Gide l’intempestif

Sur la réception anticipée de Retour de l’URSS par les compagnons de voyage de Gide

André Gide, Out of Time: On the Anticipated Reception of Return from the USSR by Gide’s Fellow Travellers

DOI : 10.52497/viatica2244

Résumés

Résumé : Par de subtils signaux, certains des amis qui accompagnèrent Gide en URSS en 1936 – à savoir Jacques Schiffrin, Jef Last et Pierre Herbart – lui font comprendre qu’ils craignent que la parution de son récit de voyage très critique (Retour de l’URSS, novembre 1936) ne soit intempestive et inopportune. Gide, de son côté, peint, dans les lettres qu’il envoie peu après son retour de l’URSS, son autoportrait en voyageur qui ne pourra pas ne pas dire dans un avenir proche ce qu’il a vu dans un passé récent.

Abstract: Through subtle cues, some of the friends who accompanied Gide to the USSR in 1936 – namely Jacques Schiffrin, Jef Last and Pierre Herbart – made him understand that they feared that the publication of his highly critical travel account (Return from the USSR, November 1936) would be untimely. Gide, for his part, grammatically paints, in the letters he sends shortly after his return from the USSR, his self-portrait as a traveller who cannot fail to tell in the near future what he has seen in the recent past.

Index

Mots-clés

Gide (André), littérature de voyage, URSS, temps, réception

Keywords

Gide (André), travel literature, USSR, time, reception

Plan

Texte

Chacun connaît le tollé que provoqua la parution de Retour de l’URSS : véritable trahison pour les uns, heureux résultat d’un surprenant sursaut de lucidité pour les autres, le témoignage de Gide (publié en novembre 1936 à la suite d’un voyage effectué du 17 juin au 22 août de la même année) suscita d’innombrables réactions dans la presse, mais aussi parmi les correspondants de l’auteur, à commencer par les compagnons avec qui il voyagea en URSS, et notamment Jacques Schiffrin, Jef Last et Pierre Herbart. Ce sont principalement les conseils que ces derniers donnèrent à Gide en amont de la parution de son livre qui nous intéresseront : en effet, ceux qui, parmi les interlocuteurs de Gide, avaient foi dans le projet soviétique, ceux qui voyaient dans cette « grande lueur à l’Est1 » les rayons d’une aurore plutôt que les reflets d’un incendie, ceux-là doutèrent, non pas de l’honnêteté ou de la sincérité de Gide, mais de l’opportunité de la publication de son récit de voyage en forme de brûlot. C’est pourquoi nous aimerions dans un premier temps étudier comment, dans ces documents qui témoignent de ce que fut la réception anticipée de Retour de l’URSS dans le premier cercle des amis et correspondants de Gide, l’image d’un Gide intempestif est construite par le biais du recours à un certain nombre d’outils grammaticaux, du complément circonstanciel de temps aux forclusifs à valeur temporelle ; après quoi nous analyserons – toujours en nous focalisant sur certains signaux grammaticaux – comment, dans Retour de l’URSS et dans les lettres qu’il envoie à quelques amis peu après être revenu de Russie, Gide fait son autoportrait en témoin, sinon passif, du moins subissant l’influence de ce qu’il a vu, qui lui impose ce qu’il dira.

Un temps d’avance

Longtemps, Gide se voulut un écrivain sinon « apolitique », du moins en retrait de l’actualité. Pourtant, son voyage en Afrique-Équatoriale française (1925-1926) lui fit comprendre que le grand homme qu’il était avait le devoir de s’occuper de ses semblables. Dès lors, il devint un point d’appui moral et politique pour plus d’un de ses lecteurs. Aussi est-il tout naturel que la réception de ses textes – surtout quand il s’agit de textes à dimension politique – soit explicitement située dans une actualité aux contours bien définis. Prenons un exemple très simple. En réaction à la publication, non pas encore de Retour de l’URSS, mais d’une note diaristique datant de plusieurs années (du 29 juillet 19322, plus précisément), Joseph Henri, professeur au lycée Schœlcher à Fort-de-France, écrit le 15 octobre 1936 à Gide pour lui demander de l’aider à se repérer dans le labyrinthe d’une actualité qui l’ébranle dans ses convictions idéologiques les plus profondes :

Je vous écris donc pour vous demander comment vous faites pour concilier les révélations trotskistes de Paul Nizan (notes du 28 [sic, pour 29] juillet 1932, p. 32), qui vous ont causé un « terrible désarroi », avec votre adhésion totale au régime stalinien. Je vous le demande parce que, réveillé de mon sommeil dogmatique [un blanc] comme par le [un blanc], par les terribles événements de septembre écoulé (procès de Moscou ; Zinoviev, Ka­menev, fusillés ; Tromskei suicidé, Radek menacé ; Boukharine gracié et A… etc.), je ne suis pas encore arrivé à concilier ma foi communiste avec la né­cessité de défendre l’URSS3.

Ce qui fait sens ici, c’est le complément du nom à double détente temporelle (puisqu’il contient un adjectif « du troisième type » à valeur temporelle), « de septembre écoulé ». C’est ici et maintenant, et non pas dans une intemporalité « paradisiaque et cristalline4 » que s’énonce la parole de Gide – et qu’il faut la saisir. Mais le plus intéressant est sans doute l’adjonction de l’adverbe « encore » au forclusif dans « je ne suis pas encore arrivé à concilier ma foi communiste avec la né­cessité de défendre l’URSS ». Rien de plus ordinaire que ce « pas encore », nous dira-t-on. Mais, outre le fait qu’il témoigne d’un espoir angoissé, dans la mesure où il suppose que Joseph Henri arrivera bien un jour à concilier lucidité et adhésion, il met en évidence un décalage pour ainsi dire aspectuel entre la réponse de Gide et celle de son lointain correspondant face à la dissonance cognitive suscitée chez tous les compagnons de route du communisme par les crimes du régime : Gide aurait un temps d’avance, il aurait déjà réussi à réduire cette fracture cognitive, quand ses lecteurs et admirateurs, eux, seraient encore en train de chercher la lumière. Et si Gide est ainsi en avance sur son temps, ce n’est pas seulement parce qu’il est un grand esprit : c’est aussi parce qu’il a pu se rendre compte par lui-même, durant son voyage, de ce qu’était l’URSS.

L’art du contretemps

Gide, donc, devient, dans les tempêtes de l’actualité, une sorte de phare, ou de balise. Ce qui ne signifie en aucune façon qu’il se plie à l’actualité : au contraire, il donne l’impression à plus d’un de ses contemporains d’être un écrivain résolument intempestif, voire importun. Ainsi, le 4 octobre 1936 (rappelons que Retour de l’URSS ne sera publié qu’en novembre), Jacques Schiffrin, qui fit partie des compagnons de route de Gide en URSS, écrit au « contemporain capital » :

Depuis votre départ, je ne cesse de penser à votre livre. Et plus j’y pense, plus je suis tourmenté et in­quiet. Pardonnez-moi de vous en parler encore ; mais ce soir je fais fi de mes scrupules : je viens de des­cendre les Champs-Élysées où j’ai croisé, tous les dix pas, des gardes mobiles, des gendarmes, des agents, en masse : service d’ordre à la suite des bagarres pro­voquées au Parc des Princes (vous savez de quoi il s’agit d’après les journaux). Une grande nervosité règne à Paris. Tous s’attendent à quelque événement. Et la pensée que votre livre servira d’arme terrible me revient à l’esprit, plus brûlante5

Ce « livre » encore inédit, c’est bien sûr Retour de l’URSS – récit de voyage qui, bien plus qu’un recueil d’impressions, sera un texte d’actualité. Or ce sont les conséquences que la publication du livre pourrait avoir sur l’actualité, et la façon dont le témoignage de Gide pourrait entrer en résonance avec les événements qui quotidiennement agitent la France (en l’occurrence, Schiffrin fait sans doute allusion aux troubles provoqués par une « contre-manifestation organisée à l’occasion [d’un] meeting communiste du Parc des Princes6 »), qui ici inquiètent le fondateur des éditions de la Pléiade. D’où l’inscription de sa lettre dans un contexte d’énonciation très précis : outre le complément circonstanciel de temps « ce soir », on remarque le recours au semi-auxiliaire temporel « venir de » (« je viens de descendre »). De même que la rédaction de la lettre de Schiffrin ne prend son sens que dans le contexte politico-social très précis dans lequel elle s’inscrit, de même, d’après son ami, Gide devrait, avant de publier son livre, s’interroger sur la façon dont il s’inscrira dans ce même contexte, sur le sens qu’il y prendra, et sur les conséquences qu’il pourra y avoir. Le livre de Gide et sa réception sont encore conjugables au futur (« Et la pensée que votre livre servira d’arme […] »), et c’est pourquoi Schiffrin prend la plume : il ne demande pas à Gide de se taire, mais de tâcher de faire en sorte que son livre ne soit pas trop inopportun. Il va jusqu’à souligner un nouveau complément circonstanciel de temps un peu plus loin dans sa lettre :

Vous savez combien je partage votre sentiment et vos réactions, par suite de notre voyage, mais n’est-ce pas grave à l’heure qu’il est de faire pencher la balance d’un poids terrible qu’est votre témoignage7 ? 

Ce que Schiffrin craint par-dessus tout, donc, ce n’est pas que Gide prenne la parole pour dénoncer les méfaits du stalinisme ; c’est qu’au nom de cette vérité présente, il fasse fi de l’avenir, et que par conséquent sa parole puisse être récupérée par les adversaires les plus acharnés de l’entreprise socialiste. Aussi demande-t-il à Gide de guider ses lecteurs sur la voie de l’avenir :

Je sais : vous vous devez, vous nous devez de dire la vérité. Je veux bien : dites-nous ce que vous ne croyez plus vrai là-bas, mais ne nous dites pas que ça : dites-nous aussi ce que vous souhaitez qu’ils, que nous fassions8.

Inactualité d’André Gide9

Ainsi, par le moyen de quelques outils grammaticaux très simples, Schiffrin manifeste l’inquiétude que suscite en lui la potentielle intempestivité du livre de voyage de Gide, et tente de lutter par anticipation contre cette inopportunité qu’il redoute, en conseillant à Gide d’adapter son livre au contexte. D’ailleurs, au-delà du cas particulier de Schiffrin, tous ceux qui ont accompagné Gide en URSS l’enjoignent de tenir compte des nombreux événements qui, en cette terrible année 1936, rythment l’actualité internationale. Véritable Protée en diachronie, ce récit de voyage serait devenu, si Gide avait écouté trop attentivement la voix de ses correspondants10, une sorte de pamphlet à l’usage des démocrates et des républicains de tous pays. Ainsi, le Néerlandais Jef Last, qui, après avoir voyagé avec Gide en URSS, se trouve, à l’automne 1936, à Madrid, écrit à son ami le mercredi 21 octobre :

Je crois, en surplus, qu’il n’est plus possible de publier à ce moment [sic] un livre sur l’URSS sans y parler en même temps de la question espagnole et sans se rendre profondément compte des effets que ce livre produira pour cette lutte11.

Ici, on retrouve l’association forclusif à dimension temporelle (« plus »), complément circonstanciel de temps (« à ce moment ») et futur (« produira »). D’une part, Gide, selon Jef Last, doit obéir aux injonctions de l’actualité, qui rend d’avance obsolète le récit encore inédit d’un voyage dont il est rentré il y a tout juste deux mois ; d’autre part, il doit penser non seulement aux conséquences que pourrait avoir son livre, mais en outre à l’efficacité dont il pourrait être doté en tant qu’arme de combat idéologique. Et cette efficacité pourrait fonctionner simultanément dans plusieurs pays, voire dans le monde entier, comme en témoigne l’usage du connecteur « en même temps ». Bref, s’il devait faire confiance aux conseils de ses amis, Gide en serait réduit à lutter de vitesse avec l’actualité. Mais ce n’est pas là l’idée qu’il se fait du rôle d’un grand témoin : ayant voyagé, il a vu ; ayant vu, il doit dire. Veni, vidi, dixi. Et ce ne sont pas les supplications du même Jef Last, dans un télégramme de fin octobre 1936, qui le feront changer d’avis : « Tiens moment absolument inopportun pour publication de ton livre. Stop. Prie ardemment différer édition jusqu’à conversation à Madrid12. » L’usage du verbe « différer » est significatif : la publication d’un livre de voyage aussi « politique » exige, aux yeux de nombre des amis « engagés » de Gide, qu’on négocie en permanence avec l’actualité. Mais Gide se veut un écrivain fondamentalement inactuel. Non qu’il ne songe pas aux conséquences de ses prises de parole : mais il se refuse à accepter le joug d’une actualité sans cesse changeante, et qui chaque jour pourrait lui fournir des prétextes pour se taire et cautionner par son silence les actes monstrueux d’un régime que décidément il ne peut considérer que comme criminel. Et ce n’est pas l’argument de la naissance maladroite d’un avenir radieux qui le convaincra. Dans une lettre envoyée le même jour que le télégramme que nous venons de citer, Jef Last précise pourquoi il demande à son ami de ne pas publier son livre :

Nous venons d’avoir les nouvelles sur la nouvelle position de l’URSS envers l’Espagne et le pacte de non-intervention. Par ce geste, l’Union soviétique se replace d’un coup à la tête du mouvement révolution­naire mondial. C’est le commencement d’une lutte décisive entre le communisme et le fascisme13

Mais Gide n’est pas dupe des effets d’inchoativité : il ne fait pas confiance à ceux qui justifient leurs méfaits présents par leurs bienfaits futurs.

Gide l’imprévoyant ?

Les compagnons de route de Gide en URSS, donc, quand ils ne lui demandent pas purement et simplement de ne pas publier son livre, lui conseillent de déformer par omission la vérité, non de ses impressions, mais de ses constats de voyage, afin de ne pas compromettre les succès futurs de ce qu’ils considèrent comme le parti international du progrès. Ce qui frappe tout particulièrement, c’est que, si Gide leur a parlé de son livre, ils ne l’ont pas lu – de telle sorte que leurs craintes sont avant tout fondées sur l’image qu’ils se font de Gide, d’un Gide fondamentalement insoumis, qu’aucune considération partisane ne saurait convaincre d’atténuer l’expression d’une vérité dont il estime qu’il est essentiel de la proclamer.

Gide, cependant, fait parvenir les épreuves de son récit de voyage à Pierre Herbart. Et la réponse de ce dernier est un condensé des réactions anticipées que nous venons d’analyser. Voici ce qu’il écrit à Gide dans une lettre datée du lundi 2 novembre 1936 :

J’attendais les épreuves de votre Retour d’URSS avec une grande impatience. Sans doute avais-je pu pressentir au cours de notre voyage en Russie la nature de vos impressions, mais je n’en demeure pas moins très troublé par votre récit, très inquiet aussi, car je redoute les conséquences d’un livre comme le vôtre, paraissant au moment où, une fois de plus, les ennemis de la Révolution déclenchent une cam­pagne furieuse contre l’Union soviétique14.

La lettre s’ouvre sur le récit d’une attente et d’un pressentiment saisis dans leur durée (d’où l’emploi indispensable de l’imparfait, qui signale l’aspect sécant du procès – à quoi il faut ajouter, bien sûr, des indices lexicaux comme le préfixe dans « pressentir », ou l’usage de la locution prépositive « au cours de », qui renvoie à la naissance progressive de l’idée qu’Herbart a pu se faire du jugement que Gide portait sur ce qu’il voyait en URSS). La réception des épreuves de Retour de l’URSS vient interrompre cette attente tout en confirmant ce pressentiment – mais fait naître une nouvelle inquiétude, à nouveau présentée dans sa durée (d’où l’emploi, cette fois, du présent de l’indicatif, qui indique efficacement l’aspect sécant). La lecture du livre de Gide – ou du moins de ses épreuves – est donc un pivot (non sécant) entre deux inquiétudes. Mais Herbart, contrairement à Jef Last, fait explicitement la différence entre deux problèmes que pose selon lui la publication du livre de Gide. D’une part, il y a la question de son intempestivité possible ; d’autre part, celle de ses conséquences sur l’opinion publique : « indépendamment de la question d’opportunité, je m’effraye des conclusions fort graves qui découleront tout naturellement, que vous le souhaitiez ou non, de données assurément fort incomplètes15. » Ici, l’usage, apparemment anodin, du futur, a pour but de mettre en évidence le contraste (fantasmé) entre un destinateur (Pierre Herbart) responsable et un destinataire (Gide), sinon irresponsable, du moins imprévoyant. Herbart y revient d’ailleurs à la toute fin de sa lettre : « l’instant est mal choisi16 » pour publier Retour de l’URSS.

Un voyageur qui a vu et qui ne peut plus ne pas écrire

Il ne faudrait pas penser cependant que ces inquiétudes et ces doutes n’ont pas traversé et travaillé Gide. Il n’est nullement irresponsable, nullement imprévoyant. Seulement, rien ne lui semble légitimer les abus du stalinisme ; et rien ne lui semble pouvoir justifier le silence de ceux qui, les ayant constatés, ne les dénoncent pas. S’il publie son livre, donc, ce n’est pas seulement parce que rien ne lui semble plus important que la vérité : c’est aussi – on l’a dit déjà – parce qu’ayant voyagé, il fait partie de ceux qui ont vu, qui savent, et dont par conséquent la parole est légitime, et le silence coupable. S’il déformait la vérité de ses constats par omission, il ferait planer l’ombre du soupçon sur la seule parole qui, en elle-même, peut prétendre à une véritable légitimité : celle du voyageur devenu témoin oculaire17. Le verbe « voir » revient encore et encore dans Retour de l’URSS. Les louanges comme les blâmes sont fondés sur ce que Gide a de ses yeux vu : « Les enfants, dans tous les campements de pionniers que j’ai vus, sont beaux18 », écrit-il par exemple. Et il souligne un peu loin qu’en témoin scrupuleux, il se refuse à se fonder sur des rumeurs, des mythes ou des impressions de deuxième main : « En URSS le peuple est admirable ; celui de Géorgie, de Kakhétie, d’Abkhasie, d’Ukraine (je ne parle que de ce que j’ai vu), et plus encore, à mon goût, celui de Léningrad et de la Crimée19. » Ce qu’il n’a pas vu, il n’en parle que pour dire (sans prétérition aucune) qu’il n’en parlera pas : « De Léningrad j’ai peu vu les quartiers nouveaux20. » Et c’est précisément cela qui donne du poids et de la valeur aux jugements critiques de Gide. Non seulement ils sont pondérés, mais en outre ils ne conduisent jamais à aucune sorte de généralisation :

Je n’ai pas vu les musées anti-religieux de Moscou ; mais j’ai visité celui de Léningrad, dans la cathédrale de Saint-Isaac, dont le dôme d’or reluit exquisément sur la cité. L’aspect extérieur de la cathédrale est très beau ; l’intérieur est affreux21.

On remarquera que, comme il se doit, le verbe « voir » est systématiquement conjugué au passé composé (ou, parfois, au plus-que-parfait). Et c’est ce « voir » passé qui impose à Gide son « dire » futur. C’est ce qui apparaît rapidement dans les lettres qu’il envoie à ses amis à son retour d’URSS. Dans un tout premier temps, il n’a de mots que pour déplorer la mort de son compagnon de voyage Eugène Dabit, emporté par la scarlatine à Sébastopol. Mais dès le 31 août, il écrit à Herbart : « avant de m’occuper des souvenirs de l’URSS, je tâche de mettre au point un article sur Dabit22. » Puis, le 4 septembre, pour la première fois, une formule glissée dans une lettre envoyée à son amie et traductrice Dorothy Bussy laisse deviner la couleur de ses impressions et de ses constats :

Je reste très accablé par ce deuil – et par mon voyage – et par les événements d’Espagne (ai passé la soirée d’hier avec Malraux – de retour de Madrid pour deux jours) – et tout, et tout… Le ciel me semble s’assombrir un peu plus de jour en jour et je m’at­tends au pire. Tout ce pour quoi l’on vit paraît précaire et incertain23.

Mais le plus intéressant se trouve dans une lettre écrite à Roger Martin du Gard le 7 septembre. Gide oscille entre impatience et procrastination, justement parce qu’il pressent que la vérité qu’il aura à écrire non seulement sera déplaisante, mais en outre lui paraîtra sans doute, à lui-même, en tant qu’homme d’influence qui se refuse à passer du côté des ennemis de l’URSS, inopportune : « J’ai hâte de me mettre à la rédaction de notes sur la Russie, que tout à la fois il me tarde, et que je redoute, d’écrire24. » On appréciera la subtilité de la tournure impersonnelle (« il me tarde »), qui suppose une sorte de passivité de Gide dans l’impatience comme dans le doute et l’inquiétude.

Ainsi, Gide subit bien la pression de ce qu’il a vu : ayant voyagé, il ne peut plus revenir en arrière. Dès lors, il ne veut plus subir d’autre influence que celle-ci. Il se refuse pour ainsi dire à tout contact avec l’extérieur. Au communiste trotskisant Pierre Naville, il écrit le 15 septembre :

Vous êtes certainement un de ceux avec qui je souhaite le plus parler ; mais un peu plus tard. Vous-même avez tout intérêt (idéologiquement parlant) à ne point troubler présentement mon travail : la rédaction de mes réflexions au cours et à la suite de mon voyage en URSS25.

Au nom à la fois du passé (de ce qu’il a vu) et de l’avenir (de ce qu’il va et doit dire, mais aussi de ce qu’il voudrait voir advenir en URSS et ailleurs), Gide, après avoir pris « un bain d’humanité26 » en URSS, s’enferme dans une tour d’ivoire éphémère. Il ne dit pas autre chose à Jean Malaquais dans une lettre qu’il lui envoie le lendemain (le 16 septembre, donc) :

Mais je ne puis t’exposer longuement cela aujourd’hui, tout occu­pé que je suis par la rédaction de mes réflexions sur l’URSS. D’ici la fin du mois, à peu près, il ne faut pas me déranger, et je résiste au grand désir que j’aurais de te revoir27

Gide, en somme, s’interdit de prêter l’oreille à des voix extérieures, pour mieux écouter la voix intérieure du souvenir. En outre, pour mieux écrire son livre, il s’interdit de parler à tort et à travers. La genèse de son témoignage est difficile, et il se doit de peser chaque mot. Aussi fait-il subir dans sa correspondance le traitement du silence à son voyage en URSS – afin d’en mieux parler dans son livre à venir. C’est ce dont témoigne une lettre à François-Paul Alibert datée du 19 septembre 1936 :

Les deux mois que je viens de passer en URSS ont été pour moi d’une grande instruction. Je n’en suis pas encore remis… Tu comprendras combien… Non ; je ne puis parler. Un peu plus tard, tu liras peut-être les réflexions que je m’occupe pré­sentement à rédiger – ce qui n’est pas facile ; réflexions qui vont me faire passer à tabac, je le crains. Mais je dois parler28

Malgré l’adverbe « peut-être », qui semble indiquer une dernière hésitation, les verbes modaux (pouvoir, devoir) le disent explicitement ici : Gide a beau penser aux conséquences futures – pour lui-même comme pour la cause socialiste – de sa prise de parole, il ne dépend plus de lui de ne pas témoigner.

Retour de l’URSS, ou le sens du réel

Ainsi, tandis que, par de discrets signaux grammaticaux, ses amis – et en particulier ses compagnons de route en URSS – signalent à Gide qu’il est sur le point de tomber dans un travers dont il est coutumier, à savoir l’intempestivité, le « contemporain capital », lui, fait, là encore à l’aide de subtils outils grammaticaux, son autoportrait en témoin qui subit l’influence d’un voir viatique qui ne lui laisse plus le choix entre dire et ne pas dire. Mais s’il accepte ainsi de subir le joug de ce qu’il a vu, et de ce qu’il doit dire, c’est pour mieux secouer celui de l’actualité, ou si l’on préfère d’un présent sans cesse changeant qui fournit à ceux qui désirent mentir par omission mille excuses sans cesse renouvelées pour se taire. En d’autres termes, Gide met en place un système de correspondances qui lui est propre entre les mots du récit de voyage et les choses du voyage : les mots sont certes avec les choses dans une relation partiellement mimétique et partiellement délibérative (il témoigne de ce qu’il a vu sur le ton du jugement, afin de contribuer à orienter favorablement l’avenir d’un pays qui lui est cher), ce qui au fond n’a rien de novateur (d’un point de vue générique, s’entend) ; mais en l’occurrence, la soumission de Gide au mimétique, et la primauté qu’il lui donne sur le délibératif (le dire doit, pour des raisons éthiques autant que logiques, précéder le juger), constituent un véritable acte d’insoumission, à la fois politique et générique. Navigant entre Charybde (un genre littéraire où, par tradition, l’encyclopédie fantasmatique du voyageur compte au moins autant que la « réalité du terrain ») et Scylla (un contexte politique où l’engagement est souvent synonyme d’autocensure), Gide parvient en fin de compte (malgré quelques « tics » littéraires, et malgré d’inévitables coupes dans la forêt du dicible politique) à dépasser l’affrontement dialectique entre littéraire et politique (entre le passé chimérique des mythes étiologiques et l’avenir illusoire des discours politiques finalistes) en faisant preuve, dans son Retour de l’URSS, d’un étonnant sens du réel.

1 C’est le titre que Jules Romains donna au dix-neuvième des vingt-sept tomes de ses Hommes de bonne volonté, paru à New York aux Éditions de la

2 Voir André Gide, Journal, t. II : 1926-1950, éd. Martine Sagaert, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1997, p. 381. Joseph Henri lit

3 André Gide, Souvenirs et Voyages, éd. Pierre Masson, avec la collaboration de Daniel Durosay et Martine Sagaert, Paris, Gallimard, « Bibliothèque

4 André Gide, Le Traité du Narcisse (Théorie du symbole) [1891], dans Romans et récits, œuvres lyriques et dramatiques, t. I, éd. Pierre Masson avec

5 André Gide-Jacques Schiffrin, Correspondance 1922-1950, éd. Alban Cerisier, Paris, Gallimard, « Les Cahiers de La NRF », 2005, p. 82-84

6 Paula Cossart, Le Meeting politique : de la délibération à la manifestation (1868-1939), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010 [En ligne]

7 André Gide-Jacques Schiffrin, Correspondance 1922-1950, op. cit., p. 82-84.

8 Ibid.

9 Voir Peter Schnyder et Martine Sagaert (dir.), Actualités d’André Gide, Paris, Honoré Champion, 2012.

10 Sur les hésitations de Gide, voir les analyses génétiques de Martine Sagaert : « André Gide et la Russie soviétique, ou de l’usage de la retouche 

11 André Gide-Jef Last, Correspondance, éd. C.-J. Greshoff, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1985, p. 34.

12 Ibid., p. 35.

13 Ibid.

14 Cette lettre fut publiée dès le 20 novembre 1936 dans Vendredi. La correspondance Gide-Herbart sera par ailleurs éditée prochainement aux Presses

15 Voir ibid.

16 Ibid.

17 Sur cette question, on consultera avec grand profit Au pays de l’avenir radieux. Voyages et témoignages des intellectuels en URSS, à Cuba et en

18 André Gide, Retour de l’URSS, suivi de Retouches à mon « Retour de l’URSS », Paris, Gallimard, 1950, p. 21.

19 Ibid., p. 25.

20 Ibid., p. 32.

21 Ibid., p. 87.

22 Lettre inédite, à paraître dans la correspondance Gide-Herbart aux Presses universitaires de Lyon.

23 André Gide-Dorothy Bussy, Correspondance, t. I : janvier 1925-novembre 1936, éd. Jean Lambert, Paris, Gallimard, 1981, p. 616-617.

24 André Gide-Roger Martin du Gard, Correspondance, t. II : 1935-1951, éd. Jean Delay, Paris, Gallimard, 1968, p. 78-79.

25 Pierre Naville, Mémoires imparfaites [sic],Paris, La Découverte, 1987, p. 100.

26 André Gide, Retour de l’URSS, op. cit., p. 34.

27 André Gide-Jean Malaquais, Correspondance 1935-1950, Paris, Phébus, 2000, p. 43-44.

28 André Gide-François-Paul Alibert, Correspondance 1907-1950, éd. Claude Martin, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1982, p. 408-409.

Notes

1 C’est le titre que Jules Romains donna au dix-neuvième des vingt-sept tomes de ses Hommes de bonne volonté, paru à New York aux Éditions de la Maison française en 1941, et qui raconte les hésitations de quelques personnages séduits par l’hypothèse communiste, mais qui demeurent néanmoins méfiants.

2 Voir André Gide, Journal, t. II : 1926-1950, éd. Martine Sagaert, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1997, p. 381. Joseph Henri lit cette note dans Nouvelles pages de journal (1932-1935), Paris, Gallimard, 1936, p. 32.

3 André Gide, Souvenirs et Voyages, éd. Pierre Masson, avec la collaboration de Daniel Durosay et Martine Sagaert, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p. 1362-1363. – Nous indiquons systématiquement les pages encadrantes des lettres que nous citons.

4 André Gide, Le Traité du Narcisse (Théorie du symbole) [1891], dans Romans et récits, œuvres lyriques et dramatiques, t. I, éd. Pierre Masson avec la collaboration de Jean Claude, Alain Goulet, David H. Walker et Jean-Michel Wittmann, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2009, p. 173.

5 André Gide-Jacques Schiffrin, Correspondance 1922-1950, éd. Alban Cerisier, Paris, Gallimard, « Les Cahiers de La NRF », 2005, p. 82-84

6 Paula Cossart, Le Meeting politique : de la délibération à la manifestation (1868-1939), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010 [En ligne] URL : http://books.openedition.org/pur/103560 [consulté le 26/09/2020].

7 André Gide-Jacques Schiffrin, Correspondance 1922-1950, op. cit., p. 82-84.

8 Ibid.

9 Voir Peter Schnyder et Martine Sagaert (dir.), Actualités d’André Gide, Paris, Honoré Champion, 2012.

10 Sur les hésitations de Gide, voir les analyses génétiques de Martine Sagaert : « André Gide et la Russie soviétique, ou de l’usage de la retouche », dans Genèse, censure, autocensure, Catherine Viollet et Claire Bustarret (dir.), Paris, CNRS Éditions, 2005, p. 161-179 ; et (avec Peter Schnyder) « Gide et la Russie soviétique » et « L’âme russe d’André Gide. Des inédits, de l’étranger et de l’intime », dans André Gide. L’Écriture vive, Martine Sagaert et Peter Schnyder (dir.), Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2008, p. 35-52 et p. 53-64.

11 André Gide-Jef Last, Correspondance, éd. C.-J. Greshoff, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1985, p. 34.

12 Ibid., p. 35.

13 Ibid.

14 Cette lettre fut publiée dès le 20 novembre 1936 dans Vendredi. La correspondance Gide-Herbart sera par ailleurs éditée prochainement aux Presses universitaires de Lyon.

15 Voir ibid.

16 Ibid.

17 Sur cette question, on consultera avec grand profit Au pays de l’avenir radieux. Voyages et témoignages des intellectuels en URSS, à Cuba et en Chine populaire (Paris, Aubier, 2000), où François Hourmant affirme qu’en tant que « témoignage oculaire, le récit de voyage témoigne de l’importance de l’œil dans l’imaginaire occidental » (p. 119).

18 André Gide, Retour de l’URSS, suivi de Retouches à mon « Retour de l’URSS », Paris, Gallimard, 1950, p. 21.

19 Ibid., p. 25.

20 Ibid., p. 32.

21 Ibid., p. 87.

22 Lettre inédite, à paraître dans la correspondance Gide-Herbart aux Presses universitaires de Lyon.

23 André Gide-Dorothy Bussy, Correspondance, t. I : janvier 1925-novembre 1936, éd. Jean Lambert, Paris, Gallimard, 1981, p. 616-617.

24 André Gide-Roger Martin du Gard, Correspondance, t. II : 1935-1951, éd. Jean Delay, Paris, Gallimard, 1968, p. 78-79.

25 Pierre Naville, Mémoires imparfaites [sic], Paris, La Découverte, 1987, p. 100.

26 André Gide, Retour de l’URSS, op. cit., p. 34.

27 André Gide-Jean Malaquais, Correspondance 1935-1950, Paris, Phébus, 2000, p. 43-44.

28 André Gide-François-Paul Alibert, Correspondance 1907-1950, éd. Claude Martin, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1982, p. 408-409.

Citer cet article

Référence électronique

Augustin VOEGELE, « Gide l’intempestif », Viatica [En ligne], 9 | 2022, mis en ligne le 17 février 2022, consulté le 22 mai 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2244

Auteur

Augustin VOEGELE

Université de Haute-Alsace

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