Béton armé, Paris, © Éditions de La Table Ronde, 2013

Philippe RAHMY

1Viatica publie dans le présent numéro les quatre premiers chapitres du récit de Philippe Rahmy, consacré à son séjour de deux mois en Chine, à Shanghai.

2Né à Genève en 1965, égyptologue de formation et membre fondateur du site littéraire remue.net, Philippe Rahmy est l’auteur de deux recueils de poésie chez Cheyne Éditeur : Mouvement par la fin, avec une postface de Jacques Dupin (2005), et Demeure le corps (2007). Il signe à La Table Ronde Béton armé, couronné de plusieurs prix, un premier roman, Allegra, et un récit, Monarques. Philippe Rahmy est mort à Lausanne en octobre 2017.

3Mêlant étroitement récit autobiographique et notations de style viatique sur la ville de Shanghai, perçue par l’auteur comme une forme de condensé monstrueux de la Chine urbaine, ces quatre premiers chapitres donnent un aperçu du style de Rahmy, fait de notations fulgurantes, d’une franchise parfois brutale quand le regard porté sur le dehors se transforme en froides introspections. Sans jamais chercher à justifier l’acuité de ses impressions par la maladie qui l’a précocement handicapé, Philippe Rahmy n’en montre pas moins comment le corps, par ses souffrances, ses pulsions, ses manques, impacte la langue et la pensée, mais également le lien avec autrui. De là une hyper-sensibilité à l’humain, partout où il se trouve, mais également une lucidité parfois glaçante, qu’on trouve également exprimées dans ces quatre premiers chapitres. Nos remerciements à la veuve de Philippe Rahmy et aux Éditions de la Table Ronde, qui nous ont aimablement autorisés à reproduire ces « bonnes feuilles » de Béton armé.

I

4Shanghai n’est pas une ville. Ce n’est pas ce mot qui vient à l’esprit. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d’océan ou de machine de guerre. Un tumulte, un infini de perspectives, d’angles et de surfaces amplifiant le vacarme. Toutes les foules d’Elias Canetti se coupent ici, se heurtent et se multiplient, fuient à l’horizon ou s’enroulent autour des points fixes (kiosques, bouches de métro, abris de bus, passages piétons) . Des foules en procession et des foules fermées se pressent dans les parcs. Des foules semi-ouvertes, radiocentriques, chatoyantes, s’écoulent de la rue vers l’intérieur des hypermarchés, flux de chairs et de choses, flux d’essence giclant de vitrine en vitrine, grasses pattes, filoches de doigts, odeurs. L’espace grandit encore. Des foules béantes s’étirent à perte de vue, disséminées le long des voies de chemin de fer ou étirées par les câbles de milliers de grues. Des foules-miroir, enfin, se font face sur les boulevards, étrangement statiques, mastiquées, balançant leurs yeux et leurs cheveux noirs, chacune hypnotisant sa moitié complémentaire. Shanghai est à la fois mangouste et cobra.

5La stupeur se dissipe. La ville se dresse. Paysage vertical d’éléments inertes, signes de pouvoir. Paysage horizontal de matières vivantes, expression d’un désir. Mises côte à côte, les parties de cet ensemble forment un décor. Il n’a aucun sens. Je suis abruti par le décalage horaire. Comme la vache qui regarde passer les trains, je ne comprends pas ce que je vois. Je suis fasciné par le mouvement. Au premier plan, des gens se massent sous les arbres. Râblés, ils portent des voiles transparents. Ils vendent des os alignés sur une natte dans la forme approximative d’un squelette. Derrière eux, l’avenue bourdonne. Je les regarde comme Christophe Colomb découvrant des ossements humains sur les plages de Guadeloupe, sans en déduire que les Chinois sont cannibales.

6Ces commerçants sont des Achang, un peuple de chasseurs nus du nord-ouest du Yunnan. Aujourd’hui sédentarisés, ils avaient la réputation de garder leurs prisonniers en vie durant plusieurs années avant de les manger. Ils peignaient ensuite leurs os de différentes couleurs et se les échangeaient au cours de grandes fêtes. Désormais, les Achang vivent à proximité des abattoirs des villes. Ils s’y fournissent en ingrédients qui entrent dans la composition des soupes médicinales.

7Shanghai. Ce nom explose sous sa masse. Dans aucun pays, sous aucun régime, l’homme n’a produit un tel dieu. Il tranche l’espace, il prolifère. Irrésistiblement, le petit jeu des analogies se met en place. À quoi ressemble ce qu’on n’a jamais vu ? Des images folles se bousculent. Le réel est une machine à rêver. Le nom des rues, les affiches, les manchettes, les voix, la foule, tout cela se combine aux visages, identiques au premier regard. Le peuple, le voici. Le peuple chinois. Taureau. Dragon. Le peuple du labour et de la révolution. Soudain, une femme enceinte se retourne. Elle s’arrête dans un grondement de poubelles. Le gyrophare d’un camion-benne passe sur elle. Elle clignote comme un hologramme. Elle est grande. Sauf son ventre qu’elle soutient à deux mains, son corps est décharné. Le flash la balaie, puis la poussière et le martèlement de l’avenue, puis la puanteur de la benne, puis toute la ville jaillissant de la plus lointaine épaisseur de la terre. Shanghai défile sous le masque anonyme de la foule. La foule n’existe plus. Les masques tombent. C’est maintenant la vie incarnée, à cet instant et en ce lieu précis, qui explose devant moi, pour moi, et qui m’éveille, et qui m’enfonce la tête entre les cuisses de cette femme, à l’intérieur de son ventre où se concentre toute la chaleur de son corps, et qui me fait naître à six heures du soir, là, dans cette rue, dans la peau de tous les individus seuls au monde, de tous ces pauvres types, de toutes ces pauvres filles crevant de faim et de désir.

8Gens ordinaires déformés par le gigantisme des lieux. Ils téléphonent. Ils écoutent de la musique. Leurs traits sont tirés. Leurs vêtements élégants sont pâles comme le béton.

9Shanghai les domine. Shanghai les veut au seul service de sa puissance. Ils se taisent. Ils se balancent d’un pied sur l’autre. L’instant d’après, ils se jettent sur l’avenue. Ils se frôlent sans se toucher, ils se percutent ici ou là avec la précision de deux aimants, ils poursuivent leur course entre les buildings plantés dans le ciel gris-noir.

10Les immeubles dépassent l’imagination qui reste attachée à la terre. On entend des sirènes et des coups, comme un grognement portuaire. Une lumière musclée brasse la pollution. Des nuages se forment entre les tours, pliés et repliés par les rafales de vent. On dirait des éléphants se roulant dans la poussière. Une femme portant un plat de poissons traverse le boulevard. Elle danse avec les voitures. Sa voix éraillée répond aux klaxons. Elle atteint le trottoir opposé. La circulation déferle. Quelques jours plus tard, cette même femme traversera un autre boulevard. Elle tiendra un enfant par la main, ou un vieillard, quelque chose de vivant et de fragile qu’elle caressera d’un geste machinal avant d’être heurtée par un van. Elle mourra ou ce sera l’enfant, ou le vieux qu’on roulera sur le côté. Un drap sera posé sur sa figure. Une même concierge traînera son balai de sa cour à la rue, elle s’arrêtera à quelques mètres de la forme allongée, elle gueulera quelque chose avant de retourner nourrir ses oiseaux. De part et d’autre, il y aura les mêmes trottoirs à palissades, la même multitude affairée et nonchalante. Il y aura des bras et des jambes, des silhouettes portant des échelles, des gaules, des perches d’oiseleur, des antennes paraboliques, des machettes, des ombrelles. Des millions de visages continueront à défiler dans les phares des voitures. Des pas rapides sur le trottoir, étouffés, comme le murmure d’un peuple marchant sur la pointe des pieds. Et des yeux noirs, perdus, derrière lesquels on verra briller la force de chaque jour.

11Ce n’est pas une ville que voit celui qui débarque à Shanghai, mais un symbole incandescent d’humanité.

II

12J’ai reçu mon invitation pour la Chine au retour d’un déplacement à Stuttgart. Je m’étais rendu au chevet de mon oncle maternel atteint de Parkinson. Le matin, j’assistais ma tante pour la toilette du malade. L’après-midi, je me baignais à l’étang. Le soir, il fallait affronter les heures les plus dures. Mon oncle cessait de respirer. Sa carcasse s’arquait. Ses membres, écartelés par des liens invisibles, se soulevaient au-dessus du matelas. Progressivement, la crise passait ou, plutôt, se brisait comme des plaques de glace, toujours plus fines, presque liquides ; ses dents grinçaient, mordaient, claquaient ; sa bouche lançait des jurons, des menaces, des grognements, plus aigus à mesure qu’ils s’apaisaient, des sifflements, puis des plaintes, des pleurs, des gargouillis, puis plus rien. Son visage, déjà coulé dans le masque mortuaire, se libérait de sa gangue plâtreuse, ses mains se déliaient, faisaient signe ; il fallait s’approcher, plus près, tout près, coller l’oreille pour l’entendre murmurer une comptine mêlée de soupirs, de dates, de vieux souvenirs de la guerre, le nom de villes ou de villages traversés après avoir quitté Berlin en flammes, ou celui du hongre attelé à la carriole familiale, qui leur avait sauvé la vie plusieurs fois en flairant les embuscades, « Wallach… Wallach… », ou répéter le prénom de son frère cadet emporté par la leucémie, ou encore celui de ma mère.

13Il faisait doux. Le ciel nocturne éclairait la chambre. Au loin, on devinait des promeneurs dans le vignoble, une torche à la main. Ils marchaient en file indienne jusqu’au sommet de la colline. Ma tante se laissait aller. Assise au bord du lit, le dos au mur, elle tenait son mari par l’épaule. Elle gardait les yeux fermés de longues minutes. Elle souriait. Les images heureuses du passé lui emplissaient la tête. Je l’écoutais respirer. Les boiseries de la charpente craquaient dans la fraîcheur du soir. D’autres marcheurs traversaient l’obscurité en suivant les aboiements de leurs chiens. Ma tante rouvrait les yeux. Mon oncle se remettait à gémir. Elle lui donnait à boire. Il s’étouffait. Ses lèvres gercées crachaient de nouvelles insultes. Il arrachait ses draps, son pantalon de pyjama, et là, avec sa figure d’oisillon, il invoquait le diable avant de sombrer dans un sommeil de mort. Cette vie durait depuis douze ans.

14Mon oncle avait été ministre. Durant la période de la Bande à Baader, le gouvernement lui avait alloué une voiture blindée. Je me souviens du poids des portières que je n’arrivais pas à ouvrir. Je me souviens des gardes du corps qui nous escortaient à l’église pour Noël, le veston ouvert sur la crosse de leurs revolvers. J’éprouvais de la fierté à faire partie d’une telle famille, et aussi la honte du canard boiteux : j’avais un père égyptien qui m’avait transmis un mal héréditaire. J’éprouve aujourd’hui un étrange vertige à voir mourir cet oncle qui me dépassait en tout. Survivre aux êtres sains est la vraie consolation des incurables. Il se peut que j’aie fait ce voyage en Allemagne pour la même raison qui m’avait fait veiller mon père à la maison, jusqu’à la fin. J’avais alors une quinzaine d’années. Rien n’est plus triste et plus doux pour un fils que l’agonie de son père, que de plonger ses yeux dans les siens, avec amour, avec froideur, une dernière fois comme enfant, une première fois comme mâle dominant.

15L’orage est passé. Shanghai scintille. Il me semble que je plane au-dessus du ciel étoilé, dans une nuit surplombant la nuit. J’ai mal à la tête. Appuyer mon visage contre la vitre fraîche me soulage. Je ne parviens pas à récupérer du décalage horaire. J’ai peur de m’allonger, j’ai même peur de m’asseoir. J’ai peur de reprendre la pose de l’enfant que j’étais, prostré dans la maladie, dans ma maison sous le lierre, au pied du Jura.

16Voyager aussi loin me donne un aperçu de ce que serait vivre toujours. Regarder la ville me fait du bien. Chaque immeuble est une porte, chaque rue un fossé noir. Nuit profonde. Je ne pense à rien. Je vis. Je compte mes morts. Nous ne vieillissons pas à cause du temps qui passe. Nous vieillissons à cause des morts que nous portons et qui continuent de mourir en nous. J’allume une cigarette. Mieux vaut éviter les tables pour écrire. Qu’elles soient rondes ou carrées, elles sont faites pour manger. Pour reprendre des forces. Pour reposer les bras et les épaules après une longue journée. Pour s’avachir. Je reste perché au bord de ma fenêtre. Les camions de la voirie se sont mis en action. Je ferai tout pour survivre aux gens que j’aime.

III

17Il y avait une famille allemande, autrefois, portée par l’espoir d’une vie meilleure. C’était une vieille famille d’avant les Habsbourg. Les hommes y pratiquaient l’escrime, la franchise, l’honneur. Les femmes étaient instruites, artistes, indépendantes. Cette famille n’était pas riche à proprement parler. Elle possédait des terres et sa réputation. Elle était comme ces corps alanguis en été qui laissent pendre leurs bras au bord de la chaise longue, ou comme ces vieux chiens de l’hiver qui soupirent en rêvant devant la cheminée. Le nazisme l’a réveillée. La patrie, qui n’était pour elle qu’une idée douce-amère où de moyenâgeuses splendeurs se mêlaient à l’humiliation de 1918, a frappé ces gens en pleine face. Une euphorie collective s’est emparée du pays. Berlin vrombissait. Les inconnus se saluaient comme des frères et des soeurs. Le lendemain, ils se livraient de sanglants combats de rue. Ils voulaient tous leur place à la table du peuple allemand. Ils y croyaient. La vie était rude. Tout le monde avait faim. Mais jamais l’Allemagne n’a été aussi vivante que durant ces folles années. Partout de la musique et des cris. L’Allemagne repartait à neuf. Elle était une plante grimpante qui s’enroulait autour de l’idée de nation. Elle a atteint le ciel sur un vacarme d’acier et de bottes. La guerre a éclaté. Sa loi est simple : tuer ou mourir. La guerre a été perdue. Sa loi devint compliquée : survivre.

18Il n’y eut aucun mort dans ma famille. Mon grand-père, médecin-colonel, a été fait prisonnier par les Soviétiques en zone tchèque. Il est revenu décoré par ses geôliers pour avoir enrayé une épidémie de choléra. Ma grand-mère a quitté Berlin sous les bombes avec ses trois enfants. Les immeubles s’effondraient. Il a fallu ramper de cave en cave sous le brasier de phosphore, percer les murs, atteindre l’air libre, courir, sauter dans la carriole, fuir. Comme son mari, elle était médecin. Elle a soigné les éclopés au bord du chemin. Elle est arrivée en zone américaine.

19Quel nom donner à ces nazis qui, une fois vaincus, ont sauvé leur peau et continué à vivre sans jamais renier ni même évoquer leur passé ? Rescapés ? Loups déguisés en agneaux ? Simples êtres humains ? Ils se sont glissés parmi les fuyards comme des imitations monstrueuses des rescapés des camps. Les bourreaux pleins de suif se sont mêlés à la foule de leurs victimes. Puis ils sont rentrés chez eux. Ils ont relevé l’Allemagne en ruine parce que cette société était encore la leur, celle de 1939, cette entité qui s’était purgée de toute opposition, traquant près d’un million de personnes dans ses rangs avant la guerre, selon les statistiques de la Gestapo. Quel nom donner aux survivants allemands ? Quel nom donner à leurs enfants ? Héritiers ? Génération perdue ? Quel nom donner aujourd’hui à l’Allemagne ?

20Mon plus jeune oncle est mort en quelques jours, il y a dix ans. Il m’a appris à jouer aux échecs. Je l’aimais. Il avait le rire explosif des hommes qui n’ont pas vraiment su devenir adultes. Durant la nuit où nous l’avons veillé, son visage a fleuri, libérant tous les secrets de son âme.

21La mort ne s’oppose pas à la vie. Elle la prolonge sur un mode mineur.

22La mort n’est que la vie ralentie.

IV

23Les préparatifs du départ sont plus pénibles que prévu. Ayant appris mon état de santé, l’Association des écrivains de Shanghai exige une attestation d’assurance et une batterie d’examens médicaux. Le message dit encore, dans un jargon de logiciel de traduction, « veiller au poids bagage et ce qu’on emmène pour lecture ». Je ne sais rien du programme qui m’attend. Je vais vivre à Shanghai aux frais de l’État chinois qui invite chaque année une dizaine d’écrivains en résidence, et qui les exhibe durant deux mois comme les Romains faisaient défiler les vaincus pour distraire le bon peuple de la Ville. Mais contrairement aux princes barbares auxquels on coupait la langue, il semble qu’on voudra à la fois nous montrer, et nous entendre.

24Qu’emmène-t-on pour une lecture ? Un livre, quelques pages manuscrites, une histoire qu’on improvisera sur le moment ? Que prend-on avec soi quand on change de monde ? Un interprète. Quelqu’un qui parle un si grand nombre de langues qu’il saura se faire comprendre en toute occasion. Christophe Colomb avait le sien. Il s’appelait Yosef Ben Ha Levy Haivri (Joseph fils de Lévy l’Hébreu), dit Luis de Torres. Il connaissait l’hébreu, l’araméen, l’arabe et le portugais. A-t-il su parler aux indigènes ? Torres a fait partie des quelques membres de la première expédition qui ont refusé de rentrer en Europe. On raconte qu’il a été assassiné, ou alors qu’il a vécu dans la forêt après avoir renié sa foi par amour pour une Indienne. Parler toutes les langues ne protège pas du pire.

25Je serai donc mon propre interprète, ou plutôt, ma maladie me servira d’espéranto. Tous les hommes sont malades. La douleur est une langue commune. Chaque rage de dents, chaque mal aux pieds, chaque souffrance fait écho à la douleur de naître.

26Libéré du ventre maternel, l’enfant croit mourir. On l’expulse du paradis. Cette douleur fulgurante s’estompe vite. Elle est remplacée par l’effort de respirer, puis par l’émerveillement d’entendre, de humer, de toucher, de voir. Chacun de nous porte trace de la chute, enterrée quelque part dans la mémoire, pas même un souvenir, à peine une ombre, matrice de toutes nos plaintes. Mais pour celui qui naît malade, couvert de blessures permanentes, la douleur ne prend jamais fin. Elle durera aussi longtemps qu’il vivra, si bien qu’il n’en finira pas de naître.

27« Veiller au poids bagage et ce qu’on emmène pour lecture. » Je pars pour la Chine. Mes bagages ne pèsent pas lourd. Ils font le poids de mon squelette, un dixième du poids de mon corps, cinq à six kilos d’os, le poids de la Bible de Gutenberg déposée à la bibliothèque Mazarine, le poids de La Divine Comédie dans son édition imprimée de 1555, le poids d’un enfant de six mois, le poids de ma vie d’adulte.

28J’ai passé ces derniers jours à attendre les résultats de l’IRM. Mon enfance et mon adolescence ont été suspendues aux diagnostics.

29Je revois mes parents faire des messes basses dans le couloir des urgences, leurs mines sombres me servant de baromètre pour évaluer la gravité de ma blessure : un sourire embarrassé signifiait que je m’en tirais avec un plâtre, un regard tendre que je restais à l’hôpital. Je juge encore les gens d’après cette échelle : qu’on me témoigne de la bienveillance et je crois qu’on va m’abandonner, qu’on veut ma mort.

30Je me suis fait cinquante fractures. C’est peu. D’autres malades s’en font des centaines. J’ai de la chance dans mon malheur. Mais on m’a récemment découvert une faiblesse au cœur. On a parlé de processus vital. Chaque mauvaise nouvelle est à la fois la première et la dernière. Elle m’écrase et me traverse dans un même mouvement.

31Les résultats sont arrivés ce matin. L’enveloppe restera sur la table. Il semble que l’oiseau qu’on a dans la tête ait d’abord besoin de quitter la cage mentale qu’on s’était aménagée pour résister à la maladie. L’esprit s’envole au-devant de la peur.

32L’enveloppe en papier kraft, brunâtre sur la table en bois, ressemble à un animal traqué qui se plaque au sol.

33J’ai cru entendre les râles de mon oncle à l’intérieur de l’IRM. À force de laisser passer en moi le vacarme de la machine, il devenait syllabique. Je reconnaissais des segments de parole, claquements, murmures, des bribes de cette langue des origines que Rousseau situe si profondément en l’homme, ces voix dont on ne peut pas dire si elles proviennent encore de nous ou si elles traduisent un ordre premier qui nous permet d’envisager notre rapport à l’infini.

34Ce sera donc la Chine… ou le bloc opératoire. Je déchire l’enveloppe. Elle contient un rébus de chiffres se résumant d’un mot : voyage !

Philippe Rahmy © Éditions de La Table Ronde, Paris, 2013.


Pour citer ce document

Philippe RAHMY, «Béton armé, Paris, © Éditions de La Table Ronde, 2013», Viatica [En ligne], n°8, mis à jour le : 19/02/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=1756.

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