Arlette Kosch, Le voyage pédestre dans la littérature non fictionnelle de langue allemande. « Wanderung » et « Wanderschaft » entre 1770 et 1850, Berlin, Peter Lang, 2018, 1434 p., 2 vol., ISBN : 978-3-631-75976-9 et 978-3-631-75977-6.

Alain MONTANDON

1Autant les voyages, les promenades ont été des domaines largement explorés, autant le voyage pédestre avait encore été aussi peu analysé en tant que tel. Aussi l’ouvrage monumental en deux tomes d’Arlette Kosch, issu d’une thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne en 2017 sous la direction de Gérard Laudin, apporte-t-il une synthèse fondamentale à cette pratique dans la littérature non fictionnelle de langue allemande entre 1770 et 1850. Elle attache tout d’abord une importance légitime à la définition des mots que sont Wanderschaft et Wanderung tout en soulignant à juste titre qu’ils peuvent désigner non seulement une activité physique concrète, mais prendre également un sens religieux. L’analyse du réseau lexical lui permet d’explorer dans une approche pluridisciplinaire les différentes acceptions des termes dans une perspective aussi bien synchronique que diachronique mais, surtout, elle replace judicieusement le voyage pédestre dans des contextes historiques qui ont connu des guerres et de nombreux bouleversements sociaux, économiques et géopolitiques. Elle s’est appuyée sur les relations de voyage et les guides qui proviennent d’un côté de voyageurs cultivés et de l’autre des Compagnons.

2Un parcours historique concernant les époques précédentes lui permet d’abord d’évaluer les changements des pratiques et des représentations au cours de la période étudiée : l’espace de la déambulation, les raisons de voyager et les modalités du voyage, avec les guides et les équipements. La dimension métaphorique est ancrée dès l’origine du christianisme et l’existence, entendue comme pèlerinage, a fait l’objet de nombreuses allégories. La langue de Luther a ajouté à cela de nouvelles acceptions et perspectives. L’évolution de la Wanderung à partir de 1770 marque un tournant fondamental : autant le voyage de découverte était-il assimilé à une curiosité condamnable, dangereuse pour le corps, l’âme et l’esprit, autant avec les Lumières le voyage devient une ouverture sur le monde et une source d’expériences authentiques et instructives. Le nombre de voyageurs va aller aussi croissant ainsi que la littérature apodémique. L’amélioration des conditions matérielles du voyage et la valorisation du cheminement pédestre sont ainsi des phénomènes nouveaux.

3Montrant comment à la fin du xviiie siècle l’élite cultivée prend pour modèle le Tour des Compagnons, Arlette Kosch examine comment cette élite se démarque de la noblesse et assume une indépendance et une liberté nouvelle qui marquent une ouverture tant sur le plan géographique, avec la conquête de nouveaux espaces, que sur le plan politique :

Ils choisissent une forme subversive de déplacement qui sous-entend la critique d’une société considérée comme trop hiérarchisée et sclérosée, et instituent l’image inverse de ceux qui avancent (au sens propre et figuré).

En témoigne l’habillement qui démarque moins l’origine sociale que leur statut de voyageur pédestre. Voyager suppose cependant des moyens financiers et une certaine liberté oisive chez ceux qui voyagent non pour leur métier mais pour leur plaisir et leur éducation.

4L’intérêt grandissant pour le voyage à pied bénéficie d’une importante médiatisation à laquelle la littérature fictionnelle apporte sa contribution, non seulement en opposant le Wanderer au bourgeois philistin recroquevillé dans son chez-soi, mais en faisant aussi de celui-ci une figure romantique quasi mythique, en particulier de Tieck à Schubert (n’oublions pas que le Winterreise est un voyage pédestre). Après le romantisme, aux environs de 1840 le voyage pédestre devient pleinement intégré à la culture bourgeoise en tant que divertissement et exercice physique salutaire.

5Les relations de voyage permettent de cerner les différentes représentations de l’étranger, de l’autre et de l’ailleurs, les écarts entre les notes sur le vif et les stéréotypes et d’informer le lecteur sur les contrées traversées. L’attirance du public pour ce genre de littérature se manifeste d’abord par le nombre de traductions de relations viatiques en provenance de France et d’Angleterre et leurs imitations. Un des traits caractérisant cet intérêt réside tout autant dans la nouvelle sociabilité engendrée par ces déplacements que dans la nouvelle manière d’observer, et par conséquent une nouvelle manière d’écrire, faisant une plus grande place à la subjectivité du narrateur et à sa sensibilité. Dans un long chapitre, l’auteure montre la diversité de cette production tant du point de vue de la qualité que de son appréciation. Certains considèrent la pérambulation pédestre « moins comme un déplacement que comme une forme d’existence non conformiste, annoncée par le Sturm und Drang, où le hasard a son rôle à jouer dans une quête dont le terme reste accessoire ». Nombre de ces relations fourmillent de légendes populaires, de ballades et de chants. Le caractère politique prend également de l’ampleur avec un regard critique porté sur les choses vues. Un autre aspect important est celui de la temporalité, le voyageur servant de témoin et de correspondant aux choses et événements vus.

6Traditionnellement la littérature de ces voyages avait mis l’accent sur l’authenticité des faits plus que sur la qualité stylistique et avait pour objectif de transmettre des informations. Avec l’essor de la production romanesque à la fin du XVIIIe siècle, ces écrits prennent pour certains une forme littéraire plus en accord avec l’attente du lectorat, bien que la majorité en reste à des compilations de médiocre tenue. Cependant l’aspect pittoresque retient l’attention de même qu’un besoin de visualisation se fait sentir par le souci de donner à connaître les belles régions du pays. Esquisses, dessins, gravures alimentent cette production. Avec la publication des guides et l’analyse du corpus, A. Kosch donne le profil socio-professionnel tant des auteurs que des lecteurs.

7Les fonctions du voyage pédestre se divisent en une fonction sociopolitique émancipatrice, une fonction patriotique, la Wanderung étant en effet un acte patriotique servant dans un cadre d’affirmation identitaire, une fonction éducative aussi bien pour les adultes que pour les enfants (les philanthropes allemands ont été les premiers à octroyer un caractère globalement formateur à la randonnée, autre mode de Bildungsreise dont on trouve l’écho satirique dans des fictions comme Le voyage du proviseur Fälbel de Jean Paul qui commence par l’éloge des livres de petit format que l’on peut porter sur soi en voyage), une fonction thérapeutique qui avait été, il est vrai, reconnue assez tôt en France dans la promenade mais qui, avec l’effort physique que requiert la randonnée, apparaît comme un remède aux troubles de la santé (idée soutenue par Tissot, Hufeland, Loen et bien d’autres par la suite). Si le voyage à pied est bon pour le corps, il est bon aussi pour l’âme, parce qu’il permet au randonneur de se retrouver de manière authentique, loin de l’agitation stérile des villes et de trouver une élévation spirituelle devant les spectacles sublimes de la nature. Ainsi nombreux sont les bienfaits de ce chasseur de mélancolie et d’hypocondrie qu’est la marche à pied.

8À travers l’amour de la nature, le voyage pédestre s’oppose aux changements de la société soumise à l’industrialisation, au développement de nouveaux moyens de transport, à la vitesse et à l’accélération du temps :

La Wanderung offre une possibilité relativement spontanée de fugue hors du réseau social solidement établi (par critique ou par désenchantement) et hors du temps présent (par patriotisme, nostalgie ou utopisme) (p. 409).

Cet escapisme est depuis Rousseau un élan vers la liberté, une autonomisation et une libération intérieure comme en témoignent de nombreux exemples cités. La Waldeinsamkeit comme la fascination pour les ruines transportent le promeneur dans un autre espace et un autre temps.

9Si les voyages pédestres peuvent intéresser les savants, ils sont encore plus importants pour les artistes paysagistes à même de croquer sur place les modèles qu’ils pourront ensuite, une fois revenus dans leur atelier, magnifier (voir Caspar David Friedrich par exemple). Le voyage formateur de l’artiste est un thème récurrent à l’époque tant dans la fiction que dans la réalité.

10La marche pédestre contribue à l’épanouissement de tous les sens à travers la nature et ses paysages. La prise de possession de l’environnement se fait d’abord par la vue et le langage de la peinture comme celui du spectacle servent à en rendre compte, mais aussi par l’ouïe, car nombreux sont ceux qui sont sensibles à l’aspect sonore des lieux traversés et à la musique de la nature. C’est une nouvelle sensibilité que développe le marcheur, non seulement par l’émotion et l’élévation spirituelle, quasi mystique chez certains, mais aussi par l’imagination, « œil plus perçant de l’esprit » selon Lessing, qui a la capacité d’embrasser tous les points de vue en même temps. A. Kosch rappelle le goût des panoramas et des perspectives :

La nouvelle conception de la nature amène une autre approche de la vie et de la mort : au sein de cette nature cyclique qui se renouvelle constamment, face à l’expérience du sublime, le piéton a la preuve empirique que l’homme est appelé à transcender le monde matériel (et se transcender lui-même) pour atteindre une autre sphère, où règne une harmonie totale et dont il n’a jusqu’alors que de “doux pressentiments”.

La fusion du piéton avec la nature est une expérience autant profane que religieuse (comme en témoigne la fascination pour la figure de l’ermite).

11Dans une sixième partie, l’auteure examine de manière systématique comment le Wanderer doit se préparer, physiquement et intellectuellement, pourvoir au financement, tenir un journal de voyage, s’équiper (rien n’est épargné : vêtements sous-vêtements, chaussettes, couvre-chef, sac à dos, bâton de marche, armes de défense), préparer l’itinéraire, évaluer les distances, connaître les routes, les chemins, lire les poteaux indicateurs, comment éviter les dangers sur la route et dans les auberges, etc. Puis de manière systématique sont passés en revue les régions d’Allemagne, puis les autres pays européens, et enfin les pays non européens où se rendent les marcheurs à pied. Cette énumération laisse assez perplexe sur l’intérêt de présenter chaque région d’Allemagne. L’érudition pour l’érudition finit par fatiguer le lecteur pour qui une plus grande concision aurait été plus informative.

12On peut regretter l’absence de réflexion méthodologique sur les rapports entre littératures non fictionnelle et fictionnelle qui aurait mérité d’être bien plus développée, car la frontière est assez poreuse entre les deux, et l’on peut s’étonner qu’un ouvrage consacré à la littérature non fictionnelle prenne tant d’appuis sur le contenu de certaines fictions. Les longues descriptions de ce qu’il faut entendre par paysage dans la peinture allemande n’apportent quant à elles aucune analyse nouvelle.

13Si certaines choses sont connues par des témoignages, des documents, des journaux de voyage et des œuvres littéraires, l’analyse de la Wanderschaft des Compagnons me semble apporter des éléments nouveaux et mettre de manière féconde les différentes manières du voyage pédestre en lumière. Le Tour pédestre se faisait en trois ans au minimum pour acquérir le statut de maître artisan :

La Wanderschaft est en même temps un impératif compagnonnique et un phénomène public et social. Le fait que ce terme désignant le chemin à parcourir vers l’excellence professionnelle continue à être encore longtemps utilisé métaphoriquement dans un contexte théologique montre son profond ancrage dans le paysage socio-économique, de même que dans la conscience collective (p. 937).

14Replaçant les compagnons dans leur ancrage social, économique et politique l’auteure en définit les préliminaires, les rites et l’organisation de la Wanderschaft. On suit de manière très détaillée leur parcours, les incidents multiples rencontrés et le genre composite des récits issus de ce Tour, leurs publications et la teneur de ces documents entre journal de voyage et écrit autobiographique, dans des styles particuliers divers, qualifiés parfois de populaire, de trivial ou d’amateur. Leur contenu révèle les détails du quotidien, la vie affective des compagnons, leurs idées et leurs activités. Pour des raisons sociales et économiques la pratique du Tour sera remise en question vers 1830 mais la publication des journaux de voyage de Compagnons revalorisera passagèrement l’image de ce groupe social méprisé.

15Enfin l’auteure étudie largement la réception du voyage pédestre dans les journaux, périodiques et almanachs, la littérature pour la jeunesse, les arts visuels et la chanson populaire des pays germanophones.

16Cet ouvrage d’une grande érudition qui veut être aussi exhaustif que possible (peut-être même trop au risque de certaines répétitions), pourvu de très nombreuses notes, est d’une présentation excellente qui ne laisse à désirer ni une très riche bibliographie, ni une iconographie abondante et très originale (une quarantaine d’illustrations agrémente l’ouvrage de manière instructive), ni un index terminologique (exception faite d’un index des noms dont on peut regretter l’absence).

17La focalisation très exclusive sur le domaine germanique laisse heureusement quelque place à des allusions au reste de l’Europe. On sait bien que le voyage pédestre veut être une spécificité très importante de la culture germanique. Il était bon cependant de rappeler les emprunts et d’esquisser quelques comparaisons avec le piéton français ou anglais, comparaisons qu’on aurait aimées plus développées. Cette thèse de germaniste s’adresse surtout aux germanistes français (les germanistes allemands ne pouvant tous lire le français !), car les très nombreuses citations de l’allemand ne sont pas traduites et si l’on cerne les nombreuses équivoques et polysémies des termes Wanderschaft et Wanderung ainsi que leur évolution, seul le germaniste pourra en tirer profit.

18L’ouvrage se termine en revenant sur des éléments qui avaient déjà été plus ou moins évoqués : l’étude des publications (périodiques, almanachs, journaux), des rédacteurs, du public, de la place du voyage pédestre dans la littérature de jeunesse, dans les Volkslieder et en peinture, avec l’image du Wanderer jusqu’aux caricatures dont le randonneur a pu faire l’objet.

19Pour conclure, l’auteure de cette thèse de doctorat, fruit d’une énorme recherche savante a souligné fortement à la fois les points communs qui relient les Compagnons et les piétons de l’élite cultivée, mais aussi les différences : différence sociale, différence d’âge, différence de ressources, différence dans les publications de leurs périples et surtout différence d’attitude dans le projet :

La Wanderung représente une action individuelle (ou individualisée) de courte durée, la Wanderschaft un fait de société qui s’étale sur plusieurs années (p. 1285).

Les deux termes sont-ils des intraduisibles pour que l’auteure n’ait pas essayé une approximation en français ? Cela justifierait alors l’idée d’une spécificité germanique, qui aurait pu devenir un lieu de mémoire (tout un imaginaire en rappelle le souvenir) si elle n’avait été reprise et réactualisée à la fin du XIXe siècle par le mouvement des Wandervogel qui reprennent les idéaux néoromantiques et par l’idéologie nationaliste.


Pour citer ce document

Alain MONTANDON, «Arlette Kosch, Le voyage pédestre dans la littérature non fictionnelle de langue allemande. « Wanderung » et « Wanderschaft » entre 1770 et 1850, Berlin, Peter Lang, 2018, 1434 p., 2 vol., ISBN : 978-3-631-75976-9 et 978-3-631-75977-6.», Viatica [En ligne], n°8, mis à jour le : 19/02/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1729.

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Quelques mots à propos de :  Alain MONTANDON

CELIS, Université Clermont Auvergne