La « mémoire privée » dans le carm. 1, 6 (= 2 Vogel) d’Ennode de Pavie. Problèmes méthodologiques et essai de reconstruction des circonstances du voyage
The “private memory” in Magnus Felix Ennodius’ carm. 1, 6 (= 2 Vogel): Methodological Problems and Attempt at Reconstructing the Circumstances of the Trip

Céline URLACHER-BECHT

Résumé : À son retour du synode romain de novembre 502 qui reconnut la légitimité du pape Symmaque dans le schisme laurentien, Ennode de Pavie a composé une dictio (carm. 1, 6 = 2 Vogel) dans laquelle il chante son retour sain et sauf dans sa patrie, en l’occurrence Milan. Ce poème, composé pour être déclamé devant un public érudit, est emblématique des difficultés que pose la lecture, plusieurs siècles après leur composition, de discours épidictiques qui n’ont pas été écrits pour la postérité. De fait, le récit fortement stylisé de son périple ne nous apprend presque rien sur les motivations et les conditions du voyage. Cependant, les raisons de ce silence ne tiennent pas seulement au fait que le public avait connaissance de ces données factuelles : Ennode se situe sur un autre plan, élevant la narration au plan allégorique. Les craintes – réelles ou fictives – qu’il aurait éprouvées durant son voyage (en mer ?) donnent ainsi à percevoir la fragilité de la victoire remportée par Symmaque.

Abstract: After his return from the Roman synod of November 502, which recognized the legitimacy of Pope Symmachus in the Laurentian schism, Ennodius of Pavia composed a dicitio (carm. 1, 6 = 2 Vogel) in which he sings his safe return to his homeland, i.e. Milan. This poem, composed to be declaimed in front of a scholarly audience, is emblematic of the difficulties involved in reading, several centuries after their composition, epidictic discourses that were not written for posterity. In fact, the highly stylized account of his journey tells us almost nothing about the motivations and the conditions of the journey. However, the reasons for this silence are not only that the audience was aware of these factual data : Ennode is situated on another plane, elevating the narrative to an allegorical level. So the fears – real or fictitious – that he would have experienced during his journey (at sea?) suggest the fragility of the victory won by Symmachus.



1L’œuvre d’Ennode de Pavie, aristocrate lettré engagé dans les rangs de l’Église, atteste la vitalité des poèmes de voyage en Italie du Nord au début du vie siècle1. Durant son diaconat à Milan (502-513/515), Ennode a en effet composé trois poèmes de voyage qui nous sont parvenus pêle-mêle avec ses autres œuvres, dans un ordre peu ou prou chronologique à l’initiative d’un tiers2. Deux furent composés au début de sa carrière ecclésiastique, à son retour d’une mission officielle pour le compte de l’Église : d’une part, l’Itinerarium Brigantionis castelli relatant son périple hivernal de Briançon à Turin, à la demande d’un uates (évêque) non autrement défini, dans des circonstances sujettes à caution (carm. 1, 1 = 245 Vogel : 26 distiques élégiaques)3 ; de l’autre, la Dictio Ennodi diaconi quando de Roma rediit qui chante sa joie d’avoir réchappé aux dangers marins au retour d’un voyage à Rome (carm. 1, 6 = 2 V. : 20 distiques élégiaques précédés d’une préface en prose) ; on s’accorde à situer la composition de ce dernier en février/mars 503, au retour du synodus palmaris de novembre 502 qui reconnut la légitimité de Symmaque dans le schisme laurentien (498-507/508)4, en référence au conflit qui opposa Symmaque et Laurent, tous deux élus pape à la mort d’Anastase en 498 ; Ennode y prit sans doute part comme secrétaire et invité de l’évêque Laurent de Milan. Un événement personnel est la source de l’Itinerarium composé en 511 suite au voyage entrepris en Gaule pour consoler sa sœur de la perte de son fils ; il est centré sur la crue du Pô et les dangers encourus par Ennode au cours de la navigation (carm. 1, 5 = 423 V. : 26 distiques élégiaques).

2Comme l’ont montré plusieurs contributions, ces poèmes se signalent, par rapport à la tradition antérieure, par la part réduite de la narration et, de manière plus générale, par leur caractère non référentiel : rappelant sommairement les étapes clés du trajet, ils mettent tous l’accent sur les conditions météorologiques extrêmes du voyage, le déchaînement des éléments naturels et les impressions hypertrophiées ressenties par l’ego5. Sa disposition d’esprit passe de la peur à la joie, grâce au Christ (carm. 1, 5 et 1, 6) ou ses représentants, les martyrs (carm. 1, 1), qui lui permettent de réchapper aux dangers et de regagner in fine le port du Salut. Par-delà le trajet physique se dessine ainsi un itinéraire spirituel dont Ennode se servirait, selon les études les plus récentes, pour accréditer son ethos chrétien, voire légitimer son ambition d’accéder au siège épiscopal de Milan6.

3Cette analyse pose de sérieuses difficultés dans le cas du carm. 1, 6 qui fit, selon son titre (dictio), l’objet d’une lecture publique par Ennode à son retour de Rome7. De fait, plusieurs indices prouvent que ce poème n’était pas destiné à être conservé parallèlement sous une forme livresque : composé à la demande de proches au courant des circonstances du voyage, il relève d’une mémoire privée laissant, plus encore que les carm. 1, 1 et 1, 5, une part congrue au récit. Cependant, plutôt que cet effacement de la mémoire factuelle, ce sont ses conséquences méthodologiques pour nous, lecteurs modernes, qui retiendront notre attention. De fait, l’indétermination du discours pose de sérieuses difficultés de compréhension. Comment peut-on encore faire résonner, sans se fourvoyer ou les surinterpréter, les suggestions du poème ? Après avoir reconstitué les circonstances à l’arrière-plan du texte, on verra que plusieurs thèmes et motifs autorisent une lecture allégorique de ce poème de voyage. Puis on essayera, sur la base de l’exemple d’Ambroise dont se revendique Ennode dans la conclusion, de cerner son état d’esprit au moment de la composition.

La « scénographie » de la préface : un poème destiné à la récitation

4Réunis indépendamment de sa volonté après sa mort, tous les poèmes d’Ennode qui nous sont parvenus n’étaient pas destinés à circuler sous une forme livresque, encore moins à passer à la postérité. Le carm. 1, 6 fait très probablement partie de ces poèmes d’occasion qui, dans l’état où ils nous sont parvenus, furent composés en vue d’une performance, et non d’une circulation ou d’une conservation postérieure. L’écriture allusive et la part de l’implicite obscurcissent évidemment la compréhension du lecteur moderne. Néanmoins, par rapport à des poèmes bien plus lapidaires comme les épigrammes satiriques par exemple, on peut assez aisément, dans le cas du carm. 1, 6, reconstruire la « scénographie8 » du discours, i.e. la représentation que le poème donne de sa propre situation d’énonciation, grâce à sa préface introductive.

5Suivant une pratique bien diffusée dans l’Antiquité tardive9, le carm. 1, 6 est en effet accompagné d’une préface en prose qui aide à en cerner l’arrière-plan contextuel. Comme l’a montré F. E. Consolino à propos d’un autre discours en vers précédé d’une telle praefatio en prose10, celle-ci sert à l’apologie du clerc qui eut particulièrement à cœur, au début de son engagement ecclésiastique, de justifier ses discours épidictiques empreints de mondanité et redevables à la tradition rhétorique profane. Ainsi, dans la préface du carm. 1, 6, Ennode apparaît soucieux de justifier non seulement le fait qu’un homme d’Église ait composé un poème, mais bien plus, qu’il l’ait récité en public. Ses craintes ressortent clairement des critiques imputées, de manière générale, à la censure à laquelle s’exposent les clercs, avant d’être mises, suivant un procédé topique dans les préfaces antiques, dans la bouche d’un détracteur fictif :

Que dois-je faire, pris entre deux abîmes, moi que mon retour oblige à parler loyalement et que mon engagement (religieux) contraint à me taire ? Éloigne-toi momentanément, je t’en prie, sévérité d’un office trop pesant ! […] Brise-toi, dent de l’envie qui persistes à faire le mal, et garde le silence, toi qui cherches un sujet de blâme là où il y a un motif de gloire11 !

En écrivant ces lignes, Ennode pensait aux exigences des chrétiens rigoristes qui, sous l’influence de la culture monastique, attendaient de la part des clercs issus de l’aristocratie une conuersio morum au moment de leur engagement dans les ordres ; or celle-ci impliquait un renoncement complet à toutes leurs activités mondaines, dont la poésie, a fortiori les performances poétiques qu’ils tenaient pour une manifestation d’orgueil et de vanité12. Pour devancer leurs critiques, Ennode développe successivement trois arguments majeurs13 qui éclairent chacun un autre aspect de la « scénographie » de ce discours. On en citera les extraits majeurs.

6La préface s’ouvre sur le constat, formulé de manière sentencieuse, qu’on ne saurait taire sa joie quand on a regagné sans dommage sa patrie, et que la poésie est, en raison de sa musicalité, la forme la plus adéquate pour célébrer l’heureuse issue du voyage :

La gaieté accompagne toujours l’homme qui retourne sur sa terre natale, quand il a la conviction d’avoir échappé à tous les dangers pour ainsi dire prédéterminés et apprêtés par un ciel oppressant que son esprit anxieux avait conçus lors de son voyage. La joie requiert ainsi une voix pure, afin que les plaisirs passés sous silence ne donnent pas l’image de tristesse. À qui le bonheur intérieur, caché, est-il révélé, s’il n’est pas dévoilé par l’entremise de la bouche14 ?

En liant l’expression de la joie à son retour sain et sauf, Ennode pose ainsi d’emblée le thème du poème, et inscrit ce dernier dans la tradition des discours épidictiques célébrant le retour dans sa patrie après un voyage : l’epibaterios logos dans la terminologie de Ménandre15.

7Puis, en développant, sur la base d’exemples bibliques et une allusion à la défense de la foi, l’idée que la poésie et la parole en général peuvent favoriser la diffusion du message christique, il annonce l’orientation chrétienne de son poème et en justifie la coloration rhétorique :

Les plus remarquables prophètes, adaptant leurs paroles aux lois des vers, ont chanté dans des cantiques leurs désirs et leurs vœux. […] Pourquoi moi, qui ne suis encore qu’un enfant par mon rang (dans l’Église) et mon mérite, ne m’efforcerais-je pas de rivaliser avec les actes des plus grands, surtout quand les artifices du récit fortifient celui qui combat pour l’autel, afin qu’il poursuive les guerres qui adviennent contre la foi ? […] Le labeur accompagne la doctrine et il entretient une relation de parenté avec la religion. De même que de tendres germes greffés sur les rameaux d’autres plantes procurent à ces branches des fruits d’une noblesse qu’elles furent longtemps incapables de produire, de même celui qui est enrichi par les études libérales élève, par ses bons soins, son esprit vers l’espoir d’une récolte meilleure16.

8Enfin, il met en avant le modèle d’éloquence qu’il offre lui-même à son neveu en prenant présentement la parole, après avoir renoncé quelque temps aux lectures publiques :

Nous nous exprimons devant des connaisseurs : c’est le fait de la vertu que de contenir sa joie, et d’une bienveillante affection que de se donner à voir par l’entremise d’un discours brillant, surtout aujourd’hui quand l’un de mes proches, après avoir franchi le seuil de l’éloquence, donne avec exaltation à son parent la parole que son talent naturel lui refuse, quand l’occasion lui fait don de ce que la nature n’a pas fourni. Bravo, jeune homme aux vertus insignes qui, montrant dans la blanche fleur (de ton âge) une grande quantité de fruits, repousse les frimas de l’affliction et m’invite au printemps de la parole ! Car, pendant que je consacre à la joie ce que tu dois aux études, nous en bénéficions tous deux, je pense. Instruire un ignorant s’apparente en effet au fait de rappeler au goût de la déclamation celui qui ne s’y employait plus guère17.

9Pour énigmatique que soit ce dernier argument, il nous permet de spécifier le profil du public d’Ennode, visiblement composé de proches (parents et amis). Si la présence de clercs est fort probable, il devait en tout cas s’agir d’aristocrates lettrés (scientes rerum, cf. doctis constat v. 35) qui devaient goûter sa parole dans un contexte mondain, et non religieux. Quant au poème qui suit, il était destiné à un « cercle fermé », dans la mesure où il fut récité devant un public familier, mais aussi parce qu’il est peu probable qu’il fût destiné à en sortir.

10Dans l’absolu, la déclamation d’un texte n’est évidemment pas incompatible avec une diffusion ultérieure par écrit. C’est néanmoins peu probable dans le cas qui nous intéresse, car la préface comprend plusieurs « silences » qui pouvaient uniquement être comblés par des destinataires au fait des événements à l’arrière-plan de la composition et physiquement présents lors de la déclamation.

11Sans prétendre à l’exhaustivité, on notera, au nombre des indices qui attestent la connivence du public, le silence qui entoure les circonstances de son voyage. Celui-ci n’est évoqué qu’au début du texte, et encore, en des termes généraux ou poétiques uniquement destinés à suggérer l’universalité de la joie éprouvée lors du retour dans sa patrie et la nécessité de l’exprimer verbalement, et non à spécifier les circonstances du voyage. La sentence liminaire Amica est homini ad genitale solum reuertenti semper hilaritas (§ 1) est ainsi suivie, au § 2, de l’image virgilienne des cygnes qui fêtent leur retour en battant des ailes : Reduces etiam cygnos alis ludere Mantuanus adseruit (« Le Mantouan a affirmé que même les cygnes, à leur retour, jouent des ailes »). Le motif trouve sa source dans le livre 1 de l’Énéide. Virgile y compare une joyeuse colonne de douze cygnes qui a réchappé à un aigle et reprend place sur la terre, aux navires des compagnons d’Énée qui, après avoir été dispersés par la tempête, sont sur le point d’atteindre le port : ut reduces illi ludunt stridentibus alis, / et coetu cinxere polum, cantusque dedere… (« de même que ceux-ci fêtent leur retour du bruyant battement de leurs ailes, et ont en groupe entouré le ciel, fait sonner leurs chants… », Énéide 1, 397-398). Tout au plus le contexte du passage, bien connu des lettrés en présence desquels s’exprimait Ennode, permet-il d’introduire en filigrane l’idée d’un voyage par mer, en accord avec la métaphore sur laquelle s’ouvre le poème.

12De même, le caractère implicite des circonstances de cette déclamation ressort nettement des nombreuses questions que pose l’évocation d’un jeune parent d’Ennode au centre du troisième argument (§ 7-8) : de qui s’agit-il au juste ? comment se fait-il que ses premiers pas dans le domaine de l’éloquence coïncident avec le propre discours d’Ennode18 ? À la fin du § 6, Ennode semble par ailleurs annoncer, par le tour sed istinc alias, l’écriture d’un autre opuscule sur l’utilisation de la rhétorique dans le cadre de l’office religieux (par exemple dans la prédication et la catéchèse) ; si cet opuscule fut bien composé, il ne nous est pas parvenu avec la collection conservée et l’allusion ne fait pas sens pour nous.

13Ce sont là autant de questions qui restent sans réponse parce que le carm. 1, 6 nous est parvenu amputé de son contexte d’énonciation, ou du moins parce qu’à l’issue de sa lecture publique, il n’a pas été retravaillé en vue d’une diffusion écrite ou intégré à un recueil conçu comme tel par l’auteur. Il nous donne, en ce sens, accès à une forme de « mémoire privée », dont le lecteur moderne peine à combler les non-dits en se basant sur les seuls indices textuels. Si la préface se concentre sur les circonstances de la récitation, le poème laisse toutefois entrevoir, entre les lignes, l’arrière-plan historique et personnel à la source des événements qui ont présidé à son écriture.

Les ambiguïtés du récit poétique : un voyage allégorique ?

14Le poème écrit par Ennode pour être déclamé devant ses proches se compose de vingt distiques élégiaques qui se répartissent, de manière très équilibrée, en deux groupes de dix distiques. Le premier donne à entendre les craintes et les doutes du marin (nauita) qui prend la mer au début du printemps, quand les dangers de l’hiver n’ont pas encore complètement disparu.

Post canas hiemes, gelidi post damna profundi
Tranquillum quotiens nauita carpit iter,
Maeret et infidi desperat prospera ponti
Quamque uidet faciem non putat esse salis.
Sibilat aura leuis, ualidas timet ille procellas
Fluctibus et blandas aestimat esse minas.
Lintea si crispant Zephyri pendentia malo
Et dulci ludit spiritus obsequio,
Confusam uentis naturam perdere leges
Iurat et antiquum credit adesse chaos.
Gaudia sic tollunt placidis discrimina rebus:
Nulla fides laetis integra nec dubiis.
Non aliter uariis tenuit quos Roma periclis
Litoris optati reddidit ad gremium.
Permulcent pelagi numen uenerabile cantu,
Anchora quod proprium mordet obunca solum.
Flamina sed lassis tenerum factura soporem
Perturbant mentem militis aequorei.
Arma ratis subigit, remos et lintea uibrat:
Sic mens naufragium suspicionis habet.

Après les blancs hivers, après les dommages causés par les fonds marins gelés,
à chaque fois que le matelot fait chemin tranquillement,
il s’attriste et se défie des faveurs de la mer indigne de foi
et ne pense pas que la surface qu’il voit soit (vraiment) celle de l’onde salée.
Une brise légère siffle, mais lui redoute de fortes tempêtes
et estime que les flots, si séduisants soient-ils, sont des menaces.
Si les zéphyrs font onduler les voiles suspendues au mât
et que leur souffle s’amuse avec une douce complaisance,
il jure que la nature, bouleversée par les vents, perd ses lois
et croit que le chaos originel est là.
Ainsi, alors que la situation est calme, l’incertitude ôte toute félicité :
ni dans la joie ni dans le doute, on n’a entièrement foi.
Ce n’est pas autrement que Rome a retenu, par des dangers divers,
ceux qu’elle a rendus au sein du rivage auquel ils aspiraient.
Ils louent la puissance de la mer par leur chant vénérable,
puisque l’ancre recourbée mord leur terre.
Mais ces vents qui devraient apporter un tendre sommeil à ceux qui sont épuisés
troublent l’esprit du soldat marin.
Il active les instruments de navigation, fait vibrer les rames et les voiles,
tant son esprit suspecte un naufrage.

15C’est dans cette première partie que se concentrent les références aux circonstances du voyage : à la fin de l’hiver, quand la navigation était certes moins dangereuse, mais non sans risque, Ennode aurait quitté Rome (nommément citée au v. 13) et ses dangers variés (uariis … periclis), non autrement spécifiés, par voie maritime. Pour plusieurs raisons, les conditions du voyage restent toutefois très imprécises. D’abord la description se limite à la caractérisation de deux types d’éléments naturels, les flots et les vents, selon l’habitude d’Ennode de se focaliser, dans ses poèmes de voyage, sur une nature bouleversée et antagoniste. Puis, la multiplication des figures de style (antithèses, allitérations, hyperboles, personnifications) et l’usage de la uariatio synonymique tendent à donner une représentation stylisée de ce voyage par mer. Enfin, le filtre des poètes classiques est prégnant : par-delà la coloration poétique dont sont chargées plusieurs iuncturae, comme aura leuis très fréquente en poésie, a fortiori chez Ovide, on pense en particulier aux deux références textuelles au voyage d’Énée qui permettent d’imprimer au poème une coloration épique : ainsi, le v. 14 litoris optati reddidit ad gremium rimanda fait écho à Énéide 3, 509 sternimur optatae gremio telluris ad undam (« nous nous étendons sur le sein de cette terre désirée, près de l’onde ») tandis que le v. 16 anchora quod proprium mordet obunca solum rappelle Énéide 1, 169 … unco non alligat ancora morsu (« … pas d’ancre qui les attache par la morsure de son croc »). Comme l’a suggéré E. Perini19, il n’est pas fortuit que les deux passages se rapportent respectivement à l’arrivée d’Énée et de ses hommes sur les côtes libyennes, puis en Italie : en rapprochant son propre périple de celui d’Énée, Ennode entend probablement suggérer que son propre voyage s’insère, comme celui d’Énée, dans un dessein providentiel20. La stylisation et la coloration littéraire du récit permettent en tout cas difficilement d’apprécier la part de la réalité dans l’évocation de ce voyage « maritime ». On peut, du reste, s’interroger sur la pertinence même de cette épithète, car Milan n’est pas une ville côtière : elle ne pouvait donc guère, au sens propre du terme, recevoir Ennode au sein de son rivage (litoris … ad gremium v. 15), et toute la description de l’état d’esprit du marin sur laquelle s’ouvre le poème doit peut-être faire l’objet d’une lecture métaphorique21.

16Dans la seconde partie, la narration cède la place à la prière. D’abord une voix impersonnelle, puis l’ego du poète y invoquent l’aide du Christ en valorisant ses miracles liés aux eaux, puis le mystère de sa naissance et sa victoire sur la mort. L’ego affirme in fine son espoir d’un apaisement lors du retour du printemps, qui lui permettra de chanter sa joie et de laisser les « fleurs » de la poésie s’épanouir.

Adueniat siccis qui pressit caerula plantis,
(Nam portus fessis ille salutis erit)
Qui latices uinxit fundens in pocula saxum,
Qui lapides soluit, qui solidauit aquas,
Quem genetrix fudit saeclis sine semine feta,
Ad matrem iungens uirginitatis onus,
Qui mortem propriae superauit munere mortis,
Dans uitam mundo, funere quam peperit:
Ille per excelsum uideat me dexter Olympum.
Tunc patriam teneam, tunc stationis opem.
Nubila laxati uerrant licet aequora uenti,
Rimosam puppim nil nocitura petunt.
Dulcia conpositis quatiam tunc tympana chordis,
Floribus et pingam carmina nostra nouis.
Vt fatear, doctis constat bene dicere laetum:
Tristia nil capiunt pectora uersiloqui.
Sed redeat uernum, cesset iam bruma timoris.
Stringite quae nectant frondea serta comas:
Cantem quae solitus, dum plebem pasceret ore,
Ambrosius uates carmina pulcra loqui.

Mais vienne celui qui, à pieds secs, a foulé l’azur,
car il sera le port du Salut pour ceux qui sont fatigués !
Lui qui, en versant le (vin) liquide dans les coupes, entrava (le pouvoir de) la pierre (tombale)22,
qui détacha la roche, qui affermit les eaux,
que sa mère, enceinte sans semence, engendra pour le siècle,
unissant à la maternité le poids de la virginité,
qui triompha de la mort par le don de sa propre mort,
offrant au monde la vie qu’il engendra par son trépas :
que celui-ci me regarde avec bienveillance du haut de l’Olympe !
Alors je pourrai atteindre ma patrie, alors je pourrai bénéficier du repos.
Quand bien même les vents déchaînés balayeront les sombres plaines de la mer,
ils ne porteront aucune atteinte à ma poupe fendue.
En harmonie avec les cordes, je secouerai les doux tambourins,
et de fleurs nouvelles j’ornerai mes poèmes.
Je le reconnais, d’accord avec les savants, que (seul) l’homme heureux s’exprime bien :
les cœurs tristes n’entreprennent guère de parler en vers.
Mais que revienne le printemps, que cesse désormais l’hiver de la crainte.
Tressez des guirlandes de feuillage pour en ceindre mes cheveux :
puissé-je chanter, selon son habitude, pour repaître son peuple de sa bouche,
les beaux poèmes que prononçait l’évêque Ambroise.

17Conformément à l’esthétique tardo-antique du « jeweled style23 » revendiquée dans les v. 33 et suiv., ce poème regorge d’érudition et multiplie les ornements rhétoriques. On a déjà évoqué les échos à la tradition poétique, notamment Virgile et Ovide24, et il pourrait être intéressant, d’un point de vue générique, d’examiner l’inscription de ces vers dans la tradition des poèmes chantant la joie du retour25. Plusieurs indices nous incitent cependant à dépasser le vernis poétique du discours et à interroger les enjeux profonds de l’évocation. S’agit-il vraiment d’un simple discours épidictique, célébrant l’heureuse issue d’un voyage dont les circonstances précises seraient indifférentes ?

18Si on lit le texte attentivement, l’objet de l’évocation s’avère en effet bien moins net qu’il n’y paraît de prime abord. De fait, comme c’est souvent le cas chez Ennode, son style maniéré, voire labyrinthique entraîne le lecteur dans une première direction qui s’avère bientôt trompeuse en raison des dissonances et des incongruités que présente le texte. C’est particulièrement vrai quand l’auteur s’adresse à demi-mots à ses proches par le biais d’images, d’allusions et même d’intertextes qu’il est parfois impossible de décrypter des siècles plus tard26.

19Dans le cas du carm. 1, 6, on ne peut ainsi manquer d’être frappé par l’opposition, au centre de la première partie, entre le calme apparent de la mer et des vents, et les doutes qui agitent l’esprit du matelot. Ennode y insiste de diverses manières – par la structure concessive quamquam… (v. 4), l’asyndète du v. 5 et surtout la multiplication des verbes de sentiment et de pensée qui permettent de situer les menaces sur un plan spirituel, et non factuel (maeret v. 3 ; putat v. 4 ; aestimat v. 6 ; iurat et… credit v. 10). C’est aussi, nous semble-t-il, une première manière de nous inciter à dépasser la littéralité du propos. La multiplication des niveaux d’analogie dans les vers 11 et suivants (Gaudia sic) renforce ce sentiment : en assimilant le nauita du v. 3 aux ambassadeurs qui ont quitté Rome avec lui (non aliter… v. 13), puis en se présentant lui-même sous les traits d’un miles aequorius (v. 18), avant d’imputer explicitement la crainte du naufrage à son esprit (sic… v. 20), le poète nous invite à une lecture allégorique27. Comme on l’a déjà suggéré, celle-ci jette la suspicion sur les modalités mêmes du voyage, car l’analogie avec le marin ne prouve aucunement qu’Ennode a bien voyagé par voie maritime (ou fluviale28) : compte tenu de la localisation de Milan par rapport à Rome, il est même fort probable qu’Ennode ait cheminé par terre29.

20La fin de la seconde partie éclaire le fonctionnement de l’allégorie en assimilant, au v. 37, la peur à l’hiver (bruma timoris), et donc a contrario la joie aux fleurs poétiques (floribus… nouis) et au printemps (uernum) évoqués aux v. 34 et 38. Si la superposition de ces images n’éclaire guère les raisons profondes de ses craintes ou de ses doutes, la formulation même du propos, au subjonctif de souhait (redeat, cesset v. 37), mérite de retenir l’attention.

21De fait, il est frappant que, dans toute la seconde partie, l’usage du présent de l’indicatif se limite à l’expression de vérités générales : l’emploi aux v. 21, 29 et 30 du subjonctif de prière, puis, dans les v. 32 et suivants, du futur (dont le participe futur nocitura) laissent à penser, parallèlement à la répétition de tunc (v. 30 et 33), que le printemps n’est pas vraiment encore revenu, et qu’il faut donc continuer de se « défier » du calme apparent de la mer (cf. la répétition infidi… ponti / fides qui encadre les v. 3 à 12). Il est évidemment difficile de savoir, si longtemps après les événements, quels étaient précisément les dangers que continuait de redouter Ennode après son retour à Milan, d’autant plus qu’il appréhendait peut-être, au moment de la composition, des menaces encore abstraites, voire virtuelles. Cependant, il est sûr et certain que le conflit entre Symmaque et l’antipape Laurent à l’origine du voyage d’Ennode à Rome était loin d’être réglé30.

22Le combat légal était certes achevé depuis le concile de novembre 502, qui avait définitivement levé les accusations d’immoralité, d’incompétence et de malhonnêteté qui pesaient sur Symmaque, mais les schismatiques, partisans de Laurent, n’avaient pas renoncé pour autant31. Les documents consécutifs au synode font état d’un véritable climat de guerre civile à Rome32. On sait par ailleurs que les violences armées s’accompagnèrent d’un « combat de plumes33 » qui nous intéresse tout particulièrement, attendu qu’Ennode en fut un acteur majeur. De fait, la décision du concile de novembre 502 fut dénoncée par les schismatiques dans un pamphlet ; or c’est Ennode qui fut chargé de leur répondre par l’entremise dudit Libellus pro synodo34. Sa contribution fut manifestement efficace, puisqu’il se permit, quelque temps plus tard, de réclamer dans l’une de ses épîtres la reconnaissance du pape Symmaque en se présentant, comme au v. 18, sous les traits d’un miles Christi35. Par-delà son retour de voyage, le succès même de ce libelle se trouve probablement à l’arrière-plan du poème qui nous occupe : l’allusion faite, dans la préface, au prix de son courage et à ses récents titres de gloire (§ 3)36 iraient bien dans ce sens, de même que l’importance que prend, dans toute la pièce (dont la préface), le thème de la parole.

23En tout cas, Ennode semble avoir été très lucide, au moment de la composition du carm. 1, 6, sur les « dangers variés » (uariis… periclis v. 13) qui continuaient de planer sur Rome. La tempête redoutée y renvoie très probablement de manière allégorique, suivant un usage métaphorique du motif également attesté dans le Libellus pro synode37. L’image du navire était du reste un symbole d’origine biblique usuel pour désigner l’Église victime d’assauts divers, mais regagnant sereinement, grâce au Christ, le port du Salut38. Aussi est-il fort vraisemblable qu’Ennode, tout en honorant l’invitation à déclamer un poème de voyage devant ses proches à son retour de Rome, ait voulu leur signifier à demi-mots ses craintes liées à l’incertitude actuelle de la situation et réaffirmer sa foi, grâce à l’aide de Dieu, en une issue favorable. La volonté affichée de s’inscrire dans la continuité d’Ambroise accrédite cette lecture allégorique.

La mémoire des exemples chrétiens : des prophètes à Ambroise

24Il n’est pas rare que les poètes chrétiens se réclament des prophètes, en particulier dans les pièces ou vers liminaires de leurs poèmes, pour en souligner l’orientation chrétienne : on pense par exemple au distique épigraphe des hymnes d’Hilaire ou à l’ample recusatio de Phébus et des Muses au début du carm. 16 de Sidoine Apollinaire, avant d’invoquer l’Esprit du Seigneur. Ennode reprend la topique à son compte dans deux de ses préfaces en prose apposées à des poèmes pour légitimer, comme on l’a dit, la dimension oratoire de ses discours poétiques39. Dans la préface du carm. 1, 6, il rappelle ainsi l’exemple des plus insignes prophètes qui ont « chanté dans des cantiques leurs désirs et leurs vœux » (§ 3 carmine desideria sua et uota cecinerunt)40. On notera l’insistance sur la dimension visionnaire de leur parole qui est peut-être une manière de préparer, dès la préface, l’orientation vers l’avenir serein qu’Ennode appelle de ses vœux dans la seconde partie du poème.

25L’allusion aux hymnes d’Ambroise sur laquelle s’achève cette dernière s’inscrit dans la continuité de ces références vétérotestamentaires – Ambroise y est ainsi qualifié de uates non seulement en référence à son rôle d’évêque, mais aussi à son aura prophétique. Sa mention même est préparée, dans les vers qui précèdent, par plusieurs images d’origine biblique, a fortiori psalmique. Les tambours évoquent en effet fréquemment dans les Psaumes les louanges de Dieu41. Quant au motif des « fleurs nouvelles » qui doivent rehausser ses carmina, il trouve probablement sa source, là encore, dans les Psaumes où l’expression canticum nouum désigne un chant solennel en l’honneur de Dieu42. Mais quelle est la fonction de cette référence ? Sert-elle seulement à légitimer la prise de parole du clerc, en l’inscrivant dans la continuité d’une figure majeure de l’Église en général, de Milan en particulier ? Ennode n’avait-il pas un autre intérêt à revendiquer, dans le contexte conflictuel évoqué, la mémoire d’Ambroise de Milan ?

26Selon l’interprétation la plus répandue, Ennode annoncerait, dans le distique conclusif, son projet de composer des hymnes de facture ambrosienne. Au nombre de ses œuvres, nous sont en effet parvenus douze hymnes célébrant, sur le modèle et dans la continuité d’Ambroise, les heures, les fêtes et surtout les saints du calendrier liturgique. S’agit-il bien de ces hymnes cependant ? Si l’on prend en considération le jeu sur les modes et les temps verbaux évoqué précédemment, une autre reconstruction nous semble plus plausible.

27Plutôt qu’à ses hymnes de facture ambrosienne, Ennode pensait, selon nous, à la prière formulée dans les v. 21 à 29. En dépit de l’usage de la 3e personne (vs le Du-Stil des hymnes liturgiques), la tonalité hymnique de ces vers transparaît nettement dans le Relativ-Stil et la multiplication d’autres procédés caractéristiques de l’écriture hymnique (anaphores, allitérations, oxymores et antithèses). Or, comme on l’a vu, Ennode brouille les repères temporels dans la seconde partie du poème, à tel point que rien n’indique que son voyage soit déjà achevé et qu’il soit arrivé à bon port : de même que le schisme n’a pas trouvé d’issue fiable, on a le sentiment qu’Ennode continue d’être balloté par les flots, et donc d’appréhender le naufrage. On peut dès lors se demander si la prière des v. 21 à 29 a déjà été prononcée. De même qu’il anticipe, dans la seconde partie, la joie liée à l’apaisement du schisme laurentien, Ennode a pu annoncer dans sa section conclusive la composition du chant de célébration que donnent à entendre par avance les v. 21 et suivants. Ce type d’annonce serait, en tout cas, bien dans l’esprit des hymnes dont les auteurs promettent d’ordinaire de gratifier Dieu de louanges si leurs vœux sont entendus.

28Une autre lecture de la comparaison finale d’Ennode à Ambroise a été proposée récemment par E. Perini. Selon elle, les v. 39-40 exprimeraient indirectement le vœu d’Ennode de succéder à Ambroise à la tête de l’évêché de Milan43. Si séduisante que soit cette hypothèse, c’est cependant prêter de bien grandes ambitions à Ennode. Il n’en était, de son propre aveu, qu’au tout début de sa carrière quand il écrivit le carm. 1, 6 qui date, rappelons-le, du printemps 503, et intervient donc à peine quelques mois après sa promotion au diaconat en 502. Qui plus est, Ennode ne se revendique jamais lui-même comme l’héritier d’Ambroise, alors qu’il a largement exploité cette filiation dans ses éloges des évêques de Milan pour rehausser, entre autres, l’image de son parent l’évêque Laurent, dont il fut le secrétaire44. Une telle revendication serait donc en porte-à-faux avec ce qu’il dit ou fait dans ses autres œuvres.

29Si le contexte dans lequel fut composé le carm. 1, 6 fut aussi déterminant que nous le pensons pour son interprétation, la référence finale aux hymnes d’Ambroise s’explique peut-être d’une autre manière. Par-delà la stature épiscopale d’Ambroise, Ennode songeait, selon nous, aux similitudes évidentes que présente le contexte politico-religieux dans lequel Ambroise et lui ont recouru à l’« arme » de la parole. Comme nous l’apprend Augustin, c’est en effet à l’occasion de son affrontement avec l’impératrice arienne Justine qu’Ambroise introduisit officiellement ses hymnes dans la liturgie. L’impératrice voulait réquisitionner, au profit des ariens, la basilique Porcienne. Ambroise l’occupa alors avec ses fidèles et institua, sur le modèle oriental, l’usage de « chanter hymnes et psaumes […], pour éviter de laisser le peuple se consumer dans la détresse et la démoralisation45 ». Or, le carm. 1, 6 est lui aussi lié à un conflit intérieur de l’Église, le schisme laurentien, qu’Ennode avait tenté d’apaiser par l’entremise de son Libellus pro synodo46. Laurent et ses partisans, auxquels il applique de manière répétée dans ce libelle l’image topique du venin, y sont d’ailleurs dépeints comme des hérétiques47. Si tel est bien le fondement de l’analogie, l’allusion aux hymnes d’Ambroise permettrait donc à Ennode de dire sa détermination à poursuivre par la parole le combat en faveur de la fides, tout en affirmant le pouvoir de celle-ci dans le règlement des conflits religieux de son temps. Quant à lui-même, il se dépeindrait implicitement comme un défenseur de l’orthodoxie, méritant à ce titre, comme Ambroise dans l’hymne qu’il lui a dédié, la couronne de gloire48.

30Ce poème est emblématique des difficultés que pose la lecture, plusieurs siècles après leur composition, de discours encomiastiques qui n’ont pas été écrits ou du moins retravaillés pour la postérité. Ils nous donnent accès à une forme de mémoire partielle et allusive, surtout s’agissant de discours poétiques, dans la bouche d’un auteur qui manipule à ce point l’art de l’implicite et de la suggestion qu’Ennode. Destiné à être déclamé devant un cercle privé, le carm. 1, 6 donne ainsi une représentation fortement stylisée du voyage (par mer ?) qui permit à Ennode de regagner sereinement sa patrie après le synode romain de novembre 202 : de fait, on ignore presque tout des conditions matérielles du voyage, et les événements à son origine restent largement sujets à caution. Les raisons de ce silence entourant les circonstances du voyage ne tiennent pas seulement, cependant, au fait que le public avait connaissance de ces données factuelles : Ennode entendait de toute évidence se situer sur un autre plan, en élevant la narration au plan allégorique.

31Pour pallier les silences de cette « mémoire privée » et décrypter la signification métaphorique des composantes et des images du récit (au centre de la première partie), les seuls indices textuels à notre disposition sont les implications des termes employés, leurs dissonances éventuelles ainsi que les souvenirs liés aux figures exemplaires dont se revendique Ennode (notamment dans la seconde partie). Sous couvert de célébrer la joie de son retour, Ennode nous donne en effet à percevoir, dans le carm. 1, 6, la fragilité de la victoire remportée par le pape Symmaque suite au synode de novembre 502. La mer est d’apparence calme, mais la houle peut se déchaîner à tout moment… Si sa foi en un retour sain et sauf au port n’est pas ébranlée, c’est parce qu’il a la ferme conviction que Dieu tournera ses yeux vers lui et entendra sa prière. Parti pris politique, profession de foi ou exaltation personnelle ? S’il est difficile de savoir quelle orientation prime, en l’absence d’une construction mémorielle de la part d’Ennode pour la postérité, on est en tout cas bien loin du simple « récit de voyage ».

Notes

1 L’édition retenue est celle de Friedrich von Vogel, Magni Felicis Ennodi Opera, Berlin, Weidmann, « MGH AA 7 », 1885. Pour faciliter l’identification des œuvres, on continuera cependant de se référer au classement par genre de l’édition de Wilhelm von Hartel, Magni Felicis Ennodii Opera, Vienne, Gerold, « CSEL 6 », 1882. – Toutes les traductions citées sont personnelles et les références bibliographiques citées fort réduites, pour respecter les limites imparties.

2 Voir cependant les nuances de Stéphane Gioanni dans Ennode, Lettres I-II, Paris, Les Belles Lettres, coll. « CUF » : « Une collection carolingienne ? », 2006, p. CXLI-CXLIV. La première partie de notre monographie sur les poèmes religieux d’Ennode porte, en grande partie, sur les problèmes d’interprétation que pose l’intégration au corpus publié d’œuvres qui n’étaient manifestement pas destinées à sortir du cadre familier (Céline Urlacher-Becht, Ennode de Pavie, chantre officiel de l’Église de Milan, Paris, Institut d’Études augustiniennes, coll. « Collection des études augustiniennes. Série Antiquité », 2014, en part. p. 86 et suiv.). Cet article s’inscrit, d’un point de vue méthodologique, dans la continuité de ces pages où la posture énonciative d’Ennode dans le carm. 1, 6 est brièvement discutée dans les p. 114 et suiv.

3 Cette indétermination explique, en grande partie, les problèmes que pose la reconstruction des circonstances à l’origine du voyage au centre du carm. 1, 1 : voir à ce sujet nos observations dans Ennode de Pavie (n. 2), p. 58-59.

4 Sur la datation du carm. 1, 6, voir la synthèse d’Elisa Perini, « Considerazioni sulla poesia “odeporica” di Ennodio », dans Quarta Giornata Ennodiana. Atti della sessione ennodiana del Convegno Auctor et Auctoritas in Latinis Medii Aeui litteris (Benevento, 12 novembre 2010), Silvia Condorelli et Daniele Di Rienzo (dir.), Cesena, Stilgraf, 2011, p. 100 n. 5.

5 Voir notamment, à cet égard, Simona Rota, « Antiquum credit adesse chaos. Ein Deutungsversuch der Itineraria des Ennodius », Rheinisches Museum für Philologie, 147 (3/4), 2004, p. 355-389 et Elsa Bruno, « Lettura degli Itineraria di Magno Felice Ennodio », Rivista di cultura classica e medioevale, 54 (2), 2012, p. 301-315. Sur l’ensemble des trois poèmes de voyage d’Ennode, on consultera la thèse inédite de doctorat d’Elisa Perini, I carmi odeporici di Magno Felice Ennodio [carm. 1, 6 = 2 V. ; 1, 1 = 245 V. ; 1, 5 = 423 V.]. Edizione critica, traduzione e commento), Università degli studi di Salerno, 2012. Ses premières conclusions figurent dans l’article « Considerazioni... » (n. 4).

6 Sur l’affirmation d’une identité chrétienne, cf. par exemple Joëlle Soler, Écritures du voyage. Héritages et inventions dans la littérature latine tardive, Paris, Institut d’Études augustiniennes, coll. «  Collection des études augustiniennes. Série Antiquité », 2005, en part. chap. III, « La conversion chrétienne des héritages », p. 349 et suiv. (sur le carm. 1, 1). L’aspiration d’Ennode à être promu évêque est défendue avec une conviction particulière par Perini dans ses travaux (cf. n. 4 et 5).

7 Sur ce poème, outre les contributions de Rota et Perini mentionnées dans la n. 5, voir notamment Gregor Maurach, « Mit neuen Blumen will ich meine Lieder malen », dans Martin Gosebruch zu Ehren. Festschrift anlässlich seines 65. Geburtstages am 20. Juni 1984, Frank Neidhart Steigerwald (dir.), München, Hirmer, 1984, p. 37-40 et Wolfgang D. Lebek, « Deklamation und Dichtung in der Dictio Ennodi diaconi quando de Roma rediit », dans Philanthropia kai Eusebeia. Festschrift für Albrecht Dihle zum 70. Geburtstag, Glenn W. Most, Hubert Petersmann et Adolf Martin Ritter (dir.), Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1993, p. 264-299.

8 Le concept de « scénographie » est au centre des travaux du linguiste Dominique Maingueneau, cf. en particulier le chapitre consacré à cette notion dans Le discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin, coll.« U », 2004, p. 189-202.

9 Elle trouve sa source chez Martial et Stace, avant de connaître une diffusion notable dans l’Antiquité tardive, cf. Zoja Pavlovskis, « From Statius to Ennodius. A Brief History of Prose Prefaces to Poems », Rendiconti. Classe di lettere e scienze morali e storiche, 101, 1967, p. 535-567. – La thèse de W. D. Lebek (n. 7), selon lequel la préface et le poème proprement dit seraient indépendants, n’est pas défendable.

10 Il s’agit du carm. 1, 9 (= 43 V.) en l’honneur des tricennalia d’Épiphane de Pavie, cf. Franca Ela Consolino, « Prosa e poesia in Ennodio: la dictio per Epifanio », dans Atti della Terza Giornata Ennodiana (Pavia, 10-11 novembre 2004), Fabio Gasti (dir.), Pise, ETS, 2006, p. 93-122.

11 § 2-4 Quid ego faciam in medio deprehensus abrupto, qui et regressui meo debeo dicendi fidem et proposito tacendi necessitatem? Secede, quaeso, ad tempus, officii censura grauioris! […] Male pertinax dens livoris, infringere et, qui oblocutionis fomitem de loco gloriae quaeris obmutesce!

12 Voir, sur ces exigences, nos réflexions dans Urlacher-Becht (n. 2), p. 10-11 (avec bibliographie).

13 Cf. la division mise en évidence par Perini (n. 4), p. 102-106.

14 § 1 Amica est homini ad genitale solum reuertenti semper hilaritas, dum metus, quoscumque ei peregrinanti mens anxia peperit, quasi praefinitos et caelo grauante dispositos se euasisse confidit. Debetur ergo uox serena laetitiae, ne muta gaudia maeroris imaginem sortiantur. Cui enim pateat exultantis animi secretum nisi oris claue reseratum?

15 Cf. Ménandre le Rhéteur, 377, 31-388, 16. Sur la tradition poétique dérivée, cf. entre autres l’étude majeure de Soler (n. 6), même si le carm. 1, 6 n’y est pas pris en considération.

16 § 3-5 Prophetarum insignissimi sub legem uersuum uerba redigentes carmine desideria sua et uota cecinerunt […] Cur ego in ordinis et meriti constitutus infantia aemulari summorum facta non studeam, maxime cum narrandi simulacrum altaris militem ad excipienda quae contra fidem eueniunt bella conroboret? […] Labor est disciplinae amicus et religioni quadam cognatione sociatus. Velut uda praesegmina peregrinis maritata fomitibus nobilitatem fructuum ramis tribuunt, quam parturientia diu nesciere plantaria, ita dotatus liberalibus institutis bona mentem cura grauidam ad spem germinis melioris adtollit […]

17 § 7-8 Apud scientes rerum loquimur: res uirtutis est gaudium continere, secundae diligentiae per elaboratum tramitem luculentae dictionis ostendere, hodie maxime, cum mei portio limen ingressa facundiae dat parenti exultatione eloquentiam, quam negat ingenium, cum donat causa quod natura non praestitit. Macte insignium adulescens uirtutum, qui in cano flore pomorum numerum monstras. Das pellere adflictionis glaciem et ad uernum me dictionis inuitas.

18 On considère généralement qu’Ennode entendait, de la sorte, présenter un jeune parent lors de sa première entrée à l’école de déclamation, auquel cas ce discours relèverait de la tradition des dictiones scholasticae. Un autre scénario nous semble cependant plus probant. De fait, Ennode a pu charger un jeune parent de le présenter avant sa lecture, et ce fut peut-être pour ce dernier l’occasion de franchir le « seuil de l’éloquence ». Voir, en faveur de cette hypothèse, nos arguments dans Urlacher-Becht (n. 2), p. 118-119.

19 Cf. Perini (n. 5), p. 96.

20 Sur le périple d’Énée considéré en tant que modèle symbolique, voir aussi, dans ce numéro, l’article consacré par Joëlle Soler au De reditu de Rutilius Namatianus [en ligne] URL : https://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2051.

21 Une telle lecture purement métaphorique des dix premiers vers est envisagée par Rota (cit. n. 5), p. 380.

22 Nous suivons l’interprétation du v. 23 proposée par Bianca-Jeanette Schröder, Bildung und Briefe im 6. Jahrhundert. Studien zum Mailänder Diakon Magnus Felix Ennodius, Berlin-New York, de Gruyter, « Millennium-Studien zu Kultur und Geschichte des ersten Jahrtausends n. Chr. 15 », 2007, p. 56-57.

23 Cf. Michael Roberts, The Jeweled Style. Poetry and Poetics in Late Antiquity, Ithaca, Cornell University Press, 1989.

24 Cf. p. ex. Perini (n. 5), p. 111-112 et, plus particulièrement sur l’influence d’Ovide, Fabio Gasti, « Aspetti della presenza di Ovidio in Ennodio », Paideia, LXXIII, 2018, p. 434 et suiv. Cf. aussi l’étude de l’image l’antiquum chaos (v. 10) au centre de l’article de Rota (cit. n. 5). – On trouvera, dans la thèse de doctorat d’E. Perini (n. 5), une étude minutieuse des nombreux parallèles poétiques que recèle le carm. 1, 6.

25 Voir notamment la filiation avec le carm. 17 de Paulin de Nole signalée par Perini (n. 4), p. 112.

26 Voir p. ex., sur les « périodes […] si riches en artifices rhétoriques qu’elles confinent à l’obscurité », Mario Carini, Due città per un poeta. Saggi su Magno Felice Ennodio, Catania, Tringale Editore, 1989, p. 7, et sur son « écriture du labyrinthe », Gioanni (note 2), p. CIII-CXXIII.

27 Une lecture spirituelle, avec une dénonciation des fausses sources de joie, a été proposée par G. Maurach (n. 7).

28 Cf. la transfiguration, dans le carm. 1, 5, du Pô en une mer déchaînée (pelagus, v. 18 et 39 ; marmor v. 44 ; pontus v. 45) : voir, sur cette métamorphose, Rota (n. 5), p. 373.

29 Voir, à ce sujet, les arguments avancés par W. D. Lebek (cit. n. 7), p. 285.

30 Voir, sur ce schisme, les documents réunis par Eckard Wirbelauer, Zwei Päpste in Rom : Der Konflikt zwischen Laurentius und Symmachus (498-514) : Studien und Texte, München, Tuduv, 1993 et Teresa Sardella, Società, Chiesa e Stato nell’età di Teoderico. Papa Simmaco e lo scisma laurenziano, Soveria Manelli, Rubbettino, 1996 ; plus particulièrement sur l’implication d’Ennode dans son règlement, Adolf Lumpe, « Die Konziliengeschichtliche Bedeutung des Ennodius », Annuarium historiae conciliorum, 1, 1969, p. 15-36 et Stéphane Gioanni, « La contribution épistolaire d’Ennode de Pavie à la primauté pontificale sous le règne des papes Symmaque et Hormisdas », Mélanges de l’école française de Rome, 113.1, 2001, p. 245-268.

31 Le schisme ne s’apaise pas avant 507/508, avec l’intervention directe de Théodoric en faveur de Symmaque, cf. G. Polara, « Ennodio fra chiesa, politica e letteratura », dans Atti della Terza Giornata Ennodiana (n. 10), p. 34.

32 Cf. Wirbelauer (n. 30), p. 34 et suiv.

33 Louis Duchesne, « Les schismes romains au vie siècle », Mélanges d’archéologie et d’histoire, 35, 1915, p. 231.

34 Il s’agit de l’opusc. 2 (= 49 V.) intitulé, dans la tradition manuscrite, Libellus aduersus eos qui contra synodum scribere praesumpserunt.

35 Cf. l’epist. 4, 1, 1-2 à Symmaque : Boni imperatoris est probatam in acie militis animare uirtutem…, citée et commentée dans Urlacher-Becht (n. 2), p. 120 et suiv.

36 Le passage en question est cité à la n. 47.

37 Cf. en part. § 74 (à propos de Théodoric, favorable à Symmaque) Deo gratias, qui hanc prouidentiam indidit ei, cui rerum humanarum summa conmisit. Spes certa quietis est et salutis perfecta in gubernatore sapientia. Puppis, cuius magister ad claui regimen intellectus dote praeparatur, ubique stationem, ubique portum habet in fluctibus. Certa est generalitatis securitas, quando rempublicam nobilibus regit artibus institutus (« Grâce à Dieu, qui a doté d’une telle prudence celui à qui il a confié le commandement des affaires humaines. La parfaite sagesse du gouvernant est un espoir assuré de paix et de salut ! Le navire dont le capitaine est préparé, par le don de l’intelligence, à diriger le gouvernail, a partout une rade, partout un port au milieu des flots. La sûreté de tous est assurée quand un homme formé aux arts nobles dirige l’État »).

38 Voir, sur la symbolique du navire, Jean Daniélou, « Le navire de l’église », dans Les symboles chrétiens primitifs, Paris, Seuil, coll. « Points Sagesse », 1961, p. 65-76 et sur celle liée du port, Hugo Rahner, Symbole der Kirche. Die Ekklesiologie der Väter, Salzburg, Müller, 1964. p. 172.

39 Cf. ce qui a été dit supra à propos du carm. 1, 9.

40 Cf. supra le premier argument développé dans la préface.

41 Voir p. ex. Ps. 81 (80), 3 ; 149, 3 ; 150, 3.

42 Voir p. ex. Ps. 32, 2 ; 95, 1 ; 143, 9.

43 Cf. Perini (n. 5) p. 93 et p. 196 et suiv.

44 Voir notre chapitre « L’évêque Laurent, émule du martyr homonyme et d’Ambroise de Milan » dans Urlacher-Becht (n. 2), p. 167-174 et, sur les enjeux politico-religieux inhérents à la mention d’Ambroise chez Ennode, Stéphane Gioanni, « Augustin, Paulin, Ennode et les origines de la mémoire d’Ambroise (ve-vie siècles). Une nouvelle fondation de l’Église de Milan ? », dans La Mémoire d’Ambroise de Milan. Usages politiques d’une autorité patristique en Italie (ve-xviiie siècle), Patrick Boucheron et Stéphane Gioanni (dir.), Paris-Rome, Publications de la Sorbonne / École française de Rome, coll. « Histoire ancienne et médiévale ; Série du LAMOP, 2 » et « Collection de l’École française de Rome », 2015, p. 235-252 – voir en part. § 10-21 dans la publication en ligne sur OpenEdition books, URL : https://books.openedition.org/psorbonne/29337?lang=fr [consultée le 18 février 2021].‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

45 Cf. Augustin, Conf. 9, 7, 15 Tunc hymni et psalmi ut canerentur secundum morem orientalium partium, ne populus maeroris taedio contabesceret, institutum est (« C’est alors que, pour empêcher le peuple de se démoraliser à force d’ennui et d’inquiétude, on décida de lui faire chanter des hymnes et des psaumes comme cela se fait en Orient. », trad. P. de Labriolle, Paris, CUF, 2010.

46 Une allusion à ce combat se trouve dans la préface, § 3 didicimus iam quo turbine pro amore fidei hasta iacienda sit… (« nous avons déjà appris avec quelle force il faut jeter la lance par amour de la Foi… »).

47 Cf. opusc. 2 (= 49 V.) § 4 aduersus quos sibilantium effusa sunt uenena linguarum (« contre lesquels a été répandu le venin des langues sibyllines ») et, au début du carm. 1, 6, l’image de la foi malmenée (infidi… ponti v. 3 ; nulla fides v. 12).

48 Cf. le v. 38 où l’image des frontea serta évoque celle de la couronne ornant la tête d’Ambroise dans le portrait du carm. 2, 77 (= 195 V.), v. 5-6 Serta redimitus gestabat lucida fronte, / distinctum gemmis ore parabat opus (« Il avait le front ceint d’une guirlande lumineuse, produisait par sa bouche une œuvre émaillée de pierreries »). Perini (n. 5) p. 197-198, y voit une allusion au couronnement épiscopal auquel aspirerait Ennode (cf. n. 44).


Pour citer ce document

Céline URLACHER-BECHT, «La « mémoire privée » dans le carm. 1, 6 (= 2 Vogel) d’Ennode de Pavie. Problèmes méthodologiques et essai de reconstruction des circonstances du voyage», Viatica [En ligne], n°HS4, mis à jour le : 04/05/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=2071.

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Quelques mots à propos de :  Céline URLACHER-BECHT

ArcHiMèdE UMR 7044, Université de Haute-Alsace, Université de Strasbourg,CNRS