Introduction
Introduction

Fabrice GALTIER


Viamque
Degrumabis, uti castris mensor facit olim.
« Et tu traceras ta route comme d’habitude l’arpenteur fait pour un camp1. »

1C’est ainsi que le poète satirique Lucilius s’adresse à l’un de ses amis, au moment où il s’apprête à lui présenter l’itinéraire du périple qui l’a conduit de Rome à Capoue et de Capoue en Sicile, à la fin du iie siècle avant notre ère. La formule constitue à elle seule le second des trente-cinq fragments de l’Iter Siculum, satire qu’on peut considérer, d’après l’état de nos connaissances, comme l’un des tout premiers exemples latins de récit de voyage2. Lucilius y exprime l’idée que, grâce à la description qu’il y fait de son parcours (iter), le destinataire de son récit pourra se le représenter mentalement aussi aisément que l’arpenteur, se servant de la gruma, détermine les lignes et les angles qui conditionnent le tracé d’un camp militaire. Cette comparaison traduit un lien étroit entre le récit de voyage et la volonté de maîtriser l’espace, tendance particulièrement développée chez les Romains, conquérants acharnés à quadriller le territoire qu’ils dominent à l’aide de villes, de ponts et de routes, à y multiplier les bornes milliaires pour en définir la mesure. Lucilius ne manquera d’ailleurs pas de mentionner les distances entre les différents points de son trajet. Les référents militaire et topographique de l’image à laquelle il recourt suggèrent également combien, pour un Romain, rendre compte du voyage qu’il a accompli s’inscrit dans un horizon délimité par l’intérêt communautaire.

2Ce sont les impératifs liés à la gestion de ses domaines qui ont contraint Lucilius à se rendre en Sicile, où son chef de troupeaux Symmachus était tombé gravement malade. De fait, il n’est pas insignifiant que les périples évoqués par les textes qui sont traités dans ce dossier soient tous définis comme répondant à un officium, un « devoir »3. Le déplacement y possède toujours une résonance politique. À l’exception d’Ovide, dont le trajet vers Tomes est dicté par un exil sans espoir de retour, les autres auteurs évoquent des déplacements que détermine chaque fois une mission plus ou moins officielle : Horace aurait accompagné Mécène dans le cadre de pourparlers destinés à assurer l’alliance entre Octavien – le futur empereur Auguste – et Marc Antoine ; Ausone a traversé la région de la Moselle au service personnel de Valentinien 1er ; Rutilius Namatianus est parti en Gaule, affaiblie par plusieurs incursions barbares, pour participer à son relèvement ; Sidoine Apollinaire s’est rendu à Rome pour rencontrer le nouvel empereur Anthémius. Quant à Ennode, il évoque son retour du synodus palmaris de 502 où fut reconnue la légitimité du pape Symmaque, lors du schisme laurentien.

3On le voit, les textes de notre corpus, qui ont en commun de transcrire en latin un voyage réellement effectué par l’auteur, s’échelonnent sur un temps long, de la fin de la République jusqu’à l’Antiquité tardive. De fait, dans la littérature latine, du moins telle qu’elle est parvenue jusqu’à nous, les écrits portant de tels témoignages sont relativement peu nombreux, tandis qu’abondent en revanche les évocations de périples mythiques auxquels, d’ailleurs, nos textes eux-mêmes font souvent allusion4. Joëlle Soler l’a bien montré dans l’ouvrage fondamental qu’elle a consacré aux écritures du voyage : transposer une expérience vécue, rendre compte de la confrontation d’une subjectivité individuelle avec une réalité exotique ne suscitent guère l’intérêt des Romains. Ce qu’ils attendent de la transcription littéraire d’un voyage réel, c’est un repérage des différents marqueurs qui rappellent Rome et son emprise sur l’espace parcouru5. À travers son itinéraire, ce sont les valeurs et la culture romaines que l’auteur est censé réactiver, et la posture qu’il adopte par rapport à de tels enjeux marque nécessairement l’image qu’il offre de lui-même en tant que voyageur, image à travers laquelle il affirme son identité6. On comprend mieux, à cet égard, l’importance accordée à la gravité de la cause qui se trouve à l’origine du périple : elle en justifie la nécessité et donc l’évocation, permettant même à l’auteur-voyageur de conférer à son statut social un relief particulier.

4Cette conception de l’écriture du voyage, qu’elle s’exprime à travers la forme satirique, épistolaire ou élégiaque, accorde une place prépondérante à la mémoire, puisqu’elle vise la « re-connaissance » de soi plutôt que la découverte de l’autre. En tant que rappel d’une expérience passée, le récit de voyage se donne déjà à lire, intrinsèquement, comme le produit d’une remémoration, voire d’une mémorialisation. Mais les implications mémorielles de cette forme d’écrit débordent largement le cadre rétrospectif, tout particulièrement dans la Rome antique, où le processus de « re-connaissance » que nous venons d’évoquer, nourri de références textuelles et historiques, renforce un recours à l’intertextualité que les Anciens plaçaient au cœur de l’activité littéraire. À bien des égards, nous le verrons, les voyageurs dont les textes sont considérés ici sont aussi des arpenteurs de la mémoire. Par ailleurs, l’autoreprésentation à laquelle procède l’auteur de l’écrit viatique n’est pas uniquement destinée à répondre au jugement immédiat de ses contemporains. Elle est aussi déterminée par le regard de la postérité, tout particulièrement dans la société païenne, où l’on accorde une importance particulière à la survie mémorielle7.

5Les articles rassemblés dans ce dossier exposent des analyses qui ont été menées conformément aux approches de l’étude critique des textes anciens. Le premier, présenté par Bénédicte Delignon, concerne la fameuse satire 5, dans laquelle Horace relate son voyage à Brindes. Il apparaît que le poète ne cherche pas à y dresser un monumentum destiné à immortaliser son action diplomatique au moment du second triumvirat. L’Iter Brundisinum lui permet plutôt d’offrir une image de lui-même pleine d’autodérision, dont le sens s’éclaire à travers le dialogue qu’il établit avec l’Iter Siculum de Lucilius. En se démarquant de son prédécesseur, il met en relief une persona satirique qu’il dépouille sciemment de toute dimension politique. La satire déjoue ainsi les codes de l’autoreprésentation pour contribuer à immortaliser une autre image d’Horace, déterminée par son amitié avec le puissant Mécène, ainsi que par ses conceptions philosophiques et poétiques.

6Pour Ovide, son contemporain, la question est tout autre. L’ultime périple qui le conduisit de Rome à Tomes, sur les bords de la Mer Noire, marquait en effet le début de la relégation à vie ordonnée par Auguste, synonyme de déchéance civique. Significativement, une double peur, celle d’être oublié et celle d’oublier, transpose sur le plan poétique la crainte d’une perte d’identité que seule l’écriture peut surmonter. C’est ce que révèle l’analyse qu’Hélène Vial consacre aux vers des Tristes, mais aussi du Contre Ibis et des Pontiques, où la réalité du voyage d’exil rejoint la fiction dans un mouvement de reconquête mémorielle des voyages maritimes antérieurs, vécus ou mythiques. Le motif du voyage en mer, redéfini à partir du trajet traumatique vers Tomes, participe ainsi d’un renouvellement de l’écriture poétique permettant à celle-ci de transcender l’impossibilité pour le poète de retourner à Rome.

7Avec la Moselle, poème écrit à la fin du ive siècle, Ausone offre la vision d’un voyage dans la région de Trèves que Florence Garambois-Vasquez confronte avec l’Ordo Vrbium Nobilium, catalogue en vers de villes célèbres, composé probablement par la suite. Si plusieurs des cités évoquées dans l’Ordo ont réellement été visitées par l’auteur, l’intérêt du recueil réside surtout dans le fait qu’il constitue une sorte de contrepoint éclairant à l’hymne qu’il avait consacré à l’affluent du Rhin. Il apparaît ainsi que, pour Ausone, le voyage est l’occasion de faire coïncider la réalité des fleuves et des pierres avec les références littéraires et historiques qui fondent l’identité romaine. De fait, les rives de la Moselle évoquent une romanité idéalisée, reflet d’un espace impérial encore placé sous la tutelle désormais symbolique de Rome. Si le voyage virtuel proposé dans l’Ordo est aussi un voyage dans la littérature et ses genres, c’est qu’Ausone cherche à appréhender dans sa globalité une culture qui définit encore à ses yeux la moindre parcelle de l’empire. On ne s’étonnera pas qu’il ait pu consulter, parmi ses sources, l’original de la table de Peutinger, représentation cartographique du réseau qui quadrillait le monde romain8.

8Rutilius Namatianus, lorsqu’il écrit son De reditu suo quelques années plus tard, au début du ve siècle, construit lui aussi un parcours irrigué par la mémoire littéraire. C’est le rôle qu’y jouent les réminiscences du périple d’Énée que Joëlle Soler s’attache tout particulièrement à décrypter, dans une étude qui met au jour les rapprochements suggestifs que l’auteur établit entre son propre parcours et celui du héros virgilien. Il retrouve la trace de ce dernier dans les lieux de mémoire – ou mnémotopes pour reprendre la terminologie de Jan Assmann9 – que son itinéraire lui dévoile. Le De reditu suo, qui se trouve être le plus important poème de voyage de l’Antiquité latine, apparaît donc comme le récit d’un double retour : retour en Gaule, où l’auteur entend participer au relèvement d’un territoire ravagé par les barbares, et retour aux origines de Rome, dont le souvenir est ranimé au fil du parcours. Le poète en appelle ainsi à un mouvement de renouveau de la cité qui avait dominé le monde, au moment particulièrement critique qui suit son pillage par les Goths d’Alaric, en 410.

9Dans les décennies suivantes, Rome allait connaître d’autres mises à sac, alors que les institutions de l’Empire d’Occident finissaient de se désagréger. Le voyage que Sidoine Apollinaire accomplit de Lyon à l’Vrbs, en 467, pour y rencontrer le nouvel empereur Anthémius, voyage qu’il relate dans une lettre adressée à son ami Hérénius, se situe, de fait, dans un contexte de grande instabilité politique. Comme le montre Annick Stoehr-Monjou, Sidoine célèbre la romanité mais en suggère aussi les failles à travers toute une série d’allusions aux guerres qui ont émaillé le passé. La représentation de son itinéraire et le subtil jeu de références aux grands textes classiques marquent son respect des cadres traditionnels hérités de la culture antique ; Sidoine ne manque d’ailleurs pas de se mettre en scène pour la postérité en aristocrate vertueux et dévoué à sa mission dans une Rome érigée en lieu de concorde politique et religieuse. Ce dernier point correspond à la volonté du futur évêque de Clermont de conjuguer mémoire antique et mémoire chrétienne, ce qui ne l’empêche pas d’effacer de son périple certains aspects de la première au profit de la seconde.

10Cette dimension chrétienne apparaît de manière plus affirmée dans le dernier texte étudié dans notre dossier. Comme l’indique son intitulé, la Dictio Ennodi diaconi quando de Roma rediit est un poème de circonstance dans lequel Ennode de Pavie évoque son retour de Rome où il s’était rendu en tant que diacre, pour participer au synode de novembre 502. L’étude de Céline Urlacher-Becht met en lumière les difficultés d’interprétation d’un texte destiné au départ à être déclamé devant un cercle essentiellement privé. L’auteur chrétien s’y approprie le motif et les codes traditionnels de la célébration du retour de voyage pour créer une allégorie fondée sur le périple maritime et ses dangers. Il signifie, par ce biais, les craintes et les espoirs qu’il nourrit concernant les suites du conflit politico-religieux entre le pape Symmaque et l’antipape Laurent, dans lequel il se trouve personnellement impliqué et qui est à l’origine du synode où il s’est rendu. Dans ce contexte de crise, Ennode, qui entend s’inscrire dans le sillage des prophètes et d’Ambroise, accorde à la mémoire chrétienne un rôle essentiel.

11Si la littérature latine n’accorde, dans l’Antiquité, qu’une place réduite à l’écriture du voyage factuel, d’ailleurs pas encore constituée en genre à part entière, elle n’en révèle pas moins une diversité d’approches dont le présent dossier constitue un aperçu placé sous l’égide de la mémoire. Il contribue ainsi, à sa manière, à perpétuer le souvenir de ces voyageurs qui se refusaient à tomber dans l’oubli.

Notes

1 Lucilius, Satires, III, fr. 2 (François Charpin, Lucilius. Satires. Livres I-VIII, Paris, Les Belles Lettres, coll. « CUF », 1978)

2 Le récit de voyage est ici défini comme le témoignage donné par le voyageur sur le périple qu’il a réellement accompli.

3 Les Romains voyageaient beaucoup, mais pas seulement par nécessité. Le tourisme existait déjà sous différentes formes. Lire notamment, à ce sujet, Raymond Chevallier, Voyages et déplacements dans l’Empire romain, Paris, Armand Colin, 1988.

4 C’est particulièrement le cas du voyage d’Énée, tel que l’a relaté Virgile. Les études présentées dans ce numéro par Florence Garambois-Vasquez, Joëlle Soler, Annick Stoehr-Monjou et Céline Urlacher-Becht mettent en évidence l’influence considérable exercée par l’auteur de l’Énéide.

5 Rome apparaît d’ailleurs sous une forme idéalisée dans plusieurs textes étudiés au sein de ce dossier. Voir, en particulier, les articles de Florence Garambois-Vasquez, Joëlle Soler et Annick Stoehr-Monjou.

6 Ce n’est qu’avec la pratique du pèlerinage chrétien qu’une autre forme d’écriture du voyage se développera progressivement. Lire Joëlle Soler, Écritures du voyage. Héritages et inventions dans la littérature latine tardive, Paris, Institut d’Études augustiniennes, coll. « Collection des Études augustiniennes. Série Antiquité », 2005, passim.

7 Sur ce point, lire Fabrice Galtier, L’empreinte des morts. Relations entre mort, mémoire et reconnaissance dans la Pharsale de Lucain, Paris, Les Belles Lettres, 2018, p. 129 sq. Les travaux consacrés aux différents aspects de la mémoire dans l’Antiquité romaine sont trop nombreux pour que nous en fassions ici une recension exhaustive. Les pratiques mémorielles constituent à elles seules un objet d’études important. On connaît l’ouvrage de Frances A. Yates, L’Art de la mémoire, Paris, Gallimard, 1987 (1ère éd. 1975) sur la mnémotechnique et ses implications, mais l’exploration du vaste champ de la culture mémorielle romaine a donné lieu à des travaux extrêmement variés. Citons, entre autres, Maurizio Bettini (dir.), I signori della memoria e dell’oblio. Figure della comunicazione nella cultura antica, Florence, La nuova Italia, 1996 ; Joseph Farrell, « The Phenomenology of Memory in Roman Culture », The Classical Journal, 92, 1997, p. 373-383 ; Catherine Baroin, Se souvenir à Rome. Formes, représentations et pratiques de la mémoire, Paris, Belin, 2010. Certains aspects propres à la civilisation romaine constituent des champs de recherche à part entière. C’est le cas des pratiques liées à la mémoire des défunts (Harriet I. Flower, Ancestors Masks and Aristocratic Power in Roman Culture, Oxford, Clarendon Press, 1996 ; The Art of Forgetting: Disgrace and Oblivion in Roman Political Culture, Chapel Hill, University of North Carolina Press), ou des rapports que l’architecture de Rome entretient avec la mémoire (Carlos Machado, « Building the Past: Monuments and Memory in the Forum Romanum » dans Social and Political Life in Late Antiquity, William Bowden, Adam Gutteridge et Carlos Machado (dir.), Leiden-Boston, Brill, 2006). Le champ littéraire n’échappe pas à cette exploration, que ce soit dans un cadre philologique (Gian Biagio Conte, Memoria dei poeti e sistema letterario. Catullo, Virgilio, Ovidio, Lucano, Turin, G. Einaudi, 1974) ou dans un ordre de réflexion plus large (Alain M. Gowing, Empire and Memory: the Representation of the Roman Republic in Imperial Culture, Cambridge, Cambridge University Press, 2005). Cette dimension littéraire apparaît aussi dans les projets scientifiques menés récemment sur les questions mémorielles au sein de la culture romaine. Nous pensons aux programmes de recherches dirigés par Stéphane Benoist et surtout au projet Memoria Romana de Karl Galinsky. Parmi les productions qui en sont issues, nous citerons notamment : Stéphane Benoist, Anne Daguet-Gagey & Christine Hoët-van Cauwenberghe (dir.), Une mémoire en actes. Espaces, figures et discours dans le monde romain, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2016 ; Karl Galinsky (dir.), Memory in Rome and Early Christianity, Oxford, Oxford University Press, 2016.

8 La Table de Peutinger est une copie médiévale d’un « itinéraire » des iie-ive siècles où sont figurés 200 000 km de routes. L’illustration de ce dossier en montre un détail dans lequel Rome se reconnaît aisément.

9 Jan Assmann, La Mémoire culturelle. Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, Paris, Aubier, 2010, p. 54-55 (Das kulturelle Gedächtnis. Schrift, Erinnerung und politische Identität in frühen Hochkulturen, Munich, C.H. Beck, 1992).


Pour citer ce document

Fabrice GALTIER, «Introduction», Viatica [En ligne], n°HS4, mis à jour le : 03/05/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=2014.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Fabrice GALTIER

CELIS, EA 4280, Université Clermont Auvergne