Gábor Gelléri, Lessons of Travel in Eighteenth-century France. From Grand Tour to School Trips, Woodbridge (Suffolk), The Boydell Press, 2020, 235 p., ISBN : 9781787445772.

Texte

L’originalité de cet ouvrage est triple. Il se concentre sur les arts de voyager au xviiie siècle alors qu’ils n’ont cessé de se développer depuis la fin du xvie siècle en Europe. Il valorise la production française là où les travaux des spécialistes ont souvent mis l’accent sur les corpus germanique, suisse, hollandais et britannique. Enfin il met en scène une évolution au cours du xviiisiècle qui conduit des arts de voyager liés à la dynamique du Grand Tour des jeunes membres des élites à la mise en place d’un apprentissage collectif sous la forme de voyages d’écoliers mieux adaptés aux exigences révolutionnaires.

La fécondité d’une lecture « nationale », en l’occurrence française, des arts de voyager est ici revendiquée par rapport aux lectures interculturelles et transnationales (« I suggest that a national angle is just as valid », p. 12). Dans ce cadre, Gábor Gelleri a repéré un corpus qui frappe par son ampleur et sur lequel il mène des enquêtes fouillées et parfois inattendues. Soit il n’a négligé aucune réédition comme dans le cas des définitions du « voyage » parues dans les trois éditions du dictionnaire de Furetière en 1690, 1701 et 1727, dont il révèle que la seconde est la source directe de la formule finalement non originale du Dictionnaire de Trévoux sur les auteurs de récits de voyage qui souvent sont des menteurs. Soit il a exhumé des auteurs ou des titres généralement négligés ou peu étudiés dans ce cadre, tels que – parmi beaucoup d’autres – le Recueil amusant de voyages du marquis de Pezay (chap. 1), les écrits des diplomates Pecquet et Hauterive (chap. 2), Le Spectacle de la nature de l’abbé Pluche (chap. 3), les Nouvelles maximes attribuées à Crousaz (chap. 4) ou encore les plans et comptes rendus de la période révolutionnaire et napoléonienne sur les voyages « scolaires » (chap. 6). Soit enfin il a soumis à un questionnement nouveau des titres souvent invoqués parmi les arts de voyager, tels que la Lettre sur les voiages de Muralt, le livre 5 de l’Émile de Rousseau et Adèle et Théodore de Mme de Genlis (chap. 4), sans oublier les prix de l’Académie de Lyon déjà étudiés par Daniel Roche dans Humeurs vagabondes et, de façon moins systématique, par G. Bertrand dans le premier chapitre du Grand Tour revisité issu d’une habilitation soutenue en 2000 et récemment remodelé en 2019 pour une livraison de Viatica 6 (chap. 5).

La méthode suivie par Gábor Gelléri consiste en un examen critique des textes consacrés aux finalités pédagogiques du voyage et non en une étude des pratiques concrètes du déplacement. Elle interroge l’histoire du genre « hybride » des arts apodémiques (la formule revient en conclusion, p. 206), dont l’introduction éclaire d’emblée les caractéristiques communes : l’ars apodemica désigne tout à la fois un discours critique sur les pratiques dominantes du voyage au nom d’un idéal, une recommandation dans certains cas à ne pas voyager, enfin un exercice rhétorique qui relève moins d’un discours sur la pratique que d’une « pratique de discours » qui a sa tradition intellectuelle (p. 5-7 et 140). Il s’agit, précise G. Gelléri, d’« une discussion pour savoir si on doit voyager et comment rendre le voyage bénéfique » (p. 205).

L’auteur situe avec soin chacun des arts de voyager qu’il analyse dans son contexte : éléments sur la biographie des auteurs ou des membres du jury du prix de l’Académie de Lyon, vissicitudes éditoriales et histoire de la réception des écrits. D’un côté, il individualise un genre, celui des conseils pour un voyage pédagogique, qui peut revêtir des formes diverses, de l’essai de quelques pages dans un ouvrage plus épais à la simple lettre, de la définition de dictionnaire à la fiction romanesque. Cela lui permet de montrer pourquoi certains textes n’en relèvent pas, tels que le Journal de voyage de Montaigne, le Télémaque de Fénelon ou Le voyageur de Mme de Genlis. De l’autre côté, c’est l’enquête sur l’intertextualité qui domine cette entreprise et lui permet de sortir des sentiers battus. Pour reconnaître des filiations éventuellement négligées, G. Gelléri remonte à l’Antiquité avec les lettres de Sénèque à Lucilius et surtout au xvie siècle. Ainsi s’explique le sort d’entrée de jeu réservé dans le chapitre 1 à Juste Lipse et à Montaigne. L’auteur démontre avec grande précision qu’ils n’ont cessé de nourrir la réflexion postérieure. Au long du livre s’égrènent aussi les références à des textes chronologiquement plus proches : on retrouve Voltaire et Pluche chez l’abbé Delille, Rousseau incontournable à partir de 1762 se nourrit de Muralt mais aussi de Locke et de Pluche, et si L’Esprit des maximes politiques de Pecquet dialogue avec Montesquieu (p. 62), des passages en sont repris sans changement dans le Dictionnaire de Robinet en 1777-1783 (p. 66).

L’ouvrage de G. Gelléri se présente comme un outil démonstratif d’une grande cohésion. Bien loin de nous proposer un rapiéçage à partir de textes publiés ailleurs, il installe en six chapitres une démarche que renforcent les nombreux renvois d’un chapitre à l’autre. Cela l’amène à nous faire d’une certaine manière continuellement relire d’autres parties du livre (« as briefly indicated in chapter 1 », « as chapter 1 has shown »…) et surtout à garder présentes à l’esprit les œuvres précédemment analysées pour mieux identifier celles qui suivent. En outre, l’auteur n’hésite pas à prendre position (« I argue that », « I would like to suggest here ») et à justifier les raisons pour lesquelles il revient sur des oeuvres déjà étudiées par d’autres chercheurs (« It has often been highlighted »). Jamais une porte déjà ouverte n’est enfoncée, toujours nous sommes invités à comprendre ce que cette recherche apporte de neuf par rapport aux précédentes études. Cela l’inscrit dans une longue durée où les travaux précédents ne sont pas reniés ou dissimulés, mais au contraire rendus présents pour être dépassés, complétés ou placés dans une perspective nouvelle (« [it has been] little noticed »). Le livre lui-même de G. Gelléri devient un objet qui a son identité, qui avance comme une machine textuelle et qui assume ses propres risques : l’auteur pilote « son » Lessons of travels, comme il a précédemment piloté son livre Philosophies du voyage sur l’expérience de visite de l’Angleterre par les Français et les Suisses aux xviie et xviiisiècles, paru en 2016. L’ouvrage est en outre doté d’un index commode, où aux noms de personnes et de lieux s’ajoutent des titres d’ouvrages ou de revues et quelques thèmes (académies, entraînement, marche à pied, observation, voyage des femmes…).

Dans le chapitre 1, Gábor Gelléri procède à un inventaire en quatre étapes de l’approche du voyage à l’époque du Grand Tour et des Lumières (« Définir le Grand Tour », p. 17-54). Il insiste d’abord sur le caractère fondateur de la lettre en 1578 de Juste Lipse et de l’essai « Sur l’éducation des enfants » de Montaigne, qui s’accordent à attribuer une place centrale aux considérations morales plus qu’à la classification des connaissances. Puis il passe en revue leurs proches continuateurs et la complexe succession des traités apodémiques au cours du xviisiècle, où des noms peu connus (Pontaymeri, Pelletier, Gerzan, Gaffarel, La Chétardie) côtoient le bureau d’adresse de Renaudot, Descartes, Pascal et les libertins. Chemin faisant, il montre que la vision de La Bruyère ou de La Fontaine n’est pas si négative qu’on l’a dit, le second critiquant moins les voyages que les voyageurs insuffisamment éduqués. Le parcours très approfondi dans les dictionnaires, des années 1680 (Richelet, Rochefort) aux reprises et variantes de l’Encyclopédie, permet quant à lui de réviser des idées reçues, d’éclairer les définitions novatrices, de souligner des contradictions mais aussi la longue durée de certaines traditions. Enfin, le passage en revue des philosophes des Lumières amène à accorder une plus grande place à Diderot qu’à Voltaire et Montesquieu, tout en faisant ressortir des penseurs qui, comme Ramsay et Desacharts, invitent à juger les choses en se référant au vaste monde plutôt qu’à un seul pays. Une stimulante lecture de Pezay en fait dès 1771 le fossoyeur du Grand Tour, puisqu’il suggère sa transformation en proposant que l’État finance chaque année les voyages en France de deux jeunes pauvres mais talentueux.

De ce panorama général on passe dans le chapitre 2 à une étude plus précise, centrée sur le lien entre les arts de voyager et le rassemblement à l’étranger d’informations destinées à l’État de provenance (« De la visite à la formation : le cas de la diplomatie, 1680-1830 », p. 55-84). De deux textes anonymes de la fin du xviie siècle, les Maximes sur la cour et l’Art de voyager utilement, aux Quelques conseils à un jeune voyageur du comte d’Hauterive parus en 1826, le « long » xviiie siècle aligne les instructions pour des missions où la cueillette de données est une priorité si absolue que même la maîtrise de la langue et les lettres de recommandation peuvent nuire à la stratégie de la dissimulation. Avec Antoine Pecquet, en 1757, le voyage devient une nécessité pour l’homme public, invité à ne saisir dans les nations étrangères que ce qui est bien et à les comparer entre elles. L’idée d’un programme de formation adapté aux diplomates prend ainsi forme au cours du siècle avec une série de plans (celui d’Arnoul à la fin du xviisiècle, l’Académie politique de 1712-1720, les plans des années 1780). L’apprenti diplomate y est considéré comme une abeille qui va butiner et qui donc a besoin de voyager, ainsi que le montre encore d’Hauterive en 1826. Marqué par sa pratique des archives autant que par la pensée d’Adam Smith et les méthodes de Berchtold, de Volney et de Julie de Giovane, le créateur des archives du Ministère des Affaires Étrangères contribue à définir une science de l’État à travers les six champs d’observation de ses instructions de 1826 à un jeune homme choisi pour s’embarquer vers le Brésil.

Les idées de l’abbé Pluche sont traitées dans un chapitre 3 qui est plus bref mais novateur (« Commercer avec les hommes, traiter avec Dieu : les idées de l’abbé Pluche sur le voyage », p. 85-106). Qui se serait attendu à ce que Le Spectacle de la nature, best-seller du siècle des Lumières, occupe une place centrale dans Lessons of Travel ? L’évidence est pourtant là : Pluche met en scène un dialogue sur le commerce et le voyage qui implique le marchand et anticipe l’approche d’une « noblesse commerçante » de l’abbé Coyer. Son livre VII souligne la nécessité de la rencontre entre peuples différents, mais il révèle aussi l’ambiguïté qui consiste à développer dans la bouche d’un marchand une conception plutôt aristocratique du voyage. En effet, celui-ci vise à former les jeunes gens en vue de leur permettre d’occuper un haut rang dans la société. La connaissance de la culture marchande ne saute pas aux yeux chez Pluche, qu’intéresse davantage la défense de la foi dans le cadre d’une conception physico-théologique de la Nature. À la différence de ce qui se passe chez les anglicans vis-à-vis de l’Italie catholique, le danger que court le voyageur est pour lui moins le contact avec d’autres religions que celui de la philosophie. G. Gelléri montre que le point de vue de Pluche est au final conservateur, puisque c’est au service d’un dessein divin qu’il demande d’envoyer en voyage un fils de marchand afin de lui faire mener une existence productive.

Incontournable dans un tel ouvrage, le chapitre 4 sur les voyages d’Émile constitue un essai très articulé sur Rousseau et le voyage (« Voyager sur un ruban de Möbius : les voyages d’Émile », p. 107-138). Le point de départ est la lettre de Béat de Muralt (1725) dont Rousseau était un « lecteur avide » (p. 113). Par-delà la lignée de Pascal, Locke et Muralt, G. Gelléri entend mettre l’accent sur l’ambivalence de Rousseau en tant qu’« auteur apodémique ». À travers la recherche du pays où se trouve la meilleure forme de gouvernement, Émile dessine les contours d’un désir de connaissance de l’homme fondé sur un mélange d’observation et de généralisation, plutôt qu’il ne prône la recherche de tous les aspects d’un paysage à laquelle par exemple invite la pratique de l’herborisation. Rousseau, de manière paradoxale, se situerait aussi à la fois au terme d’un processus (la fin des arts de voyager, selon N. Doiron) et au début d’une longue lignée célébrant la promenade et la marche à pied. Sur cette dernière il y a certes quelques antécédents, dont le Livre des voyageurs en 1746, mais l’originalité de Rousseau s’impose et c’est après lui que La Tocnaye défend la promenade comme seule méthode pour voyager. Pour Rousseau cependant le désir de l’étranger ne peut être dompté qu’en rencontrant l’étranger et le voyage s’avère utile en ce qu’il rend le voyageur conscient qu’il n’a pas besoin de changer et d’apprendre autre chose que ce qu’il connaît déjà, d’où l’allusion que propose Gábor Gelléri au nœud coulant fermé sur lui-même, dit « ruban de Möbius » (p. 129). La postérité du livre V de l’Émile est infinie. Parmi elle, un sort est réservé au roman pédagogique Adèle et Théodore de Mme de Genlis publié en 1781, qui trouve sa place au sein du débat sur les voyages par la nouveauté du programme qu’il assigne aux jeunes voyageurs en privilégiant les apprentissages par l’amusement, le temps passé sur la route et la possibilité que les voyages changent l’esprit des enfants.

Le chapitre 5 s’interroge sur la place qu’a occupée la question de l’utilité des voyages dans les prix académiques (« La fin d’une époque ? Le concours du prix de l’Académie de Lyon (1785-1787) », p. 139-170). De Béziers à Marseille ont émergé au début des années 1760 quelques auteurs vainqueurs de prix (Gros de Besplas, Delille, François de Neufchâteau). G. Gelléri reconstitue surtout les étapes du concours de l’Académie de Lyon entre 1785 et 1787, qui eut à départager 25 dissertations contre les cinq du concours de Marseille. La nouveauté de l’analyse tient à la volonté de prendre en compte toutes les archives disponibles tant à Marseille qu’à Lyon. Nous découvrons ainsi la mécanique du repérage du sujet et des circuits qui aboutirent au résultat final en reparcourant les motivations des promoteurs, experts et membres du jury (Couder, Laurencin, Jacquet…). Gábor Gelléri se demande pourquoi Amoreux n’obtint pas de prix à la différence de Turlin et, pour l’accessit, de Mathieu de Mirampal (en fait Jean-Baptiste-Charles Mathieu) : c’est que la préférence fut accordée, au détriment des contenus, à la capacité rhétorique des auteurs pour faire passer leurs messages (p. 167, rappelé p. 204). Il est intéressant de voir comment la stratégie de publication du prix par l’Académie de Lyon visa ensuite à neutraliser le texte du gagnant, bien écrit mais hostile à une vision optimiste des voyages, en l’accompagnant d’extraits de Mathieu-Mirampal qui n’eut pas son mot à dire et de commentaires conclusifs de l’Académie, tous favorables aux voyages.

Si l’affaire du prix de l’Académie de Lyon révèle une crise de la forme ancienne du débat, elle précède une nouvelle saison propice aux idées innovantes qui fait l’objet du chapitre 6 (« L’invention des sorties scolaires ? Les programmes révolutionnaires de voyages éducatifs collectifs », p. 171-201). Au voyage éducatif comme expérience individuelle désormais décriée succèdent les programmes de voyages d’éducation collectifs. Ceux-ci s’ancrent dans une pratique de l’excursion et de la marche dans la nature dont Dominique Julia a montré qu’elle était familière aux collèges jésuites tout au long du xviiisiècle et que l’on rencontre aussi en Slovaquie dès la fin du xvie siècle et en Thuringe avec l’établissement de Salzmann à Schnepfenthal (1783). L’analyse de G. Gelléri se concentre sur le projet esquissé par Louis Portiez en 1794 auprès du Comité d’Instruction Publique, puis sur la justification de l’expérience de deux voyages du pensionnat de l’École centrale de l’Eure par François Rever, leur promoteur, en 1800 et 1801. De plus brèves allusions renvoient aux excursions départementales organisées dans les Vosges en 1797 et 1802 par Sébastien Girardin et à un essai sur l’éducation de Marc-Antoine Jullien en 1808. On relève dans le plan de Portiez pour des voyages de groupes d’élèves méritants pris en charge par l’État une volonté de systématisation des idées de son siècle fondée sur l’espoir d’un « effet de ruissellement » (p. 181), tandis que l’intention de Rever traduit, fait nouveau, le primat du souci de nature pédagogique sur l’idée que les voyages doivent contribuer à l’accroissement général des connaissances scientifiques.

Nous disposons désormais avec l’ouvrage de Gábor Gelléri d’une véritable somme et d’un ouvrage très complet non seulement sur les arts de voyager écrits en France au xviiisiècle mais également sur la tradition des arts apodémiques depuis le xvie siècle. Les études de Justin Stagl et Normand Doiron, dont G. Gelléri se sert et qu’il discute, trouvent avec cet ouvrage leur complément naturel en même temps qu’y sont utilisés les apports des travaux de nombreux autres chercheurs, tels que, par exemple, Luigi Monga, Daniel Roche, Juliette Morice, Sara Warneke, Joan Pau Rubiès et Daniel Carey. Grâce aux définitions précises qui nous sont données sur l’ars apodemica comme genre de discours, nous comprenons mieux quels sont les textes qui en relèvent stricto sensu et ce que nous pouvons apprendre de ceux situés à la lisière de ce genre. En se concentrant sur les conseils pour un voyage pédagogique, donc sur le voyage de formation, Gábor Gelléri nous offre un angle d’attaque efficace. Celui-ci exclut les recommandations données aux savants naturalistes, mais, ce faisant, il nous aide à mieux comprendre toute une palette de subtiles évolutions intellectuelles et sociétales qui se sont manifestées entre le début du xviiie et le début du xixe siècle.

Citer cet article

Référence électronique

Gilles BERTRAND, « Gábor Gelléri, Lessons of Travel in Eighteenth-century France. From Grand Tour to School Trips, Woodbridge (Suffolk), The Boydell Press, 2020, 235 p., ISBN : 9781787445772. », Viatica [En ligne], 8 | 2021, mis en ligne le 24 December 2020, consulté le 06 December 2021. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1731

Auteur

Gilles BERTRAND

LUHCIE, Université Grenoble Alpes

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