Marie-Odile André et Anne Sennhauser (dir.), Jean Rolin. Une écriture in situ, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2019, 184 p., ISBN : 978-2-37906-018-2.

Philippe ANTOINE

1Dans les entretiens qu’il a donnés, Jean Rolin a maintes fois pris ses distances avec le récit de voyage, qu’il juge prompt à sacrifier aux facilités de l’exotisme et enclin à accueillir les stéréotypes qui accompagnent souvent, il est vrai, les écritures de l’ailleurs. Il n’est pas interdit de déceler dans ces prises de position une volonté de se démarquer d’une production censément placée en position ancillaire vis-à-vis d’un référent qu’il s’agirait de dupliquer et qui, de ce fait, ferait de l’écrivain une sorte de copiste chargé de séduire, à grand renfort d’images et d’anecdotes bien senties, un lectorat sédentaire prêt à enrichir à peu de frais sa collection de cartes postales. Ceci relève d’une stratégie de distinction mais on ne saurait faire grief à l’auteur d’une œuvre évidemment majeure et désormais copieuse de revendiquer haut et fort le statut d’Auteur que personne ne peut raisonnablement lui contester. Plus gênante est peut-être une certaine tendance de la critique universitaire à faire le départ entre ce qui ressortirait à une littérature exigeante et élitaire et un « genre » facile et destiné à une consommation de masse. Ce dernier, le récit de voyage, devrait sans cesse administrer les preuves de sa légitimité pour avoir quelque droit à intégrer un supposé canon, dont la définition en compréhension est pour une grande partie adossée à une série d’impensés que l’on peut sans trop de peine situer, sur des plans à la fois historique, idéologique et symbolique.

2Le présent volume a le mérite d’éviter cet écueil, tout en permettant de poser à nouveaux frais quelques-unes des questions qui taraudent depuis des années maintenant celles et ceux qui lisent et étudient des récits de voyage au prisme de la littérature, en se défiant par ailleurs de toute essentialisation de ce dernier terme. On lit dans l’avant-propos de ce collectif l’affirmation suivante : l’écriture de Jean Rolin serait « indexée sur l’expérience concrète d’un lieu arpenté, topographié et recomposé et […] se nourrit du regard porté sur les choses mais aussi de la mémoire qui émerge à leur contact ou des pensées et rêveries qui ne manquent pas d’en découler » (p. 9).

3Voici qui pourrait concerner une bonne partie des récits de voyage et qui permettrait peut-être de recruter Rolin, sans doute à son corps défendant, au sein de l’équipe des écrivains voyageurs. Mais la chose est évidemment plus complexe et il vaut la peine de suivre quelques-unes des réflexions qui fragilisent cette dernière hypothèse, sans totalement la saper.

4Dans une première partie de l’ouvrage (« Mettre en récit : Dispositifs topographiques et médiations scripturales »), l’accent est mis sur ce que l’écrivain appelle lui-même sa « démarche littéraire ambulatoire ». Attentif à une réalité humaine soumise à un processus de marginalisation économique et sociale et prise dans une histoire que le recours à l’archive permet de restituer, Rolin « engage une véritable herméneutique de l’espace périurbain qui se double d’un questionnement ontologique sur l’espace habité » (Pierre Hyppolite, p. 48). Les repérages du narrateur arpenteur permettent de composer des portraits de villes qui renvoient, dans Le Ravissement de Britney Spears et Savannah, à une identité féminine (Bruno Thibault). Pascal Mougin, dans la contribution par laquelle s’ouvre le livre, place Rolin dans l’orbe de l’art contemporain : il serait un héritier du conceptualisme (p. 23), dans la mesure où ses textes seraient le fruit d’un protocole initial contraignant le déplacement et, dans un second temps, le faire esthétique qui en découle. L’écrivain échapperait à la fois à la tentation de l’objectivité et à celle de la flânerie impressionniste qui pourraient caractériser des « formes convenues » (p. 17), celles du récit de voyage ou du reportage. Ainsi serait par ailleurs mise à mal la distinction entre fiction et écriture référentielle et inventée une forme à la fois autotélique (puisque le récit « raconte l’effectuation du programme qui l’a rendu possible », p. 27) et transitive (puisqu’il est « témoignage d’une expérience du monde dont cette effectuation a été l’occasion », id.). La proposition est particulièrement stimulante. Il faudrait cependant se demander, dans un autre cadre, si les « formes convenues » dont il a été question très vite au début de l’article ne sont pas elles aussi traversées par de telles tensions et si l’adoption d’un « dispositif », effectivement plus particulièrement corrélée à des pratiques plastiques et scripturales contemporaines, est la condition nécessaire et suffisante à la création d’une fiction initiale qui bloquerait la dimension référentielle du récit et le distinguerait radicalement du récit de voyage (certains des contributeurs du volume emploient cependant le terme pour quelques-uns des textes de l’écrivain) ou du reportage (qui peut parfaitement se prêter à une lecture « littéraire »), auquel Rolin s’est adonné et qui innerve ses écrits non journalistiques.

5C’est sur ce dernier point que se concentre l’analyse de Mathilde Roussigné, qui met en regard les « récits littéraires » de l’auteur et ses reportages, réunis dans L’Homme qui a vu l’ours (2006). Il existe bien des similitudes entre ces deux pans de l’œuvre, oscillant entre objectivité et ironie et scrutant un monde complexe et instable, difficile à mettre en mots. Cela dit, la notion d’imposture permettrait de départager les deux ensembles : en affichant une distance avec les informations délivrées, en jouant d’incessants décalages qui s’adossent à une énonciation incertaine, en manifestant une « tendance au dérapage vers le futile, l’incertain et le romanesque » (p. 53), les livres de Rolin se distinguent des articles qu’il a écrits pour la presse. La deuxième partie du collectif s’intéresse donc à des questions génériques et plus particulièrement à ce qui est probablement la marque de fabrique d’un auteur qui mêle sciemment, comme le fait remarquer Chiara Bontempelli, narrations factuelle et documentaire (Rolin parle ainsi, à propos de son œuvre d’une littérature « légèrement fictive » ou use volontiers du verbe « fictionner » pour rendre compte des libertés qu’il prend avec une réalité par ailleurs omniprésente, même dans les récits qu’il place ouvertement sous le signe de la fabulation). On peut donc être sensible au caractère énigmatique d’une prose qui déconstruit le romanesque en même temps qu’elle laisse planer une suspicion sur la validité d’énoncés relevant apparemment d’un régime référentiel, mais également être attentif aux multiples relations intertextuelles que le récit met en place et à partir desquelles il se constitue (Martine Boyer-Weinmann). Les Voyages de Rolin se font aussi au pays des livres.

6La dernière section du livre s’intitule « Habiter le monde : questionnements et formes du discours impliqué ». Anne Sennhauser établit, à partir de la lecture de son corpus, une intéressante distinction entre la ville (comme espace organisé, historiquement stratifié et lieu de sociabilité) et l’urbain, qui « désigne ce que la ville a secrété de désordre et de confusion en se développant rapidement » (p. 96). Rolin, qui est en cela bien de son époque, porte un regard fasciné et inquiet sur cette prolifération anarchique, violente et absurde, qui semble annoncer que les civilisations sont mortelles. Mais ce discours catastrophique fait l’objet d’un traitement ironique (sur lequel Pierre Schoentjes reviendra) porté par une évidente intention ludique (p. 102) – et l’on se dit qu’une analyse de l’humour si particulier de Rolin donnerait lieu à un bel article. Un volume sur cet écrivain eût été incomplet s’il n’avait été question des animaux, dont Frédéric Martin-Achard étudie les modes de présences dans la prose non fictionnelle de l’auteur, en acceptant donc qu’il existe des « récits qui relèvent d’une expérience concrète du monde » (p. 103) et donc (?) d’une littérature viatique – ou topique. Sans entrer dans le détail de la démonstration très convaincante de l’auteur de cette contribution, on se contentera de signaler ici qu’un lien de plus s’établit, par le biais du « rapport aux bêtes », entre Rolin et les voyageurs qui l’ont précédé : ces derniers n’avaient pas abandonné toute prétention encyclopédique et se révélaient à l’occasion naturalistes, en important des manières de voir et de penser l’animal qui étaient celles de leur époque, dans une démarche d’inventaire qui caractérise à bien des égards le Voyage. La présence de ce « discours scientifique », notamment ornithologique, sert puissamment, pour Pierre Schoentjes, une vision de la nature placée sous le signe d’une ironie fondée sur le relevé des contrastes, qui serait plus explicite dans l’enquête journalistique que dans les récits de voyage ou les romans (on retrouve ici les frontières génériques qui avaient été remises en cause dans certaines des contributions précédentes). Aline Berger est enfin sensible à la « poétique du souffle » qui se met en place dans Peleliu : elle cerne avec justesse quelques-uns des traits d’une écriture marquée par une attention fine à l’histoire et la géographie des lieux, portée par une volonté d’immersion dans le paysage et caractérisée par une saisie polysensorielle des phénomènes – tous éléments qui pourraient sans doute autoriser à tracer une filiation entre cette œuvre et les promenades de l’époque romantique (rappelons que Rolin est d’autant plus sensible au génie de la marche… qu’il ne sait pas conduire et découvre le monde, le plus souvent, par la plante des pieds).

7Les éditeurs de ce très beau volume n’ont pas reculé devant l’exercice, quelquefois difficile, de la conclusion (et ont par ailleurs retranscrit, en annexe, une table ronde réunissant Jean Rolin, Jean-Christophe Bailly et Philippe Vasset). Elle est organisée autour de maîtres-mots et expressions qui cartographient parfaitement le terrain de la réflexion : « dispositifs », « arpentage, reportage, récit de voyage », « fiction/non-fiction », « l’écrivains et ses doubles : entre (im)posture et implication », « subjectivité, mémoires, savoirs ». Il y a là, pour les spécialistes du genre viatique, et au-delà de l’œuvre de Rolin, tout un programme de recherches (certaines sont déjà bien engagées) qui alimentera utilement les débats à venir. On citera pour finir cette phrase qui figure à la fin du volume :

Si Jean Rolin se situe résolument dans le champ littéraire par le soin apporté à chaque texte comme point d’aboutissement d’une expérience mise en place en vue de sa production, il n’en reste pas moins que l’ensemble de son travail participe d’une interrogation des frontières du littéraire de par la surimpression entre le monde réel et sa représentation textuelle, la porosité entre l’auteur biographique et la figure que les textes inventent (p. 146).

Rien n’empêche, ici, de penser à des écrivains voyageurs dont les œuvres exemplifieraient ces propriétés…


Pour citer ce document

Philippe ANTOINE, «Marie-Odile André et Anne Sennhauser (dir.), Jean Rolin. Une écriture in situ, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2019, 184 p., ISBN : 978-2-37906-018-2.», Viatica [En ligne], n°8, mis à jour le : 25/03/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1754.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Philippe ANTOINE

CELIS, Université Clermont Auvergne