Gilles Bertrand, Daniel Chartier, Alain Guyot, Marie Mossé et Anne-Élisabeth Spica (dir.), Voyages illustrés aux pays froids (xvie-xixe siècle), Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, coll. « littératures », 2019, 282 p., ISBN : 978-2-84516-899-2.

Sarga MOUSSA

1Cet ouvrage collectif est doublement important. D’abord par l’accent mis sur la littérature viatique des « pays froids », associés au « Nord », alors qu’une partie importante de la production critique s’est jusqu’à présent plutôt concentrée sur les « pays chauds », donc sur le « Sud » – l’Orient, le Maghreb, la Méditerranée… Ensuite par le choix de mettre en valeur la dimension iconographique des textes considérés, alors que le plus souvent, c’est le texte qui est privilégié.

2Dans une introduction très éclairante, Daniel Chartier, Alain Guyot et Anne-Élisabeth Spica indiquent dans quelle lignée ils se situent, à savoir celle de travaux menés notamment au Québec, d’abord par le linguiste et géographe Louis-Edmond Hamelin (Écho des pays froids, 1996), puis par Daniel Chartier et l’équipe qu’il a coordonnée à l’Université Québec de Montréal (voir n. 11, 12 et 14). C’est dire que les questions géographiques, historiques et culturelles sont indissociables, pour les responsables de ce volume, de la perspective, plus traditionnelle en France, du moins dans les études littéraires, consistant à considérer un corpus dans ses dimensions esthétique et idéologique. D’où un découpage de l’ouvrage considéré en deux grandes parties : 1) « Les pays froids : une “invention” par l’expérience ? » ; 2) « Les pays froids : une lente élaboration par le texte et l’image ».

3L’une des difficultés auxquelles se sont heurtés les responsables de ce volume est la définition de « pays froids », d’emblée associés à la « nordicité ». Quels pays, quelles régions fallait-il inclure dans ce syntagme ? La Scandinavie et l’Arctique, bien sûr. Mais le froid se retrouve ailleurs : dans les Alpes, dans les Andes, ou encore en Antarctique, d’où le fait que ces espaces aient été intégrés, à juste titre, au corpus choisi. La Sibérie a un statut plus ambigu : est-elle un espace à part, régi par ses propres lois, ou cet immense territoire à l’Orient de la Russie relève-t-il lui aussi des « pays froids » ? Certains contributeurs l’incluent dans leur réflexion, d’autres non. L’une des réponses est sans doute à chercher dans un imaginaire historicisé du « Nord » : comme le rappelle Yohann Guffroy, cette notion est mouvante : si elle inclut d’abord un espace allant de l’Islande à la Russie, à partir du xviiie siècle, celle-ci est séparée de cet espace – ce qui n’empêche pas de s’attacher à des comparaisons (révélant des hiérarchies imaginaires) entre Russes, Finlandais et Samis (qu’on appelait autrefois les Lapons), comme le fait l’auteur, qui propose par ailleurs une très belle interprétation d’une gravure, à l’orée du xixe siècle (Joseph Acerbi, Travels through Sweden..., Londres, 1801), d’un Finlandais attaquant un ours : si, à un premier niveau d’analyse, on peut y lire l’affirmation de la virilité de l’homme contre la sauvagerie animale, une lecture plus anthropologique montre que le guerrier peut aussi vouloir, symboliquement, se transformer en ours, donc s’approprier les qualités attribuées à l’animal ; enfin, à un troisième niveau d’interprétation, on peut considérer cette scène comme une allégorie du « Finlandais, et plus généralement de l’Homme, luttant contre ses démons pour s’extraire de sa condition sauvage et rejoindre l’un des idéaux de l’époque, la civilisation raisonnée » (p. 146).

4Il est difficile de rendre compte de la richesse des différentes contributions composant ce volume. Signalons-en tout de même quelques-unes. D’abord celle de Pierre Salvadori, placée à juste titre en tête d’ouvrage, car elle marque une rupture épistémologique, l’Historia de gentibus septentrionalibus (Rome, 1555) de l’archevêque suédois Olaus Magnus : c’est la première représentation moderne de la Scandinavie, qui révèle immédiatement une tension entre une ambition scientifique (dresser une nouvelle carte, mais à des fins prosélytes, à savoir combattre le luthérianisme), et, d’autre part, un imaginaire des peuples vertueux, qui inverse totalement l’image biblique du Septentrion comme terre du Mal. La Carta Marina, ainsi que les nombreuses vignettes figurant dans l’Historia..., s’avèrent ainsi une invitation au voyage pour les missionnaires, chargés de convertir les Lapons qui auraient conservé une innocence première, mais sans avoir encore reçu le message christique.

5L’un des enseignements que l’on peut tirer de la lecture des Voyages illustrés aux pays froids est que la dimension fictionnelle ne se limite pas aux textes « anciens », ceux de la Renaissance. On la retrouve jusqu’au xixe siècle, comme le montre Marie Mossé, qui étudie l’invention d’un pittoresque nordique dans les voyages en Islande : marqués par les codes esthétiques du Grand Tour, certains voyageurs européens n’hésitent pas à prendre des libertés avec la vérité, introduisant dans leurs récits des illustrations fictionnelles, de façon à mieux répondre à l’horizon d’attente de leurs lecteurs. Quant à Élodie Ripoll, elle démontre de manière subtile, à travers l’étude de trois récits de fiction dus à la plume de Rétif de la Bretonne, d’Edgar Allan Poe et de Jules Verne, qu’ils s’insèrent parfaitement dans l’actualité des expéditions dans l’Antarctique, sachant que certains récits « factuels » utilisaient eux-mêmes, depuis le xviiie siècle, des stratégies littéraires, comme celui de Bouvet (Relation du Voyage aux terres australes…, 1740), dans lequel l’auteur, qui ne croyait pas à l’idée qu’il y avait des glaces au pôle Sud, s’efforçait de produire une parodie des récits d’explorateurs.

6La contribution de Joanna Ofleidi est particulièrement intéressante de plusieurs points de vue. L’auteure montre d’abord, en prenant l’exemple du Voyage des pays septentrionaux (1671) de Pierre-Martin de La Martinière, que les gravures figurant dans cet ouvrage ont une valeur didactique : il s’agit de faire voir au lecteur ce qui lui est encore largement inconnu, telle la population des Lapons. Mais ceux-ci ne sont pas représentés de manière « neutre » : rappelant que le mot vient du haut-allemand lapp, « idiot », J. Ofleidi met également la représentation souvent animalisée des Lapons (Buffon s’en souviendra) en relation avec l’apparition du terme de « race » au sens moderne, avec des hiérarchies qui conduiront infailliblement à des jugements racistes. Cependant, en comparant la représentation des populations septentrionales avec celle des peuples d’Afrique du Nord, elle arrive à la conclusion que les premiers relèvent de la « sauvagerie » alors que les seconds sont associés à la « barbarie », ainsi dans L’Esclave heureux, relation de voyage du même La Martinière, publiée en 1674. Il y a là, à l’évidence, un champ lexicologique qu’il serait intéressant de creuser, dans la perspective d’une étude des premières représentations raciologiques, avant même que la fin du xviiie siècle, et surtout le siècle suivant, ne les figent en « systèmes » discriminatoires, instrumentalisables par toutes les idéologies impériales, coloniales ou raciales.

7L’analyse de Christina Kullberg, consacrée à trois voyageurs suédois appartenant à des époques différentes (Magnus, Rudlbeck et Linné) partant d’Uppsala pour aller vers le Nord, est particulièrement intéressante. Elle montre d’abord que cette « montée » géographique est pensée en même temps comme une catabase, ce qui ne veut pas dire, d’ailleurs, que celle-ci soit toujours pensée comme négative : la chercheuse suédoise s’attache à la complémentarité de l’image et du texte, l’une et l’autre cherchant à traduire les valeurs d’une certaine « nordicité » faite de simplicité héroïque. Autrement dit, le portrait des habitants de la Scandinavie en héros maîtrisant leur environnement hostile constitue une « épistémologie de contrôle » (p. 164) qui permet une inversion axiologique des stéréotypes liés aux régions froides, désertiques, sauvages, etc. – représentations par ailleurs toujours vivaces, au siècle suivant, chez des voyageurs comme Léonie d’Aunet et Xavier Marmier, dont Roland Le Huenen donne une belle analyse croisée de leur description du Spitzberg en paysage lunaire.

8Au xixe siècle, la Scandinavie peut faire l’objet d’une idéalisation qui passe par le recours à des modèles tout à la fois géographique (la « Suisse du Nord »), politique (la liberté célébrée par Rousseau) et esthétique (les paysages classiques de Poussin et du Lorrain). Nathanaëlle Minard-Törmänen étudie ainsi l’image de la Finlande dans les récits de voyageurs russes, en particulier dans le Voyage pittoresque de Finlande (1819-1823) de Kügelgen, mandaté par le tsar pour donner une image favorable de cette région intégrée à l’empire dès le xviiie siècle.

9On retiendra encore de ce beau volume la contribution de Nikol Dziub consacrée à trois ouvrages illustrés sur la Russie, à l’époque de la guerre de Crimée. Parmi ceux-ci, l’Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie… (1854) par Gustave Doré, dont les illustrations, faisant voir les Russes comme des barbares, voire comme des animaux, visent indirectement à « venger » la France de la défaite que ceux-ci avaient imposée à Napoléon. N. Dziub montre par ailleurs de manière convaincante que la représentation caricaturale, par le célèbre dessinateur français, d’une armée russe « gelée », est une allusion à l’épisode des « paroles gelées » dans le Quart Livre de Rabelais – elle fait ainsi jouer toutes les formes d’intertextualité qui travaillent la plupart des textes examinés, à la fois dans leur dimension proprement textuelle et dans leurs avatars intermédiaux.

10L’ouvrage se termine par une très belle conclusion synthétique de Gilles Bertrand, bien placé pour relever tout ce qui, dans ces voyages aux « pays froids », doit parfois, plus qu’il n’y paraît, à des codifications viatiques comme celle du Grand Tour.

11Le lecteur apprécie le double index, des noms de personnes et de lieux, qui figure en fin de volume, ainsi que la bibliographie des sources et des études critiques – auxquelles on aurait pu ajouter les actes du colloque d’Örebro, L’Image du Nord chez Stendhal et les Romantiques, textes réunis par Kajsa Andersson, Presses de l’Université d’Örebro, 2004, 2 vol., ainsi que L’Invention de la Sibérie par les écrivains et voyageurs français (xviiie-xixe siècles), sous la direction de Sarga Moussa et Alexandre Stroev (Paris, Institut d’études slaves, 2014).

12Au total, on a affaire ici à un ouvrage très documenté, y compris sur le plan de l’iconographie, impeccablement édité, et surtout composé de contributions de bon, voire de très bon niveau, qui apportent des éclairages novateurs sur un objet, « les pays froids », encore trop peu abordé dans les études viatiques.


Pour citer ce document

Sarga MOUSSA, «Gilles Bertrand, Daniel Chartier, Alain Guyot, Marie Mossé et Anne-Élisabeth Spica (dir.), Voyages illustrés aux pays froids (xvie-xixe siècle), Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, coll. « littératures », 2019, 282 p., ISBN : 978-2-84516-899-2.», Viatica [En ligne], n°8, mis à jour le : 24/03/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1733.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Sarga MOUSSA

UMR THALIM, CNRS, Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle