Évelyne Combeau-Mari (dir.), Les Voyageuses dans l’océan Indien, xixe siècle-première moitié du xxe siècle, Identités et altérités, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2019, 276 p., ISBN : 978-2-7535-7623-0. 

Patrick AUROUSSEAU

1Les Voyageuses dans l’océan Indien est le fruit d’un programme de recherches initié par les historiens du Centre de recherches et d’études sur les Sociétés de l’océan Indien (CRESOI) de l’unité de recherches Océan Indien / Espaces et sociétés associés aux chercheurs du centre de recherches DIRE (Déplacements, Identités, Regards, Écritures) de l’université de la Réunion. Ce collectif est le premier à étudier, pour la période envisagée, les relations de voyageuses à travers ce vaste espace composite qu’est l’océan Indien. Évelyne Combeau-Mari et Valérie Boulain rappellent en introduction combien sont peu nombreux les travaux historiques s’attachant à identifier les caractéristiques du voyage au féminin. Deux articles posent ensuite les premiers jalons concernant la construction de la thématique de l’aventure au féminin. Le livre aborde par la suite, successivement, les premiers récits de voyageuses publiés entre 1800 et 1870, ceux de la période coloniale entre 1870 et 1920 et enfin ceux du temps de la professionnalisation et de la médiatisation entre 1920 et 1939. Au terme des douze contributions, Évelyne Combeau-Mari propose une conclusion insistant sur la nécessaire prolongation des recherches sur les femmes voyageuses dans l’océan Indien.

2Après l’introduction, qui effectue le recensement des dernières recherches effectuées sur le voyage dans l’océan Indien et sur les relations des voyageuses (p. 7-16), l’ouvrage présente deux articles regroupés dans une première partie intitulée « Sur l’histoire de l’aventure et la fabrique du récit au féminin ». Dans le premier (p. 19-33), Sylvain Venayre revient sur la genèse de l’aventure au féminin. Prolongeant son analyse du discours sur l’aventure, il montre comment la médiation d’écrits d’explorateurs ou de missionnaires a pu créer, chez les hommes et les femmes des XIXe et XXe siècles, un désir d’ailleurs. Cette « mystique moderne » analysée dans son ouvrage La Gloire de l’aventure (2002) a en effet rencontré également un écho auprès du lectorat féminin. Les romans de Jules Verne bien que destinés aux “garçons” étaient ainsi également lus par les jeunes filles (p. 25). Les textes référentiels intéressaient aussi ces dernières, comme le prouve l’engagement religieux d’une jeune femme à Alger à la suite de la lecture de l’ouvrage Comment j’ai retrouvé Livingstone de Henry Morton Stanley (p. 21). Le second article (p. 35-51), de Myriam Boucharenc, ne se centre pas non plus sur une relation de voyage dans l’océan Indien mais invite à envisager le voyage au féminin sous l’angle de l’édition. Son étude porte en effet sur la collection « Voyageuses de lettres » publiée à partir de 1928 par les éditions Fasquelle. Le propos, qui ménage des distances avec une approche essentialiste, étudie les marqueurs du “genre” dans le champ social et économique. La création de cette collection est un coup éditorial pour Eugène Fasquelle, ce dernier souhaitant renouveler l’offre de récits viatiques déjà très fournie en ce milieu du XXe siècle. Myriam Boucharenc définit ainsi l’objectif de l’éditeur : exploiter commercialement la double nouveauté des figures de la voyageuse et de la femme auteure. Elle remarque également que l’intitulé de la collection, « Voyageuses de lettres », appelle plusieurs lectures et ne consacre pas les rédactrices en tant qu’auteures à part entière. Dans les comptes rendus critiques cités (p. 47-49), apparaît ainsi nettement une dévalorisation de ces récits par rapport à ceux écrits par des hommes. Le maigre succès critique et commercial de l’entreprise constituerait un indice du conservatisme éditorial français de l’entre-deux-guerres.

3La seconde partie du livre, « 1800-1870, les expériences pionnières », s’ouvre sur l’article de Chantale Meure (p. 55-73) consacré au voyage autour du monde de Rose de Freycinet. Celle-ci accompagne de 1817 à 1820 son mari dans une expédition maritime rappelant les voyages de La Pérouse ou Bougainville au xviiie siècle. Chantal Meure rappelle le caractère particulièrement insolite de cette relation autour du monde : elle est écrite par une femme et décrit des itinéraires peu balisés. En outre, le voyage des femmes à bord des navires d’État n’étant pas autorisé, Rose se déguise en homme pour pouvoir naviguer (p. 56). Ce récit non destiné à la publication, à mi-chemin entre journal intime et correspondance offre ainsi un contrepoint à la relation officielle rédigée pour les besoins du service. La distance entre les deux est si importante que lors de la publication, un siècle après le voyage, des pans entiers ont été censurés, notamment ceux concernant la santé fragile du commandant. Si l’on peut regretter qu’il ne soit guère question de l’océan Indien dans l’article, l’analyse a le mérite de mettre en évidence les ambiguïtés de cette expérience. Rose de Freycinet a beau avoir été l’une des premières françaises à faire le tour du monde, elle n’a que peu proposé un regard nouveau sur les terres et les hommes vus. De même, elle est rarement sortie de son rôle d’épouse de la haute société. Le premier article (p. 75-92) à centrer son propos sur un territoire de l’océan Indien est celui de Neelam Pirbhai-Jetha, consacré aux femmes-voyageuses à l’île Maurice. Il confronte le contenu de trois relations mauriciennes, rédigées respectivement par deux aristocrates anglaises, Lady Bartram et Lady Barker et une riche héritière autrichienne, Ida Pfeiffer. La rédactrice de l’article insiste sur la perception de l’altérité dans un territoire complexe. En effet, Maurice a été successivement colonisé par les Français puis les Anglais à partir de 1810. Les Autres peuvent être aussi bien les autochtones que les Français et leurs descendants créoles pour les voyageuses, notamment britanniques (p. 82). La comparaison montre ainsi avec profit un point de convergence entre les trois femmes : leur légitimité à produire un discours autorisé quoiqu’ambigu sur les non-Occidentaux. Si parfois elles expriment une distance par rapport aux stéréotypes colportés par leurs contemporains, elles les font régulièrement leurs (p. 85). Neelam Pirbhai-Jetha entrevoit néanmoins dans certains propos novateurs, notamment d’Ida Pfeiffer, une possible inflexion du regard sur le colonisé. Les relations de cette dernière sont également au cœur de l’article qui clôt cette partie (p. 93-118). Dans celui-ci, Évelyne Combeau-Mari et Jehanne-Emmanuelle Monnier envisagent les marges de l’espace hybride de l’océan Indien à l’aune des récits de la voyageuse autrichienne. Ce n’est pas tant sa personnalité très singulière qui intéresse les deux chercheuses que sa capacité à traverser des contrées peu fréquentées, de surcroît par une femme, comme l’est l’océan Indien dans le second XIXe siècle. La singularité de ses entreprises et la célébrité qui en découlera participeront ainsi activement à la construction des représentations relatives à ces territoires peu cartographiés. C’est ainsi qu’elle s’embarque pour les Indes néerlandaises, aujourd’hui l’Indonésie. Son séjour de dix-huit mois dans ces territoires permet l’expression d’un point de vue novateur, parce qu’il permet d’infléchir certains points de vue sur la condition des femmes chez les autochtones et parce qu’Ida Pfeiffer a bénéficié d’un statut privilégié auprès de ces derniers, en tant que femme singulière. L’article fait également la part belle (p. 106-107) aux propos hétérodoxes de la voyageuse à propos de la colonisation européenne et de l’asservissement des peuples colonisés. Il est néanmoins rappelé que ces critiques sont émoussées par le voisinage avec d’autres discours beaucoup plus stéréotypés. Pfeiffer put en outre faire, à presque soixante ans, le voyage vers Madagascar, île alors très peu visitée par les Européens, hommes et femmes confondus. L’un des mérites de l’article est de ne pas réduire le récit d’Ida Pfeiffer à une propagande pour la colonisation française de l’île. Si la voyageuse a été effectivement mêlée à une tentative de coup d’État menée par quelques aventuriers français, c’est manifestement à son corps défendant. Au contraire, le travail des deux chercheuses met en lumière la mise en scène de l’échec de la colonisation plus que sa glorification (p. 117). L’originalité d’Ida Pfeiffer se révèle ainsi davantage dans sa volonté de réduire le blanc des cartes que dans une entreprise de conquête coloniale. Pour faire écho au travail de Sylvain Venayre, le portrait d’Ida Pfeiffer montre qu’elle a pleinement embrassé la mystique de l’aventurière occidentale.

4Les mésaventures d’Ida Pfeiffer à Madagascar ont montré l’influence des stratégies coloniales des différentes nations européennes sur le voyage et le récit au féminin. La troisième partie de l’ouvrage, « 1870-1920, Voyage féminin et empire colonial », prolonge cette dualité. L’article de Shirley Doulière (p. 121) montre ainsi le positionnement ambivalent d’Isabella L. Bird, une voyageuse victorienne, vis-à-vis du discours colonialiste contemporain. Elle part, elle aussi, vers une contrée peu fréquentée des Européennes, la Malaisie. Comme chez Rose de Freycinet, le récit emprunte les atours de la littérature épistolaire et diariste comme pour excuser une prise de distance avec le discours officiel et ménager les susceptibilités des agents de l’Empire qu’elle fréquente durant son séjour (p. 124). Au cours de son récit, elle alterne entre une position nettement différencialiste entre un « eux » et un « nous » et une distance prise avec la vulgate impérialiste. Shirley Doulière, à la suite de Floriane Reviron-Piegay, identifie cette ambiguïté comme une marque de genre, l’indice d’un statut inférieur aux hommes dans la société victorienne (p. 126). Il est ainsi symptomatique que, quoique membre d’une société de géographes, elle se considère davantage comme écrivain. De même, l’article souligne la pluralité des figures empruntées par Ms. Bird, tantôt agent de l’Empire, para-ethnographe ou femme rangée. Le texte, même rogné par l’auteure, enregistre cette instabilité. Cette censure montre combien il est délicat d’aller à l’encontre des attentes d’un lectorat « civilisé » et donc de celles de la civilisation victorienne dans son ensemble. L’article suivant (p. 143-163), de Jean-Michel Vasquez, aborde un sujet défriché seulement depuis une trentaine d’années, celui des femmes parties au service des missions chrétiennes. Son analyse se porte plus précisément sur la correspondance de femmes de pasteurs à Madagascar autour de 1900. Ce corpus offre un témoignage singulier sur les voyages vécus et le sentiment de l’exil (p. 148). Ces lettres expriment un ressentiment vis-à-vis des autorités coloniales et de la hiérarchie protestante. Le retour en Europe est vivement souhaité tant l’acclimatation à la vie tropicale est malaisée. Le rôle de la femme de pasteur, multiple, est largement détaillé. Elle doit tenir une maison accueillante mais aussi éduquer les jeunes filles malgaches. Ce tournant du siècle est aussi l’occasion d’une émancipation féminine. La société missionnaire va ainsi enrôler des « demoiselles missionnaires » et non plus seulement des femmes de missionnaires. La France suivra ainsi les modèles de développement anglo-saxons. L’article de Sonja Malzner (p. 165-185), s’intéresse non plus à un groupe de femmes mais à une personnalité, là-encore singulière, la princesse Hélène de France. Alors qu’elle s’écarte nettement du modèle aristocratique, celle-ci prend soin de mettre en scène l’attachement familial de façon à s’attirer la bienveillance des lecteurs de ses différents récits de voyage. Ceux-ci décrivent ses pérégrinations en Afrique et notamment dans les régions côtières orientales. C’est avant tout la personnalité de la voyageuse qui donne sa coloration particulière au parcours puisque celle-ci ne fait le plus souvent que visiter des lieux déjà dûment répertoriés (p. 170). Cela ne l’empêche pourtant pas d’aiguiser son regard et l’article met justement en lumière sa capacité à interroger la condition féminine dans les différentes contrées traversées. Cet angle d’étude, visiblement nourri de lectures savantes, lui permet aussi de critiquer les inégalités sexuelles ayant cours dans sa propre société européenne. À rebours de l’attitude impudique d’un Marc Allégret, les photographies qu’elle prend sont l’occasion de souligner l’élégance féminine et de rapprocher femmes européennes et africaines. Si elle ne se départit jamais de son statut d’aristocrate, cette différence de statut n’empêche pas une affection et un attachement aux autres conformes à sa ferveur catholique (p. 180). De fait, la domination coloniale et l’impérialisme semblent des sujets extérieurs au propos : dans celui-ci domine une expression personnelle de l’émancipation. L’article de Gabriele Fois-Kaschel (p. 187-205), concluant cette partie centrée sur la période coloniale, étudie les écrits d’une autre princesse, Emily Ruete, née Salme Bint Said al-Busaid (1844-1926), princesse de Zanzibar et d’Oman. Le nom de la protagoniste dit assez la singularité du parcours de cette princesse arabe contrainte à l’exil puis mariée à un simple citoyen allemand. Ses Mémoires d’une princesse arabe, publiées en 1886 constituent ainsi le premier récit autobiographique d’une femme arabe (p. 189). Grâce à son origine aristocratique, elle bénéficiera d’un statut privilégié. Elle choisit pourtant l’exil après une liaison avec un Hambourgeois, Heinrich Ruete, dont elle eut un fils, hors mariage, avant même son départ d’Aden. En ce sens, Gabriele Fois-Kaschel a raison de ne pas la considérer comme une « voyageuse » parmi d’autres. Non seulement, elle est avant tout une réfugiée, menacée par les lois de son pays d’origine mais encore elle effectue le trajet inverse des autres protagonistes de l’ouvrage. Le voyage serait alors une « aliénation » (p. 191). Dans ses Mémoires, l’émerveillement ou l’exotisme sont ainsi réservés aux lieux de l’enfance plutôt qu’à l’Europe découverte après l’exil. L’écriture autobiographique ravive ainsi le contraste entre le bonheur perdu et la morosité du présent en Allemagne. Les écrits autobiographiques d’Emily Ruete, enrichis des Lettres à mon pays natal, corpus épistolaire écrit fictivement pour une amie supposée vivre encore à Zanzibar, permet d’enregistrer toutes les variations du moi confronté au déplacement et à la perte de l’espace familier. L’article analyse avec virtuosité la construction d’un sujet pluriel au carrefour de plusieurs communautés familiales et de divers lieux.

5La quatrième et dernière partie, « 1920-1939, professionnalisation et médiatisation du voyage féminin », commence avec l’article de Yaelle Arasa, consacré aux voyageuses ayant bénéficié des bourses du banquier Albert Kahn à partir de 1905. Ces bourses étaient attribuées aux plus brillantes agrégées de l’enseignement féminin. Huit d’entre elles ont fait le voyage vers l’océan Indien. À la différence de leurs collègues masculins, ces femmes enseignent déjà depuis une décennie quand elles partent. En conformité avec les préceptes de l’humanisme républicain, le but avoué de cette bourse est d’ouvrir les salles de classe au monde entier (p. 212). Les lauréates dérogent aux règlements académiques en choisissant régulièrement des destinations non prévues par le concours. Le voyage participe d’un double mouvement d’émancipation féminine. D’une part, il permet une séparation avec le milieu socio-professionnel d’origine et, d’autre part, il encourage les vocations d’écrivains chez les jeunes femmes (p. 220). Dans un cadre institutionnel contraint, la critique de la domination coloniale est rare. Pourtant un intérêt est porté au parti du Congrès indien et à la personne de Gandhi (p. 223). Parmi ce groupe de femmes, deux se détachent : Eileen Power, citoyenne britannique qui deviendra une universitaire renommée et Simone Téry, qui quittera l’enseignement pour s’engager en tant qu’écrivain proche du Parti communiste français. Cette entreprise de mécénat marque un jalon supplémentaire dans le processus d’émancipation féminine et d’ouverture à d’autres espaces/temps que le foyer ou la salle de classe. A contrario, l’itinéraire de Myriam Harry (1869-1958), analysé dans l’article d’Évelyne Combeau-Mari (p. 229-246) montre une certaine stagnation voire une régression dans ce processus de libération, en tout cas dans sa dimension collective et littéraire. Cette femme écrivant dans des organes de presse à grande diffusion incarne la figure de la journaliste-reporter, proposant à ses lecteurs et surtout ses lectrices plutôt des clichés sur les sociétés rencontrées que des enquêtes approfondies. L’Orient désiré par Myriam Harry est un espace/temps figé, essentialisé, peuplé encore par les sultans et les concubines de harems (p. 229) mais aussi aux contours flous, voisinant jusqu’au sud de l’océan Indien. Prolongeant largement la rhétorique orientaliste justement dénoncée par Edward W. Saïd, elle construit un discours faisant la part belle aux supposés charmes d’un Orient amolli, offert aux désirs des Européens. Cet itinéraire semble raviver un certain besoin d’exotisme post-romantique et ouvrir la voie au tourisme de masse d’après 1945. De même, son écriture, qu’Évelyne Combeau-Mari considère comme pleinement féminine (p. 237), est cantonnée dans la description des sensations et des intuitions. Si l’article montre bien que Myriam Harry s’est pleinement intéressée à la condition des femmes colonisées, il reconnaît aussi qu’aucune entreprise féministe ne guide ce choix (p. 237). Les jugements portés sur les femmes peuvent être, eux aussi, dictés par un besoin ambigu d’exotisme. Reprenant à son compte un cliché sur la supposée liberté sexuelle des femmes de l’océan Indien, elle nie l’existence de la prostitution à Madagascar (p. 241). Pourtant, comme dans la plupart des territoires colonisés par la France, la municipalité de Tananarive décréta à partir de 1906, soit une trentaine d’années avant son séjour, l’enregistrement administratif des prostituées. Ces voyages, entrepris avec l’assentiment des autorités coloniales (p. 238), ressemblent à un rendez-vous manqué. Comme le rappellera fortement Claude Lévi-Strauss, quelques années plus tard, dans son ouvrage Tristes tropiques, le voyage n’est pas neutre idéologiquement. Le dernier article du volume, écrit par Valérie Boulain (p. 247-263), brosse le portrait de deux femmes reporters, Marie Edith de Bonneuil Dauban et Titaÿna, ayant rédigé de nombreux reportages dans l’océan Indien entre 1930 et 1940. L’un des grands intérêts de cet article est de resituer ces itinéraires dans deux processus sociaux et historiques : la professionnalisation des femmes journalistes et la concurrence commerciale des empires européens. En effet, les exploits contés par les deux femmes mettent en lumière les innovations technologiques nationales motivées par le quadrillage maritime puis aérien des territoires colonisés, notamment par les puissances française et britannique. En mettant en scène deux aventurières, l’article insiste aussi sur les stratégies éditoriales centrées sur le vedettariat féminin (p. 253). De même, la couverture de l’actualité africaine profite du besoin d’exotisme standardisé créé par des entreprises, comme « la Croisière noire » de l’entrepreneur Citroën (p. 254). L’article met également en lumière un certain aventurisme politique des deux journalistes. Marie Edith de Bonneuil Dauban réalise par exemple une interview flatteuse de Benito Mussolini en 1935 (p. 261). Titaÿna, de son vrai nom, Elisabeth de Sauvy en réalisera une de Hitler l’année suivante, tout aussi flatteuse (p. 262). En 1944, elle sera arrêtée pour collaboration. La promotion des femmes dans les carrières journalistiques les exposera donc aux mêmes risques de collusion avec le milieu politique que les hommes.

6Ce premier ouvrage rassemblant les récits de voyage dans l’océan Indien écrits par des femmes vaut avant tout par la singularité des parcours individuels évoqués. Il apporte un concours précieux à la constitution de corpus viatiques méconnus ou marginalisés. Il est en effet difficile d’oublier la personne d’Emily Ruete, née princesse à Zanzibar et morte à Paris après avoir épousé un marchand allemand. Sa capacité à questionner de manière originale, par le biais d’un propos autobiographique et introspectif, les rapports Est-Ouest au tournant du xxe siècle ne laisse pas indifférent. Le livre met par ailleurs en évidence la difficulté à récuser des préjugés colonialistes, même lorsqu’on est soi-même victime de discriminations. On peut regretter l’absence d’un article questionnant l’existence même d’un espace homogène de l’océan Indien et discuter l’empan chronologique choisi (la partie consacrée à la période coloniale s’arrête en 1920). De nombreuses perspectives de recherches sont ici esquissées et, pour dépasser une approche centrée avant tout sur des parcours individuels, pour élargir l’étude à d’autres classes sociales que l’aristocratie ou la bourgeoisie, d’autres études seraient nécessaires. Cela dit, Les Voyageuses dans l’océan Indien, constitue un jalon essentiel dans la recherche menée sur les récits de voyage dans l’océan Indien et les relations de voyageuses.


Pour citer ce document

Patrick AUROUSSEAU, «Évelyne Combeau-Mari (dir.), Les Voyageuses dans l’océan Indien, xixe siècle-première moitié du xxe siècle, Identités et altérités, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2019, 276 p., ISBN : 978-2-7535-7623-0. », Viatica [En ligne], n°8, mis à jour le : 24/03/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1742.

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Quelques mots à propos de :  Patrick AUROUSSEAU

CELIS - EA 4280, Université Clermont Auvergne