Le voyage chez Ausone, de la Moselle à l’Ordo Vrbium Nobilium
The Journey As Seen by Ausonius, from the Mosella to the Ordo Vrbium Nobilium

Florence GARAMBOIS-VASQUEZ

Résumé : Ausone s’est intéressé à la thématique du voyage.  De ceux qu’il a faits à Trèves, il a tiré le long hymne à la Moselle, fleuve dont le poète loue le calme, et la sérénité, dans une reconstruction certaine de la réalité. Dans l’Ordo Vrbium Nobilium, Ausone a composé une autre forme de voyage. Sous les caractéristiques des diverses cités qu’il évoque, se dégage une exploration des différents genres littéraires qu’il a pu investir. Le poète entraîne le lecteur dans un itinéraire crypté qui fonctionne comme la construction d’un art poétique.

Abstract: Ausonius was interested in exploring the theme of travel. The Mosella, that he wrote about his journey towards Trier, is a reconstruction of reality. In the Ordo Vrbium Nobilium, Ausonius writes a collection that exists more as a virtual travel than a praise of cities. But under the caracteristics of the city, we can see an exploration of different genres and styles used by Ausonius. The poet brings the lector in an encrypted itinerary that works as the construction of a poetic art.



1En choisissant comme thème de poème important, un voyage et un fleuve qu’il a longé, Ausone fait très probablement œuvre originale dans le sens où il n’y avait pas de précédent d’une telle ampleur1. La Moselle est, en effet, un poème de 483 hexamètres, écrit entre 371 et 375, à l’occasion, pour partie, du voyage d’Ausone à Trèves, à la demande de Valentinien afin qu’il devienne le précepteur de son jeune fils Gratien. Ausone voyagea également dans ce secteur géographique lorsqu’il accompagna en 3682 Valentinien Ier, lors d’une expédition contre les Alamans dans une région dévastée par les invasions récentes, notamment celles de 3523. À cet iter mosellan répond un ensemble de petits poèmes, l’Ordo Vrbium Nobilium, qui se présente comme un catalogue poétique des villes de l’Empire romain, dont Ausone a fait une sélection. Le poète y entraîne le lecteur dans un itinéraire crypté qui fonctionne comme la construction d’un art poétique.

2Le « récit de voyage » que constitue la Moselle valut à Ausone l’admiration de ses contemporains et notamment de Symmaque qui fit l’éloge de son poème et tout particulièrement de ce qu’il est convenu d’appeler le catalogue des poissons4. Si seul le début du poème constitue un iter poétique5, au sens strict du terme, sa composition est la suivante : arrivée dans la vallée de la Moselle, constituée en locus amoenus (vers 1-22), ekphrasis des eaux (vers 23-151), puis des rives, de leurs cultures viticoles et piscicoles, de leurs villas, de leurs habitants (152-348). La seconde « partie » du poème prend une dimension principalement métapoétique sur laquelle nous reviendrons.

3Le poème s’ouvre donc sur l’arrivée dans la « vallée » de la Moselle (v. 1-23) :

Transieram celerem nebuloso flumine Nauam
addita miratus ueteri noua moenia Vingo,
aequauit Latias ubi quondam Gallia Cannas,
infletaeque iacent inopes super arua cateruae.
Vnde iter ingrediens nemorosa per auia solum
et nulla humani spectans uestigia cultus
praetereo arentem sitientibus undique terris
Dumnissum riguasque perenni fonte Tabernas
aruaque Sauromatum nuper metata colonis,
et tandem primis Belgarum conspicor oris
Noiomagum, diui castra inclita Constantini.
Purior hic campis aer Phoebusque sereno
lumine purpureum reserat iam sudus Olympum,
nec iam consertis per mutua uincula ramis
quaeritur exclusum uiridi caligine caelum,
sed liquidum iubar et rutilam uisentibus aethram
libera perspicui non inuidet aura diei.
In speciem tum me patriae cultumque nitentis
Burdigalae blando pepulerunt omni uisu :
culmina uillarum pendentibus edita ripis
et uirides baccho colles et amoena fluenta
subter labentis tacito rumore Mosellae.

J’avais traversé sous la brume le cours rapide de la Nahe, admiré les remparts neufs donnés au vieux Vincum là où la Gaule fut aussi éprouvée jadis que Rome à Cannes, là où, sans pleurs ni honneurs, gisent dans les champs des troupes mortes. Puis prenant une route solitaire à travers des bois écartés, n’ayant plus sous les yeux aucune trace de culture humaine, je dépasse l’aride Densen entouré d’un sol desséché, Bern-Castel arrosé par une source qui ne tarit pas, les terres loties naguère pour les colons Sarmates ; enfin j’aperçois sur les frontières des Belges Neumagen, célèbre camp de feu l’empereur Constantin. Plus pur est l’air sur ces plaines et c’est avec une lumière sereine que Phébus, dégagé des nuages, découvre l’Olympe vermeil. Plus de branches entrelacées qui font chercher le ciel caché derrière un voile de verdure ; la limpide clarté et l’espace rayonnant ne sont pas refusés aux regards par l’air libre d’un jour transparent. Alors l’aspect et la beauté du brillant Bordeaux, ma patrie, se sont rappelés à ma pensée par tout cet aimable paysage : habitations élevées sur des rives escarpées, collines vertes de vignobles, et, à leurs pieds le cours charmant de la Moselle, au murmure presque silencieux.

4Le paysage mosellan que dépeint Ausone ne semble porter aucune trace ni des invasions récentes ni, dans une époque où le christianisme change le regard sur la nature, ne semble être modelé par un point de vue religieux. Le voyage s’accomplit sur un fleuve que les eaux n’agitent pas6, sans rochers qui puissent faire chavirer l’embarcation ; Ausone célèbre la tranquillité de l’onde (amoena fluenta) qui s’écoule sans bouillonnement ni tumulte, qui ne connaît ni crue ni dépôt de limon7. Mais ce voyage se présente aussi comme un passage d’une étape à une autre. Le verbe transieram qui ouvre le poème annonce un changement d’état, et, de fait, après les brumes de la Nahe, après les mentions de champs de bataille et de paysages inquiétants, voici que se dévoile la vallée de la Moselle, décrite en des termes d’ascension lumineuse8. R. Martin9, suivi par P. Galand-Hallyn, a montré la très forte présence d’un intertexte virgilien dans ce passage, le voyage se trouvant assimilé à une catabase initiatique qui rappelle celle d’Énée. Les cieux riants de la Moselle que le poète découvre après son cheminement dans d’obscures forêts, sont comparables à l’évocation de l’arrivée du héros troyen aux Champs-Élysées.

5Le voyage est ainsi émaillé d’échos littéraires qui lui donnent une dimension sinon fictive du moins onirique. L’impression est encore renforcée par l’insertion et la superposition dans l’ekphrasis de la Moselle d’images appartenant à d’autres paysages tout aussi familiers du poète. C’est ainsi qu’Ausone, au détour d’un vers, évoque sa patrie bordelaise (in speciem tum me patriae cultumque nitentis / Burdigalae blando pepulerunt omni uisu), ce qui constitue une perturbation du descriptif et insère dans le voyage une dimension de métonymie métaphorique qui fonctionne comme un débordement de sens. D’ailleurs, dans l’Ordo Vrbium Nobilium, que nous allons examiner, le poète, évoquant Bordeaux sur le même mode hymnique que la Moselle, rappelle le pays trévire où il a séjourné, à travers un paysage vu très différemment ici (v. 133-134) : Nec enim mihi barbara Rheni / Ora nec Arctoo domus est glacialis in Haemo (« ce n’est pas, en effet, sur la rive barbare du Rhin ni sous les frimas de l’Hémus que j’ai une demeure glacée »).

6Le séjour près de la Moselle est à nouveau évoqué dans l’Ordo Vrbium Nobilium, lors de la description de Trèves : Ausone, cette fois, en rappelle les éléments positifs, soulignés par les effets sonores des liquides (v. 32-33) : Lata per extentum procurrunt moenia collem / Largus tranquillo praelabitur amne Mosella (« Ses épaisses murailles s’étirent sur une colline étendue. Devant elle coule la large Moselle au cours tranquille »).

7Le voyage d’Ausone à la cour de Valentinien lui a donc inspiré un long hymne au fleuve qui représente un idéal esthétique de sérénité que les contemporains et successeurs du poète ont appréhendé comme tel. À travers la description du périple, Ausone célèbre la romanité des rives mosellanes, du moins une romanité reconstituée puisque les rives du fleuve avaient été passablement dévastées par les récentes invasions. Dans cette œuvre éminemment métatextuelle qu’est la poésie d’Ausone, répond à l’iter mosellan un ensemble fragmenté de petits poèmes, qui se constitue en recueil, l’Ordo Vrbium Nobilium.

8L’Ordo Vrbium Nobilium apparaît comme un catalogue poétique de villes de l’Empire sélectionnées par Ausone. Il a sans doute été écrit après 388, sans qu’on ait de certitude sur la date10. Si l’on retient cette hypothèse, le poète est retiré à Bordeaux depuis quelques années quand il compose ce recueil, original à plus d’un titre et notamment parce que, à notre connaissance, il n’existe pas de modèle antérieur11. Si l’on considère l’Ordo dans sa rédaction la plus importante, telle qu’elle a été transmise par le manuscrit V, il comprend vingt toponymes, celui de Rome ouvrant le recueil, celui de Bordeaux, le fermant. On pourrait envisager que, compte tenu de la carrière politique de notre poète12 et de sa longévité, il ait pu beaucoup voyager dans l’Empire. Nous savons avec certitude qu’il vécut à Trèves devenue capitale impériale au ive siècle mais désertée dès le début du ve siècle, qu’il passa du temps en Gaule et en Espagne. Pour le reste nous devons nous en tenir à des suppositions.

9Il est difficile d’envisager le catalogue comme un classement (croissant ou décroisant). Malgré son titre, il ne semble pas indiquer les villes à cause de leur importance politique, particulièrement au regard des résidences et des déplacements impériaux13, pas plus qu’en fonction de leur importance culturelle au ive siècle. Le recueil est également très différent du court iter qui ouvre la Moselle. Traditionnellement, le récit de voyage est un lieu d’accueil pour des discours de nature et de genre très variés qui les parcourent et s’y articulent : discours de géographe, de botaniste, de pèlerin, d’artiste… chacun intervenant avec le préconstruit de son idéologie. Le catalogue d’Ausone semble bel et bien répondre à cette définition, à la nuance près, mais elle est de taille, que c’est à un voyage fictif, ou plutôt virtuel, que nous convierait ce catalogue. Dans l’Antiquité, habituellement, le récit fictif de voyage concerne les confins et les marges, tous lieux qui échappent à la normalité et qui permettent la quête d’un imaginaire, l’archétype de ces récits étant celui d’Ulysse chez les Phéaciens, art du mensonge, parodie de voyage fabuleux comme le sera le Périple d’Hannon14. C’est l’exact contraire qui se produit chez Ausone, où les lieux mentionnés ne concernent que l’espace intérieur de l’Empire, nulle frontière terrifiante ou miraculeuse. Cela n’empêche pas que le recueil d’Ausone puisse s’appréhender comme un iter poétique, un iter où s’exercent mémoires livresque et littéraire.

10En effet, notre poète, dans la description des villes, fait acte d’érudition ; le choix même qu’il opère traduit la variété des souvenirs livresques et il n’est pas impensable qu’il ait pu consulter la Table de Peutinger. Par ailleurs, décrire une ville, suggérer un voyage manifestent une représentation particulière de l’espace et celle de notre poète semble s’inscrire dans la vision du monde construite dès l’époque augustéenne qui a souvent identifié la domination romaine à l’ensemble de l’orbis terrarum, sans tenir compte de ses limites réelles15.

11Le recueil peint aussi bien la splendeur passée, l’histoire éclatante, les mœurs des habitants, que la douceur d’un climat, l’excellence de la situation géographique. La description ne prend pour objet quasi unique que le lien à l’eau, les remparts, les ports et les ouvrages d’art.

12Ainsi, de Milan, également évoquée par Ambroise16, Claudien17 et Ennode18, le poète ne retient, pour la décrire, que ce qui peut être lu comme un guide touristique (v. 35-45) :

Et Mediolani mira omnia : copia rerum
innumerae cultaeque domus, facunda uirorum
ingenia et mores laeti, tum duplice muro
amplificata loci species populique uoluptas,
circus, et inclusi moles cuneata theatri ;
templa Palatinaeque arces opulensque moneta
et regio Herculei celebris sub honore lauacri ;
cunctaque marmoreis ornata peristyla signis
moeniaque in ualli formam circumdata limbo.
Omnia quae magnis operum uelut aemula formis
excellunt nec iuncta premit uicinia Romae.

À Milan, tout est merveille, abondance de biens, maisons innombrables et bien entretenues, esprits nés pour l’éloquence et pleins d’intelligence, mœurs enjouées, là un double mur donne plus d’ampleur à l’aspect de la ville, là, plaisir du peuple, le cirque et la masse en gradins d’un théâtre fermé, des temples, des palais impériaux, l’opulente Monnaie, le quartier très couru, où d’Hercule on trouve les bains, de partout des péristyles décorés de statues, des murailles qui telles une ceinture entourent la ville de leurs créneaux, chaque ouvrage rivalisant par l’ampleur et le tour est sublime, et elle n’est pas écrasée par le voisinage de Rome.

13Les édifices, tous monumentaux19, que le poète évoque, cirque, théâtre, amphithéâtre, thermes, symbolisent l’identité romaine et sont les signes essentiels et concrets à la fois de la Romanitas et de l’urbanitas20. Prenons l’exemple d’Arles (v. 73-80) :

Pande duplex Arelate, tuos blanda, hospita portus
Gallula Roma, Arelas, quam Narbo Martius et quam
Accolit Alpinis opulenta Vienna colonis,
Praecipitis Rhodani sic intercisa fluentis
Vt mediam facias nauali ponte plateam
Per quem Romani commercia suscipis orbis
Nec cohibes, populosque alios et moenia ditas
Gallia quis fruitur gremioque Aquitania lato.

Ouvre, Arles, hôtesse pleine de douceur, ton double port, Arles, petite Rome Gauloise, voisine de Narbonne et de Vienne qu’enrichissent les colons des Alpes ; tu es coupée en deux par le cours bouillonnant du Rhône au milieu duquel un pont de bateaux forme une place où tu reçois les marchandises du monde romain. Tu ne les gardes pas, tu enrichis les autres peuples et les autres villes de Gaule dont profite le vaste sein de l’Aquitaine.

14L’archéologie a montré que, dès le début du iiie siècle avant J.-C., Arles joue, grâce à une géographie favorable, un rôle important dans les échanges commerciaux qui animent le bassin méditerranéen occidental, depuis les côtes africaines jusque dans l’intérieur de la Gaule. Arles est mentionnée comme un point stratégique par Polybe, Tite-Live, César (De bello ciuili, I, 36, 4-5), Aviénus l’évoque comme la ville de Théline (Ora maritima, v. 687-691). La ville fait également l’objet de l’Itinéraire de Rome à Arles, anonyme collectif inséré dans l’Itinéraire d’Antonin, lui-même daté des années 280-290. Il se présente comme une sorte de guide indicateur des distances entre les différents ports qui jalonnent la côte de Rome à Arles. Le poète avait donc à sa disposition une documentation importante mais tout se passe comme si Ausone n’avait choisi de mentionner que ce qui constituait un point commun à toutes ces sources, comme si Ausone n’avait voulu qu’une approche scolaire et livresque dont il écrit la synthèse dans la formule Gallula Roma qui, une fois de plus, met l’accent sur l’intégration dans la romanité.

15Il en va de même pour la description en un seul poème de Carthage et Constantinople (v. 2-14) :

Constantinopoli adsurgit Carthago priori
Non toto cessura gradu, quia tertia dici,
Fastidit, non ausa locum sperare secundum
Qui fuit ambarum. Vetus hanc opulentia praefert,
Hanc fortuna recens ; fuit haec, subit ista nouisque
Excellens meritis ueterem praestringit honorem
Et Constantino concedere cogit Elissam
Accusat Carthago deos iam plena pudoris
Nunc quoque si cedat, Romam, uix passa priorem.
Componat uestros fortuna antiqua tumores.
Ita pares, tandem memores, quod numine diuum
Angustas mutastis opes et nomina : tu cum
Byzantina Lygos, tu Punica Byrsa fuitsti.

Devant Constantinople, la première, se dresse Carthage, sans lui céder complètement le pas, parce qu’il lui déplaît d’être appelée la troisième et n’ose pas espérer le second rang qu’elles eurent toutes les deux. L’une l’emporte par son ancien lustre, l’autre par son destin tout jeune, l’une a été, l’autre la remplace, l’éclat d’une gloire récente éclipse l’honneur ancien et à Constantin doit céder Didon. Carthage accuse les dieux, déjà honteuse d’être encore humiliée après avoir souffert avec peine la supériorité de Rome. Que votre antique fortune apaise vos fureurs. Allez ensemble, souvenez-vous que c’est le bon vouloir des dieux qui a fait changer votre nom et votre fortune obscure quand toi, Byzance, tu étais Lygos et toi Carthage, Byrsa.

16Là encore, Ausone peut avoir lu comme source à la fois Pline l’Ancien et le géographe Pomponius Mela. Dans son Histoire Naturelle21, Pline mentionne, çà et là, Carthage mais il s’agit de la Carthage punique, dont l’encyclopédiste souligne surtout l’opulence ou la rivalité qui l’opposa à Rome pendant cent vingt ans pour la domination du monde. Mela évoque aussi Carthage dans les destins divers qui furent les siens :

Nunc populi Romani colonia, olim imperii eius pertinax aemula, iam quidem iterum opulenta, etiam nunc tamen priorum excidio rerum quam ope praesentium clarior.

Maintenant colonie du peuple romain, jadis sa rivale pour la domination du monde, si Carthage a retrouvé l’opulence, elle est encore aujourd’hui plus célèbre du fait de l’anéantissement de sa puissance passée que de l’importance de sa puissance présente22.

17Seuls les soubresauts du destin semblent avoir suscité l’intérêt d’Ausone et le point commun de ces villes est leur dimension agonistique avec Rome : hégémonie sur la Méditerranée, monopole marchand pour Arles.

18Pour un lecteur curieux, le voyage que propose Ausone dans les villes de l’Empire, dans sa cartographie mentale, apparaît au fond bien décevant et peu original, entre épitomé et compilation de lectures, pourtant cet horizon d’attente, par sa déception même, doit interroger le sens de ces descriptions. En effet, sans utiliser les analyses de théorie littéraire contemporaine, il semble que l’Ordo du poète soit surtout un catalogue mémoriel de la littérature et que, dans cet itinéraire, Ausone nous propose de contenir un monde, celui de la littérature et de ses genres, dont on sait qu’ils l’intéressent au plus près.

19En effet, dans les poèmes sur Constantinople, Carthage, Antioche, Alexandrie et Capoue, Ausone évoque surtout, de manière plus ou moins allusive, le passé prestigieux de ces villes : Carthage est la patrie de Didon et Constantinople la rivale de Rome, Antioche et Alexandrie sont le théâtre des exploits d’Alexandre, Capoue s’est ralliée à Hannibal contre la domination romaine. Or la geste de ces héros relève génériquement de l’épopée, un genre qu’Ausone n’a jamais souhaité exploiter, bien qu’il l’ait annoncé, sous forme de prétérition, dans un passage de la Moselle où il promet au lecteur d’écrire une œuvre bien supérieure à cet hymne du fleuve (Mos. v. 392-398) :

tempus erit, cum me studiis ignobilis oti
mulcentem curas seniique aprica fouentem
materiae commendet honos : cum facta uiritim
Belgarum patriosque canam, decora inclita, mores,
mollia subtili nebunt mihi carmina filo
Pierides tenuique aptas subtemine telas
percurrent : dabitur nostris quoque purpura fusis.

Le temps viendra où, dédié aux études d’un loisir oublieux de la gloire, charmant mes soucis et dorlotant ma vieillesse au soleil, d’un glorieux sujet, je me recommanderai ; alors chantant les héros un par un, je dirai les hauts-faits des Belges et les mœurs de leurs pères, noble illustration de leur race. Ce sont de doux chants que, d’un fil subtil, noueront pour moi les Piérides et des toiles tissées sur une trame ténue qu’elles dérouleront ; à nos fuseaux aussi sera donnée la pourpre.

Chanter les exploits des nobles Belges, Ausone ne le fera jamais, rejetant l’ampleur de grands genres pour rattacher la Moselle à l’esthétique du carmen deductum, tout en lui conservant une dimension épidictique23.

20Athènes est mentionnée par sa légende de fondation mais très vite est symbolisée par le logos (v. 86-89) :

Nunc et terrigenis patribus memoramus Athenas
Pallados et Consi quondam certaminis arcem,
Paciferae primum cui contigit arbor oliuae
Attica facundae cuius mera gloria linguae […]

Maintenant rappelons aussi celle dont les pères ont surgi du sol, Athènes, où Pallas et Consus abritèrent leur débat, qui la première reçut l’olivier pacifique, qui eut la pure gloire de l’éloquence attique […]

21Athènes, origine de l’art oratoire, ne pouvait être oubliée de notre poète, rhéteur virtuose et féru de toutes les subtilités de la rhétorique. On pourrait s’étonner qu’il ne s’attarde pas plus sur ce genre. C’est que les vertus de la rhétorique ont été développées ailleurs dans son œuvre, particulièrement dans la Commemoratio Professorum Burdigalensium, où la facundia se trouve incarnée en Minervius, comparé à Démosthène et à Quintilien24, ou en Patera qui a une éloquence lucida25, ou encore en Exupère qui est facundus sine arte26. Le détour par Athènes est appelé par la formule jussive memoramus (que nous ne trouvons qu’à deux reprises dans l’Ordo), or, l’une des qualités principales du bon professeur de rhétorique n’est pas d’être érudit, nous dit Ausone, mais d’être memor. L’adjectif revient dans l’éloge des plus illustres professeurs, notamment Nepotien Epirote Cinea memor magis27, épithète renforcée par le rappel du fameux exemplum de Cineas, confident de Pyrrhus à la mémoire légendaire.

22Mais dans ce voyage aux énigmes, arrêtons-nous à Catane, traitée avec Syracuse (v. 92-97) :

Quis Catinam sileat ? Quis quadruplices Syracusas ?
Hanc Ambustorum fratrum pietate celebrem
Illam complexam miracula fontis et amnis
Qua maris Ionii subter uada salsa meantes
Consociant dulces placita sibi sede liquores
Incorruptarum miscentes oscula aquarum.

Qui se tairait sur Catane ? Qui sur la quadruple Syracuse ? L’une illustre la piété filiale de deux frères à travers les flammes, dans l’autre se trouve la merveille d’une source et d’un fleuve qui, coulant sous les flots salés de la mer Ionienne, assemblent les eaux douces en un lieu choisi et mêlent les baisers de leurs ondes sans souillure.

23Ausone fait ici allusion à une statue célèbre dans l’Antiquité, nommée « Les frères de Catane ». Amphinomos et Anapias avaient sauvé leurs parents en les portant sur leurs épaules lors d’une éruption de l’Etna, la légende veut que les flots de lave se soient divisés en deux pour les laisser passer. Ces frères incarnent une représentation de la piété filiale28, qui apparaît sur les monnaies, notamment au revers des deniers de M. Herennius dont l’avers célébrait Pietas. Cette légende sera mise au service du politique et, comme l’écrit S. Estiot29, lorsque Sextus Pompée s’empare pour son frère et lui-même de l’histoire des pii fratres, la symbolique de la pietas s’enrichit du thème sicilien. Or, la pietas filiale est justement l’une des vertus revendiquées par Ausone dans le recueil des Parentales, ensemble de 30 courts poèmes, principalement écrits en distiques élégiaques, consacré à sa famille, ainsi que l’exprime la première préface :

Hoc opusculum nec materia amoenum est nec appellatione iucundum. Habet maestam religionem, qua carorum meorum obitus tristi affectione commemoro. Titulus libelli est Parentalia.

Mon petit ouvrage n’a ni sujet délicieux ni titre charmeur. Il est empreint de la pieuse tristesse qui me vient quand je rappelle avec amour et mélancolie la mort de ceux qui me furent chers. Le titre est Parentales.

24Cette vertu suprême, Ausone la met en voix par le biais de l’épigramme, genre qu’il a exploré à l’envi30 et auquel il fait référence sous les dehors d’une double énigme dans le poème sur Catane et Syracuse. En outre, les deux villes renvoient à deux sujets fréquents d’épigrammes, l’une, nous l’avons vu, à la tradition épigrammatique funéraire, l’autre, par le biais de l’image de l’eau merveilleuse, à la topique des mirabilia, particulièrement bien représentée dans le genre. C’est ce dont témoigne, à l’époque d’Ausone, la floraison d’épigrammes31 sur les eaux remarquables, essentiellement les sources chaudes. Toutefois une autre ville, dont le traitement par Ausone ne peut que surprendre, symbolise l’épigramme : Rome, à laquelle est consacré un monostique lapidaire32 qui ouvre l’Ordo : prima inter urbes, diuum domus, aurea Roma (« première des cités, des dieux le séjour, Rome d’or »).

25Au moment où Ausone écrit, Rome n’est plus la capitale politique de l’Empire, mais elle reste, dans l’imaginaire romain, la capitale idéologique, historique et mythique33. Comme le souligne F. Paschoud34, « la Ville Éternelle vit son prestige moral accru quand elle eut perdu son importance réelle ». Rome est habituellement caractérisée par sa beauté rayonnante, Ovide la qualifiait d’aurea (Simplicitas rudis ante fuit : nunc aurea Roma est,/ Et domiti magnas possidet orbis opes35) ainsi que, de manière plus critique, Martial (In saeptis Mamurra diu multumque uagatus,/ hic ubi Roma suas aurea uexat opes,/ inspexit molles pueros oculisque comedit)36 ; la formule aurea Roma renvoie à la fois à l’éclat des monuments et à celui des métaux précieux qui les recouvrent (les dorures attestées sur le toit du temple de Jupiter Capitolin par exemple). La concision lapidaire du vers, proche de la pointe épigrammatique ou de la sentence dédicatoire, auquel la succession des sept syllabes longues et l’assonance confèrent sa solennité, et la mention des dieux affirmant la vocation providentielle de la ville signifient que tout a été dit sur la Ville universelle, et qu’il convient de faire silence devant sa beauté. À elle seule, la ville éternelle constitue un mirabile.

26Enfin, notre parcours parvient aux villes de l’Aquitaine et de Gaule : pour ces dernières le mode d’énonciation change37, Arles, Toulouse, Narbonne et Bordeaux sont directement interpellées, impliquant ainsi affectivement le poète. Ces trois poèmes qui clôturent l’Ordo suivent une progression quantitative ascendante dont le point d’acmé est la description de Bordeaux. Ils se constituent en ode pour les deux premiers puis en hymne pour le poème dédié à la patrie (haec patria est), accompagnant en cela le passage progressif que l’on observe, précisément au ive siècle dans la poésie chrétienne mais pas exclusivement, de l’ode lyrique à la manière d’Horace à l’hymne tel qu’il est défini par Augustin38, un chant religieux de louange en l’honneur d’une divinité. L’allusion au genre hymnique se lisait déjà dans le poème consacré à Trèves, qui, dans un bel effet de liquides, mentionnait la Moselle (v. 33-34) : Largus tranquillo praelabitur amne Mosella / Longinqua omnigenae uectans commercia terrae (« La large Moselle la baigne de son cours tranquille et lui apporte les produits lointains de tous les pays »).

27Dans l’Ordo, le poète n’a pas voulu se livrer à une amplification hymnique à la mesure de celle menée dans la Moselle qui mime, dans son coulé poétique, les méandres du vaste fleuve, au contraire il condense la structure. L’hymne se concentre sur la thématique de l’eau qui court à travers le recueil et notamment sur Diuona, la fontaine de la cité, dont la description donne lieu à une large amplification épique faisant entrer dans le bouillonnement de l’eau, le fleuve et la mer, à la manière de Syracuse (v. 149-152) :

[…] Quanta umbra profundi !
Quantus in amne tumor ! Quanto ruit agmine praeceps
Marginis extenti bis sena per ostia cursus,
Innumeros populi non umquam exhaustus ad usus !

Que d’ombre en cet abîme !/ Comme se gonflent ces eaux ! Quel torrent forment ces flots / qui sur la large margelle en douze bouches s’expriment / le peuple y puise sans compter sans les tarir jamais.

28La description s’achève, aux vers 156-159, sur la séquence la plus exaltée de la notice consacrée à Bordeaux39, qui n’est pas sans rappeler l’ode à la fontaine de Bandusie d’Horace :

Salue fons, ignote ortu, sacer, alme, perennis
Vitree, glauce, profunde, sonore, illimis, opace.
Salue, urbis genius, medico potabilis haustu
Diuonna Celtarum lingua, fons addite diuis.

Salut fontaine, à la source inconnue, sainte, bienfaisante, intarissable, / cristalline, verte, profonde, sonore, limpide, ombreuse ! / Salut, génie de la cité ! Te boire est médecine / Divonne, par ton nom celte, fontaine élevée au rang des dieux.

29L’élan affectif s’appuie sur l’anaphore du salue et de fons, sur l’invocation à la divinité (genius urbis) et l’amplification de sa notoriété. Dans une sorte d’amplification40, la fontaine de Bordeaux se trouve placée, par l’expression ignote ortu et la mention du sacer, sur le même plan que des fleuves mythiques comme le Nil41 ; les nombreuses assonances et allitérations créent une profusion joyeuse et sonore à l’image du jaillissement des eaux, dont la pureté et la limpidité rappellent celles de la Moselle. Mais ce bouillonnement intéresse le poète parce qu’il est contenu, canalisé et domestiqué dans l’architecture de la fontaine dont l’adéquation aux exigences citadines est soulignée.

30Le voyage chez Ausone prend donc une double dimension qui entraîne deux productions poétiques très différentes. Avec la Moselle, voyage réel malgré les incursions fictives qu’insère le poète, voyage vécu, raconté, décrit dans un rythme qui mime la sinuosité du fleuve, le récit se fait hymne et célébration. Avec l’Ordo Vrbium Nobilium, voyage dans les villes de l’Empire romain, le récit se fait voyage dans la mémoire littéraire ; Ausone construit son recueil de villes célèbres à l’aide de compilations et d’œuvres antérieures mais ces poèmes fonctionnent un peu comme les énigmes dont notre poète est si friand. En chacun d’eux le lecteur est invité à voir une forme d’anthologie à la fois du savoir et de la littérature.

Notes

1 Les rares mentions de la Moselle, antérieures au poème d’Ausone se trouvent chez Tacite, An., 13, 53, 2 et Hist., 4, 71 4 et 4, 77, 1 ainsi que chez Florus, Épit., 1, 108. Aucun de ces deux auteurs, toutefois, ne décrit le fleuve.

2 Valentinien essaie par deux expéditions meurtrières sur la rive droite du Rhin de rétablir la situation dans cette région : en 368, il pénétra en territoire alémanique par la vallée de la Kinzig, remonta le Neckar et brûla tout sur son passage ; en septembre de la même année, il descendit le Rhin jusqu’à Nimègue, pour faire la guerre aux Francs.

3 Le ive siècle ouvre une ère de massacres et de pillages dans la région de la Rhénanie et les efforts de restauration militaire se trouvent toujours interrompus et compromis par des discordes intérieures ou par des nouvelles invasions : révolte de Magnence, bataille de Mursa (351), invasions alémaniques (352-354-378) jusqu’à l’abandon en 395 de Trèves comme résidence impériale.

4 Symmaque à Ausone (Symmaque, Ep., I, 14) : « je viens à l’instant de découvrir les arcanes de ce beau livre. Je voudrais taire mon sentiment ; je voudrais vous punir par un juste silence. Mais mon étonnement devant ce que vous avez écrit brise celui que j’éprouve à vous voir me manquer. J’ai personnellement connu ce fleuve […]. Voici qu’à mes yeux soudain, sublimé dans vos vers, vous l’avez fait paraître plus noble que le Nil d’Égypte, plus frais que le Don des Scythes et plus brillant que notre Tibre familier ! […] Mais d’où avez-vous pris ce bel essaim des hôtes des eaux, aussi divers de noms, que de coloris, de taille différant autant que de saveur, et que les couleurs de votre poésie ont paré au-delà des beautés de la nature ? […] Le ciel me fait parler si vrai que ce poème que vous avez fait, je le place, moi, avec les livres de Virgile ». (Traduction Bernard Combeaud, Ausone, œuvres complètes, Bordeaux, Mollat, 2010, p. 480).

5 Voir Joëlle Soler, Écritures du voyage. Héritages et inventions dans la littérature latine tardive, Paris, Institut d’Études augustiniennes, coll. « Collection des Études augustiniennes. Série Antiquité », 2005, p. 308.

6 Voir par comparaison le carmen 10, 9 de Venance Fortunat qui s’inspire à l’évidence d’Ausone.

7 L’appréciation diverge fort du point de vue de Claudien pour qui la vase et le limon du Nil sont le signe de leur fertilité. Ainsi dans le carm min. 28 par exemple, Claudien consacre 42 hexamètres à la description du Nil. Ce fleuve, paradigme des mirabilia aquatiques, bouillonne (rapido tractu, procurrit) et apporte fertilité, vie et bonheur aux hommes dans ses débordements mêmes. Du chaos que provoque la crue naît la prospérité et la perpétuation de l’espèce. Voir les analyses de Florence Garambois-Vasquez, « Du Nil à Apone : du jaillissement poétique dans quelques longues épigrammes de Claudien », dans Polyphonia Romana. Hommages à Frédérique Biville, Alessandro Garcea, Marie-Karine Lhommé, Daniel Vallat (dir.), Zürich-New-York, Olms, 2013, p. 533-541.

8 Voir les analyses de Perrine Galand-Hallyn, Le Reflet des fleurs. Description et métalangage poétique d’Homère à la Renaissance, Genève, Droz, 1994, p. 342.

9 René Martin, « La Moselle est-elle un poème politique ? », REL, 63, 1985, p. 25 ; Galand-Hallyn (n. 8), ibid.

10 Pour Luca di Salvo, Ausone composa l’Ordo urbium nobilium durant cette retraite bordelaise. Il situe l’ouvrage dans la lignée des Parentalia et des Professores burdigalenses, qu’il date respectivement de 380-390 et 385-394. Mais les termes employés par Ausone, non erat iste locus, ont amené la plupart des commentateurs de l’Ordo à penser que le chapitre sur Aquilée constituait un ajout à un premier état du texte, daté du long séjour d’Ausone à Trèves ; c’est par exemple l’hypothèse suivie par Combeaud (n. 4, p. 527). Hagith Sivan enfin date l’Ordo d’avant le long séjour à Trèves d’Ausone. Voir aussi Luca Di Dalvo, Ordo urbium nobelium; introd., testo critico, trad. e note di commento, Naples, Loffredo (Studi latini, 37), 2000, p. 16 ; Hagith Sivan, Ausonius of Bordeaux, Genesis of a Gallic Aristocraty, Londres-New-York, Routledge, 1993, passim.

11 Il est possible qu’Ausone ait connu l’Itinerarium Burdigalense, composé en 333 qui décrit les étapes de Bordeaux à Jérusalem et qui a pour but de servir de guide aux pèlerins ou encore l’Expositio totius mundi et gentium, opuscule géographique de la seconde moitié du ve siècle, dont la base serait un texte grec et l’auteur, probablement un commerçant syrien qui écrivit vers 359. Voir Jean Rougé, Expositio totius mundi et gentium, Introduction, texte critique et traduction, notes et commentaire, Paris, Les éditions du cerf, coll. « Sources Chrétiennes », 1966.

12 Il a 50 ans à peu près, quand l’empereur Valentinien Ier l’appelle, en 365, comme précepteur auprès de son fils Gratien, qui deviendra empereur à son tour en 367. Ausone connaît une belle carrière : en premier lieu comte du palais, puis questeur, préfet du prétoire, consul (379) et enfin proconsul d’Asie. Il est préfet pour l’Italie et l’Afrique avant 377 puis en 377-378 (peut-être plus longtemps), préfet des Gaules.

13 Si on en croit Jean-Pierre Reboul, « L’Ordo urbium nobilium d’Ausone au regard des évolutions de la centralité politique dans l’Antiquité tardive. Approches historique et archéologique », Schedae, 2007, p. 107-130, le classement serait le suivant : Trèves, Sirmium, Aquilée, Nicomédie, Vienne, Arles, Ravenne.

14 « Périple d’Hannon, roi des Carthaginois, le long des parties de la Libye situées au-dessus des Colonnes d’Héraclès », titre d’un manuscrit du ixe siècle présenté comme la traduction en grec d’une inscription « suspendue dans le temple de Kronos » à Carthage. Publié pour la première fois en 1533, ce texte a fait l’objet d’un « Mémoire sur les découvertes et les établissements faits le long des côtes d’Afrique par Hannon, amiral de Carthage », lu par Bougainville à l’Académie en 1754, 1757 et 1758, imprimé en 1759. Hannon fut envoyé, à une date inconnue, au-delà des Colonnes avec 60 pentécontores transportant 30 000 marins et passagers, hommes et femmes, pour y fonder des villes de Libyphéniciens.

15 À la fin de l’Antiquité un texte codifia comme une réalité le lien entre l’empereur et la géographie : la Cosmographia de Julius Honorius (ve ou vie siècle) se présentait fictivement comme le résultat produit par quatre « géomètres » chargés par Auguste d’un recensement général du monde habité dans l’idée de le soumettre à l’impôt. Ainsi s’établit comme une donnée fondamentale le lien entre géographie et souveraineté.

16 Milan est célébrée de manière indirecte dans l’hymne 10 Victor Nabor Felix pii et dans l’hymne 11 Grates tibi Iesu nouas. La ville apparaît comme fière de ses martyrs. Voir Jean-Louis Charlet, « L’image de Milan dans la poésie latine tardive : Ausone, Ambroise, Claudien, Ennode », Res Publica Litterarum, 17, 1994, p. 111-121.

17 Claudien, quoiqu’ayant vécu cinq ans à Milan, ne fait pas l’éloge de la capitale impériale, éloge qu’il réserve à Rome. La présence de Milan est dans l’ensemble allusive, y compris dans le panégyrique pour Mallius Theodorus, philosophe milanais.

18 Ennode a été élevé à Milan, il se contente d’évoquer discrètement quelques bâtiments religieux.

19 Au sens premier du terme « qui a une grandeur majestueuse », la monumentalité est également un critère du beau paysage urbain. Voir Pierre Gros, « La ville idéale à l’époque de César : mythe et réalité du “beau paysage” urbain », dans Rome, ville et capitale. De Jules César à la fin des Antonins, Sabine Lefebvre (dir.), Paris, Jacques Marseille, 2001, p. 156-169.

20 Voir par exemple les travaux fondateurs d’Edmond Frézouls : « Recherches sur les théâtres de l’Orient syrien. Le théâtre et la cité », Syria, 38, 1961, p. 54-86, pl. V-VIII, et « Le théâtre romain et la culture urbaine », dans La città antica come fatto di cultura. Atti del convegno di Como e Bellagio, 16-19 giugno 1979, Mario Attilio Levi, Arnaldo Biscardi (dir.), Côme, Administrazione provinciale, 1983, p. 105-130. Voir aussi Pierre Gros, « Les théâtres en Italie au ier siècle de notre ère : situation et fonctions dans l’urbanisme impérial », dans L’Italie d’Auguste à Dioclétien. Actes du colloque international de Rome : 25-28 mars 1992, Rome, École Française de Rome, coll. « Collection de l’ École Française de Rome », 1994, p. 285-307, ainsi que Pierre Gros et Mario Torelli, Storia dell’urbanistica. Il mondo romano, nouvelle édition, Bari, Laterza, 2007, p. 255-256.

21 pist Pline, 6, 200 ; 15, 76 ; 18, 22 ; 33, 150 ; 35, 23 …

22 Pomponius Mela, 1, 34.

23 Galand-Hallyn (n. 8), p. 347-349.

24 Commemoratio 1, 2 et 19-20 : alter rhetoricae Quintilianae togae […] Et Demosthenicum, quod ter primum ille uocauit/ in te sic uiguit cedat ut ipse tibi. (Autre Quintilien sous la toge de rhéteur [...]. Ce que Démosthène appela trois fois l’essentiel était si fort en toi que tu l’emportes en cela sur lui).

25 Commemoratio 4, 17 : Memor, disertus, lucida facundia/ canore, cultu praeditus. (À ta mémoire, à ton élocution, à une faconde brillante, s’ajoute l’élégance et l’esprit).

26 Commemoratio, 17, 1 : « éloquent sans génie ».

27 Commemoratio, 15, 13 : « l’Épirote Cinéas avait moins de mémoire que toi. »

28 Cette légende semble être mieux connue à l’époque républicaine que celle, très semblable, d’Énée sauvant Anchise. La mise en scène du mythe des frères de Catane par Pompée lui donne un nouvel élan qui figure chez Diodore de Sicile, 20, 101, 3 ; Strabon, 6, 2, 3 ; Aetna, 624-644 ; Sénèque, Ben., 3, 36 ; Valère-Maxime 5, 4 et Claudien, Carm. Min., 17.

29 Sylviane Estiot, « Sext. Pompée, la Sicile et la monnaie », dans Aere Perennius. Hommage à Hubert Zehnacker, Jacqueline Champeaux et Martine Chassignet (dir.), Paris, PUPS, coll. « Roma Antiqua », 2006, p. 142-146.

30 Florence Garambois-Vasquez, Natura Delectat : Ars et Natura dans la création poétique d’Ausone, Saint-Étienne, PUSE, coll. « Mémoire du centre Jean Palerme-Collection Antiquité », 2018.

31 Voir l’Anthologie Grecque : 210, 214, 222, 270, Naucellius, I, 38, 58 et l’Anthologie latine (éd. Riese) : 110, 119-124, 210, 347, 348, 350, 377, Claudien, Carm. Min. 26.

32 Un seul vers pour évoquer Rome mais le nom même de Rome est mentionné 8 autres fois dans l’Ordo, comme s’il s’agissait du paradigme du comparant.

33 Au ive siècle, la rivalité entre Rome et Constantinople, considérée comme « la nouvelle Rome » trouve son écho dans la littérature. Socrate le scolastique (1, 17) l’explique ainsi : « La ville qui autrefois s’appelait Byzance, Constantin la développa, la ceignit de grandes murailles, l’orna de divers monuments ; l’ayant mise à égalité avec Rome, la ville régnante, et lui ayant donné le nouveau nom de Constantinople, il prescrivit par une loi qu’elle s’appellerait “nouvelle Rome”. Cette loi fut gravée sur une stèle de pierre et Constantin la fit placer, lors d’une cérémonie publique, sur la place du Stratégion, à côté de sa statue équestre. » Si Ausone, comme en témoigne le poème suivant consacré à Carthage et Constantinople, ne conteste pas la gloire de la capitale orientale, Ammien Marcellin, à plusieurs reprises, (14, 6, 3-6 ou 16, 10, 16-18) oppose les deux villes et contredit ceux qui prétendaient que Constantinople était une seconde Rome ; pour l’historien, la ville orientale ne pourra jamais être la nouvelle Rome. Il l’affirme avec vigueur dans l’épisode de la visite de Constance à Rome, l’immobilité monumentale de la capitale, signe de son éternité, écrase l’empereur qui, malgré ses efforts pour s’identifier à un dieu, se trouve rappelé à sa condition de mortel (voir pour une analyse du passage Guy Sabbah, La Méthode d’Ammien Marcellin, recherches sur la construction du discours historique dans les Res gestae, Paris, Les Belles-Lettres, 1978, p. 571-572). Claudien, dans l’In Rufinum, II, 54 et suiv., fustige également « la ville qu’on dit la rivale de la grande Rome » (Vrbs etiam magnae quae dicitur aemula Romae) soumise à la cupidité de Rufin. Beaucoup plus tard, en 565, Corippe dans son panégyrique en l’honneur de Justin II, célèbre la Rome d’Orient, comme digne héritière de l’autre Ville, qui a su mener à bien la reconquête de l’Afrique.

34 François Paschoud, Roma Aeterna. Études sur le patriotisme romain dans l’Occident latin à l’époque des grandes invasions, Rome, Bibliothéca Helvetica Romana, 1967, p. 11.

35 Art d’aimer, III, 114-115 : « Jadis régnait une simplicité rustique ; maintenant Rome est resplendissante d’or et possède les immenses richesses du monde qu’elle a dompté ».

36 Martial, 9, 60 : « Après s’être longtemps et beaucoup promené dans le vaste enclos où, toute rayonnante d’or, Rome étale ses richesses, Mamurra passe en revue les jeunes esclaves et les dévore des yeux ». Chez Ovide, aurea Roma est l’occasion d’opposer à l’idéal élégiaque et à la tradition moralisante qui vantaient la simplicitas primitive un éloge du luxe et de l’élégance de son siècle.

37 C’est également vrai pour Séville qui n’est pas en Gaule mais qui est reliée affectivement à Ausone parce que Paulin y résida très probablement. Paulin fut l’élève d’Ausone, les deux hommes ont entretenu une relation épistolaire qui se réduit après la conversion de Paulin : il déclare à Ausone qu’ayant fait vœu de mener une vie toute spirituelle, il renonce aux muses païennes pour s’adonner uniquement à la poésie chrétienne. Il explique dans sa biographie spirituelle (Carm. 21) qu’il a décidé, en accord avec son épouse Therasia, de changer de vie et de pratiquer la continence conjugale, et cela dès 392/393.

38 In psalm. 72, 1, C.C.L. 39, p. 986. Les hymnes sont des louanges de Dieu chantées. Doivent être présents, pour qu’il y ait hymne, les trois éléments suivants : une louange, adressée à Dieu, et un chant. « Dans ce sens précis, la production hymnique chrétienne s’inscrit par conséquent dans la tradition romaine, d’origine grecque, du lyrisme hymnique religieux, bien attestée à l’époque augustéenne : pour ne garder que les exemples les plus célèbres, on peut citer le carmen saeculare d’Horace, chant de louange à Apollon et Diane, composé en vue d’une liturgie publique, ou encore l’hymne à Hercule entonné par les Arcadiens devant l’Ara Maxima au huitième chant de l’Énéide » : Sophie Malick-Prunier, « De l’ode latine à l’hymne chrétien, métamorphose d’un genre d’Horace à Prudence », Camenae, 20, 2017, [en ligne] URL : http://saprat.ephe.sorbonne.fr/media/b8d6b3ebda43a72a3360d7c06b5de343/camenae-20-4-ode-s-malick-corrige.pdf.

39 L’hexamètre n’est pas le mètre le plus habituel pour l’hymne, les auteurs chrétiens préfèrent souvent le dimètre iambique acatalectique, voir Christine Mohrmann, Études sur le latin des chrétiens, Tome 1, Rome, Edizione di Storia e letteratura, 1961, p. 76-80.

40 Selon Florenza Granucci « Appunti di lessicologia gallica : Ausonio e il grammaticomastix », Romanobarbarica, 9, 1987, p. 205, le passage s’appuie sur Virgile, Aen., 8, 301.

41 Voir Horace, carm., 4, 14, 45-46, fontium qui celat origines Nilusque et Hister (« le Nil et l’Hister qui cachent l’origine de leurs sources ») ; Stace., S., 3, 5, 21 septemgemini caput impenetrabile Nili (« la source impénétrable du septuple Nil »).


Pour citer ce document

Florence GARAMBOIS-VASQUEZ, «Le voyage chez Ausone, de la Moselle à l’Ordo Vrbium Nobilium», Viatica [En ligne], n°HS4, mis à jour le : 03/05/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=2039.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Florence GARAMBOIS-VASQUEZ

HiSoMA (UMR 5189), Université de Lyon, site St-Étienne