Bernard Potocki, Voyage dans une partie de l’Italie, Nicolas Bourguinat (éd.), Montrouge, éditions du Bourg, 2020, 236 pages, ISBN : 978-2-490650-07-1.

Gilles BERTRAND

1Le récit du voyage en Italie de Bernard Potocki que vient de publier Nicolas Bourguinat aux éditions du Bourg est de format agréable et maniable, et on a envie de le conseiller aux amateurs de récits de voyage de l’époque romantique, à ceux qui ont coutume de lire Chateaubriand, Stendhal ou Lamartine. En effet il leur offrira une approche toute différente de ces auteurs sur le voyage dans la péninsule. Repris d’une édition en français parue pour la première fois à Poznan en 1825 (et qu’on trouve à la British Library mais guère en France), ce texte divisé en dix-huit chapitres et dédié à la mère de Potocki raconte un voyage commencé en septembre 1821. L’auteur ne dit pas quand il s’acheva, mais l’éditeur imagine un retour en Pologne et une rédaction au cours de l’année 1822 (p. 158). En annonçant que le voyage décrit ne s’effectue que « dans une partie de l’Italie », formulation n’ayant jusqu’alors pointé que dans un récit de 1792 attribué à Sigismond de Rothenhahn, le titre suggère d’emblée un double décalage. D’abord avec le fait que ce voyage se propose de décrire avec précision des lieux, ce qui le rattache au système du Grand Tour et à une volonté de savoir encyclopédique. Mais, dans le même temps, l’indication appuyée quant au caractère partiel de l’espace recouvert révèle la conscience qu’un voyage complet en Italie devrait décrire d’autres régions que celles qui font l’objet du commentaire. Des parties sont volontairement passées sous silence, comme entre Turin et Milan (p. 198), et la description de Milan elle-même est soumise à la figure de la prétérition : « je ne dirai presque rien de Milan » (p. 199). On est donc à la fois dans l’ancien régime du voyage, où la description des lieux et des objets l’emporte sur l’expression des sentiments personnels, et dans une conscience critique de cet ancien modèle car ce n’est plus le voyage en Italie dans sa globalité qui devient le sujet, mais un compte rendu sur une expérience assumée comme partielle.

2L’Italie de ce Potocki qui n’est autre que le fils de Jean Potocki, l’auteur du fameux Manuscrit trouvé à Saragosse, n’est certes pas inattendue. Mais deux villes l’emportent sur toutes les autres en occupant chacune quatre chapitres si l’on intègre pour Venise la lagune et pour Rome la campagne romaine, soit au total plus de quatre-vingts pages sur un ensemble d’environ deux cents pages. Le caractère incomplet du voyage peut être déduit de l’absence de Naples et de tout le sud de l’Italie, alors que l’époque napoléonienne avait contribué à ouvrir aussi bien les Abruzzes ou le Molise que la Calabre, les Pouilles et la Sicile à l’attention des voyageurs certes d’abord français, mais aussi venus de toute l’Europe. La modernité des choix de Potocki n’en éclate pas moins dans l’importance que ce jeune homme de vingt-deux ans, héritier du Grand Tour couramment pratiqué dans sa famille, accorde à deux aspects particuliers du paysage. D’une part, à côté des anciennes capitales qui en plus de Venise et de Rome nous valent chacune un chapitre (Gênes, Turin, Milan et Florence), il fait le portrait d’une multiplicité de villes disposées le long de sa route et qui finissent par rappeler ce « petit tour » composé d’« itinéraires mineurs » qu’Attilio Brilli a associés à l’époque romantique : de Venise à Bologne par le canal de la Brenta, Padoue, Rovigo et Ferrare (chap. 6), de Bologne à Rome par Ravenne, Ancône et Spolète (chap. 7), de Rome à Gênes par Sienne, Volterra, Pise, Livourne, Carrare et Sestri (chap. 12), de Milan à Florence par Pavie, Plaisance, Parme, Reggio et Modène (chap. 16), de Florence aux bains de Lucques par Prato, Pistoia, Pescia et Lucques (chap. 18). D’autre part, les paysages cultivés font l’objet d’une analyse digne des grands voyageurs agronomes et économistes comme Arthur Young, Lullin de Chateauvieux et entre les deux Sismondi, ce dernier étant plusieurs fois nommément cité par Potocki, ainsi que le rappelle opportunément N. Bourguinat dans sa présentation en évoquant le Tableau de l’agriculture toscane paru en 1801.

3Ce qui ajoute encore à la valeur historique de ce texte qui se lit d’une traite est le fait qu’il ne se limite pas aux descriptions attendues sur les monuments, palais, églises et œuvres d’art. Certes les aperçus relatifs à l’agriculture ou à l’attitude vis-à-vis du pape sont parfois conventionnels ainsi que le démontre la confrontation avec des études auxquelles les notes de l’éditeur renvoient judicieusement (ainsi p. 92 et p. 98). Il n’est pas non plus nouveau de faire le tour des bibliothèques, y mentionnant certains manuscrits à Ferrare et Modène ou bien le bibliothécaire à Bologne, en l’occurrence l’abbé Mésofante. Mais le jeune Polonais manifeste une grande sensibilité aux événements intervenus depuis la Révolution française et à la situation de l’Italie qu’il a connue en 1821 alors qu’elle sortait tout juste des mouvements insurrectionnels contre les régimes absolutistes restaurés en 1815. On décèle également dans sa vision du Moyen Âge l’effet d’une lecture assidue de Sismondi qui tranche résolument avec le panorama des voyageurs notamment polonais de la fin du xviiie siècle : ainsi sur Florence, Bologne et l’Italie du Nord en général « dont l’histoire est si belle au Moyen Âge » (p. 105). L’image de la liberté que donne Potocki porte clairement l’empreinte de l’Histoire des républiques italiennes du Moyen Âge de Sismondi, tout comme il se nourrit par ailleurs de la lecture de Montesquieu sur le mauvais air de Rome, de Lalande, de Lady Morgan souvent citée ou encore de Madame de Staël.

4Bernard Potocki va ainsi à l’encontre d’un certain nombre d’idées reçues et son texte traduit une approche polonaise de l’Italie qui a de quoi ravir l’historien soucieux de comprendre comment une féconde diversité des cultures européennes s’exprime au contact de la péninsule. Si N. Bourguinat relève que la déception du voyageur à l’arrivée à Rome s’inscrit dans une tradition où l’on retrouve par exemple Franciszek Bielinski trente ans plus tôt, il nous aide à inventorier toute une série de signes de nouveauté ou de rupture : Potocki est à Rome sensible aux maisons misérables à côté des palais, à Milan il ne voit dans la Cène de Vinci « qu’une réunion de figures à expression outrée, tracées par un pinceau dur et roide » (p. 200), et par ailleurs il réfléchit de façon nuancée aux processus de désagrégation, de disparition ou d’éventuelle résurgence des États. Dans les nombreuses pages qu’il consacre à l’histoire récente de Venise, il se désolidarise avec ce qu’écrivent habituellement les Français de son époque, réfutant l’idée selon laquelle l’Autriche aurait précipité la décadence de Venise et montrant qu’au contraire la politique des Autrichiens fut plutôt favorable aux Vénitiens sur le plan politique autant que commercial (p. 70). Avant de se limiter à évoquer à Gênes des siècles anciens, Potocki est attentif à décrire les continuités et changements de l’organisation de l’administration pontificale depuis 1815.

5Les comparaisons ne sont que sous-jacentes avec la situation de la Pologne qui disparut lors des partages de 1793 et 1795, puis avec la dislocation du Grand-Duché de Varsovie en 1815, mais l’auteur l’a bien évidemment présente à l’esprit. Ici et là surgissent d’ailleurs les signes d’un univers de référence qui en dépit de la francophonie de Potocki est éloigné de celui des voyageurs venus de l’Ouest européen : supériorité du chanvre de Ferrare sur celui de Russie (p. 98), campagne romaine comparée aux « landes de la nouvelle Russie » elles aussi sans arbres mais où il n’y a pas d’air malsain (p. 119), manière de battre le blé en Italie du Nord comparée à celle qui a cours « en Bulgarie, en Grèce et dans quelques parties de l’Ukraine » (p. 210). La capacité de parler en polonais d’un bibliothécaire devient même la preuve que s’il sait parler cette langue « peu usitée en Europe », on peut « supposer qu’il les connaît toutes dans le plus haut degré de perfection » (p. 101).

6Le travail qu’a opéré Nicolas Bourguinat est digne d’admiration. À côté d’une douzaine de notes originales de Bernard Potocki sur Trieste, Venise, Rome, Gênes, Milan et l’Arétin enterré à Florence, nous disposons tout à la fois d’une introduction et de notes de l’éditeur qui remplissent parfaitement la mission qu’elles se fixent. Elles inscrivent Potocki dans le contexte des autres voyageurs, surtout les Polonais dont près de vingt-cinq noms s’enchaînent des années 1780 au milieu du xixe siècle, souvent nobles comme Moszynski mais sans oublier le bourgeois Stanislaw Staszic en 1790-1791, ni les « itinéraires-guides » de Kasimierz Kognowicki (1783), Pavel Brzostowski (1811) et Stanislas Borkowski (1820). On apprécie à cet égard la bibliographie qui accorde une grande place à l’histoire des voyageurs polonais (p. 27-31). Mais les notes de Nicolas Bourguinat confrontent aussi les réflexions et observations de Bernard Potocki avec les acquis historiographiques sur les rapports entre la Pologne et Venise notamment après les partages, l’histoire politique ou économique de l’Europe napoléonienne et des débuts de la restauration, celle du sentiment national encore trop faible en Pologne et du Risorgimento qui lui est contemporain en Italie, dont les mouvements de 1820-1821.

7L’on ne peut donc qu’encourager les lecteurs à se précipiter sur ce beau livre. On songe en le lisant à Astolphe de Custine autant qu’au noble de Bohème Charles-Joseph de Clary-Aldringen dont Matthieu Magne a étudié les écrits de voyage à travers l’Europe entre 1810 et 1827 (Princes de Bohème. Les Clary-Aldringen à l’épreuve des révolutions (1748-1848), Paris, Champion, 2019). C’est qu’il nous plonge dans l’univers des Polonais et de leur goût pour l’Italie mais interroge aussi la nature du basculement du Grand Tour vers d’autres formes de voyage dans la première moitié du xixe siècle, à égale distance du cosmopolitisme et de l’éveil des nations.


Pour citer ce document

Gilles BERTRAND, «Bernard Potocki, Voyage dans une partie de l’Italie, Nicolas Bourguinat (éd.), Montrouge, éditions du Bourg, 2020, 236 pages, ISBN : 978-2-490650-07-1.», Viatica [En ligne], n°HS4, mis à jour le : 30/04/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=2156.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Gilles BERTRAND

LUHCIE, Université Grenoble Alpes