David Martens et Anne Reverseau, Pays de papier. Les livres de voyage, Charleroi, Musée de la Photographie - Centre d’art contemporain de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2019, 191 p., ISBN : 978-2-87183-079-5.

Texte

Il peut arriver qu’un catalogue d’exposition s’avère aussi intellectuellement stimulant qu’un essai critique en bonne et due forme. C’est le cas pour les textes de David Martens (Université de Leuven) et Anne Reverseau (Université catholique de Louvain) accompagnant le très bel album que le Musée de la photographie de Charleroi a consacré à l’exposition « Pays de papier – Livres de voyage », tenue du 25 mai au 22 septembre 2019 – exposition dont les deux auteurs ont assuré le commissariat.

L’intérêt des 180 documents, essentiellement photographiques, mais également textuels, présentés dans ce catalogue, est de donner un aperçu d’une production surabondante, quelque peu oubliée, à tel point que les auteurs parlent d’un « continent éditorial englouti » (p. 12) pour évoquer les nombreux livres ou albums consacrés à ces « portraits de pays » ou de villes, qui, depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, ont fait la joie des amateurs de « voyage immobile » (p. 106), des touristes potentiels, des simples curieux – ou des amateurs de cet objet éditorial indémodable que sont les « beaux livres ».

Les titres mêmes de ces collections ou séries accréditent l’existence de ce modèle éditorial du « portrait de pays » : « Les Beaux pays », « Le monde en images » (Arthaud), « Pays et cités d’art » (Nathan), « Le monde en couleurs » (Odé), « Escales du monde » (Les documents d’art), « Petite planète » (Seuil), « l’Atlas des voyages » (éditions Rencontre), « La France de profil » (La Guilde du livre), « Le visage de la France » (Horizons de France). S’y ajoutent les séries publiées par des périodiques comme Le Tour du monde, L’Illustration, Vu, Réalités, consacrées aussi bien à l’exploration touristique de la France qu’à celle de pays ou de villes étrangers. La récurrence de la métaphore du visage ou du portrait dans ces parutions, sous toutes ses formes (« La France de profil » chez La Guilde du livre, « La France aux visages », chez Arthaud, « Portrait de la Suède » chez Hachette), et par tous les moyens visuels (comme la personnification d’un pays par la reproduction d’un visage de femme en couverture du volume1) atteste de la persistance, durant des décennies, d’un modèle éditorial « essentialiste », postulant que chaque pays dispose, au-delà de la diversité de ses traits caractéristiques, d’une identité propre – postulat qui se manifeste rhétoriquement sous la forme d’un topos reliant « l’unité » à la « diversité » dans les formules d’entrée en matière propres à ces ouvrages (p. 128).

C’est tout l’intérêt de ce catalogue, par la diversité et la profusion des exemples cités, que de donner un aperçu de cette très riche production documentaire, au carrefour du tourisme, de la photographie d’art et de la littérature, que le géographe Michel Chevalier, cité dans l’ouvrage, assimile à de la « littérature paragéographique » (p. 11).

Le regard en arrière nécessairement empreint de nostalgie auquel invite le catalogue sur cette production dont le pic de croissance s’établit de 1920 à la fin des années 1970 soulève de ce fait plusieurs questions : d’une part, sur les caractéristiques propres à ce genre du « portrait de pays », et sur les prolongements éventuels qu’on pourrait lui découvrir dans la production contemporaine, et d’autre part sur les tendances de fond qui, historiquement, vont aboutir à légitimer culturellement la photographie et le photographe, en renversant la prééminence traditionnellement accordée au texte et à l’écrivain2.

C’est en effet la thèse soutenue par les auteurs que de postuler l’existence, à l’intérieur de l’« écosystème » des livres de tourisme, d’un genre éditorial propre aux « pays de papier littéraires » (14), qu’ils distinguent aussi bien du guide touristique que du récit de voyage, et qui repose sur l’association d’un écrivain reconnu et d’un ou plusieurs photographes : il s’agit donc d’un genre phototextuel, généralement issu d’une commande, abondamment illustré, depuis Le célèbre Paris de nuit de Paul Morand photographié par Brassaï en 1930 jusqu’au Brésil de Cendrars (illustré par les photographies de Jean Manzon en 1952) en passant par le Portrait de la Suède par Henri Queffélec en 1948.

L’intérêt du « portrait de pays3 » ainsi circonscrit, même s’il pose question dans sa délimitation même (l’attelage écrivain/photographe lui est-il exclusif ?), tient à ce qu’il permet de catégoriser le lien entre littérature de voyage proprement dite et littérature de type touristique, deux sous-ensembles du vaste corpus qu’abrite la bibliothèque du Voyage, et que l’on a trop souvent tendance à opposer, alors que tant d’échanges internes les relient. En ce sens, le genre phototextuel du « portrait de pays » (ou de ville) comble une lacune parmi les appellations usuellement retenues pour catégoriser la production viatique, qui s’en tiennent à distinguer carnet de voyage, récit de voyage, chronique de séjour, essai référentiel, guide touristique, album photographique, pour ne retenir que ces dénominations.

La période retenue pour l’exposition « Pays de papier », depuis l’entre-deux-guerres jusqu’aux années 1970, invite à conclure à l’extinction du genre, comme semblent le penser David Martens et Anne Reverseau, qui notent que « le portrait de pays illustré de photographies et dont le texte est rédigé par un écrivain s’est bel et bien essoufflé » (p. 16). Mais est-ce si sûr ? On peut en effet observer la persistance de ce modèle éditorial au-delà de la période considérée dans le catalogue. Voir par exemple, dans les années 1980, la collection « L’Europe des villes rêvées » chez l’éditeur Autrement, publiant des portraits de villes réalisés par des écrivains reconnus, comme Butor pour Genève, Danièle Sallenave pour Rome, Serge Rezvani pour Venise, Michel Del Castillo pour Séville, ou Jean Grenier pour Prague. Plus récemment, on pourrait citer plusieurs entreprises éditoriales comme « Villes en V.O. », chez Atlande, « Des villes » chez Champ Vallon, sans même parler de la célèbre collection de l’éditeur Plon, « Le Dictionnaire amoureux », dont le concept est issu de la publication en 1998 d’un texte de Dominique Fernandez, Le Voyage d’Italie. Dictionnaire amoureux, illustré par des photographies de Ferrante Ferranti. Le modèle du « portrait de pays » ou de ville reste donc bien vivant, avec ou sans photographies, comme le prouvent deux livres publiés récemment, Je me souviens d’Amiens, de Jean-Louis Crimon (Le Castor astral, 2017), et Trieste en sa lumière, de Patrick Boman (Ginkgo, 2017). Et l’on trouverait dans les très nombreuses revues dédiées au voyage et au tourisme4, comme Géo, Grands reportages, National Geographic France, Terre sauvage et tant d’autres, maints dossiers thématiques déclinant le modèle du « portrait de pays », suivant en cela l’exemple des périodiques de l’entre-deux guerres et de l’après-guerre.

Reste que la production des années 1920 à 1970 porte le témoignage d’époques historiquement marquées par le colonialisme, le néo-colonialisme et l’affrontement idéologique entre l’Est et l’Ouest. De ce point de vue, les nombreux échantillons de « portraits de pays » présents dans le catalogue commenté par David Martens et Anne Reverseau sont autant de petites fenêtres ouvertes sur des imaginaires d’époque, qui nous renseignent plus sur le regard porté par les Français d’alors sur les pays du monde que sur la réalité même de ces pays. On retiendra, en particulier, la façon dont ces livres-albums ont contribué à fixer des codes touristiques pour l’essentiel toujours mobilisés dans l’édition actuelle : les commentaires des auteurs sur le « tourisme éternel » de Venise, de la Grèce ou de la Provence, tel qu’il s’invente dans cette « photolittérature », pourraient sans dommage s’appliquer à bien des ouvrages d’aujourd’hui – preuve que, malgré les différences d’époque, de mentalités, d’enjeux, tout un imaginaire touristique s’est bel et bien fixé là, dans ces ouvrages oubliés, mais dont le message reste, d’une certaine façon, encore actif. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de constater une certaine forme de permanence au sein de cette bibliothèque du Voyage à la fois si ancienne, si changeante et pourtant si constamment reconnaissable.

1 Voir par exemple la photographie de l’actrice Audrey Hepburn en couverture de certaines des éditions du volume Hollande dans la

2 Ce processus est magistralement exemplifié par le célèbre Paris de nuit, définitivement associé au photographe Brassaï dans ses

3 David Martens a consacré plusieurs articles à la définition de cet « hypergenre » de type icono-discursif : voir notamment David

4 Dans le cadre d’une recherche sur le champ éditorial du Voyage, j’en ai recensé, en France, près de 80.

Notes

1 Voir par exemple la photographie de l’actrice Audrey Hepburn en couverture de certaines des éditions du volume Hollande dans la collection « Petite Planète » des éditions du Seuil, reproduite p. 32 du catalogue.

2 Ce processus est magistralement exemplifié par le célèbre Paris de nuit, définitivement associé au photographe Brassaï dans ses diverses rééditions, alors que sa première parution, en 1933, mettait en vedette, sur la page de couverture, le nom de l’écrivain Paul Morand, le nom du photographe n’apparaissant qu’en bas de page, en caractères plus petits : voir les pages 17 à 19 de Pays de papier.

3 David Martens a consacré plusieurs articles à la définition de cet « hypergenre » de type icono-discursif : voir notamment David Martens, « Qu’est-ce que le portrait de pays ? Esquisse de physionomie d’un genre mineur », Poétique vol. 184, n° 2, 2018, p. 247-268, [En ligne] DOI : https://doi.org/10.3917/poeti.184.0247, URL : https://www.cairn.info/revue-poetique-2018-2-page-247.htm

4 Dans le cadre d’une recherche sur le champ éditorial du Voyage, j’en ai recensé, en France, près de 80.

Citer cet article

Référence électronique

Gilles LOUŸS, « David Martens et Anne Reverseau, Pays de papier. Les livres de voyage, Charleroi, Musée de la Photographie - Centre d’art contemporain de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2019, 191 p., ISBN : 978-2-87183-079-5. », Viatica [En ligne], 8 | 2021, mis en ligne le 27 December 2020, consulté le 06 December 2021. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1743

Auteur

Gilles LOUŸS

CSLF, Université Paris Nanterre

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