Trieste en sa lumière, Paris, © 2016, Ginkgo éditeur

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Texte

Viatica publie dans le présent numéro les pages 105 à 120 du récit de Patrick Boman, consacré à ses différents séjours à Trieste, entre avril 2012 et octobre 2014. Nos remerciements vont à Ginkgo éditeur qui nous a aimablement autorisés à reproduire ces « bonnes feuilles ».

Né en 1948 à Stockholm, de père suédois et de mère française, Patrick Boman est l’auteur de très nombreux récits de voyage – mais également de fictions, et en particulier de récits policiers. Délibérément hybride, à mi-chemin entre le carnet de voyage, la relation historique, le guide touristique, le portrait de ville, Trieste en sa lumière se présente comme une promenade littéraire dans une ville particulièrement chère à l’écrivain. Patrick Boman en explore le visage actuel tout en relevant les traces multiples de son étonnant passé cosmopolite, où se croisent notamment Stendhal, Sissi, Maximilien du Mexique, le Burton traducteur des Mille et une Nuits, Freud, Joyce et Italo Svevo. Entre rêverie, réminiscences historiques, pèlerinage sur des lieux triestins revisités au hasard de la déambulation et de la mémoire affective, son récit, à la fois mélancolique et plein d’humour, a le pouvoir de révéler l’ombre d’un passé qui hante toujours une ville dont le port fut le plus important débouché maritime de l’Empire austro-hongrois.

Printemps 2013

La bienveillance et la tolérance traditionnelles des Italiens – qui ne sont peut-être qu’indifférence souriante, mais admettons – sont ces temps-ci mises en défaut de façon très déplaisante par un déferlement frénétique d’insultes racistes véritablement ignobles, venant de la droite et de l’extrême droite, lors de la nomination au ministère de l’Intégration de la première Italienne d’origine africaine (RDC), Cécile Kyenge, quarante-neuf ans, vivant en Italie depuis trente ans, médecin, mariée à un Italien, bref un cas d’école en matière d’intégration. Il est vrai que dans ce domaine, de même que pour ce qui concerne la complaisance coupable envers un personnel politique discrédité (d’un bout à l’autre de l’éventail politique), le népotisme, le trafic d’influence, la violence routière, footballistique, familiale, la fraude généralisée assimilée à de la « débrouillardise » voire à la « lutte contre le système », bref tous ces maux latins, les Français n’ont de leçons à donner à personne, mais je note.

 

Ne parler que de Trieste, comme les écrivains triestins, et, comme moi qui ne suis pas un écrivain triestin, au risque de lasser ses interlocuteurs. « Mais enfin, pourquoi Trieste ? » m’a-t-on demandé. La réponse bêtasse est que peu de villes sont aussi fascinantes et aussi belles en attirant aussi peu de visiteurs. Ensuite, l’envie est grande de gloser jusqu’à plus soif sur l’incertitude et l’ambiguïté élevées au rang des beaux-arts dans la cité des confins, et sur l’impossible définition de la triestinité. La vraie réponse étant : « Parce que ! » La force de l’évidence. Amore, amore !

Quand j’étais lycéen, la prof d’italien, une petite dame très gentille, française, avait la réputation de ne parler que de Trieste, où elle avait vécu de longues années, à des garnements qui ne savaient même pas où ça se trouvait et qui s’en foutaient comme de l’an quarante. Ce n’est qu’aujourd’hui que je crois comprendre qu’elle aimait cette ville d’un amour absolu.

Paolo Rumiz ne fait pas autre chose dans Aux frontières de l’Europe, récit aussi drôle que prenant d’un voyage nord-sud qui l’a mené des approches de la mer de Barents à Odessa : à mes yeux, il ne parle en réalité que de Trieste. Je me limite, car je pourrais citer un quart du bouquin :

Le car finlandais ronfle dans les faibles montées, longs boucliers rocheux couverts de mousse, et c’est ici, dans ces espaces immenses, que je m’aperçois que ma petite patrie n’est pas un territoire, mais une ligne, une frontière en soi. […] Je suis un homme de frontière, posé entre des langues et des cultures, entre la mer et la montagne. À Trieste, entre les Alpes et la Méditerranée, il n’y a rien […].

Et plus précisément, en évoquant le jour de ses soixante ans, en 2007, une fête au fond des bois et la mise en pièces du poteau-frontière :

Et ce fut là, dans les vapeurs du vin et de la slivovitz, au son de l’accordéon, ce fut donc là que le juif Salomone Ovadia, dit Moni, lança à la lune sa prophétie stridente. « Et maintenant, vieux barbichu, elle va te manquer cette foutue frontière », railla-t-il, au moment où le dernier morceau de fer tombait à terre sous les vivats de l’assistance.

En effet, « Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières ». Régis Debray, dans Éloge des frontières, s’en prend au « sans-frontiérisme », qui refuse toute notion de limite, et nous rappelle que « les villes frontière font lever la lourde pâte : Tanger, Trieste, Salonique, Alexandrie, Istanbul. […] Profil du frontalier : loustic, tire-au-flanc inventif, plus éveillé que les lourdauds de l’hinterland ». Et de conclure :

Face au rouleau compresseur de la convergence, avec ses consensus, concertations et compromis, ranimons nos dernières forces de divergence – travers et malséances, patois et traducteurs, danses et dieux, vins et vices.

 

Mai 2013

Le train régional s’arrête à Monfalcone, ville encore industrielle : le chantier naval fut fondé en 1908 et, entre les deux guerres, la moitié des navires italiens y furent construits ; en 1945, des ouvriers communistes de l’endroit s’installèrent en Yougoslavie pour aider à l’édification du socialisme, demeurèrent fidèles à Staline en 1948 et subirent de ce fait une terrible répression…

Tout de suite on aperçoit la mer, où un remorqueur traîne une barge chargée de vase. Puis Duino, et le viaduc bien fatigué qui mène en ville.

Place Ponterosso, au bord du canal, un des cœurs de Trieste – un marché se tient là depuis des temps immémoriaux –, des immeubles à la viennoise, d’autres moins chargés, une fontaine (à sec) où baguenaudent des marmousets, un marché aux fleurs. Des ordures flottent sur le canal et les terrasses sont bondées, ce qui rappelle déjà lointainement l’Inde : nous sommes les hautes castes, précieux autant qu’oisifs, que les intouchables ramassent donc derrière nous ! Voilà qui corrobore la théorie de Thierry Vernet (trop tôt disparu, compagnon de Nicolas Bouvier au cours du voyage mythique de 1953-1954 et illustrateur de L’Usage du monde) : l’Orient commence en Suisse italienne, car, en Suisse romande ou alémanique, les hommes vont chez le coiffeur pour se faire couper les cheveux, alors qu’en Suisse italienne ils y vont pour glander avec leurs potes, laissant sans vergogne les femmes, vêtues de noir, faire tout le travail ! CQFD.

L’immeuble de la Žinovstenká Banka (1912), de style dit « protorationaliste », qui héberge aujourd’hui la Deutsche Bank, est gardé par deux statues, un ouvrier torse nu en pantalon bouffant, en main une masse énorme, et une femme aux traits négroïdes, torse nu elle aussi, tenant des ananas, à moins que ce ne soient des artichauts géants, Italie oblige.

Coucher de soleil corail contre le gris moelleux des nuages qui s’épaississent, alors que s’allument les lumières du port et des cargos à l’ancre. La grand-place est encombrée de chapiteaux, de tentes, d’un écran géant, en prévision du marathon qui va paralyser la ville dimanche. Un orchestre de rock répète de façon informe, émettant un son déliquescent, un individu à veste noire et petit chapeau se trémousse – et encore celui-ci ne porte-t-il pas de lunettes noires, curieux comme tous ces révoltés de quinzaine commerciale sont produits en série.

 

En dépit de la légende qui auréole les cafés triestins, beaucoup sont aujourd’hui plastifiés, éclairés violemment et diffusent trop fort de la « musique » inqualifiable. Question de génération, peut-être, pas sûr.

Dernier verre sur un quai, pénombre jazzy, une passerelle inaugurée voici peu en travers du canal luit d’un bleu doux, le drapeau grec bat doucement sur la façade du consulat – à côté d’une plaque (1992) en l’honneur de Marie-Thérèse, en italien, allemand, slovène, croate, serbe, hongrois, grec et hébreu. La période de l’impératrice se voulait déjà ouverte, puisqu’à cette époque un Écossais, Nicolo Hamilton (Nikolaus, Graf von Hamilton), était président de la municipalité. Période qui fut faste pour d’autres, à en croire Fejtö :

Il n’est pas rare de rencontrer des Belges, des Toscans ou des Lombards qui, par tradition familiale, considèrent encore l’ère de l’impératrice Marie-Thérèse comme l’une des plus heureuses et des plus créatrices de leur histoire.

Une voix brésilienne chante « Soledad… » avec des tchiki-tchiki. Plus loin passe une fanfare de flics en grand uniforme, qui traînent les pieds en allant « à l’usine » et soufflent des pouet et des prout plaintifs dans leurs instruments. Nuit d’un bleu ouaté, fraîcheur qui tombe, rires joyeux et avinés du vendredi soir.

 

Via Ghega, près de la gare, un masque au-dessus d’une porte cochère, figure masculine, bouche ouverte d’où sortent deux canines proéminentes ; belle continuité avec la Mitteleuropa que ce lascar qui semble nous arriver tout droit de Transylvanie, assoiffé de sang frais.

Encore un personnage surprenant que ce Ghega en l’honneur duquel cette rue quasi ferroviaire est nommée.

Né à Venise en 1802 de parents d’origine albanaise, très brillant, puisqu’il est docteur en mathématiques dès dix-huit ans, ingénieur, Carlo Ghega travaille à diverses routes et voies ferrées, et se perfectionne en Grande-Bretagne et aux États-Unis. En 1848 démarre la construction du Semmeringbahn, liaison réputée irréalisable – notamment à cause de dénivelés considérés comme infranchissables par des locomotives à vapeur –, cumulant les ouvrages d’art, qui relie Vienne à Ljubljana et Trieste, et qui sera achevée en 1854, valant à Ghega d’être anobli et nommé à la tête des constructions ferroviaires de l’empire.

Ses dernières années sont assombries par des conflits avec la bureaucratie, des accusations de corruption, et, surtout, par la privatisation des chemins de fer, laquelle interviendra entre 1855 et 1858, entraînant la suppression de la direction centrale qui l’employait.

Ghega, en disgrâce, les gratte-papier ayant finalement eu sa peau (ce qui n’était pas rare), est alors affecté au ministère des Finances, à un poste obscur, et il meurt à Vienne, tuberculeux, dans la misère, en 1860, à moins qu’il ne se soit suicidé. Drôle de biographie ; j’ai l’impression que plusieurs pièces manquent à ce puzzle.

La piazza Vittorio Veneto témoigne du génie de certains « aménageurs » pour saloper les plus beaux endroits. Magnifique place rectangulaire, piétonne, où se font face deux bâtiments néoclassiques, la grande poste (1884, sur pilotis) et l’ancien palais de l’administration des chemins de fer ; au milieu, une fontaine ornée de géants nautiques supportant une coupe d’où l’eau s’écoule, femmes dont les jambes se terminent en nageoires et hommes aux mollets également dotés de nageoires, appendices qui ne doivent pas être très efficaces. Eh bien, « on » a jugé utile d’installer quatre « pergolas » en tubes métalliques, qui dépareraient même un campement de clochards, où des arbustes végètent au fond de caissons tagués – combien d’élus, d’architectes, d’urbanistes et de plasticiens se sont-ils engraissés sur ce « projet » ?… Seul aspect positif, cela serait démonté en une heure.

À l’angle de l’ancienne place Lipsia (rebaptisée Hortis en l’honneur d’Attilio Hortis, « avocat et patriote », encore un irrédentiste : on voit son buste, chevelu, l’air furieux, comme s’il venait d’apercevoir le képi d’un gendarme autrichien) et de la rue des Saints-Martyrs, déjeuné à la terrasse du Siora Rosa d’une choucroute-saucisse et de bulles de Paulaner. Façades ocre sous un soleil clément, convives paisibles, marmaille qui ne couine que modérément. Le chef, qui semble aussi être le patron, ce qui est toujours bon signe, sort pour bavarder avec des habitués, c’est un très vieux bonhomme souriant, doté d’un nez majestueux et d’oreilles gigantesques, au pantalon retenu par de larges bretelles.

 

Dimanche du fameux marathon. Des bus 36 à la queue leu leu (je n’en ai jamais vu autant : pour une fois que je ne le prends pas !) emmènent les participants à Miramare. Cette saine ambiance sportive n’empêche pas les Diogène de service de s’humecter la glotte et de roter leur bière devant la statue de Sissi.

Bora modérée mais réelle, qui soulève de légers embruns et une bonne odeur de mer au bout du môle. On voit d’ici le hangar gris des garde-côtes, on devine des véhicules garés, mais aucune embarcation n’est visible ; soit elles sont amarrées ailleurs en toute discrétion, soit le machin n’a d’existence qu’administrative, nourrissant de pléthoriques ronds-de-cuir en uniforme. On ne peut en tout cas leur reprocher de cramer du fioul avec l’argent du contribuable !

Sur la grand-place, commentaires infiniment oiseux, médiocre orchestre de rock, chiens-chiens à leur mémère en quantité, on entend de toutes parts « Una bellissima giornata ! », drapeaux italiens, européens – grec et du patriarcat sur l’Église Saint-Nicolas –, de petits voiliers sont de sortie. Arrivée de la « course familiale », cloches à la volée, commentaire infatigable, un bateau-pilote sort. La bora forcit, un deuxième pilote sort ; hurlements du commentateur, c’en est trop.

Venaille :

Alors Trieste, qui avait autrefois un des pourcentages les plus élevés de folie et de suicides en Europe, ne serait-elle qu’un vaste asile avec ses pavillons d’agités et de mélancoliques ?

Loin de ces vanités, la via Domenico Rossetti, chère à Umberto Saba, n’est qu’une longue rue résidentielle, déserte, plantée de tilleuls bien verts et de marronniers d’Inde qui viennent de défleurir, artère dont le charme subtil m’échappe.

 

Un peu plus au sud, derrière l’hippodrome et des grands ensembles, vers la via delle Campanelle, s’étend un quartier sans aboiements où se mêlent petits immeubles, villas, bicoques, de nombreux jardins, de rares potagers, de la vigne vierge, des rosiers en fleur, des odeurs de glycine, des affichettes de dératisation noir sur rouge, avec crâne et fémurs croisés. On peut même voir passer une antique trois-chevaux Citroën hoquetante. Une fois descendue la rue Costalunga, qui porte bien son nom, car la côte est longue, on parvient à la via della Pace, qui elle aussi porte bien son nom, puisqu’il s’agit de paix éternelle.

D’un côté, le cimetière juif, fermé cet après-midi – « Les messieurs entrent la tête couverte ; les Cohen sont priés de ne pas entrer » –, à travers les grilles duquel j’aperçois le caveau aux grilles armoriées des barons Morpurgo.

Car rien ici n’est indiffèrent : comme les livres sont nés d’autres livres – et, avec l’âge, plus grand-chose d’autre ne m’importe, car qui serais-je pour prétendre remédier aux convulsions du monde ? –, s’ajoutant les uns aux autres au point que nous ne lirons jamais qu’une partie dérisoire de ces millions d’ouvrages – notre destin étant de mourir, tel Moïse, au seuil de la Terre promise – d’un certain point de vue, mais d’un certain point de vue seulement, ce texte n’est qu’un caillou de plus déposé avec tendresse sur la tombe juive qu’est Trieste.

En face, le cimetière orthodoxe grec, sous les cyprès, des lauriers, des aucubas, beaucoup de jeunes filles éplorées au-dessus d’une tête d’homme moustachu, ou barbu, ou ornée d’épais favoris à la François-Joseph, ou à la rigueur glabre – cette époque était sans pitié : « Il est rasé comme un valet de chambre », disait ma grand-mère, vers 1960 encore, en parlant comme d’un eunuque d’un homme ne portant pas de moustache. Chants d’oiseaux, un coq, odeurs de buis, des dalles brisées, un monument qui a fait la culbute, un autre qui va basculer dans la vigne vierge, merveilleux jardin.

D’autres cimetières, l’ex-militaire, avec des tombes britanniques, et le serbe, fermé. Il existe par là un cimetière dit « ottoman », désaffecté, sans statut juridique bien établi, où se trouveraient des tombes de soldats bosniaques musulmans de l’armée autrichienne, donc postérieures à 1878, date à laquelle le K. und K. commença à administrer la Bosnie-Herzégovine. (Ces unités balkaniques furent vite réputées l’élite de l’armée austro-hongroise. Le 4e régiment bosniaque et herzégovinien, dont les hommes étaient recrutés dans la région de Mostar, était cantonné à Vienne et à Trieste.)

Pour un repos moins définitif, il existe dans le quartier une ou deux guinguettes slovènes, des osmize (dites aussi osteria con giardino), mais tout est fermé le dimanche. Les Occitans déjà, les Italiens, les Autrichiens et les Bavarois s’entendent bien à ce genre difficile, que les Slovènes ont mené à son apogée, tables et bancs faits de poutres, tonneaux, berceau de vigne…

 

Le temps s’est couvert, il pleuviote. Dîné sous une treille à Miramare, très belle tombée du soir, ciel et mer gris-bleu, feux des cargos ancrés. Mais c’est la croix et la bannière pour se faire servir, car les types sont occupés à autre chose, notamment, pour l’essentiel, à de lassants téléphonages, où il est question d’une de leurs connaissances qui vient d’avaler un cocktail barbituriques-cocaïne vraiment trop costaud et d’affaires mal définies à Panamá. Un chat noir ventru à cravate blanche mendigote de table en table.

 

Le végétal, les marronniers qui défleurissent, parsemant en ce moment les trottoirs de points roses, les pruniers en fleur l’autre mois à San Giacomo, les algues sur les galets au long de la viale Miramare, les lichens dans un coin de muraille, les jeunes orties dans la ruelle pentue au-dessus de l’arc de Richard. Et les empreintes du vivant, traces de pattes de chien ou de chat, coussinets et griffes dans le ciment d’un trottoir – on aimerait laisser sa signature avec la même insouciance, la truffe au vent, le panache fouettant l’air du chantier.

Au coin du canal, en face de la pharmacie de la Madone, le café l’Étoile polaire – celui de Magris quand il séjourne à Trieste, dit-on –, au sujet duquel j’ai lu qu’il avait « perdu son âme » depuis une restauration menée à la hussarde. Il en reste toutefois des boiseries à l’ancienne, de confortables sièges de bois, un beau sol de marbre rose dans l’arrière-salle, j’ai vu pire. (Le café d’Untel ou d’Untel renvoie une fois de plus au passé, quand le café était au centre de la vie sociale masculine : il va de soi que les négociants opulents, les intellectuels irrédentistes et les militaires autrichiens ne fréquentaient pas les mêmes endroits.)

Amarré en plein centre ce matin, dépassant presque des immeubles, un navire de croisière, le Grand Celebration, sur la coque blanche duquel on a peint des silhouettes multicolores autant que juvéniles et dénudées, alors que les passagers, hispanophones, sont chenus, habillés comme pour leur propre enterrement et boutonnés jusqu’au menton, d’autant qu’il se remet à pleuvoir.

Un sandwich tout menu dans une cafétéria toute menue, avec une toute menue bouteille d’eau gazeuse, de la Kaiser Wasser de Bolzano (Bozen) ornée d’une aigle impériale, là le marketing n’est pas niable !

La via del Monte, chantée par Saba, est une étroite rue en pente qui donne en pleine ville une impression campagnarde. Elle abrite une synagogue (« 1929-5689 »), le musée de la communauté (en travaux) et l’ancien siège du comité d’émigration vers la Palestine, 1923-1943, car Trieste fut une « porte de Sion » (Sha’ar Zion), qui vit passer, tant que cela fut possible, un grand nombre d’émigrants vers la Terre promise. Plus haut, le portail muré qui menait au cimetière évangélique. Et l’on coupe l’escalier des Géants, dont les marches couvertes d’herbe haute seront bientôt bonnes à faucher ; niché là, un amphithéâtre de grosses pierres moussues qui est une fontaine désaffectée, graminées dont les têtes alourdies penchent après la pluie, fleurs violettes, chants d’oiseaux – et pas mal de bruits de moteurs qui montent de la place Goldoni, mais je suis bien caché dans ma fontaine.

San Giacomo. De l’esplanade de l’église sans grâce qui constitue le centre du quartier, on aperçoit à la fois les collines, plus haut, des éboulis blancs cachés sous la verdure, et en bas les chantiers navals et la mer, « bonnard », dirait-on en Suisse. Sur l’église, une affichette rappelle que les marches sont à la fois lieu public et accès au lieu saint, et demande que l’on n’y dépose pas d’ordures. Plaque à la mémoire des victimes des bombardements de juin 1944, dus aux Alliés, au moment où la ville était très durement occupée par les nazis.

Sous le crachin, grands immeubles d’habitation pas bien prospères, certains crépis d’un gris désespérant, du linge aux fenêtres, un kebab (un graffiti signé du « A » de l’anarchie : « Sans esclaves pas de maitres », voilà qui est frappé au coin du bon sens), les locaux du Primorski Dnevnik (« Quotidien du littoral »), un square à jeux d’enfants et cabanes à chats ornées de l’écusson municipal, posées sur quatre parpaings, mouettes, roucoulements incessants.

Zapping dans ma chambre d’hôtel, peut-être soixante-quinze chaînes, comédies ineptes, cartoons nuls, chanteurs de variétés chevelus, débraillés et hagards qui ont l’air de clochards au bout du rouleau, une chaîne catho à Lourdes, du téléachat à foison, ce paysage télévisuel reflète une catastrophe absolue ; on annonce la mort à quatre-vingt-quatorze ans de Giulio Andreotti, alias l’Inoxydable, « cinquante ans de vie politique italienne », un des symboles les plus durables de la collusion éhontée et impunie entre la Démocratie chrétienne et la Mafia.

La pluie s’installe, et ce n’est pas « un baiser de rosée printanière », mais la pluie dense et glacée du fond du golfe.

 

Grands cris à l’hôtel ce matin : « Tutto a posto ? », oui oui tout est en place, tout va bien. J’aime encore plus « Tutti a posto ? », chacun est-il à sa place ? Cela étant posé, au cas où quelqu’un songerait à se mettre à travailler, rien ne s’y opposerait. Sinon, tant pis, no fa gniente. Comme le dit une chanson toscane, le lundi, pas question d’aller au boulot, le mardi est jour de marché, le mercredi je voudrais bien mais je me laisse tomber mon marteau sur le pied, le jeudi est le jour de tous les saints, ne les offensons pas par une activité impie, de même que le vendredi, le jour de la mort du Christ, il ne reste plus qu’à attendre samedi pour toucher la paye.

Le marché couvert, d’architecture cargo « en spirale », alimentation au rez-de-chaussée, d’appétissants fruits et légumes de la région, et à l’étage vêtements, sacs, pantoufles, exposition de « peintures », fuyons encore une fois.

La célèbre pâtisserie Pirona, endroit classé, marqueteries 1900, mais pas de tables, on prend au comptoir expresso et strudel ; Svevo et Joyce la fréquentèrent, mais que ne fréquentèrent-ils pas, car la ville n’est pas si grande ?

Il se remet à pleuvoir, à l’instant sortent de nulle part des vendeurs africains à la sauvette proposant des parapluies pliables, « Ombrello ! Ombrello ! ». Une heure plus tard, le soleil est revenu, les vendeurs se sont éclipsés, je ne serais nullement surpris de les voir réapparaître bientôt, brandissant des serviettes de bain, des palmes et des tubas.

Comment s’en lasser ? Je tente le parc plus que jamais à l’abandon de Miramare, mais aujourd’hui les groupes de scolaires énervés se succèdent, avant de vieux Allemands eux aussi très bruyants, ce n’est pas dans ce pandémonium que je pourrai prendre les photos d’un romantisme embrumé que je rumine.

Au terminus du bus 11, sur les hauteurs, en sortie de ville, le Ferdinandeo, une grande bâtisse baptisée ainsi par un notable en l’honneur d’un archiduc (on ne sait lequel, tant les Habsbourg en produisaient). Longtemps trattoria, elle abrite aujourd’hui une school of management : un jeune homme en chemise et cravate rayées, chevelure avantageuse, est en train de téléphoner sur un balcon –  dans l’art délicat de faire faire aux autres ce que l’on ne sait pas faire soi-même, le talent résiderait-il souvent dans la crinière ?

Redescente par le boschetto del Cacciatore (petit bois du Chasseur) : des chemins ont été aménagés au milieu de chênes chétifs, au-dessus d’une vallée, mais les bruits de moteurs sont trop enveloppants pour que ces vestiges de nature convainquent. Chants d’oiseaux, tonnerre, il se remet à pleuvoir, doucement, puis à verse.

Après réflexion, le Buffet Impero (ne pas confondre avec le bar du même nom), près de la gare, décor foutraque, pots et chopes, François-Joseph, Blanche-Neige et les sept nains, plumes d’autruche et, au fond, un portrait de Sissi, encadré de rideaux cramoisis, surveillant la situation. Le patron, un ancien, est aux fourneaux. Il primo, une soupe de haricots dans laquelle du lard a fondu, parfaite. De celles, dans un roman de cape et d’épée, que les héros aiment à se voir servir à l’issue d’une journée passée à chevaucher sous la pluie, quand le manteau trempé pèse lourd sur les épaules. Il secondo, un steak de cheval, aplati telle une milanaise, servi avec un filet de jus de citron, et alors les mêmes héros se demandent soudain si cet hôte si prévenant ne leur a pas servi leur propre canasson !

 

Mi-septembre 2013

Une classe de petits enfants vêtus de couleurs vives fait bonjour au train, lequel, en provenance de Ljubljana, est un tortillard de collection, tagué. Collines et champs dans la brume, villages blancs cachés sous les arbres, vaches blanches elles aussi, toutes les nuances de vert relevées du jaune des fleurs des talus, la Slovénie offre aujourd’hui un plaisant tableau champêtre.

Premiers contreforts des Alpes, feuillus et mélèzes, près tondus, roses et tournesols.

Une gravière : on constate la rage inentamée d’Homo sapiens pour arracher, broyer, concasser, il est vraiment resté le singe malfaisant – multiplié à sept milliards d’exemplaires – qui n’a de cesse de tout réduire en miettes.

Onze heures, ciel bas, impression que la nuit va tomber. Dans une clairière, une stèle à étoile rouge en mémoire d’un partisan.

Les localités s’égrènent, midi, le temps s’est levé. Sežana, terminus, on ne peut dire que le train se vide puisqu’il était déjà vide. Deux raisons de venir dans ce bled. D’abord, une grotte très connue où de petits trains promènent les visiteurs, mais je suis bien trop claustrophobe pour m’enfermer dans de tels boyaux. Ensuite, près d’ici, le haras de Lipica, où l’on élève encore les fameux lipizzans, fleuron de l’école espagnole de Vienne, chevaux à propos desquels on prétendait qu’ils comptaient parmi les plus âgés du monde encore en activité – louable sollicitude quant à l’emploi des seniors, une fois de plus. Mais je ne me soucie guère de canassons, si ce n’est dans mon assiette, et donc je file d’ici, car la troisième raison, la bonne, est que j’ai un bus pour Trieste dans une heure.

Dans la meilleure tradition des défunts pays socialistes, le chauffeur rigole longuement avec ses potes, pleurant de rire, avant de sauter dans son bus et de démarrer à la seconde en engueulant les passagers qui évidemment ne pouvaient embarquer auparavant, puisque la porte était fermée.

 

Fin de journée, je profite du retour de l’été pour foncer me baigner aux échelles de la viale Miramare, eau bleue irisée de soleil, idéale, jusqu’ici je n’avais entrevu la mer Adriatique qu’à Durrës (Durazzo en italien), ce jour-là un bouillon de culture où infusaient une poignée de malheureux, la voici aujourd’hui en son point le plus septentrional et dans sa splendeur…

Ce matin encore, j’étais dans l’ancienne Yougoslavie. Il ne faut rien exagérer, mais en Slovénie, avec la propreté rigoureuse, les roses des vents en marqueterie, les enseignes peintes, les broderies au point de croix, les éventuelles églises luthériennes (peu fréquentes : le catho est dominant), les gens volontiers renfrognés, je sais que je me trouve en zone germanisée et j’ai presque l’impression d’être en Suède. Presque. Malgré les börek et les pastèques, qui semblent déplacés, et même si la normalisation est impitoyable, boutiques de tatoueurs, bijoux immondes, types louches…

Du coup ma théorie outrée et de très mauvaise foi « Trieste, foncièrement austro-hongroise, certes teintée d’une visible italianité » s’effondre lamentablement. Car Ljubljana, avec ses parcs, ses bulbes vert-de-grisés, ses façades austères, ses passants vêtus de teintes brunâtres, est, elle, la ville de province austro-hongroise par excellence, et aujourd’hui Trieste n’en est italienne que de façon plus étincelante, par ses platanes, ses persiennes, ses volets, ses lauriers roses, ses cyprès, sa mer ! Disons qu’à l’inverse, si j’arrivais de Naples ou de Bari, elle me paraîtrait sans doute plus germanique.

 

Levé tôt, rides sur le golfe, en rade un porte-conteneurs de la Maersk à la coque bleu bébé. Perfection.

Le 10 tombe en panne à l’entrée du tunnel de la place Goldoni, alors que la majorité des bus rentrent au dépôt – à neuf heures du matin, camarades machinistes, un peu de sérieux ! –, un handicapé en fauteuil, qui ressemble à Klaus Kinski à la fin d’Aguirre, en moins aimable, se hisse à bord, des octogénaires se font des politesses outrées, visiblement près de se sauter à la gorge.

San Giacomo, un café en terrasse du bar Nico, tout le monde fume, lit Il Piccolo et bavarde avec animation, des dames tendent des morceaux de biscuit à un jeune chien roux et à un caniche nain blanc à la tête ornée d’une faveur orange.

Du linge séché aux fenêtres, une femme palpe à un étal tous les fruits un à un, des belles très dépoitraillées sortent faire une course, on a affiché un avis de recherche concernant un chat tigre (« E’scappato di casa ») avec une photo où l’indigne félin est vautré sur un canapé.

Noms des bars aperçus du bus : San Siro, Esso (bar de station-service, un genre qui se perd), Blitz, The Boss, Elixir, Capitol… Et où nichent le Perseo, le Jolly ?

Banlieue industrielle, cimenterie, pneus, et immense usine Wärtsilä, le Finlandais qui a repris une entreprise locale historique, aujourd’hui la plus importante usine d’Europe pour les moteurs de navires.

Au bout de la ligne 40, Dolina (mot slave : vallée), chapelle et fontaine à dauphins de cuivre, monument patriotique, stèle à étoile rouge des partisans yougoslaves, drapeau arc-en-ciel gay accroché à un cyprès, en un touchant pluralisme. Vieux village slovène où les deux-trois commerces ont fermé. Un grand-père scie avec conscience le capot de sa fourgonnette sous l’œil admiratif de son petit-fils (j’imagine ce dernier avec ses copains : « Mon pépé, il a scié sa voiture ! »), et j’ameute les chiens du lieu par ma seule présence.

Jardins enfouis dans la verdure, haricots, melons, dahlias, au loin la ville et le golfe. Je pense à Stuparich, messianique :

Il faut la voir de haut, Trieste, placée vis-à-vis de son golfe lunaire qui va de la lagune de Grado aux montagnes et aux promontoires de l’Istrie. Il faut la voir comme je la voyais moi, tantôt sous le voile violet du soir qui l’adoucit et nous fait penser à Naples, tantôt sous la lumière crue du premier soleil qui la fait ressembler à Jérusalem. Entre Orient et Occident, capricieuse dans ses tons gris et roses, parfois sensuelle et somnolente, parfois vibrante et nerveuse, claire sous les coups de la bora.

Jérusalem ! Jérusalem centre du monde sur les cartes du Moyen Âge : nous revenons à Trieste centre du monde. Voilà qui transcende l’habituel chauvinisme municipal trop souvent de mise en Italie et ailleurs.

Entrée du parc régional du val Rosandra. Des panneaux vantent flore et faune (des ours !), caverne néandertalienne et enclos de l’âge du bronze. Chemin dans les bois, chênes nains, cris d’un geai. Bel vedere, Dolina en contrebas et l’usine de moteurs, des bacs géants où décante je ne sais quel bouillon, une partie de la ville et du port, Muggia, et les grues du port de Koper derrière une péninsule.

Le chemin forestier se fait plus étroit et grimpe raide dans la pierraille ; j’ai vu la caverne, je suis sagement le marquage rouge et blanc qui, soudain, alors que je ne dois pas être loin de la crête, disparaît dans la caillasse. Diavolo ! Je passe le reste de l’après-midi à redescendre dans ces damnés éboulis, en me tenant aux branches au sens propre quand faire se peut, et en me maudissant de m’être fourré là-dedans. Enfin, la météo est bonne, et, misérable survivor, je suis bien chaussé, j’ai de l’eau, des biscuits et un pull… Alors que les toits d’un village ne me semblent plus très loin, je m’arrête pile au-dessus d’une immense carrière désaffectée, un à-pic de cinquante ou cent mètres, avec en bas de l’eau putride et une carcasse de voiture, qui « sent la mort » ; je contourne l’abîme pour arriver dans des passages de sangliers, dans de vagues sentiers, puis dans le lit d’un torrent, à sec ; de l’autre côté, Bagnoli/Boljunec, avec un arrêt du 40, je suis sauvé. (La vie consistant pour l’essentiel à tout louper, j’apprendrai plus tard que j’ai loupé le refuge Premuda, proche d’ici, qui serait le plus bas du monde : quatre-vingt-deux mètres.)

Leçons à en tirer : a) Le couvert est trompeur, en fait il n’y a presque pas de sol là-dessous, tout le sous-bois est en éboulis de calcaire, solides blocs ou caillasse qui fait un bruit de vaisselle en roulant. b) J’en ai aperçu un ou deux, mais les fameux foibe, les avens de morticole mémoire, sont plutôt sur le plateau. c) J’ai tellement peiné que je lirai désormais d’un œil plus froid la littérature triestine sur le Karst, à tonalité quasi mystique, surtout pour les Slovènes, chez lesquels il revêt parfois le caractère de montagne sacrée…

 

« Chemin de lumière » d’un quartier de lune sur l’eau du golfe au long de la viale Miramare. Nombreux pêcheurs au lancer, le bout de leur gaule phosphorescent (!), barbes, chevelures, catogans, foulards de pirate – ils doivent gratter à la Sécu et se donner ainsi un frisson d’aventure.

Bon emplacement de pêche, car la réserve marine est toute proche et nombre de jeunes écervelés soucieux de découvrir le monde doivent quitter ses eaux protectrices pour venir se prendre aux appâts des féroces pirates et trouver une fin misérable dans un panier de plastique.

 

Matin. Amarré dans le centre, immuable dans son circuit, le Costa Classica a déversé ses passagers pour la journée. Des Américaines entre deux âges :

Tout est tellement vieux ici ! – Oh oui !

Un bar plus que tranquille à cette heure. La télévision diffuse des débats à la noix, évoquant notamment la vieille fripouille libidineuse qui pèse sans fin sur une vie politique de toute façon lamentable.

Machines à sous, mouches. Soudain un retraité éméché hurle et brandit sa béquille en engueulant les patrons, des Chinois, qui rigolent.

Nouvelles locales : Il Piccolo annonce une chute spectaculaire du nombre de visiteurs du parc de Miramare, de plus de trois millions à un million. Selon le quotidien, cette désaffection est due à l’état du parc – or ce sont ces arbres immenses s’enchevêtrant, ces plates-bandes envahies de mousse, ces vasques verdies et ces matous un peu loubards qui font son charme incomparable. On annonce des travaux. (Le nombre des visiteurs du château, lui, demeure stable, puisqu’il s’agit de groupes qu’on emmène en car et qui n’ont pas leur mot à dire.)

Dès le lendemain matin, visite audit parc, et là, damned ! la rénovation des plates-bandes de la grande terrasse a réellement débuté, plantations arrachées, bassins vides, pour une fois que les édiles sont efficaces, que la fièvre quarte les emporte ! Un chat tigre à l’oreille arrachée qui émerge d’un taillis témoigne toutefois de l’ancien esprit des lieux. Il est tôt, le soleil perce à peine. Il a plu à la fin de la nuit et les odeurs de bois mouillé, de buis, de lavande sont sans pareilles. Cyprès, voiles dans la distance, mer bleue qui se brise doucement contre les rochers.

© 2016, Ginkgo éditeur.

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Référence électronique

Patrick BOMAN, « Trieste en sa lumière, Paris, © 2016, Ginkgo éditeur », Viatica [En ligne], 9 | 2022, mis en ligne le 11 février 2022, consulté le 04 octobre 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2343

Auteur

Patrick BOMAN

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