à travers un mode de communication différée comme le carnet de bord ou le magnétophone. Elle y voit une manière de maintenir le contact avec leur « base affective », absolument décisive pour conserver la confiance en soi et l’énergie nécessaire pour aller de l’avant, spécialement dans les moments les plus critiques17. C’est exactement ce besoin de se reconnecter à une « base affective » qui se trouve verbalisé dans les carnets de Maufrais et de Vieuchange. Bien que solitaire, la tenue d’un journal de marche n’a en effet rien de solipsiste, elle est en réalité tout entière tournée vers les autres, et c’est précisément sa raison profonde que de rétablir, par-delà l’éloignement et l’isolement, un lien mental de proximité affective avec ceux dont on est séparé. De fait, c’est cette fonction de reliance qui apparaît au premier plan dans les carnets de Maufrais et Vieuchange.

14Chez Maufrais, les premiers destinataires sont ses parents. Son journal leur est d’ailleurs explicitement destiné, comme le signalent les derniers mots qu’il note avant d’abandonner son cahier, avec le reste de son équipement, au lieu de son dernier campement18. Ils résonnent même comme un pathétique message d’adieu lorsqu’on sait que Maufrais disparaîtra peu de temps après dans la forêt guyanaise sans laisser d’autres traces de lui. Et toutes ses notes sont ponctuées de nombreuses adresses ou d’allusions à ses parents, singulièrement dans les moments de détresse, ou lors de dates symboliques (Noël) où la séparation, la solitude sont plus durement vécues. On peut mesurer l’importance que prend ce lien verbal et affectif dans son carnet au fait que, plus sa progression dans la forêt devient éprouvante, voire traumatisante, plus les adresses à ses parents se multiplient19, au point que, lorsqu’il quitte les canotiers boschs qui l’ont un temps accompagné et qu’il se retrouve absolument seul dans la forêt, on perçoit dans ses notes l’ombre de plus en plus grandissante de ses parents (l’image de l’ombre est de lui20) dont le souvenir – parfois même la présence onirique ou hallucinatoire – l’assaille.

15Le carnet de Maufrais constitue un document quasi clinique sur les affres de la survie en solitaire dans un environnement aussi oppressant que celui de la forêt tropicale ; les nuits passées en forêt sont particulièrement stressantes, en raison des bruits innombrables, de la perception d’une vie animale invisible, de la pluie, du vent qui abat soudainement des arbres lors d’orages violents. Et il est révélateur que c’est précisément lors de ces moments de stress intense, qui virent parfois à l’épouvante, que la seule pensée notée par Maufrais dans son carnet concerne ses parents – au point qu’il connaît même un moment de quasi-régression infantile :

Je me sens si loin de tout, perdu, seul, sans forces pour continuer mon chemin, livré à la maladie. La terreur s’empare de moi ; le hamac est noyé sous le déluge, la bâche, ployant comme une poche, sous la cataracte, s’égoutte sur ma couverture. J’ai envie de pleurer et, tout bas, je dis : « Maman » (AG, 223).

16Mais ses parents ne sont pas les seules figures données à cette « base affective » : il en existe d’autres, dans le carnet, qui réfléchissent tel un miroir l’univers de croyances de Maufrais, comme cet ami, ancien boy scout comme lui, à qui il s’adresse en employant son nom de totem (AG,158), et surtout Dieu, qu’il invoque à de nombreuses reprises, spécialement lors de la phase la plus traumatisante de son parcours. Il lui arrive également de s’adresser à lui-même (AG, 170), mais d’une façon curieuse, exactement comme le ferait un parent ou un aîné à l’endroit d’un plus jeune pour l’encourager, ce qui est une manière, pour emprunter à la terminologie de l’analyse transactionnelle21, de jouer simultanément le rôle du « parent » et de « l’enfant ».

17Ajoutons que le carnet de Maufrais constitue un observatoire probant de ces deux tendances du psychisme humain que Catherine Reverzy évoque à travers l’opposition entre personnalités à dominante « philobate », les preneurs de risques aspirant à la séparation et l’éloignement, et celles à dominante « ocnophile », avides de sécurité affective et accrochées aux objets22. Si, en certains endroits, le carnet garde trace du désir typiquement « philobate » d’aventure, de liberté, de séparation d’avec les siens, il reste que les sentiments pénibles liés à la séparation, à la solitude, sont bien plus fréquents, et c’est alors « la peur de l’inconnu » (AG, 164) qui rattrape l’aventurier. Maufrais est d’ailleurs pleinement conscient de ce conflit psychique :

En moi se disputent ce besoin constant d’affection, de solitude et en même temps du risque de l’aventure (AG, 210).

Il note ailleurs, à propos du lien affectif entretenu avec ses parents : « Aventure et sentiment sont deux mots qui ne riment guère (AG, 209) ».

18L’importance que prend la reliance peut se mesurer par défaut lorsque l’emprise de la forêt est telle qu’elle aboutit à l’oubli des siens, à la perte de ses repères : le mot « cafard » revient alors très souvent dans le carnet de Maufrais, spécialement lorsqu’il évoque les instants précédant la tombée de la nuit. Il lui arrive même de connaître, à deux reprises, des moments d’effondrement psychique, sous le triple effet de la fatigue, de la maladie, de l’anxiété, qui se manifestent dans ses notes par la disparition du pronom « je » au profit du pronom « on » (AG, 193, 236), indice d’une forme de dépersonnalisation soudaine – phénomène qu’on observe aussi dans le carnet de Vieuchange (SM, 117).

19Bien que le raid entrepris par Vieuchange ne l’ait pas exposé à une solitude aussi radicale que celle vécue par Maufrais – il chemine en compagnie de guides berbères, mais avec lesquels il connaîtra des relations difficiles, en partie explicables par son ignorance de la langue – son journal ne témoigne pas moins de la nécessité de se relier aux autres, en particulier à ses parents, ou son amie Jeannie, mais surtout à son frère Jean. Il faut dire que Vieuchange a préparé, organisé et accompli son aventure saharienne en concertation étroite avec son frère, qui lui apporte une assistance à la fois matérielle et affective ; il le suit à quelques jours d’intervalle, récupère lors d’étapes fixées à l’avance les notes et les clichés photographiques laissés par son frère Michel, prend connaissance de ses besoins en nourriture, en médicaments, ou en argent. Et pourtant, malgré la certitude rassurante qu’en cas de danger (maladie, blessure, enlèvement) son frère Jean est proche et pourrait intervenir – et de fait, c’est lui qui va rapatrier Vieuchange en avion, depuis l’infirmerie militaire de Tiznit jusqu’à l’hôpital d’Agadir – Vieuchange ressent le besoin de s’adresser à lui, ou de le mentionner de nombreuses fois dans son journal de marche. De fait, penser à son frère, c’est d’une certaine façon pour Vieuchange se reconnecter encore plus fortement à lui-même. Il existe en effet un lien, quasi gémellaire, entre les deux frères, alors que deux ans les séparent. D’ailleurs, dans ses notations journalières Vieuchange ne fait pas que s’adresser à son frère, il l’associe complètement à son raid, utilisant souvent le pronom « nous ». Il faut rappeler ici l’étrange mythologie de l’action qui anime Michel Vieuchange – et qu’il a fait partager à son frère – ce qui explique qu’il puisse avoir cette bizarre formule lorsqu’il évoque la joie ressentie durant les étapes, pendant qu’il rédige ses notes sur son carnet : « Tout cela pour accomplir un acte de nous. » (SM, 146), comme si les deux frères étaient réunis par un fil invisible, comme si Jean était, non pas même son jumeau, mais bien plutôt une forme d’expansion de lui-même – et ce qui fait qu’il peut écrire : « Peut-il exister de communion plus intense dans un acte que celle qui nous unit ? Je ne me sens pas seul. » (SM, 139). Il a même une formule frappante pour évoquer la relation quasi symbiotique qui l’unit à son frère :

Il faudrait pouvoir dire ce que tu es pour moi dans ces moments. Nos âmes jumelées ; nos volontés, et dans mon corps presque un tendon qui m’unirait à toi (SM, 143).

On ne saurait trouver image plus frappante pour montrer à quel point l’aventurier peut se sentir indéfectiblement relié.

20On pourrait trouver dans le chapitre X du Poisson-Scorpion une preuve par l’absurde de l’importance qu’il y a à se sentir relié aux siens lorsqu’on se trouve dans une situation de détresse : la double réception de lettres provenant de ses proches, l’une, pleine d’incompréhension et de reproches, de sa mère, l’autre, de son amie lui signifiant une rupture amoureuse, a pour effet de plonger le narrateur dans un état dépressif peuplé d’hallucinations – c’est dans ce chapitre, à la suite de la réception de ces deux lettres, qu’on trouve une évocation métaphorique saisissante de la douleur de l’abandon à travers l’évocation de la termitière prise d’assaut par des milliers de fourmis, au moment où les jeunes termites se livrent à leur vol nuptial sans savoir qu’elles sont vouées à la dévoration. La fonction usuelle de la lettre dans les récits de voyage – maintenir le lien, apporter du réconfort – est ici renversée, et les dégâts que cela provoque sont à la hauteur d’attentes cruellement déçues. Et quand on se souvient que ce chapitre X occupe le centre géométrique du livre et qu’il lui donne son titre, on mesure l’ironie avec laquelle Bouvier a circonscrit la fonction de la reliance dans son récit. De fait, c’est suite à la rupture des liens avec ses proches que le héros du Poisson-Scorpion, qui se retrouve seul dans une ville qui lui est hermétique, va basculer dans une forme de naufrage personnel.

21Cela, c’est la leçon délivrée par Le Poisson-Scorpion. Mais en réalité, lorsqu’on lit la correspondance de Bouvier avec son ami Thierry Vernet relative à la partie de son séjour où il se retrouve seul à Galle, on se rend compte que, relié, Bouvier l’était bel et bien, au moins auprès de son ami Thierry, de qui il a reçu de très nombreuses lettres (32), et à qui il en envoie presque d’aussi nombreuses (19) – et peut-être même le maintien de ce lien était-il plus important que le lien disjoint avec ses parents et son amie Manon, compte tenu de la longue amitié entre les deux hommes et de leur compagnonnage, qui donnera naissance à ce livre qui leur est commun, L’Usage du monde.

22Le Poisson-Scorpion exagère donc ou déforme le sentiment d’abandon du voyageur égaré à Galle – précisément parce qu’il ne s’agit pas d’un texte fidèle à l’expérience vécue, comme l’est le carnet de route ou la correspondance, mais d’un récit nécessairement infidèle, d’une infidélité constitutive, permettant de recréer librement le vécu, de le configurer dans un sens permettant à l’auteur de se libérer de l’emprise maléfique de l’île.

Le Poisson-Scorpion : un récit de résilience

23Les chocs émotionnels traumatiques se signalent par le fait que ceux qui en ont été victimes sont longtemps dans l’incapacité d’en parler. Walter Benjamin notait déjà que les combattants de retour du front lors de la grande guerre en revenaient muets23. Et si s’est tôt constituée une littérature de la Shoah, il ne faut pas oublier que beaucoup des rescapés des camps d’extermination ont longtemps vécu dans l’impossibilité absolue d’en parler : certains n’ont pu envisager de témoigner que des dizaines d’années après, alors qu’ils entraient dans leur dernière période d’existence – et il est arrivé la même chose à ceux qui ont été les premiers à découvrir la réalité de ces camps, comme ces soldats des troupes américaines chargés de transporter les survivants décharnés des camps abandonnés par les nazis24. De même, c’est seulement près de 40 ans après la guerre du Pacifique qu’Eugene Bondurant Sledge publia ses souvenirs de combats particulièrement atroces – encore était-ce à la demande de sa famille, qui l’encouragea à contacter un éditeur25.

24Sans doute de tels souvenirs résistent-ils à être exprimés. À propos d’une écrivaine chinoise, Wang Anyi, déportée alors qu’elle était encore enfant durant la Révolution culturelle, qui a survécu aux conditions effroyables des camps de redressement, et qui est devenue une sorte de personnage officiel, ralliée au pouvoir, l’écrivain genevois Philippe Rahmy se demande pourquoi celle-ci ne parle pas de son épreuve :

Comment le pourrait-elle ? Plus le survivant est fidèle à ce qu’il a enduré, plus il lui est difficile de témoigner. Les souvenirs toujours vivaces de ce qu’il a vécu ne se laissent pas traduire par le langage. Ils rayonnent, c’est tout. L’écriture est à ce rayonnement ce que l’orange est au soleil : un corps froid26.

25Cette difficulté à se remettre en mémoire des situations émotionnelles insoutenables a été bien identifiée par la psychiatrie sous l’appellation de « syndrome de stress post-traumatique », un syndrome devenu familier au grand public depuis que les médias s’en sont emparés dans leur couverture d’événements tels que catastrophes, accidents, violences interpersonnelles ou attentats terroristes27. D’après la terminologie médicale, il s’agit d’un état d’anxiété intense consécutif à une expérience vécue comme traumatisante et reliée à des pensées de mort, et qui se caractérise chez la personne qui en est victime, contradictoirement, par l’impossibilité d’échapper à l’emprise de l’événement traumatisant, qui revient sous forme de soudaines reviviscences, et par un comportement visant précisément à éviter toute situation susceptible de rappeler cet événement28. D’où la difficulté rencontrée par les psychiatres pour parvenir à extraire leurs patients du traumatisme, lequel échappe à toute représentation mais n’en envahit pas moins leurs pensées. Il en résulte, comme le note Christian Lachal, que « [L]e traumatisme [reste] en souffrance, […] souffrance de représentations29 ».

26On soutiendra ici que c’est la raison pour laquelle Nicolas Bouvier a mis un peu plus de deux décennies pour parvenir à mettre en mots son catastrophique séjour ceylanais. Le ton constamment détaché et empreint d’humour qu’il a adopté dans Le Poisson-Scorpion ne doit en effet pas faire illusion : la confrontation avec la sorcellerie qui est le sujet premier pour ne pas dire exclusif du Poisson-Scorpion a été une expérience véritablement traumatisante30, à tel point que lorsqu’il en parle dans un entretien avec Irène Lichtenstein-Fall, 11 ans après la publication du Poisson-Scorpion31 (soit 37 ans après son séjour ceylanais), Bouvier reste catégorique quant au fait qu’il a été victime de magie noire32. Même lorsqu’il est poussé dans ses retranchements par son interlocutrice qui lui demande s’il croit qu’il existe un « outre-monde », sa réponse d’abord réticente (« Il est bien probable qu’à Ceylan il existe. ») contraste avec la véhémence avec laquelle il confirme l’existence réelle des apparitions décrites dans son récit :

Ces personnages ont existé. J’allais tout le temps dans la boutique de l’épicière tamoule, j’ai bel et bien rencontré le jésuite mort depuis six ans (Routes et déroutes, NBO, p. 1331 et 1333 pour ces deux citations33).

27De fait, la présence de la magie noire, ou de manière plus large, de cet « outre-monde » dont parle Bouvier dans Routes et déroutes, est absolument obsessionnelle dans Le Poisson-Scorpion, elle en sature le texte, du début à la fin. Qu’il s’agisse de l’ambiance particulière de la matinée « chargée de présages » quand le voyageur débarque sur l’île, du « temps suspendu », des multiples allusions historiques et mythologiques à la magie noire, d’évocations métaphoriques (« je m’attachais au mât comme Ulysse », PS, 740), d’aveux (« j’ai besoin de protections », PS, 740), ou de ses manifestations les plus spectaculaires (dialogue avec un spectre, chute provoquée à distance, scène d’exorcisme, effet de sidération dans le dernier chapitre significativement intitulé « Le dernier enchanteur ») – à aucun moment la sorcellerie ne se fait oublier. À tel point qu’on peut prendre Bouvier au pied de la lettre quand il parle d’« écriture-exorcisme » (Routes et déroutes, NBO, 1330) à propos de son récit, et y lire, comme il invite à le faire, une entreprise méthodique de désenvoûtement poursuivie par des moyens littéraires34.

28Interrogé sur le très long délai écoulé entre son séjour ceylanais et sa mise en récit, Nicolas Bouvier répondait qu’il avait été tellement éprouvé qu’il ressentait comme une forme d’incapacité mentale à aborder cette période de sa vie, à « retourner là-bas », tout en notant en même temps l’impossibilité de se détourner de cet épisode35. Cette sensation d’être hanté par quelque chose dont on voudrait à tout prix se débarrasser, d’être psychiquement « agi », n’est pas sans faire penser aux manifestations du syndrome de stress post-traumatique.

29Comment ne pas oublier ? Et comment dire ce qui se refuse à la mémoire volontaire ? Comment dépasser le trauma et accéder à cette résilience dont parle Boris Cyrulnik36 ? Ces questions, dont traite la psychiatrie, d’une certaine façon on les voit abordées par Bouvier lui-même dans Le Poisson-Scorpion. La double thématique de la mémoire et de la parole traverse en effet de part en part son récit, de son entame à son extrémité finale.

30La double épigraphe, initiale et terminale, empruntée à Kenneth White et à Céline, crée un effet d’encadrement évident et inscrit le récit sous le double paradigme de la mémoire (citation de Céline) et du dire (citation de White) 37, de ce qu’il importe d’arracher au silence et de ramener dans la mémoire de l’advenu, plutôt que de laisser l’événement enfoui, hors de portée de la conscience. Cette double difficulté à faire revenir en mémoire et à dire ce qu’on a vécu, on la voit formulée à de nombreuses reprises, dès le début, avec l’évocation d’un paysage qui « suggère plutôt le trou de mémoire ou le doigt posé sur la bouche » (PS, 730), image qui revient à propos des difficultés du narrateur à comprendre le message que lui adresse l’environnement insulaire : « Une île est comme un doigt posé sur une bouche invisible » (PS, 733). On notera d’ailleurs que le motif du non-dit réapparaît à plusieurs reprises, à propos de la route qui s’arrête « comme quelqu’un qui n’a plus rien à dire » (PS, 727) ou à propos de la mer « qui descend d’un trait vers le Pôle sud sans plus piper mot » (PS, 736) – et qu’on retrouve jusque dans la figure du père « réduit au silence » (PS, 766), évoqué au chapitre X, et chez le narrateur lui-même, « muet de terreur » au chapitre XX. Il est très significatif qu’au début de cette entreprise difficile, par laquelle il tente de se réapproprier une histoire qui résiste précisément à la mise en mots, Bouvier multiplie les signes transmettant une impossibilité de dire propre à ce lieu assimilé à une « zone de silence38 » (on se souviendra que c’était d’ailleurs le titre originel prévu par Bouvier, devenu finalement le titre du chapitre VII). L’identification du processus d’écriture à un exercice mémoriel est d’ailleurs établie par le narrateur lui-même, lorsqu’il évoque les clients crépusculaires de l’Oriental Patissery : « […] ils poussent leurs cartes en tisonnant patiemment le passé. Ce que je fais aujourd’hui même (PS, 758). » Le fait qu’il assimile sa propre entreprise à ce tisonnement en dit long sur la difficulté qu’il y a à activer une mémoire qui a tendance à s’éteindre.

31Il faudra attendre l’avant-avant-dernier chapitre du livre, le chapitre XVIII (« Retour de mémoire »), pour voir levé l’obstacle à la mémoire et célébré le pouvoir de dire enfin revenu, lorsqu’est évoquée l’euphorie avec laquelle le narrateur parvient à rédiger d’un seul jet, en peu de jours, le dernier article commandé par « la revue de la capitale ». Enfin, le dernier chapitre, qui soumet le narrateur à une ultime confrontation avec le pouvoir des nécromants, à travers l’inquiétante figure du gymnosophiste et de son geste inversé, le voit triompher de son enchantement négatif lorsque, « muet de terreur », il s’en va donner du front contre le panneau de l’hôpital portant l’inscription « Silence Zone » : se produit alors, à la faveur de cet écoulement de sang libérateur, une forme de résurrection (« Moi je commençai à revivre. » [PS, 809]). Et il est alors troublant de voir revenir deux fois le motif du silence dans les dernières lignes du Poisson-Scorpion : au terme d’un renversement de sens qui témoigne du triomphe du narrateur sur le monde des ombres, il est d’abord assimilé non pas à une défaite de l’esprit, mais au contraire à sa capacité à renvoyer dans le néant les forces maléfiques de l’île lorsqu’il choisit de ne plus en parler :

Je ne veux plus nommer aujourd’hui tout ce qui s’en est, en un éclair, échappé pour s’abolir en silence (PS, 809).

Il est enfin circonscrit au lieu même où Bouvier a vécu durant son séjour solitaire à Galle, cette chambre bleue assimilée à un espace de réclusion : « Elle vibrait d’une musique indicible » (PS, 810, je souligne). Il n’est pas indifférent de relever que l’imparfait utilisé par Bouvier a pour effet de suggérer la permanence de l’emprise maléfique exercée en ce lieu, comme si, en le quittant, le voyageur pouvait enfin, en lui tournant le dos, la laisser là, loin de lui et pour toujours.

32Les commentateurs du Poisson-Scorpion ont largement documenté le processus de « réinvention du passé dans l’écriture » qu’on peut y lire39, sur lequel il n’est pas utile de revenir. On voudrait ici plutôt comprendre non pas comment Bouvier a écrit, mais plutôt pourquoi, en écrivant, il est parvenu à se libérer de l’emprise maléfique de l’île. En quoi le fait même de mettre en mots cette expérience, même plus de 20 ans après, peut-il constituer une étape décisive vers la résilience ? C’est ici que le discours du psychiatre est utile, dans la mesure où il s’appuie sur une interprétation non pas littéraire mais phénoménologique des propriétés de la parole et du récit. Boris Cyrulnik précise ainsi les liens qu’il convient d’établir entre la mise en récit d’une histoire douloureuse et la résilience qui en résulte. Il rappelle que ce n’est pas l’expérience traumatique elle-même qu’on peut modifier ou représenter, puisque celle-ci échappe à toute représentation possible, mais c’est la relation que le sujet entretient avec elle. Le fait de raconter ce qui lui est arrivé ne change en rien ce qui lui est arrivé, et ne modifie en rien la « mémoire traumatique », qui reste bloquée et muette40. Mais le récit, l’écriture ont le pouvoir de transformer la représentation qu’il se fait de ce qui lui est arrivé. Rien de magique dans ce processus – même si Bouvier est resté persuadé que c’est en écrivant le Poisson-Scorpion à la manière d’un « contre-exorcisme » qu’il s’était désenvoûté de l’île. Autrement dit, raconter a le pouvoir de transformer ses propres souvenirs, ou plutôt de substituer à des souvenirs par définition hors d’atteinte une autre version mémorielle, transformée. Cyrulnik cite à ce sujet Marguerite Duras, qui, dans un entretien, se montre particulièrement lucide sur l’impossibilité de garder la trace authentique du vécu dans un livre, en relevant que « l’événement lui-même est détruit par le livre », et concluant qu’en définitive « ce qui est écrit a remplacé ce qui a été vécu41 ».

33C’est donc précisément parce que le récit est infidèle à l’expérience réellement vécue qu’il permet de transformer la représentation qu’on s’en fait et qu’il ouvre à la résilience : il ne guérit certes pas du malheur passé, mais comme le note joliment Cyrulnik, il « permet de s’installer dans un autre monde où il fait meilleur vivre42 ». Ce qui explique, du coup, que non seulement recourir à la fiction pour se délivrer d’un passé douloureux n’est pas un obstacle mais peut s’avérer au contraire un puissant adjuvant sur la voie de la résilience, puisque la fiction offre les plus grandes opportunités d’infidélité possible (Cyrulnik parle même de « trahison » pour qualifier le lien qu’entretient l’écriture avec le réel43). Et dès lors, on peut comprendre pourquoi, de tous les écrits de Bouvier consacrés à ses voyages, Le Poisson-Scorpion est le seul qui donne autant d’espace à la fiction, caractéristique relevée par ses commentateurs44.

34S’ajoute, pour rendre complètement compte de ce pouvoir libérateur du récit, le fait qu’il soit écrit, et non pas oral. Et il y a une raison qui explique l’efficacité de l’écrit, par opposition au témoignage oral, selon Cyrulnik : c’est que les mots parlés relèvent de l’interaction et vous donnent le sentiment de ne plus être seul face à la souffrance45, alors que l’écriture, parce qu’elle échappe au monde des interactions avec l’autre, favorise de ce fait une plongée intérieure plus profonde et le recours à l’imaginaire. Il n’est pas même jusqu’au travail parfois ingrat avec les mots – qui est un lieu commun du discours que tiennent les écrivains sur leur activité – qui ne soit bénéfique pour les traumatisés lorsqu’ils cherchent à se libérer du poids du passé, car c’est précisément ce travail sur les mots à trouver qui permet la maîtrise des émotions, en les mettant à distance46. Il y a de plus toute une phénoménologie propre au mot écrit, qui constitue, pour Cyrulnik, une force en tant que telle. Le mot écrit ne se réduit pas à un concept circonscrivant un aspect du réel, à une abstraction : il donne à celui qui écrit l’impression d’agir sur ce dont il parle, il modifie vraiment la façon dont on se représente la réalité.

35Que retenir, en définitive, de cette confrontation méthodologiquement difficile entre les journaux de marche et un récit plus ou moins fictionnalisé comme l’est Le Poisson-Scorpion ? Si, comme le note Cyrulnik, l’enjeu des récits auxquels se livrent les commotionnés « n’est pas de dire la vérité », mais de donner une forme à « la bousculade émotionnelle47 », il semble alors difficile de ne pas en rester au constat de l’écart majeur qui sépare ces deux formes d’expression.

36Qu’il s’agisse de nommer ce qu’on ressent au moment où on le ressent, ou de pallier par des mots infidèles l’impossibilité d’accéder à des émotions enfouies au plus profond de soi, il reste que les journaux de marche comme les récits de résilience ont ceci en commun qu’ils témoignent de l’impérieuse nécessité de verbaliser le vécu lorsque celui-ci est confronté au risque de son anéantissement. Certes, le journal, par son exigence de sincérité, s’oppose en tous points à des récits qui n’entretiennent avec la vérité que des rapports lointains, mais en définitive ces deux pratiques d’écriture constituent deux chemins conduisant au même but : apaiser celui qui écrit, le réinstaller dans une forme de sécurité affective, rétablir la cohérence de son monde malgré tout ce qui en menace l’existence. Qu’elle soit immédiate et répondant au besoin de reliance, ou longtemps différée et conquise au terme d’un travail sur soi éprouvant48, la pratique de l’écrit qu’on peut observer dans les carnets laissés par Maufrais et Vieuchange comme dans le magnifique récit de Bouvier ne relève-t-elle pas, à des titres différents, de ce que Cyrulnik appelle une « littérature de la trace49 » ? Elle témoigne en tous les cas de ce que tout voyage traumatisant nécessite, plus que tout autre peut-être, d’être dit – sauf à accepter de disparaître à soi-même.

Notes

1 Remarque notée à propos d’une promenade le long du fleuve, à Ispahan : L’Usage du monde, dans Nicolas Bouvier, Œuvres, édition établie par Éliane Bouvier et Pierre Starobinski, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2004 (Julliard, 1963), p. 271. J’utiliserai l’abréviation NBO pour me référer à cette édition.

2 Je conserverai ce nom anachronique pour rester en phase avec le contexte du séjour de Nicolas Bouvier des années 1950, l’île à l’époque ne portant pas encore le nom de Sri-Lanka, apparu en 1972 suite à l’accession au pouvoir des nationalistes cingalais.

3 Le séjour de Nicolas Bouvier dans la petite ville de Galle, au sud de Ceylan, s’étend de mars à octobre 1955 ; la première publication du Poisson-Scorpion date de 1981 aux éditions Bertil Galland, à Vevey en Suisse.

4 L’expression est de Bouvier, lors d’un entretien avec Irène Lichtenstein-Fall publié dans Routes et déroutes, dans l’édition signalée sous l’abréviation NBO, p. 1343.

5 Nos références au Poisson-Scorpion (en abrégé : PS suivi des numéros de page) renverront au texte publié dans l’édition notée NBO.

6 Michel Vieuchange (Smara. Carnets de route d’un fou du désert, Paris, éd. Phébus, 1990 [1932]), Raymond Maufrais (Aventures en Guyane. Journal d’un explorateur disparu, Paris, Julliard, 2014 [1952]). Les références à ces textes renverront à ces éditions, notées SM pour Smara et AG pour Aventures en Guyane, suivies des numéros de page.

7 Sur les circonstances matérielles et les motivations du raid de Vieuchange en marche vers la cité interdite de Smara, et sur celles de la tentative de Maufrais de rallier seul le massif des Tumuc-Humac, à la frontière du Brésil et de la Guyane, je renvoie à mon article « Lire deux carnets de voyage du xxe siècle : Michel Vieuchange et Raymond Maufrais », Viatica, n°5, mars 2018 [En ligne] URL : https://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=883. Voir aussi Geoffroi Crunelle, Raymond Maufrais, la véritable histoire du héros du film “La Vie pure”, Gorcy, éd. Scripta, 2015, p. 98

8 Sur l’historique et l’extension du concept de reliance, voir Marcel Bolle De Bal, « Reliance, déliance, liance : émergence de trois notions », Sociétés, vol. 2, n°80, 2003, p. 99 à 31 [En ligne] URL : https://www.cairn.info/revue-societes-2003-2-page-99.htm, DOI : https://doi.org/10.3917/soc.080.0099 [consulté le 19/07/2019].

9 Joëlle Aden, « L’empathie, socle de la reliance dans la didactique des langues », dans Enseigner les langues-cultures à l’ère de la complexité : Approches interdisciplinaires pour un monde en reliance, J. Aden, T. Grimshaw, H. Penz, (dir.), Bruxelles, Peter Lang, coll. « GRAMM-R », 2010, p. 23-44.

10 Parmi les nombreuses publications de Boris Cyrulnik relatives à la résilience, citons : Les Vilains Petits Canards, Paris, Odile Jacob, 2001 ; Le Murmure des fantômes, Paris, Odile Jacob, 2003 ; Boris Cyrulnik et Claude Seron (dir.), La Résilience ou Comment renaître de sa souffrance,  Paris, Fabert, 2004 ; Nicolas Martin, Antoine Spire, François Vincent et Boris Cyrulnik, La Résilience. Entretien avec Boris Cyrulnik, Lormont, Le Bord de l’eau, 2009 ; Boris Cyrulnik et Gérard Jorland, Résiliences. Connaissances de bases, Paris, Odile Jacob, 2012 ; Boris Cyrulnik et Marie Anaut, La résilience. De la recherche à la pratique, Paris, Odile Jacob, 2014.

11 Toutefois, la psychanalyste Rachel Rosemblum, dans son livre Mourir d’écrire, objecte que, dans certains cas (récits de survivants des camps d’extermination ou de déportation), ce pouvoir libérateur des mots, censés permettre de se débarrasser d’une « horreur trop lourde à porter » (p. 26), la renforce au contraire au point de laisser encore plus démunis face au traumatisme ceux qui, comme Sarah Kofman, Paul Celan, Primo Levi ont été poussés au suicide : Rachel Rosenblum, Mourir d’écrire ? Shoah, traumas extrêmes et psychanalyse des survivants, Paris, P.U.F, 2019. Voir notamment le chapitre 1, « Peut-on mourir de dire ? Sarah Kofman – Primo Levi », p. 25 à 56.

12 Un exemple parmi bien d’autres, celui du mardi 7 octobre : « [Halte de 8 h 40] » - « [Halte de 12 h 15] 13 h 15 » – « Même halte, 4 heures moins un quart. » - « Même halte, 6 heures. » Très souvent, cet horodatage se glisse dans le corps même du texte : « Jeudi 9 octobre : À 6 heures et demie […] » – « Jusqu’à 3 heures c’est ainsi (…) » – « À 3 heures, arrêt. » – « À 5 heures, réveil. ». Autre exemple, celui du vendredi 10 octobre : « Halte de 6 heures. » – « Halte de 12 h 30. » – « Halte de 18 heures. » (SM, p. 114 à 128).

13 « Dimanche 14 septembre » : « J’écris enfermé sous mon voile bleu. » (SM 37) – « Mercredi 15 octobre » : « (Il fait nuit ; je ne vois plus ce que j’écris.) » (SM, 139) – « Jeudi 16 octobre » : « Écrit à la lumière de la lampe à huile à quatre becs de forme antique. » (SM, 141) – « Samedi 25 octobre » : « Écrit sur le chameau qu’on laisse brouter les feuilles d’un buisson. » (SM, 163) – « Dimanche 26 octobre » : « Écrit à chameau, vers 9 heures et demie. » (SM, 169) – « Marche sud-ouest. Nous traversons la petite chaîne ; le Mahboul en croupe derrière moi, et c’est ainsi que j’ai écrit les pages précédentes. » (SM, 170) – « Jeudi 30 octobre » : « 6 heures. Soleil couchant, écrit à chameau » (SM, 190).

14 Vieuchange n’utilise pas le mot « dromadaire », conformément à un usage rappelant l’appartenance commune à une même espèce.

15 Interview par Dorine Besson dans le journal L’Equipe, 27/06/19, [En ligne] URL : https://www.lequipe.fr/Adrenaline/Aventure/Actualites/Les-souvenirs-de-william-leger-et-de-sa-traversee-l-inde-a-la-marche-en-83-jours/1034054 [consulté le 10/07/2019].

16 Interview de Maud Fontenoy dans « Passeport pour l’aventure », émission de Christophe Artous, France Inter, 10-07-2019, [En ligne] URL : https://www.franceinter.fr/emissions/passeport-pour-l-aventure/passeport-pour-l-aventure-10-juillet-2019 [consulté le 10/07/2019].

17 Catherine Reverzy, Femmes d’aventure. Du rêve à la réalisation de soi, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 203 et suiv.

18 « A bientôt parents chéris ! Confiance, je laisse ici ce cahier pour n’emporter qu’un petit carnet… Ce cahier est à vous, je l’ai écrit pensant à vous et je vous le remettrai bientôt. Je vous ai juré de revenir, je reviendrai, si Dieu le permet. » (AG, 279)

19 AG, 159, 164, 173, 187, 208, 209, 223, 229, 231, 232, 237, 250, 251, 255, 258, 268, 278, 279.

20 « Une dernière pipe ; il fait frais, je ferme la moustiquaire, je rêve… puis le sommeil me prend ; alors, je pars pour de très longs voyages où les êtres qui me sont chers défilent et vivent, moi avec eux, comme une ombre. » (AG, 173)

21 Courant de la psychiatrie issu des travaux du psychiatre états-unien Eric Berne : voir par exemple Analyse transactionnelle et psychothérapie (Transactional Analysis in Psychotherapy [1961]), Paris, Payot, 2016 (1971).

22 Catherine Reverzy, Femmes d’aventure. Du rêve à la réalisation de soi, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 65 et suiv. L’auteure s’inspire des travaux du psychanalyste Michael Balint et reprend sa terminologie : Michael Balint, Les Voies de la régression (Thrills and Regressions, London, 1959), Paris, Payot, 1972. On trouvera un résumé de l’approche de Balint chez Marie Boutrolle, « Ocnophile ou philobate ? », Gestalt, vol. 2, no 23, 2002, p. 53-68, [En ligne] URL : http://www.cairn.info/revue-gestalt-2002-2-page-53.htm DOI : https://doi.org/10.3917/gest.023.0053 [consulté le 10/07/2019].

23 Walter Benjamin, « Le Narrateur », dans Écrits français, présentés par Jean-Maurice Monnoyer, Paris, Gallimard, 1991, p. 106.

24 Raymond Savoyat, qui faisait partie des troupes américaines chargées de transporter les survivants du camp de Buchenwald, n’a pu parler de ce qu’il y avait découvert que des décennies plus tard, à l’âge de 95 ans : malgré les soixante-dix années écoulées depuis la libération de Buchenwald, il ne peut empêcher ses larmes de couler lorsqu’il évoque les premières images de son entrée dans le camp. Voir l’article de Benoît Hopquin, « Se souvenir de Buchenwald », Le Monde, 09-07-2019.

25 Eugene B. Sledge, With the Old Breed. At Peleliu and Okinawa (1981), récemment traduit en français par Pascale Haas sous le titre Frères d’armes, Paris, Les Belles Lettres, 2019. Je me réfère à l’article de Macha Séry, « Revivre la guerre du Pacifique », publié dans le journal Le Monde du 22-03-2019.

26 Philippe Rahmy, Béton armé, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2015 (La Table ronde, 2013), p. 167.

27 Le cinéma également s’est emparé du sujet : voir le film adapté du livre de Georges Devereux, Jimmy P. : Psychotherapy of a Plains Indian, réalisé par Arnaud Desplechin, Why Not Productions, France, 116 mn, 2013.

28 Je me réfère à la notice très détaillée de Wikipédia sur le sujet, [En ligne] URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Trouble_de_stress_post-traumatique [consulté le 19/07/2019].

29 Christian Lachal, « Le traumatisme et ses représentations », Journal français de psychiatrie, vol. 1, n° 36, 2010, p. 10, [En ligne] URL : https://www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2010-1-page-9.htm DOI : https://doi.org/10.3917/jfp.036.0009 [consulté le 19/07/2019].

30 Plusieurs passages de ses lettres envoyées à Thierry Vernet semblent témoigner de la gravité de l’épisode dépressif vécu par Bouvier durant son séjour solitaire à Galle : état de prostration, troubles de l’attention, violents maux de tête. Il note ainsi : « Oui, j’ai bien eu le cafard […] ou plutôt ce qui est pire, je n’avais même plus le cafard, je cessais de vivre. » (Lettre n° 174, 26-31 juillet 1955, dans Nicolas Bouvier, Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées, 1945-1964, texte établi et présenté par Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann, Carouge-Genève, éditions Zoé, p. 599.)

31 La première publication des entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall date de 1992 : Routes et déroutes, Genève, Métropolis, 1992.

32 J’ai expliqué ailleurs par quel processus de déculturation brutal un jeune Genevois cultivé tel que Bouvier, dont toute l’éducation l’éloigne a priori des croyances magiques, en est arrivé à se persuader à Ceylan qu’il a été possédé par des démons : Gilles Louÿs, « Les évidences sensorielles de l’outre-monde : Le Poisson-Scorpion de Nicolas Bouvier », dans De la singularité dans la communication interculturelle, Gilles Louÿs et Emmanuelle Sauvage (dir.), Paris, L’Harmatan, p. 113-130, [En ligne] URL : https://hal-univ-paris10.archives-ouvertes.fr/hal-01407627/document.

33 Si la plupart des commentateurs du Poisson-Scorpion ont relevé la dimension traumatique du séjour ceylanais, il semble qu’ils n’en tirent pas toutes les conséquences. Jean-Xavier Ridon, qui rappelle dans son essai à quel point la magie noire y est présente (cf. Jean-Xavier Ridon, Le Poisson-Scorpion de Nicolas Bouvier, ACEL, Bienne, 2014 [éd. Zoé, 2007], p. 93 et suiv.), donne pourtant l’impression d’en sous-évaluer l’importance. Dans un article récent, il semble même l’évacuer : « Évidemment Bouvier ne croit pas à la magie en tant que telle », note-t-il, ce qui va à l’encontre de toutes les déclarations de Bouvier à ce sujet. (Voir Jean-Xavier Ridon, « Bouvier et le quatuor cingalais ou les ambivalences de la magie », Viatica, Hors-série n°1, Bouvier intermédiaire capital, octobre 2017, [En ligne] URL : https://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=798 [consulté le 19/07/2019]). Peut-être cette cécité est-elle due au fait que le travail stylistique de sublimation réalisé par Bouvier produit une impression à ce point sidérante qu’il parvient à détourner l’attention du traumatisme réellement vécu.

34 Inti Verheecke, dans un remarquable mémoire de licence [master en France] consacré au Poisson-Scorpion, a fait l’inventaire, de manière convaincante, de tous les procédés et motifs assimilant l’écriture du texte à une sorte de protocole magique : Inti Verheecke, Le Poisson-Scorpion de Nicolas Bouvier – Formulaire d’exorcisme, Université de Genève, septembre 2008. Mes remerciements à Raphaël Piguet pour m’avoir communiqué la version numérique de cette étude, la seule, à ma connaissance, qui ait pris réellement en compte l’impact de la sorcellerie sur Bouvier.

35 « J’ai été l’objet d’un enchantement négatif. C’est pourquoi j’ai eu tant de peine et j’ai dû laisser tant d’eau couler sous les ponts avant d’écrire cette histoire. Je n’avais aucune envie de retourner là-bas en esprit, tout en y retournant constamment, hanté que j’étais par cette défaite, cette débandade, cette déconfiture, cette perte progressive du contrôle de soi. À la fin j’avais la berlue ». (Routes et déroutes, NBO, 1329-1330.)

36 Cf. l’abondante bibliographie de Boris Cyrulnik consacrée à la résilience (voir note 10). Je me réfèrerai dans cet article à son tout dernier essai sur le sujet : Boris Cyrulnik, La nuit, j’écrirai des soleils, Paris, Odile Jacob, 2019.

37 La citation de White (« On ne peut tout de même pas se contenter d’aller et venir sans souffler mot. ») se trouve à la page 725, celle de Céline (« La pire défaite en tout c’est d’oublier et surtout ce qui vous a fait crever. ») à la page 811.

38 « Dans la géographie comme dans la vie il peut arriver au rôdeur imprudent de tomber dans une zone de silence, dans un de ces calmes plats où les voiles qui pendent condamnent un équipage entier à la démence ou au scorbut. » (PS, 737).

39 Jean-Xavier Ridon, Le Poisson-Scorpion de Nicolas Bouvier, op. cit., p. 88.

40 À propos des personnes marquées par la mise à mort de leurs proches par des terroristes, dans des conditions atroces, Rachel Rosenblum évoque de la façon suivante leur impossibilité d’affronter ce « savoir glaçant » : « Certaines réalités traumatiques ne sont pas enregistrées car – comme le regard de Méduse – elles précipiteraient les survivants dans l’horreur » (Rachel Rosemblum, op. cit., p. 128).

41 Cité par Boris Cyrulnik, La nuit, j’écrirai des soleils, op. cit., p. 270

42 Id., p. 220.

43 Boris Cyrulnik interviewé par François Busnel dans l’émission « La grande librairie » du 10-04-2019, France 5.

44 Notamment par Sylviane Dupuis : « La chambre-matrice du Poisson Scorpion de Nicolas Bouvier, ou comment on devient romancier », dans Europe, n° 974-975, 2010, p. 148-159, [En ligne] URL : https://archive-ouverte.unige.ch/unige:14389 [consulté le 19/07/2019].

45 Boris Cyrulnik, op. cit., p. 117.

46 Id, p. 53.

47 Id., p. 278.

48 Nicolas Bouvier s’est largement confié sur le processus qui l’a accompagné durant l’écriture du Poisson-Scorpion, notamment sur le rôle conjugué de l’alcool et de la musique (le premier quatuor à cordes de Debussy) : « J’ai écrit ce livre quasiment en transe, sur des flots de whisky et de musique. […] L’alcool et la musique ont été mes deux béquilles pour écrire ce livre. » (Routes et déroutes, op. cit., p. 1330) Loin d’être anecdotique, cette confidence éclaire sur la vraie difficulté dans l’écriture de ce livre qui me semble avoir été d’ordre psychique, comme le suggère le besoin d’être à la fois stimulé (par la musique) et sédaté (par l’alcool).

49 Boris Cyrulnik, op. cit., p. 275 et suiv.


Pour citer ce document

Gilles LOUŸS, «Écrire quand le voyage vous défait», Viatica [En ligne], n°8, mis à jour le : 19/02/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1631.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Gilles LOUŸS

CSLF, Université Paris Nanterre