Paolo Carile, Écritures de l’ailleurs. Négociants, émigrés, missionnaires et galériens, Paris, L’Harmattan, 2020, 248 pages, ISBN : 978-2-343-19136-2.

Perrine BAECHLI

1Les études consacrées à la littérature viatique tendent souvent à séparer les grandes figures de voyageurs, d’explorateurs ou de savants des figures dites « mineures ». Dans cet ouvrage cependant, Paolo Carile opte pour un corpus de textes disparate. Il place ainsi les voyageurs, qu’ils soient missionnaires, explorateurs ou galériens, catholiques ou protestants, érudits ou simples marchands, sur un pied d’égalité en mettant en lumière leurs manières d’appréhender puis de mettre en mots la rencontre avec l’Autre. Carile décloisonne ici le genre du récit de voyage en choisissant de présenter les écrits, souvent méconnus, de voyageurs marginaux qui disent l’ailleurs à leur manière. On peut évidemment chercher l’intérêt historique et ethnographique de ces textes, mais aussi, et c’est sans doute ce qui fait la richesse de ce recueil, leur portée littéraire. Écritures de l’ailleurs est le résultat de nombreuses années de recherche de ce professeur émérite de littérature française, spécialiste de la littérature de voyage du xvie au xviiisiècle. Dès les premiers chapitres, il emmène son lecteur sur les traces de personnages itinérants en proposant une approche originale des écritures – au pluriel – de cet ailleurs à la fois géographique, historique et anthropologique.

2Le volume est divisé en deux sections générales : « Décrire et apprivoiser l’ailleurs » et « Écrire pour exister et pour résister ». L’auteur propose, dans la première partie, une réflexion sur l’ailleurs et ses paradoxes. En abordant notamment le thème complexe de l’insularité dans son chapitre « L’île, prison ou carrefour ? », il examine plus particulièrement le cas de la Sicile qui représente, depuis l’Antiquité, un véritable croisement, un « point de rencontre et d’échange de civilisations méditerranéennes » (p. 44). Plus loin, lorsque Carile nous raconte les récits du capitaine Pietro Querini et de deux de ses officiers qui firent naufrage en 1432 dans l’océan Arctique avant d’être secourus par des pêcheurs et ramenés sur la terre ferme aux îles Lofoten, il ne se contente pas d’exposer des faits historiques. Il les passe au crible de l’analyse et les compare afin d’en tirer des informations sur leurs auteurs, sur leur sensibilité, leur mémoire, en bref sur l’ensemble de cette « micro-histoire », pour reprendre le terme de Carlo Ginzburg.

3Les témoignages des galériens du xvie au xviiie siècle, récits souvent poignants, sont évoqués dans la deuxième partie et s’ils donnent assurément des indications précieuses sur les conditions de vie à bord de ces embarcations, ils transmettent aussi une parole alternative à celle des figures dominantes de l’époque. C’est le cas notamment de Jean Marteilhe, jeune huguenot condamné aux galères à perpétuité à l’âge de dix-sept ans avant d’être finalement libéré, treize ans plus tard, suite au traité d’Utrecht et qui écrivit ses mémoires en 1757. En partant de la lecture de cette expérience personnelle, Paolo Carile dresse un portrait de son auteur ainsi qu’une représentation de ce que pouvait être la vie d’un galérien au xviiie siècle. Ce faisant, il propose un témoignage de ce qu’il nomme lui-même « un monde de l’exclusion et de l’altérité » (p. 158). Là où la critique littéraire se concentre de manière générale sur les récits de voyage connus – et reconnus – Paolo Carile choisit de donner la parole à ces laissés-pour-compte de la société en les considérant, eux aussi, comme des voyageurs-auteurs capables de transmettre une expérience hors du commun par le procédé de l’écriture.

4Les chapitres huit et douze traitent précisément de la pratique de l’écriture et de sa valeur de trace pour ceux qui étaient alors condamnés au silence, les protestants français en particulier. Pour ces derniers, prendre la plume était alors une nécessité car leurs productions avaient valeur de témoignages dans une société hostile et fortement intolérante. Ainsi, entre le xvie et le xviisiècle, l’écriture était devenue, pour les protestants, « un moyen de s’inscrire dans un contexte politique et religieux hostile qui aurait voulu, dans l’hypothèse la plus favorable, les voir voués au silence » (p. 180). Le titre que Paolo Carile a donné à la deuxième partie de son livre, « Écrire pour exister et pour résister » prend ici tout son sens. Poussés à l’exil, les huguenots ont contribué à enrichir la littérature de voyage de l’époque. Leurs pérégrinations les ont amenés à rencontrer et observer des populations dont la culture et les mœurs différaient grandement de ce qu’ils connaissaient alors et, par le regard « à la fois intérieur et extérieur » (p. 182) qu’ils portaient sur l’altérité, ils nous renseignent d’une part sur ces rencontres avec l’ailleurs, mais également sur un pan de l’histoire occidentale.

5L’histoire mouvementée du protestantisme français permet ensuite à l’auteur d’aborder la thématique de l’insularité comme refuge dans le chapitre consacré à « L’utopie d’une république huguenote dans l’océan Indien ». Il y traite notamment du cas d’Henri Duquesne (1642-1722) qui conçut le projet d’une « île d’Éden » calviniste, sur laquelle les habitants vivraient en harmonie, loin des persécutions des catholiques. Carile propose dans ce chapitre une étude judicieuse de l’œuvre de Duquesne, Recueil de quelques mémoires servant d’instruction pour l’établissement de l’île d’Éden par Henri Duquesne [1689], qu’il a lui-même réédité en 1995 dans le volume de Jean-Michel Racault1. Son analyse s’appuie sur des faits historiques qu’il rappelle à son lecteur au fur et à mesure et qui rendent la lecture plus fluide et imagée. Il aborde notamment la thématique du regard dirigé du voyageur qui, lorsqu’il décrit son île, fait le choix de ne mentionner que le climat, la faune ou la flore, caractéristiques utiles pour cultiver la terre, mais délaisse d’autres particularités, maritimes par exemple. Le tableau qu’il brosse de ce territoire utopique a donc « une finalité actionnelle évidente » (p. 219). Un autre topos de la littérature viatique, à savoir les reprises intertextuelles dont usaient les auteurs, est discuté dans le chapitre intitulé « Écritures croisées », avec l’exemple de Charles de Brosses (1709-1777) comme lecteur de Maximilien Misson (1650-1722).

6Le livre se présente comme un recueil d’articles aménagés. Si la plupart des chapitres renvoient à des études antérieures de Paolo Carile, certaines parties « nouvelles » ont tout de même été ajoutées, comme par exemple le troisième chapitre consacré au périple de Querini aux îles Lofoten, ou encore le chapitre intitulé « L’ailleurs au féminin ». Le fil rouge de l’ouvrage – cette fascination de l’ailleurs et des écritures qui s’y rapportent – reste toujours perceptible, et ce même si chacun des seize chapitres constitue un ensemble cohérent qui pourrait être lu indépendamment des autres. En effet, l’auteur prend soin de replacer les personnages qu’il fait (re)découvrir à son lecteur dans leur contexte historique, politique et religieux. De plus, quelques illustrations et cartes d’époque viennent étayer la première partie et participent de l’aspect instructif et pluridisciplinaire du recueil. Mêlant intelligemment événements historiques et littérature viatique, Écritures de l’ailleurs nous fait naviguer aux côtés de ces voyageurs français, italiens, espagnols ou portugais du xvie au xviiie siècle et ouvre un questionnement sur la place et la valeur de ces témoignages individuels que l’on pourrait, de premier abord, considérer – à tort – comme insignifiants. L’ouvrage de Paolo Carile pousse donc le lecteur à une véritable réflexion sur les fonctions de l’écriture et sa complexité.

Notes

1 Jean-Michel Racault et Paolo Carile (éd.), François Leguat, Voyage et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales (1690-1698), Paris, Les Éditions de Paris, 1995.


Pour citer ce document

Perrine BAECHLI, «Paolo Carile, Écritures de l’ailleurs. Négociants, émigrés, missionnaires et galériens, Paris, L’Harmattan, 2020, 248 pages, ISBN : 978-2-343-19136-2.», Viatica [En ligne], n°HS4, mis à jour le : 30/04/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=2154.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Perrine BAECHLI

Institut de littérature française, Université de Neuchâtel