Hugues Fontaine, Ménélik. Une Abyssinie des photographes (1868-1916), Nanterre, Amarna, 2020, 317 pages, ISBN : 979-10-92157-01-7.

Gilles LOUŸS

1Auteur d’un livre richement illustré consacré à Arthur Rimbaud photographe1, Hugues Fontaine a rassemblé autour de la figure de Ménélik II (1843-1913), roi du Choa devenu Negus negest, « Roi des rois » d’Éthiopie en 1889, des centaines de photographies provenant de multiples fonds d’archives, publics et privés, publiées dans un somptueux album grand format. L’ouvrage a ainsi le grand mérite de déployer tout un ensemble photographique extrêmement riche (incluant aussi gravures et peintures réalisées à partir de photographies et toutes consacrées à la figure de Ménélik), et par là de donner à voir l’abondance et la diversité des toutes premières photographies prises dans cette région du monde, spécialement à partir de 1870, quand l’évolution technique des appareils de prises de vue facilite leur utilisation dans les conditions souvent précaires que connaissent les voyageurs en pays lointains. Comme le note Hugues Fontaine, le recours aux plaques de verre au gélatino-bromure d’argent « libère l’opérateur de la fastidieuse obligation de préparer sa plaque de verre au moment de la prise de vue, dans l’obscurité, tout en la maintenant humide jusqu’au développement » (p. 13). Les voyageurs disposent ainsi de « chambres de voyage » rendant bien plus aisé le travail de prises de vue.

2Ces images prises par ces voyageurs photographes, explorateurs, ingénieurs, militaires ou commerçants originaires d’Europe, de Russie, ou des États-Unis capturent certains aspects de l’Éthiopie2 entre la fin du xixe et le début du xxe siècle. Elles sont le résultat d’un choix « nécessairement subjectif » assumé par Hugues Fontaine, qui y voit le « reflet d’une vision d’un monde que l’Occident alors fantasme plus qu’il ne le connaît réellement » (p. 10). Aussi diverse qu’elle soit, cette sélection d’images est donc nécessairement ethnocentrée, plaçant Ménélik et l’Éthiopie sous l’œil de l’Occident, avec tout ce que les particularités de ces photographies révèlent de la sensibilité de leurs auteurs, en termes de sélection de sujets, de cadrage, de choix de perspectives, de profondeur de champ, de mise en scène aussi. Mais bien que culturellement situées, ces images n’en constituent pas moins une forme de conservatoire du patrimoine historique et culturel éthiopien, notamment grâce aux nombreux clichés (pages 191 et suivantes) montrant les différentes étapes de la construction de la capitale actuelle, Addis-Abeba, avec un certain nombre de bâtiments royaux qui, après leur destruction survenue peu après le moment où ils ont été photographiés, n’existent plus pour l’historien que sur ces clichés (c’est le cas du Saganet et de l’Itégué ber photographiés en 1905, p. 233). Les versions en amharique et en anglais de l’ouvrage font d’ailleurs l’objet d’une diffusion en grande partie gratuite auprès des bibliothèques et établissements d’enseignement d’Éthiopie, dans le cadre d’une opération soutenue par l’ambassade de Suisse à Addis Abeba3.

3Comme son titre l’indique, l’intérêt principal de l’ouvrage repose sur la figure du « Roi des rois » Ménélik – appellation protocolaire reprise avec gourmandise par les journaux et revues d’Europe, qui rappellent que son ascendance remonte au couple mythique du roi Salomon et de la reine de Saba4. Ce roi « technophile » (p. 10) – comme le prouvent les nombreux clichés le représentant dans ses déplacements en automobile, utilisant la première installation téléphonique ou en train d’inspecter les travaux du chemin de fer construit par la France – est surtout un stratège politique, à la fois restaurateur des anciennes frontières de l’empire éthiopien médiéval et fondateur de l’Éthiopie moderne. Une surabondance de clichés photographiques le montre en majesté, dans ses différentes résidences ou en déplacement, notamment lors de sa campagne militaire de 1896, où sa victoire contre l’Italie consacre l’indépendance de l’Éthiopie face aux appétits des puissances coloniales rivales et l’émergence de Ménélik comme acteur politique majeur sur l’échiquier géopolitique. Une photographie tout à fait emblématique du vainqueur de la bataille d’Adoua, réalisée par Paul Buffet (page 148), le montre à cheval dans une pose hiératique5. On le voit aussi en superviseur des travaux d’infrastructure routière et de construction d’une nouvelle capitale, Addis-Abeba. Certains de ces portraits sont d’une grande beauté plastique, comme celui qui figure page 135, montrant de profil le visage comme parcheminé de très fines rides du souverain, avec une netteté quasi microscopique rendue possible par le grain exceptionnel de la photographie.

4L’étonnante profusion de ces images à la gloire du « Roi des rois » – jusque dans les encarts publicitaires, les affiches, les timbres, les cartes postales diffusés en Europe – témoigne certes de la fascination des Européens pour ce « potentat africain » (appellation d’époque révélatrice d’une fascination ambivalente, entre admiration et goguenardise) ; elle témoigne aussi d’un sens certain de la communication politique de la part de Ménélik, qui se prête visiblement, sous couvert de la pose photographique alors en usage, à une mise en scène de sa personne, saisie en majesté, accompagnée de toutes sortes de symboles d’ordre royal (comme le lion) mais aussi religieux (comme la croix), symboles qui n’ont pas manqué d’impressionner les visiteurs européens : une photographie de Ménélik publiée dans À travers le globe en 1908 est légendée « Chez le lion de Juda » et accompagnée d’un bref commentaire de Paul Buffet expliquant qu’« encastré dans cette photographie on trouvera sur ce bouclier abyssin la croix et la fleur de lys comme sur les armes des croisés » (p. 174). Comme le signale Hugues Fontaine, Ménélik était parfaitement conscient de l’importance de la photographie considérée comme un médium de communication politique, au point de se doter dès 1906 d’un photographe officiel de la cour impériale6. On peut y voir la volonté d’imprimer son prestige dans l’esprit de ses sujets, certes, mais peut-être aussi et surtout dans celui des Européens qui se pressent à sa cour, et qui, par leurs prises de vue dont certaines sont d’une grande élaboration plastique, répercutent vers l’Occident l’image fascinante d’un roi doublement exotique : incontestablement africain dans son apparence, mais aussi chrétien maintenant son empire et sa religion aux confins des pays musulmans voisins, entretenant les traditions du pays tout en l’ouvrant aux objets issus de la modernité industrielle – à commencer par les armes à feu les plus récentes, dont il équipe son armée en abondance.

5Non moins que Ménélik, l’appareil photographique constitue en lui-même l’autre intérêt de l’ouvrage, qu’on peut lire comme une forme d’hommage à cette célèbre « chambre de voyage » qu’emportent avec eux voyageurs et explorateurs qui vont alimenter ainsi en images journaux et revues d’Europe. Rimbaud lui-même n’échappera pas à cet engouement, lui qui, parti en Abyssinie, s’était fait livrer un de ces appareils photographiques, projetant d’écrire un ouvrage avec des cartes et des gravures sur le Harar et les pays Gallas7.

6Preuve de cette prééminence de l’appareil photo, le portrait de Ménélik le représentant tenant à la main « un appareil photographique stéréoscopique de marque Vérascope Richard8 » (p. 17), soit un de ces appareils portatifs utilisés par les voyageurs, notamment par Alfred Ilg9, cet ingénieur suisse devenu conseiller de Ménélik, et dont « un millier de plaques de verre photographiques » prises durant son séjour de près de trente ans en Éthiopie ont été conservées à Zurich (p. 10). Bien qu’il semble que Ménélik n’ait jamais, personnellement, utilisé cet appareil (ou un autre d’une marque différente), cette association photographiée10 de l’objet et du prince, dans laquelle Fontaine voit « une formidable mise en abyme » (p. 182), n’en est pas moins révélatrice.

7Un troisième intérêt est bien évidemment constitué par l’œil même du photographe qui, derrière l’objectif de l’appareil, saisit les scènes les plus frappantes, comme les déplacements de la cour de Ménélik, le déploiement de son armée ou l’arrivée en grande pompe de la toute première locomobile à vapeur : plusieurs clichés (p. 262-265) célèbrent le double événement que représente l’irruption du pesant engin (pouvant servir indifféremment de tracteur comme de rouleau compresseur) et son incroyable acheminement depuis Djibouti. On doit également à cette fièvre de photographier d’intéressants aperçus sur le quotidien des voyageurs photographes, qui se prennent, ou se font prendre en photo en plein travail, durant leurs déplacements (p. 18-19), devant leurs maisons (voir l’intéressant portrait de groupe11 devant la maison de l’ingénieur Ilg, p. 46-47), ou posant triomphalement lors d’une chasse, pieds posés sur le cadavre d’une éléphante (p. 48) – cliché, à tous les sens du mot, où se quintessencie l’appropriation coloniale du monde sauvage. De même, les nombreux clichés consacrés à la vie quotidienne, aux scènes de marché, aux rassemblements villageois, à l’extraction de l’or, ou tout simplement aux paysages, s’ils constituent une forme de reportage photographique sur l’Éthiopie de ces années-là, trahissent constamment, en raison même de la curiosité ethnographique qu’ils révèlent, la présence à l’image de la sensibilité du photographe – une présence qui parfois se donne à voir, comme dans ce cliché de Harar (p. 12) où l’on voit au premier plan l’ombre portée du photographe européen, qu’on reconnaît à son casque colonial.

8Il y a enfin – ou peut-être d’abord ? – un puissant intérêt à feuilleter l’album photographique d’Hugues Fontaine, qui tient à l’émotion qu’on retire à regarder ces images perpétuant la fugitive présence d’hommes et de choses d’un passé disparu. Une émotion propre à la photographie, singulièrement à ces clichés dont l’extrême netteté donne à ressentir, fugacement, le frisson de vie de l’instant capturé par l’opérateur : des centaines de photographies de l’ouvrage émerge en particulier celle qui, aux pages 250-251, montre une scène de marché à proximité d’Addis-Abeba en 1908, avec un marchand au premier plan dont le visage souriant, fixant l’objectif, semble dévisager celui qui en capte l’image derrière l’objectif. Seules de rares images photographiques ont ce pouvoir de donner à voir cette illusoire co-présence du passé et du présent, et il est remarquable de constater chez ces premiers photographes voyageurs12 la volonté toute moderne de fixer l’instant. Tranchant avec les clichés à portée strictement documentaire ou ethnographique, ce type de prise de vue réintègre l’humain dans le champ même ouvert par la photographie.

Notes

1 Hugues Fontaine, Arthur Rimbaud photographe, Paris, éditions Textuel, 2019.

2 Ou Abyssinie, les deux termes étant interchangeables pour la presse européenne de cette époque.

3 Voir le site consacré à l’ouvrage : http://www.menelik.eu/ [consulté le 07/01/2021].

4 On sait l’engouement du début du xxe siècle pour ces figures mythologiques – y compris chez certains intellectuels : voir l’aventure rocambolesque d’André Malraux croyant survoler le 7 mars 1934 au Yémen les ruines de la capitale du royaume de Saba. (Cf. Olivier Todd, André Malraux, une vie, Paris, Gallimard, 2001, p. 151 et suiv.).

5 Paul Buffet réalise une imposante huile sur toile intitulée « Le négus Ménélik » à partir de cette photographie (p. 149) : peinture reproduite en une du Supplément illustré du Petit Journal du 28/08/1898 (p. 148).

6 Il s’agit, note Hugues Fontaine (page 10), d’un Arménien, Bedros Boyadjian.

7 Alain Borer, Rimbaud en Abyssinie, Paris, Seuil, 1984, p. 82.

8 Une photo de cet appareil photographique se trouve à la page 16 de l’ouvrage.

9 Cet Alfred Ilg est familier aux rimbaldiens : voir la longue correspondance entre Ilg et Rimbaud consacrée à leur collaboration commerciale entre 1887 et 1891. (Arthur Rimbaud, Correspondance 1888-1891, Paris, Gallimard, 1965.)

10 Je souligne.

11 Dont l’ordonnancement quasi scénarisé n’est pas sans faire penser à la fameuse photo de groupe sur le perron de l’hôtel Univers à Aden, où l’on reconnaît Rimbaud assis, à droite : voir l’article du Figaro du 14/04/2010 consacré à cette photo « retrouvée » : https://www.lefigaro.fr/livres/2010/04/14/03005-20100414ARTFIG00782-rimbaud-la-photo-retrouvee-.php [consulté le 07/01/2021].

12 Le cliché en question provient de l’album de Friedrich von Kulmer (note de Hugues Fontaine p. 248), lequel a publié en 1910 un carnet de voyage : Im Reiche Kaiser Meneliks : Tagebuch einer abyssinischen Reise, München, Klinkhardt & Biermann, 1910.


Pour citer ce document

Gilles LOUŸS, «Hugues Fontaine, Ménélik. Une Abyssinie des photographes (1868-1916), Nanterre, Amarna, 2020, 317 pages, ISBN : 979-10-92157-01-7.», Viatica [En ligne], n°HS4, mis à jour le : 30/04/2021, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/viatica/index.php?id=2157.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Gilles LOUŸS

CSLF, Université Paris Nanterre