Voyage et URSS

Le discours préfaciel dans les récits de voyage en URSS (1927-1936)

Travels and USSR: The Prefaces in the Accounts of Travels in the USSR (1927-1936)

DOI : 10.52497/viatica2237

Résumés

Résumé : Cet article s’intéresse au discours préfaciel dans les récits de voyage en URSS de Georges Duhamel (1927), Luc Durtain (1928), Stefan Zweig (1928 également), Ella Maillart (1932) et André Gide (1936). Ces préfaces et avant-propos distinguent le discours du voyage et sur le voyage (comme genre) d’une part, et le discours sur l’URSS d’autre part : en effet, si le voyage en URSS à la fin des années 1920 et au début des années 1930 est une expérience singulière qui inévitablement modifie l’essence même du voyage et donc de son récit, les auteurs qui nous intéresseront semblent désireux de faire en sorte que leur expérience viatique, malgré la nature singulière de l’espace traversé, ne soit pas tout entière politique.

Abstract: This essay is focused on the prefacial discourse in the accounts of travels in the USSR by Georges Duhamel (1927), Luc Durtain (1928), Stefan Zweig (also 1928), Ella Maillart (1932) and André Gide (1936). These prefaces and forewords distinguish between the discourse of travel and on travel (as a genre) on the one hand, and the discourse on the USSR on the other: indeed, while the journey to the USSR in the late 1920s and early 1930s was a singular experience that inevitably altered the very essence of the journey and thus of its narrative, the authors who will interest us seem eager to ensure that their viatical experience, despite the singular nature of the space crossed, is not entirely political.

Index

Mots-clés

voyage, URSS, préfaces, politique, genre littéraire

Keywords

travel, USSR, prefaces, politics, literary genre

Plan

Texte

Nous nous focaliserons dans la présente étude sur les avant-propos et les préfaces de quelques récits de voyage en URSS publiés entre 1927 et 1936 : Le Voyage de Moscou (1927) de Georges Duhamel, L’Autre Europe : Moscou et sa foi (1928) de Luc Durtain (qui voyage en 1927 en compagnie de Georges Duhamel notamment), le Voyage en Russie de Stefan Zweig (1928 également), Parmi la jeunesse russe : de Moscou au Caucase en 1930 d’Ella Maillart (1932), et Retour de l’URSS d’André Gide (1936).

Ce que nous essayerons de montrer, c’est comment ces préfaces et avant-propos distinguent le discours du voyage et sur le voyage (comme genre) d’une part, et le discours sur l’URSS d’autre part. En effet, si le voyage en URSS à la fin des années 1920 et au début des années 1930 est une expérience singulière qui inévitablement modifie l’essence même du voyage et donc de son récit, les auteurs dont nous étudierons les préfaces ou les avant-propos semblent désireux de faire en sorte que leur expérience viatique, malgré la nature singulière de l’espace traversé, ne soit pas tout entière politique.

À tout seigneur tout honneur : nous prendrons l’ordre chronologique à rebrousse-poil et commencerons par étudier la façon dont Gide, dès les premières lignes de son Retour de l’URSS, tempère la dimension largement sociale et politique de son voyage en introduisant, par la voie hypertextuelle, une dimension explicitement mythique dans son texte – et ce afin de rappeler que ce qu’il cherche en URSS, ce n’est pas un idéal politique, mais une tentative particulièrement ambitieuse de culture de l’homme par l’homme. Pour Gide, l’URSS ne se montrera digne de son destin que si elle crée les conditions politiques de l’épanouissement de ce qu’il considère comme les vertus fondatrices de toute culture, et comme les valeurs suprêmes d’un humanisme transhistorique et transculturel (ce n’est pas un hasard d’ailleurs si cette définition de la culture est formulée dans le Voyage au Congo) : « le sentiment de la noblesse et de la hiérarchie, une spiritualité sans but, et le goût de l’immatériel1 ».

Nous reviendrons ensuite en arrière dans le temps, et étudierons conjointement les récits que Durtain et Duhamel donnent de leur voyage commun en URSS : récits qui s’inscrivent dans une double tradition littéraire (celle du pseudo-voyage commun avec le lecteur, où l’écrivain-voyageur devient narrateur porte-regard, et celle du voyage-souvenir), ce qui permet aux voyageurs de garder une distance critique à l’égard du contenu politique de leurs impressions et de leurs observations. Enfin, nous nous autoriserons à franchir les bornes de la littérature française et francophone, en étudiant le discours préfaciel de Zweig dans son Voyage en Russie, auquel fait écho d’ailleurs l’avant-propos qu’Ella Maillart rédige pour son Parmi la jeunesse russe : en l’occurrence, si Zweig (comme Maillart après lui) se refuse à donner un récit politisé, c’est parce qu’il ne veut pas trahir un certain art européen du voyage, et confondre impressions viatiques idiosyncrasiques et observations (géo)politiques systématiques.

André Gide : la culture comme synthèse du littéraire et du politique

Quoique cela soit contraire à l’ordre chronologique, nous nous pencherons donc d’abord sur le cas le plus célèbre, et le plus éloquent : celui d’André Gide. Le 30 avril 1934, on donne à l’Opéra la première du mélodrame Perséphone, conçu de concert – malgré de nombreuses discordances – par André Gide, Ida Rubinstein, Kurt Jooss, Jacques Copeau et André Barsacq2. Rien à voir, a priori, avec l’URSS (si ce n’est que Stravinsky est russe). Toutefois, selon Tamara Levitz, ce que raconte le livret de Perséphone, c’est l’histoire d’une découverte du politique, ou plus largement du social : Gide, comme Perséphone descendant (contre son gré, il est vrai) aux Enfers, découvre qu’il y a des gens qui souffrent, et qu’il faut s’occuper d’eux3.

Or, l’entrée en matière que choisit Gide dans Retour de l’URSS (1936) est des plus originales : avant même l’avant-propos, il rappelle un mythe parent de celui de Perséphone – celui du jeune Démophoôn, confié « par la reine Métaneire » à la garde de Déméter, laquelle, chaque soir, le prend et, « avec une apparente cruauté, mais en réalité guidée par un immense amour et désireuse d’amener jusqu’à la divinité l’enfant, l’étend […] nu sur un ardent lit de braises ». Hélas, Métaneire intervient, et, « écart[ant] les braises », « pour sauver l’enfant, per[d] le dieu4 »… Certes, Gide donne (implicitement) une interprétation politique du mythe (Démophoôn joue le rôle de l’URSS, et Métaneire celui des dirigeants soviétiques qui, trahissant la pureté originelle de l’« élan » communiste, condamnent l’URSS aux « compromissions » et aux « transigeances5 »). Mais ce lui est aussi un moyen, avant de plonger dans le politique, de donner d’emblée à son récit de voyage une dimension littéraire.

Ce n’est qu’après ce préambule inspiré de « l’hymne homérique à Déméter6 » qu’il est directement question, dans l’avant-propos, de l’URSS. Comme il le rappelle, l’admiration de Gide pour l’URSS (comme idée et comme idéal) est née bien avant le voyage, l’hypothèse soviétique lui ayant redonné espoir dans l’humanité. Toutefois, peu avant son départ, il avait entendu parler de changements politiques qui faisaient planer le doute sur l’idéal soviétique. Voyager, donc, pour lui, c’est (comme pour tous les voyageurs7, et pas seulement en URSS), aller vérifier la réalité d’une série d’images « préconçues » (l’adjectif est à prendre dans un sens neutre, et nullement péjoratif). Mais, en l’occurrence, cette incontournable opération de confrontation entre le fantasme et la réalité prend une forme particulière : Gide craint à la fois de voir s’envoler ses espoirs et de voir se confirmer ses doutes. Dès lors, son voyage ne saurait être source de jouissance égoïste (là encore, nous ne mettons aucune péjoration dans ce terme), comme le furent tant d’autres de ses départs : il répond à l’appel du devoir d’information et de lucidité. Sa correspondance le dit d’ailleurs – il a peur de ce voyage et voudrait pouvoir l’éviter :

Sur le point de partir pour l’URSS (avec Jef Last et Pierre Herbart) j’en viens à souhaiter quelque traverse, car ce voyage, pour de multiples raisons, me terrifie8.

Ce qui ne veut en aucune façon dire que le voyage (dans son déroulement comme dans sa restitution sous forme de témoignage) sera purement politique. Car, au-delà des questions immédiatement matérielles, ce qui est en jeu pour Gide dans l’hypothèse soviétique dont il va contrôler le bien-fondé, c’est ce qu’il appelle la « culture » :

Il y a des choses plus importantes à mes yeux que moi-même ; plus importantes que l’URSS : c’est l’humanité, c’est son destin, c’est sa culture9.

On l’aura compris – et c’est là sans doute ce qui importe le plus dans cet avant-propos –, Gide ne soumet sa parole à aucune dictature, si ce n’est celle de la « culture » – il faut comprendre ici la culture, par l’homme et dans l’homme, des plus hautes valeurs d’un idéalisme humaniste qui, aux yeux de l’écrivain, n’est nullement incompatible avec le matérialisme marxiste10. Cela suppose que, si le propos de son voyage sera inévitablement politique, il ne sera ni partisan, ni idéologique, et il gardera pour horizon final un absolu humaniste se situant au-delà de toutes les contingences politiques ; et cela suppose aussi un pacte avec le lecteur, qui devra s’attendre, de la part du voyageur, à toutes les franchises et à toutes les libertés.

Gide, en effet, ne se montre complaisant ni envers les autorités soviétiques, ni envers lui-même : il s’en veut ainsi de ne pas avoir été assez honnête avec lui-même au moment où il a commencé à prendre conscience des erreurs de ceux qui ont pris en main la réalisation du rêve communiste. Il n’est donc pas question pour lui de reprendre à son compte, dans son témoignage viatique, l’image de l’URSS véhiculée par les intellectuels-voyageurs « enthousiastes » qui l’ont précédé dans le pays – une image qu’attendent pourtant nombre de lecteurs. Son propos étant essentiellement critique, il fait conjointement le procès (impartial, que ce soit dans un sens ou dans l’autre) des autorités soviétiques, et celui de son propre jugement :

M’étais-je trompé tout d’abord ? Ceux qui ont suivi l’évolution de l’URSS depuis à peine un peu plus d’un an, diront si c’est moi qui ai changé ou si ce n’est pas l’URSS. Et par : l’URSS j’entends celui qui la dirige11.

La question qui précède l’attaque contre Staline n’est pas purement rhétorique : elle signale chez Gide une posture (auto)critique parfaitement sincère. Ses jugements, par suite, ne sont pas tout d’un bloc, et il ne cherche à confirmer systématiquement ni ses espoirs, ni ses craintes. En bon disciple de Dostoïevski, il accepte de faire face aux contradictions qu’il rencontre sur son chemin en URSS, et de considérer avec lucidité la part obscure de l’aube communiste. On appréciera d’ailleurs, dans le passage suivant, le discours métagénérique sur l’habituelle partialité du voyageur – partialité qui, en URSS, est encore renforcée par les enjeux politiques du voyage :

Parfois le pire accompagne et double le meilleur ; on dirait presque qu’il en est la conséquence. Et l’on passe du lumineux au sombre avec une brusquerie déconcertante. Il arrive souvent que le voyageur, selon des convictions préétablies, ne soit sensible qu’à l’un ou qu’à l’autre. Il arrive trop souvent que les amis de l’URSS se refusent à voir le mauvais, ou du moins à le reconnaître ; de sorte que, trop souvent, la vérité sur l’URSS est dite avec haine, et le mensonge avec amour12.

Le voyage en URSS n’est donc pas seulement un déplacement physique dans l’espace, ou un déplacement figuré dans le temps (dans un temps futur qui, la lutte des classes étant achevée, serait post-historique) : c’est un voyage presque expérimental dans un système géopolitique nouveau à la fois prometteur et décevant, et qui par conséquent met à l’épreuve l’honnêteté du voyageur. Épreuve d’autant plus rude qu’elle ne se réduit pas à un face-à-face de l’écrivain-voyageur avec lui-même : il ne faut pas négliger le fait que, par un jeu complexe de procédés d’encadrement et de contrôle (les voyages en URSS étaient très largement « guidés », nul ne l’ignore), de récompense (la fidélité à l’URSS était « rémunérée », là encore chacun le sait – Gide ne se fait aucune illusion d’ailleurs, puisqu’il écrit dans ses Retouches à mon « Retour de l’URSS » : « Jamais encore je n’avais voyagé dans des conditions si fastueuses13 ») et d’intimidation, les autorités russes faisaient en sorte que les récits des grands témoins étrangers soient conformes aux normes du « réalisme politique » stalinien. « Ingénieurs des âmes », les écrivains étrangers qui visitaient l’URSS devaient savoir « manipuler » (au sens technologique du terme) l’esprit de leur lecteur… Les ingénieurs des voyages soviétiques, en tout cas, étaient fort habiles à manipuler les paravents réduisant pour les visiteurs le champ du visible, comme en témoigne Gide dans les Retouches, où il évoque notamment « l’effort des guides officiels pour […] détourner14 » le Britannique Sir Walter Citrine de certains sites aux environs de Bakou. Or c’est sur ce dédoublement du visible que Gide insiste dans l’avant-dernier paragraphe de son avant-propos au Retour : « Je livre ici mes réflexions personnelles sur ce que l’URSS prend plaisir et légitime orgueil à montrer et sur ce que, à côté de cela, j’ai pu voir15. » Avant de conclure sur des considérations qui, si elles prennent en l’occurrence une portée principalement politique, ne lui en permettent pas moins de s’élever à nouveau au-dessus de la mêlée politique, et de réinscrire son livre dans le temps long de la culture de l’humanité (comme attitude morale) par l’humanité (comme corpus d’individus) :

Je ne me dissimule pas l’apparent avantage que les partis ennemis – ceux pour qui « l’amour de l’ordre se confond avec le goût des tyrans16 » – vont prétendre tirer de mon livre. Et voici qui m’eût retenu de le publier, de l’écrire même, si ma conviction ne restait intacte, inébranlée, que d’une part l’URSS finira bien par triompher des graves erreurs que je signale ; d’autre part, et ceci est plus important, que les erreurs particulières d’un pays ne peuvent suffire à compromettre la vérité d’une cause internationale, universelle. Le mensonge, fût-ce celui du silence, peut paraître opportun, et opportune la persévérance dans le mensonge, mais il fait à l’ennemi trop beau jeu, et la vérité, fût-elle douloureuse, ne peut blesser que pour guérir17.

On comprend que la « vérité » dont il est ici question est parente des braises sur lesquelles Métaneire couchait Démophôon : elle peut paraître cruelle et blessante, elle peut sembler mettre en danger l’entreprise communiste, mais en réalité elle la fortifie et travaille pour elle ; et l’on comprend aussi de la sorte que cette culture de la vérité constitue pour Gide la synthèse (dans le sens pleinement dialectique du mot) des dimensions littéraires et politiques qui se mêlent dans son voyage : tout en réaffirmant la primauté du dire sur le faire (ou si l’on préfère celle de l’idéal sur le réel), Gide souligne que l’authenticité du verbe est le seul gage de l’efficacité de l’action.

Durtain et Duhamel : le voyage littéraire comme dispositif critique

Si Gide, à l’évidence, fait partie des plus impartiaux parmi les écrivains et les intellectuels qui visitèrent l’URSS stalinienne, il n’est ni le seul ni le premier à munir son texte d’une préface faisant l’éloge de l’impartialité.

Prenons le cas de Luc Durtain, qui, en 1927, voyage en compagnie d’Henri Béraud et de Georges Duhamel dans une URSS dont la stalinisation est en train de s’achever. Dans L’Autre Europe : Moscou et sa foi (1928), il insère une préface intitulée « Au lecteur », où il superpose – à cause précisément de la dimension politique du voyage – au débat classique entre réalité et fiction (le voyageur étant traditionnellement tenté de regarder les pays qu’il visite à travers la lunette déformante de sa bibliothèque intérieure) un affrontement entre vérité et mensonge. Dès l’abord, Durtain se défend de toute tiédeur : dans son texte il n’y aura « ni diplomatie, ni […] juste-milieu18 ». C’est là pour lui une façon de prendre ses distances avec la politique : si la matière de son voyage est politique (l’URSS n’est pas un pays comme les autres, c’est un prototype politique), son regard, en revanche, ne le sera pas. Ce qui ne signifie pas qu’il tombera dans le dilettantisme, et que son voyage comportera une dimension ouvertement littéraire. Au contraire, il se défend (même si l’on sait ce que valent parfois de telles protestations) de poser un regard littéraire sur l’URSS. Son récit ne sera ni politique, ni littéraire, mais « simplement » factuel : c’est pourquoi il s’adresse à des lecteurs de tous horizons. Et pourtant, dès la préface, il s’adresse au lecteur comme à un camarade de voyage, ce qui s’inscrit à la fois dans une tradition baudelairienne de la complicité forcée entre auteur et lecteur, dans une tradition viatique qui consiste à faire de l’auteur le porte-regard du lecteur, et dans un imaginaire communiste de la fraternité :

Si tu n[’]ouvrais [ce livre] que pour y relever des arguments en faveur de quelque thèse – tu en trouveras, je crois, pour bien des thèses contradictoires – j’aurais regret de l’avoir écrit. Mais que tu viennes de ce côté droit dont on a fait celui de la tradition, ou qu’à l’opposite tu arrives de la gauche, si tu veux loyalement connaître une série de faits et d’aspects dont tu n’entends pas d’emblée préjuger la valeur, alors faisons ensemble ce voyage !
Assieds-toi, lecteur, sur cette banquette de wagon.
Et déjà regardons par la portière19.

Refus de toute partialité politique, complicité énonciative entre l’écrivain-voyageur et son lecteur : on trouvait déjà les mêmes principes et les mêmes procédés dans le Voyage de Moscou de Georges Duhamel (1927). L’auteur des Aventures de Salavin s’adresse au lecteur en le tutoyant, même s’il semble moins désireux d’établir une camaraderie viatique avec son lecteur que d’informer a priori son horizon d’attente, afin d’éviter toute déception à celui qui vient d’ouvrir son livre. Ce procédé est en outre un moyen pour le voyageur de justifier par avance le fait que son récit ne reprend pas à son compte les protocoles épistémiques chers aux esprits communisants : point de « statistiques » dans le Voyage de Moscou, car « l’éloquence des chiffres leurre et ne nourrit point20 ». « Même rectifié, corsé d’une date, le chiffre, s’il suit la vie, bouge, fuit, se dérobe21 », ajoute Duhamel. Il se refuse résolument à ranger son récit du côté de la pseudo-objectivité chiffrée. Quoique la substance de son voyage soit politique, il n’est pas question pour lui de la réduire à une série de schémas :

Ne cherche donc pas : tu ne trouveras pas, dans mon ouvrage, de ces brillantes accolades synoptiques, de ces équations qui prouvent tout contre l’évidence ; tu ne trouveras ni chiffres, ni produits, ni quotients, ni racines. Et non plus de ces disques divisés en secteurs inégaux qui permettent de comparer d’un coup d’œil la consommation du caviar en 1910 et en 1925. Et pas davantage de ces rectangles parallèles, qui aiment tant d’être coloriés, et qui démontrent avec une autorité si parfaite que, depuis le Moyen Âge, la mortalité infantile a diminué de 76,8 pour cent, ni plus ni moins22.

Le discours préfaciel de Duhamel s’apparente à une véritable mise au point générique : il tient à dissocier, plus encore que Durtain (et que Gide quelques années plus tard), voyage et URSS. Ce n’est pas parce qu’il a voyagé en URSS qu’il va adopter une poétique viatique d’apparence « scientifique ». Il se met donc en scène dans une posture « classique » de voyageur écrivant ses mémoires viatiques, d’écrivain humaniste couchant sur le papier à la fois ses souvenirs de voyage et les réflexions que ce qu’il a vu lui a inspirées. Réflexions qui, à l’évidence, s’apparenteront à des méditations anthropologiques (à partir du cas particulier de l’homo sovieticus) bien plus qu’à des pensées d’ordre politique :

Je suis seul ici, ce soir, devant ma table, avec du papier, de l’encre, et mes souvenirs touffus. Seul avec mes pensées qu’ont mûries, émondées, corrigées sans cesse les voyages, la fréquentation de maintes sociétés humaines, la solitude, les déceptions, le travail23.

Le fait que Duhamel insiste sur la solitude de l’écrivain-voyageur rentré dans son cabinet de travail pour écrire ses souvenirs fait sens : il se refuse à céder à l’entraînement collectif qui pourrait l’amener à traiter politiquement le sujet de son voyage en URSS. C’est ainsi une véritable discipline intellectuelle, une éthique même qu’il s’impose tout en se ménageant un espace de liberté littéraire : épouser la poétique du souvenir, c’est à la fois s’inscrire dans une tradition littéraire en apparence non politique, et s’obliger à garder une distance (critique) avec les événements.

Ainsi, on remarque que (malgré les protestations de Durtain, qui se défend de regarder l’URSS avec les yeux de la tradition littéraire) la littérature sert en quelque sorte de garde-fou aux deux voyageurs : ils prennent l’un comme l’autre, quoique selon des postures différentes, leurs distances avec l’enthousiasme que pourrait susciter chez eux la nouveauté radicale que représente, dans l’ordre politique, la tentative soviétique, et se prémunissent contre toute espèce de complicité avec l’une ou l’autre des forces politiques qui s’affrontent dans le cadre des débats qui font alors l’actualité en France et dans le monde en reprenant à leur compte une poétique énonciative de la complicité entre auteur et lecteur, poétique non seulement hautement littéraire, mais en outre fondamentalement inactuelle.

Au-delà de la France : l’art du voyage à l’européenne

La dimension éthique du discours préfaciel est encore plus évidente et explicite dans le Voyage en Russie (1928) de Stefan Zweig, qui s’ouvre sur un « Avant-propos honnête ». Zweig y présente le voyage en URSS comme l’aventure la plus intéressante qu’offre l’époque. Pourquoi ? Parce que le présent de la Russie comme son passé et son futur sont différents de ceux de l’Europe : voyager en URSS, c’est en quelque sorte voyager dans une histoire parallèle. Le voyage en URSS ne promet pas simplement un voyage vers l’avenir, mais un départ « à destination d’un avenir singulier24 ». Dès lors, comment ne pas s’enthousiasmer – sur le mode de l’éloge ou sur celui de la péjoration –, comment garder son sang-froid ? En n’oubliant pas que de la position de témoin à celle de juge, il y a un pas de géant que nul ne saurait faire sans tomber dans l’imposture. Zweig, justement, fait dans sa préface son autoportrait en écrivain-voyageur impartial qui se refuse à sortir de son rôle d’humble témoin viatique : ce n’est pas, selon lui, parce qu’on a voyagé quelque temps en URSS qu’on peut porter un jugement définitif sur le projet soviétique. Lui aussi distingue voyage et URSS : d’après lui, ceux qui visitent l’URSS ont en général le tort de se laisser emporter par l’énormité du pays qu’ils visitent et du projet politique qui est en train de s’y construire, et d’oublier par conséquent toute mesure dans les propos qu’ils tiennent dans leurs relations de voyage. Dès lors, ils trahissent ce que Zweig semble considérer comme un art typiquement européen du voyage, pour tomber dans les travers dont sont coutumiers les journalistes américains. Certes, Zweig reconnaît qu’il est impossible de voyager en URSS comme on voyagerait ailleurs, et que le voyage y prend inévitablement une dimension sociale et politique de première importance :

Les principales questions liées à la structure sociale et intellectuelle s’imposent, imparables, à chaque coin de rue, à chaque conversation, à chaque rencontre, on se sent en permanence occupé, intéressé, excité, passionnément ballotté entre l’enthousiasme et le doute, l’étonnement et les réserves. Chaque heure se gonfle à tel point des substances du monde et de la pensée qu’il serait facile d’écrire, au bout de dix jours, un livre sur la Russie25.

Mais justement, il ne faut pas céder à cette tentation. Ce n’est pas parce que les impressions sont abondantes que les réflexions qu’elles suscitent ont valeur de vérité :

Cela, quelques dizaines d’écrivains européens l’ont fait ces dernières années ; pour ma part, j’envie leur courage. Qu’ils soient intelligents ou stupides, mensongers ou véridiques, prudents ou apodictiques, tous ont en effet une ressemblance fatale avec ces reporters américains qui, après deux semaines de circuit organisé par Cook, se permettent d’écrire un livre sur l’Europe. Quand on ne parle pas le russe, quand on n’a vu que les capitales Moscou et Leningrad, c’est-à-dire seulement les deux yeux du géant russe, quand on est en outre incapable de faire la comparaison entre le nouvel ordre révolutionnaire et la situation qui existait sous le tsar, pour l’avoir connue auparavant, on ferait mieux selon moi, pour être honnête, de renoncer à la prophétie et aux découvertes pathétiques. On ne peut restituer que des impressions, dans ce qu’elles avaient de coloré et de fugace, sans leur attribuer aucune autre valeur ni prétention que les principes qui jouent justement le plus grand rôle aujourd’hui quand on parle de la Russie : ne pas exagérer, ne pas déformer et surtout ne pas mentir26.

C’est donc précisément parce que le voyage est une source inépuisable de réflexions à dimension sociale ou politique que la poétique du voyage ne doit pas se plier à l’objet dont elle se saisit : il est trop facile de se laisser emporter par son sujet, et de transformer son témoignage viatique en bilan de l’hypothèse soviétique. Les dimensions mêmes de l’URSS constituent à la fois une tentation et son antidote, un écueil et un garde-fou : la multiplication des impressions et des réflexions donne au voyageur le sentiment qu’il a de quoi écrire un traité sociopolitique, mais l’immensité et la complexité du pays doivent lui rappeler qu’aussi abondantes soient-elles, ses impressions de voyage restent si largement lacunaires, qu’elles doivent demeurer, dans le récit qu’il fait de sa découverte de l’URSS, ce qu’elles sont – des impressions. Et il est d’autant plus important d’éviter l’écueil de la généralisation, qu’y tomber signifierait trahir l’éthique testimoniale et viatique propre à un certain art européen du voyage, pour tomber dans une forme de sensationnalisme à l’américaine. Ce qui selon Zweig distingue entre eux les voyageurs en URSS, ce n’est pas leur partialité ou leur impartialité, leur lucidité ou leur aveuglement, leur honnêteté ou leurs compromissions : c’est leur capacité ou leur incapacité à éviter les déductions hâtives, et à faire la différence entre une gerbe d’impressions de voyage pouvant donner naissance à un récit viatique et une série d’observations politiques et scientifiques justifiant par leur caractère systématique et leur ampleur la rédaction d’un essai géopolitique. Le but de ce discours préfaciel est donc bien de protéger le récit de voyage de l’influence néfaste de l’URSS, qui a tendance à faire dégénérer le genre en banlieue douteuse des disciplines géopolitique ou sociologique.

On retrouve d’ailleurs les mêmes idées, quoique abordées selon une perspective légèrement différente, dans l’avant-propos qu’Ella Maillart écrit pour son Parmi la jeunesse russe : de Moscou au Caucase en 1930 (1932) : la voyageuse suisse tient à se placer en marge de la nouvelle tradition née du voyage en URSS, où le voyage rime avec opinion politique et engagement. Comme Zweig, elle estime qu’il est impossible pour un voyageur de comprendre et de connaître un pays en quelques semaines ; prétention qu’elle semble juger moins américaine, cependant, que bourgeoise : « je ne voulais pas augmenter la série de voyageurs distingués qui font leur tour de Russie, puis dissertent, plus ou moins élégamment, de ce qu’ils n’ont jamais assimilé27. » Ce qui retient l’attention ici, c’est cette idée, que les discours généralisants sur la Russie ou l’URSS témoignent, plus encore que d’une prétention à la compétence en matière de politique et de géopolitique, d’une incompréhension fondamentale du pays visité : savoir voyager, et savoir écrire un récit de voyage digne d’être lu, est synonyme pour Maillart de savoir comprendre le pays et ses habitants. Ce que la voyageuse veut coucher sur le papier, ce sont les souvenirs d’un voyage sportif, d’une expédition dans les montagnes du Caucase, qu’elle ne sera peut-être pas la première à faire, mais qu’elle sera du moins la première à raconter de cette manière. C’est donc en étant fidèle à sa propre idiosyncrasie, au lieu de se plier aux diktats de l’URSS considérée comme dispositif scopique déformant, que la voyageuse aura le plus de chances de donner un récit de voyage authentique et fidèle aussi bien à la vérité intérieure du sujet voyageant qu’à celle du pays traversé (il faudrait presque utiliser ici un néologisme de sens, et parler du pays voyagé). En d’autres termes, on pourrait presque dire que l’avant-propos d’Ella Maillart fait la synthèse entre la posture de Stefan Zweig (qui publie son récit quatre ans avant elle) et celle d’André Gide (qui fait paraître son témoignage quatre ans après elle) : comme l’Autrichien, elle considère la poétique des impressions de voyage comme un moyen d’éviter de tomber dans les généralisations abusives ; mais elle va plus loin, et comme le Français, elle considère l’authenticité idiosyncrasique comme une fin en soi, qui certes peut servir de garde-fou au voyageur, et lui éviter les écueils de la déduction abusive et de la malhonnêteté politique et intellectuelle – mais qui n’est un moyen que dans la mesure où le fait d’avoir les yeux constamment fixés sur la fin ultime de l’action (ici la culture humaniste de la liberté intérieure de l’individu, qui serait garantie en URSS, si l’hypothèse communiste conservait sa pureté originelle, par une structure sociale fondée sur les principes d’égalité et de fraternité) est la meilleure garantie de l’atteindre.

Ainsi, les discours préfaciels que nous avons analysés mettent tous en scène des écrivains-voyageurs qui refusent d’adopter la posture du théoricien politique, et qui se montrent désireux de s’en tenir à celle du témoin – mais ce pour des raisons qui ne sont pas toujours les mêmes : pour Durtain, il s’agit d’éviter toute partialité, et de réunir autour de son livre un cercle de lecteurs politiquement œcuménique ; Duhamel, lui, ne veut pas tomber dans le piège de la statistique, et conserver une forme de lucidité essentiellement littéraire ; Zweig, de son côté, tient à respecter l’ethos et l’éthique du voyage à l’européenne ; Maillart, pour sa part, se refuse à tomber dans le panneau (bourgeois) de la dissertation viatique pseudo-savante et pseudo-engagée, mais en réalité fondamentalement détachée ; et Gide, enfin, s’attache à donner une certaine hauteur de vue culturelle à son voyage.

D’où cependant, chez tous les écrivains-voyageurs qui nous ont intéressée, un même besoin de distinguer le voyage de son objet, et ce dès le seuil préfaciel du livre : ce n’est pas parce qu’on voyage en URSS que le récit du voyage doit rompre avec la tradition viatique littéraire, ses procédés et ses postures. Certes, l’URSS n’est pas un pays comme les autres, et l’on ne saurait y échapper au politique et au social ; mais la tradition littéraire des impressions de voyage n’en demeure pas moins un modèle générique d’autant plus précieux, qu’il évite aux voyageurs de donner dans la théorisation politique sauvage et les généralisations sociales désordonnées.

Reste la question de la fin dernière du voyage et de son témoignage : car le respect d’une certaine tradition littéraire ne saurait être un simple moyen d’éviter certains dangers intellectuels et épistémiques qui menacent le voyageur en URSS. Si tous les voyageurs dont nous avons étudié les textes s’ébattent avec joie dans le champ des impressions de voyage, c’est sans doute parce qu’il s’agit du terrain générique le plus propice à l’expression de la subjectivité du voyageur : or l’horizon et l’idéal culturels communs à Luc Durtain, Georges Duhamel, Stefan Zweig, Ella Maillart et André Gide, c’est la culture du sujet (en l’occurrence voyageant). Si tous ils s’intéressent à l’URSS, c’est parce qu’elle semblait devoir être, à sa naissance, un formidable incubateur de liberté (politique) ; et si tous ils se refusent à se faire les complices de ses mensonges (comme de ceux des ennemis de l’entreprise communiste), c’est parce qu’ils tiennent à être fidèles, dans un double geste étiologique et téléologique, à ce qu’ils considèrent comme son principe originel et sa fin dernière. Reste à savoir si de la sorte ils s’élèvent au-dessus de la mêlée, ou si, malgré qu’ils en aient, il ne s’agit pas là d’une vision typiquement bourgeoise (une fois de plus, l’adjectif n’a rien de dépréciatif28) d’une idéologie fondamentalement incompatible avec l’humanisme à l’occidentale.

1 André Gide, Voyage au Congo, suivi de Le Retour du Tchad, Paris, Gallimard, 1981, p. 197.

2 Voir André Gide, Proserpine (drame). Perséphone (mélodrame), éd. Patrick Pollard, Lyon, Centre d’études gidiennes, 1977.

3 Voir Tamara Levitz, Modernist Mysteries:Perséphone, Oxford, Oxford University Press, 2012 ; mais aussi Robert Triomphe, « Descente aux Enfers et

4 André Gide, Retour de l’URSS, suivi de Retouches à mon « Retour de l’URSS »,Paris, Gallimard, 2015, p. 13-14.

5 Ibid., p. 15.

6 Ibid., p. 13.

7 Voir sur le sujet Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses universitaires de France, 1997.

8 Lettre à Jean Schlumberger datée du mercredi 11 septembre 1935, dans André Gide-Jean Schlumberger, Correspondance (1901-1950), éd. Pascal Mercier

9 André Gide, Retour de l’URSS, op. cit., p. 17.

10 Il faut avoir bien présent à l’esprit le fait que, pour Gide, « chrétien sans foi dogmatique […], le socialisme n’est que le christianisme pris au

11 André Gide, Retour de l’URSS, op. cit., p. 17.

12 Ibid., p. 17-18.

13 Ibid., p. 156.

14 Ibid., p. 118.

15 Ibid., p. 19.

16 Gide cite ici De la démocratie en Amérique de Tocqueville.

17 André Gide, Retour de l’URSS, op. cit., p. 19-20.

18 Luc Durtain, L’Autre Europe : Moscou et sa foi, Paris, Gallimard, 1928, p. 9.

19 Ibid., p. 11.

20 Georges Duhamel, Le Voyage de Moscou, Paris, Mercure de France, 1927, p. 17.

21 Ibid.

22 Ibid., p. 18.

23 Ibid., p. 19.

24 Stefan Zweig, Le Wagon plombé, suivi de Voyage en Russie, et de Sur Maxime Gorki, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Paris, Payot & Riv

25 Ibid., p. 71-73.

26 Ibid.

27 Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe : de Moscou au Caucase en 1930 [1932], Lausanne, Éditions 24 heures, 1989, p. 13.

28 Mais il l’est sous la plume de certains. Pour Brecht, ainsi, « [d]ans sa polémique, [Gide] a surtout opposé un idéal petit-bourgeois et utopique

Notes

1 André Gide, Voyage au Congo, suivi de Le Retour du Tchad, Paris, Gallimard, 1981, p. 197.

2 Voir André Gide, Proserpine (drame). Perséphone (mélodrame), éd. Patrick Pollard, Lyon, Centre d’études gidiennes, 1977.

3 Voir Tamara Levitz, Modernist Mysteries: Perséphone, Oxford, Oxford University Press, 2012 ; mais aussi Robert Triomphe, « Descente aux Enfers et retour de l’URSS, ou la mythologie d’André Gide », Bulletin des Amis d’André Gide, no 59, juillet 1983, p. 373-406.

4 André Gide, Retour de l’URSS, suivi de Retouches à mon « Retour de l’URSS », Paris, Gallimard, 2015, p. 13-14.

5 Ibid., p. 15.

6 Ibid., p. 13.

7 Voir sur le sujet Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses universitaires de France, 1997.

8 Lettre à Jean Schlumberger datée du mercredi 11 septembre 1935, dans André Gide-Jean Schlumberger, Correspondance (1901-1950), éd. Pascal Mercier et Peter Fawcett, Paris, Gallimard, 1993, p. 867. – Et de fait Gide ne partira que neuf mois plus tard. – Dès 1902 d’ailleurs, Gide est sur le point de partir à Saint-Pétersbourg. Après avoir lu Notes sur la Russie : Tolstoï, les étudiants, la peinture russe, les pèlerinages d’André Beaunier (Paris, Tricon, 1901), il lui adresse le 2 janvier 1902 un courrier pour se renseigner sur les lieux de sa future visite (qui demeurera inaccomplie) : « Vous qui connaissez la Russie dans les coins, avez-vous quelques recommandations à me faire ? De quels papiers sied-il de se munir ? Contre la Sibérie, y a-t-il des prophylactères ? Où vend-on des cheveux de Tolstoï ? » (Catalogue Drouot, no 157, 17 décembre 2001). Mais il renonce finalement à ce voyage, comme en témoigne une lettre envoyée à Henri Ghéon le 1er février de la même année : « J’ai brusquement renoncé à la Russie le soir même du jour où je venais de retenir ma place et de commander ma fourrure, de sorte que tu me verras mardi » (André Gide-Henri Ghéon, Correspondance (1897-1944), éd. Jean Tipy et Anne-Marie Moulènes, Paris, Gallimard, 2 vol., 1976, vol. 1, p. 397-398). Il ne faut donc pas penser que les peurs de Gide au moment de partir pour l’URSS sont purement intellectuelles et idéologiques : il craint aussi un voyage long et pénible (malgré toutes les facilités qu’on mettra à sa disposition).

9 André Gide, Retour de l’URSS, op. cit., p. 17.

10 Il faut avoir bien présent à l’esprit le fait que, pour Gide, « chrétien sans foi dogmatique […], le socialisme n’est que le christianisme pris au mot » (Ramon Fernandez, Gide, ou le courage de s’engager, Paris, Klincksieck, 1985, p. 129).

11 André Gide, Retour de l’URSS, op. cit., p. 17.

12 Ibid., p. 17-18.

13 Ibid., p. 156.

14 Ibid., p. 118.

15 Ibid., p. 19.

16 Gide cite ici De la démocratie en Amérique de Tocqueville.

17 André Gide, Retour de l’URSS, op. cit., p. 19-20.

18 Luc Durtain, L’Autre Europe : Moscou et sa foi, Paris, Gallimard, 1928, p. 9.

19 Ibid., p. 11.

20 Georges Duhamel, Le Voyage de Moscou, Paris, Mercure de France, 1927, p. 17.

21 Ibid.

22 Ibid., p. 18.

23 Ibid., p. 19.

24 Stefan Zweig, Le Wagon plombé, suivi de Voyage en Russie, et de Sur Maxime Gorki, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Paris, Payot & Rivages, 2017, p. 71.

25 Ibid., p. 71-73.

26 Ibid.

27 Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe : de Moscou au Caucase en 1930 [1932], Lausanne, Éditions 24 heures, 1989, p. 13.

28 Mais il l’est sous la plume de certains. Pour Brecht, ainsi, « [d]ans sa polémique, [Gide] a surtout opposé un idéal petit-bourgeois et utopique du communisme, prolongation et perfection des idées bourgeoises et individualistes, à la réalité de la construction socialiste dans l’Union soviétique » (voir Hans Kaufmann et Dieter Schiller (dir.), Geschichte der deutschen Literatur 1917-1945, Berlin, Volk und Wissen, 1973, p. 447, cité et traduit par Brigitte Sändig dans « Gide dans l’ancienne RDA », Bulletin des Amis d’André Gide, no 112, octobre 1996, p. 328). Si nous prenons nos distances avec le caractère de péjoration de ces propos, nous adhérons à cette analyse, car il est indéniable que « l’anti-fascisme contingent [de la mentalité bourgeoise] se nourrit […] de certaines traces de l’humanisme bourgeois des époques passées sans comprendre le contenu de l’époque [alors] actuelle » (id.).

Citer cet article

Référence électronique

Nikol DZIUB, « Voyage et URSS », Viatica [En ligne], 9 | 2022, mis en ligne le 17 février 2022, consulté le 04 octobre 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2237

Auteur

Nikol DZIUB

Université de Haute-Alsace

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