Christophe Granger, Joseph Kabris ou les possibilités d’une vie 1780-1822, Paris, Anamosa, 2020, 507 pages, ISBN : 978-2-38191-003-1

Texte

Joseph Kabris eut un destin peu commun : né à Bordeaux en 1780 environ, il fut marin, prisonnier en Angleterre, puis engagé sur un baleinier faisant route vers le Pacifique. À la suite d’un naufrage ou d’une fugue – les versions divergent –, il se retrouva vers 1795 à Nuku Hiva, l’une des îles Marquises. Il devint guerrier, apprit les mœurs et les pratiques de l’île, observa les rites cannibales, oublia sa langue maternelle. Il fut presque intégralement tatoué, prit pour épouse la fille d’un des chefs de l’île, fonda une famille. Puis, en 1804, après avoir facilité l’interaction entre un équipage russe de passage et les habitants de l’île, il fut enlevé, se retrouva à Petropavlovsk, à Moscou, à Saint-Pétersbourg. Il fut le professeur de natation des Cadets de Cronstadt, retrouva son français et apprit surtout, en Russie, à raconter et à mettre en scène un corps et une histoire qui faisaient les délices de tous les cercles qu’il fréquentait. Histoire qu’il reprit, avec quelques variantes, lors de son retour en France. Il fut accueilli d’abord dans les salons, puis relégué progressivement au rang de phénomène de foire, et mourut presque oublié en 1822, à l’âge de 42 ans, dans une baraque de la foire de Valenciennes.

S’il ne s’agissait que de savoir qui était Joseph Kabris sur la base de quelques faits plus ou moins attestés, sans doute cette sorte de notice suffirait-elle à évoquer les potentialités romanesques de cette trajectoire. Mais Christophe Granger ouvre une autre question : qu’est-ce que Joseph Kabris ? Ou plus précisément, qu’est-ce que cette vie qui, sous ce patronyme, se déconstruit et reconstruit sans cesse dans des espaces sociaux et culturels radicalement différents ? Comment comprendre les liens entre les épisodes apparemment incompatibles qui tissent cette existence, au-delà du récit unifiant que pourrait produire une biographie classique ? Comment, surtout, envisager les bouleversements qui, à plusieurs reprises, arrachent Kabris à l’identité qu’il s’était construite, et l’obligation qui s’ensuit pour lui de devenir autre ? À travers cet homme et son destin singulier, c’est le « façonnement social d’une vie d’individu » (p. 27) qui intéresse l’auteur. Il s’agit de comprendre comment se négocie une existence « faite d’une multitude inhabituelle de reprises biographiques où se jouent des ordres sociaux eux-mêmes changeants » (p. 21).

Dès les premières pages, on est frappé par la capacité de Christophe Granger à nous raconter Kabris sans jamais céder à la tentation du récit : l’auteur fait en effet parler les témoins de l’époque, nous livrant de nombreux extraits d’ouvrages et de manuscrits de voyageurs, des correspondances, de saisissantes illustrations, autant de documents inédits retrouvés dans des fonds d’archive de toute l’Europe, mais également en Australie et aux États-Unis, et réunis ici dans une élégante édition. Ces sources dialoguent en permanence avec une vaste bibliographie critique réunissant des travaux d’historiens, de sociologues, d’ethnologues et de critiques littéraires, qui permet de mener une enquête à double niveau : sur la vie de Kabris comme phénomène, et sur le geste biographique en tant que tel. Ce n’était sans doute pas la moindre des gageures que de parvenir à rendre cette analyse proprement haletante, le propos restant toujours très clair et accessible.

La méthode adoptée par C. Granger pour réaliser son projet en mettant en évidence aussi bien la cohérence que les discontinuités dans la vie de Joseph Kabris – discontinuités événementielles, mais également lacunes ou contradictions des sources – pourra surprendre : il s’agit de procéder comme dans « ce jeu d’enfant où on relie des points aveugles pour faire apparaître une figure dont on ne soupçonnait rien au départ. Les “points” sont ici des scènes de vie » (p. 37). Autant que le dessin final, c’est donc le parcours, ou les possibilités du parcours, qui comptent ici. La structure globale de l’ouvrage reflète ce principe : articulée en cinq parties qui explorent les espaces et les interactions sociales avec lesquelles Kabris aura à négocier, l’analyse est constituée de soixante-six chapitres numérotés en continu du début à la fin. En continu, ou presque : car les « possibilités » de la vie de Kabris relèvent également, sur un mode qui rappellera certains jeux oulipiens, des potentialités du récit ou de l’explication. Ainsi, au moment de tenter de comprendre comment et pourquoi Kabris quitta Nuku Hiva avec l’expédition Krusenstern, Christophe Granger ouvre-t-il deux voies possibles : la « fatalité » qui aurait accidentellement conduit l’équipage russe à garder à son bord le jeune Français (chapitre 34a) ou l’enlèvement, qui en ferait dès lors un « butin » de l’expédition (chapitre 34b).

L’auteur nous rend ainsi attentifs à la dialectique complexe entre le fil chronologique où vient s’inscrire une biographie en grande partie fabriquée par Kabris lui-même, et les trous, les incohérences, les sauts qui en contrarient la linéarité. La notion même de vie, entre ce qu’en donnent à voir les archives, et ce qui fut vraiment vécu, est sans cesse questionnée. Nous ne saurons jamais, dit C. Granger, ce que Kabris mangeait à Nuku Hiva, « quel goût pouvaient bien avoir pour lui les fruits âcres et laiteux de l’arbre à pain [;] où dormait-il, comment usait-il de la langue d’ici et comment s’adressait-il aux femmes, aux hommes, aux chefs […] ? » (p. 189) On n’aura donc jamais accès, sauf à le tordre, à un récit réaliste de la vie de Kabris. On peut en revanche, comme le fait C. Granger, procéder à un travail de reconstitution pluridisciplinaire minutieux et patient, croiser les sources afin de montrer ce qu’était l’île au moment où il y vivait, sur les plans aussi bien géographiques que politiques et sociaux, reconstituer les dimensions de sa case, sa situation, etc. On peut interroger les divergences de points de vue des témoins de l’histoire. Mettre en évidence les règles à l’œuvre dans les différentes sociétés avec lesquelles Kabris eut à négocier son existence, à réorienter sa vie… et à la raconter, au point de se trouver prisonnier de la fable (au sens narratif du terme) qu’il joua et rejoua sans cesse, et qui finit par le jouer : Kabris, à Nuku Hiva, parvint à devenir sauvage. Brutalement arraché à cette vie-là, il trouva le moyen, jusqu’à la fin de ses jours, d’être et de rester ce « sauvage » qu’on voulait malgré tout qu’il soit et qui finit par le reléguer au rang des miséreux. L’ouvrage de C. Granger analyse les processus de conversions que Kabris dut mettre en œuvre pour parvenir à être, les mécanismes de dé- puis de re-socialisation qui régirent l’entier de son parcours et qui, en fin de compte, sont le lot de toute vie.

Récompensé par le Prix Femina de l’Essai 2020, Joseph Kabris ou les possibilités d’une vie est ainsi un ouvrage aux entrées multiples qui interpellera les chercheurs et les lecteurs de tous horizons : qu’on s’intéresse en premier lieu à ce destin extraordinaire ou que l’on souhaite plonger dans la réalité des voyages et de la vie aux Marquises à la fin du xviiie siècle, que l’on s’interroge sur l’écriture biographique en tant que telle, sur les questions qu’elle suscite, sur la manière dont l’histoire, la sociologie, mais également la littérature, ont pris en charge la vie comme objet de discours, ces pages constituent une véritable somme d’informations, et offrent un moment de lecture très stimulant.

Citer cet article

Référence électronique

Nathalie VUILLEMIN, « Christophe Granger, Joseph Kabris ou les possibilités d’une vie 1780-1822, Paris, Anamosa, 2020, 507 pages, ISBN : 978-2-38191-003-1 », Viatica [En ligne], 9 | 2022, mis en ligne le 21 janvier 2022, consulté le 04 octobre 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2338

Auteur

Nathalie VUILLEMIN

Université de Neuchâtel

Articles du même auteur

Droits d'auteur

Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)