L’« oralité indigène » dans les traductions brésiliennes de Jean de Léry

The “indigenous orality” in the Brazilian translations of Jean de Léry

DOI : 10.52497/viatica2362

Résumés

Résumé : Le récit de Jean de Léry a connu trois traductions entre la fin du xixe et les premières décennies du xxe siècle, dans le cadre de projets politico-institutionnels, qui représentent les trois moments forts de sa réception au Brésil. Dans les nouvelles formes linguistiques et éditoriales de ces trois traductions, la présence de la « parole sauvage », encore fortement active dans les premières réceptions du livre, est progressivement vidée de sa valeur d’oralité, puisqu’on opère différemment avec la forme du contenu et de l’expression de la langue tupi selon les vocations « modernisantes » qui ont motivé ces traductions : en 1888, comme source d’érudition au service de l’histoire et de la littérature naissantes ; en 1926, comme texte proche du récit d’aventures, participant à la littérature universelle ; et en 1941, comme monument littéraire et ethnographique, dans la perspective scientifique des tupinologues.

Abstract: Jean de Léry’s book was translated three times between the end of the 19th century and the first decades of the 20th century, within the framework of various politico-institutional projects, which represent the three strong moments of its reception in Brazil. In the new linguistic and editorial forms of these three translations, the presence of the "indigenous word", still strongly active in the first receptions of the book, is progressively emptied of its oral value, since one operates differently with the form of the content and of the expression of the Tupi language according to the "modernizing" vocations that motivated these translations: in 1888, as a documentary source in the service of emerging history and literature; in 1926, as a text close to the adventure genre, participating in universal literature; and in 1941, as a literary and ethnographic monument, under the scientific perspective of tupinologists.

Index

Mots-clés

Léry (Jean de), langue tupi, traduction, oralité, modernité

Keywords

Léry (Jean de), Tupi language, translation, orality, modernity

Plan

Texte

Dans les pages des récits français du xvie et du xviie siècle, la transcription de la parole des Indiens tupinamba, habitants des côtes brésiliennes, inaugure une véritable lignée de représentations d’un Indien éloquent en France. La démarche du huguenot Jean de Léry et plus tard des missionnaires capucins de doter l’Indien de capacité énonciative dans leurs récits contraste fortement avec l’absence de parole indigène dans les écrits des jésuites portugais sur plus de deux siècles de travail évangélique au Brésil1. Même si la notion d’« oralité indigène » peut s’étendre, de façon résiduelle, sur une large gamme de représentations, notamment dans la présence des termes en langue tupi et dans la description de ce qu’on peut appeler la « coutume indigène », le contraste entre le corpus français et le corpus portugais de textes sur le Brésil reste cependant clairement observable2.

En tous cas, c’est la présence ostensible d’une forme particulière de représentation d’un Indien doté de parole dans ces ouvrages français qui les rend susceptibles d’usages permettant toujours une réactualisation de la langue (tupi) dans la parole (sauvage) selon leurs réceptions depuis le xvie siècle. Reste à savoir dans quelles conditions, au fil du temps, les effets de ces discours d’Indiens sont restés « audibles » à la lecture de ces récits.

Le Sauvage qui parle chez Jean de Léry

L’histoire du récit de Jean de Léry est bien connue : la première édition de l’Histoire d’un voyage est issue d’une expérience insolite de colonisation de Rio de Janeiro, la « France antarctique ». À l’intérieur de la colonie, installée sur un îlot de la baie de Guanabara entre 1555 et 1560, sont préfigurées en miniature les Guerres de Religion qui déchireront la France quelques années plus tard. Les huguenots envoyés à Rio de Janeiro par Calvin, parmi lesquels Jean de Léry, plongés dans une violente polémique théologique qui les oppose au chef de l’expédition, Villegagnon, finissent par quitter l’île et se réfugier chez les Tupinamba sur la terre ferme. Un peu plus de vingt ans plus tard, Léry publiera sa compilation des « choses vues » comme la « véritable histoire » de la colonie antarctique, qui est aussi celle de sa vie parmi les Sauvages pendant près d’un an.

Dans l’Histoire d’un voyage, le récit de l’échec de la « France antarctique », au cœur d’un discours anticatholique, teinté d’un anticolonialisme doctrinal3, ratifie le pessimisme dogmatique de Léry qui voit les Indiens comme « l’objet d’une malédiction particulière qui s’ajoute à celle du péché originel, commune à tous les hommes4 ». Condamné et donc inconvertible, le Sauvage de Léry parle dans le « Colloque de l’entree ou arrivee en la terre du Bresil, entre les gens du pays nommez Tououpinambauoults, & Toupinenkins en langage Sauvage & François », transcrit dans le chapitre XX de son livre. Ce dialogue-modèle met en scène les premiers contacts entre un « Tupinamba » (ou « T. ») et un « Français » (ou « F. »), par l’intermédiaire d’un truchement. C’est ainsi que s’amorce cette conversation, susceptible de se reproduire potentiellement dans tout épisode de contact le long de la côte au xvie siècle, dans laquelle le Tupinamba et le Français sont des locuteurs hypothétiques5 :

Toüoupinambaoult.
ERE-ioubé ? Es-tu venu ?
François
Pa-aiout, Ouy, je suis venu.
T.
Teh! auge-ny-po, Voila bien dit.
T.
Mara-pé-déréré? Comment te nommes-tu ?
F.
Lery-oussou, Vne grosse huitre.
T.
Ere-iacasso pienc ? As-tu laissé ton pays pour venir demeurer ici ?
F.
Pa. Ouy.
T.
Eori deretani ouani repiac. Vien dõcques voir le lieu où tu demeureras.
F.
Auge-bé, Voilà bien dit.
T.
I-endé répiac ? aout I-endérépiac aout é éhérarie. Teh! Ouéreté Keuoy Lery-ouassou yméen !
Voila doncques il est venu par-deçà, mon fils, nous ayans en sa memoire helas !
T.
Erérou dé caramémo ? As-tu apporté tes coffres ? Ils entendent aussi tous autres vaisseax à tenir hardes que l’homme peut avoir.
F.
Pá arout. Ouy ie les ay apportez6.

Au xviiie siècle, certes, les figures assumées par l’Indien en France sont tributaires de l’Histoire d’un voyage. Frank Lestringant signale trois avatars philosophiques de Léry à cette époque : les Voyages de François Coréal, de 1722 ; le tome XIV de l’Histoire générale des voyages de l’abbé Prevost, de 1757 ; et l’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal, de 17707, qui louent notamment le procédé discursif de doter le Sauvage de parole. Dans l’Histoire générale des voyages, Prévost transcrit le « Colloque » de Jean de Léry, tandis que Raynal le reprend dans son Histoire des deux Indes pour commenter le « bon sens naturel » des Sauvages8. Comme des monuments commémoratifs, dans la France du siècle des Lumières, ces discours prononcés par des Indiens ont lancé des échos lointains, qui ont fini par alimenter les lieux communs de la prose morale et romanesque brésilienne du xixe siècle.

Une fois traduite et monumentalisée, dans le régime contemporain des discours, cette parole sauvage sera progressivement vidée de sa valeur d’oralité, encore fortement active dans les premières réceptions des ouvrages français. En tout cas, à chaque couche de réception des éditions d’Histoire d’un voyage, on opère différemment avec la forme du contenu et de l’expression de la langue tupi, et en ce sens avec les modalités particulières de représentation d’une « oralité sauvage ».

Au xixe siècle, lorsque la rhétorique normative ne régit plus la production et la réception des discours et que la catégorie de « réel » tend à s’autonomiser avec la distinction entre discours fictionnels et discours scientifiques, la valeur attribuée aux représentations extraites des récits du passé colonial brésilien est devenue centrale dans le projet politico-institutionnel – et non moins esthétique – de la littérature et des arts nationaux, à l’intérieur d’un double éloge. Alors que l’écrivain Gonçalves de Magalhães affirme en 1836, avec une intention programmatique, dans son Ensaio sobre a história da literatura no Brasil (Essai sur l’histoire de la littérature au Brésil), que les « dispositions de la Nature » sont efficaces pour la construction de la littérature nationale, Ferdinand Denis, dès 1824, encadre ces mêmes dispositions dans des scènes favorables à l’ennoblissement de l’Indien, selon les préceptes littéraires de son livre Scènes de la nature sous les tropiques9. Ce premier programme littéraire brésilien a clairement orienté les usages de la langue tupi dans une seule et même direction, aboutissant à sa qualification comme dispositif poétique particulier et indice de nationalité.

Dans la voie ouverte par les préceptes de Ferdinand Denis, le romancier brésilien José de Alencar joint des notes explicatives à ses romans, introduisant à la fois le vocabulaire tupi et les références historiques autorisant leurs usages littéraires10. La figure d’un Indien qui parle est devenue ainsi, au sein du romantisme littéraire, celle d’un type idéal indigène qui incarne les manières de dire, « telles qu’elles étaient », selon les termes mêmes d’Alencar. Cette vocalité primitive (à la fois « première » et « sauvage ») était ainsi idéalisée comme un langage utopique, encore « audible », mais jamais pleinement énoncé11. En ce sens, on pourrait dire, avec Michel de Certeau, que chez Jean de Léry l’Indien est un locuteur dont la parole est entendue en voix off12 dans un théâtre de destruction, celui du Nouveau Monde. À partir du xixe siècle, au sein de l’institution littéraire brésilienne naissante, une seule et même voix tupi émergera alors, amplifiée dans des scènes grandioses d’un même théâtre toujours en ruines.

Il n’est pas surprenant que l’Histoire d’un voyage et les récits des missionnaires capucins aient été traduits et édités au Brésil précisément entre la seconde moitié du xixe et les premières décennies du xxe siècle, à la suite de la déferlante éditoriale des textes de l’époque coloniale, au sein des projets politico-institutionnels de la littérature et des arts brésiliens. Le récit de Jean de Léry, quant à lui, a connu trois traductions durant cette période, représentant les trois moments forts de sa réception « modernisante » au Brésil.

Seule la langue nous unit : Tristão de Alencar Araripe, traducteur de Léry

Le premier moment fort de la réception des récits français au Brésil correspond à la vocation historiographique qui a légué la monumentalisation historico-littéraire de ces textes dans le cadre de l’Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro. Dans la vogue nationaliste et bibliophile de la fin du xixe siècle, ils sont considérés comme partie intégrante des dossiers sur les « invasions françaises » de Rio de Janeiro et de Maranhão, transposant ainsi la dimension impériale et providentialiste des discours coloniaux portugais à la téléologie catholique et civilisée de l’histoire nationale.

Dans ces conditions, la traduction du récit de Jean de Léry en écriture phonétique, publiée par Tristão de Alencar Araripe13 dans la Revista do IHGB en 188914, part de la disqualification de la forme originale du texte français afin de refonder « l’intelligence » de l’histoire racontée par le huguenot sous une nouvelle forme, désormais brésilienne. C’est au nom de la « clarté », énoncée dans l’« Avertissement » de cette traduction dédiée à l’Institut dont il était membre, que Tristão Araripe lance, « en [langue] vernaculaire » et en orthographe phonétique, une critique du « style » et de la « phraséologie à l’ancienne » de son auteur, « João de Leri » :

L’œuvre de João de Leri a été publiée en 1578, elle a donc été écrite en français dans le style ancien ; d’où vient son langage démodé, plein de termes obsolètes, de transpositions répétées et de longues phrases composées. […]
La traduction facilite la lecture pour le lecteur national, et je serai satisfait du travail fastidieux auquel je me suis attelé, si tant est que cela se produise15.

La proposition, à la fois moderne et pleinement brésilienne, est d’incorporer l’ouvrage français « dans la langue nationale ». Paradoxalement, c’est en tant que « monument graphique » que le livre de Léry se prête pour Araripe à une traduction selon lui « clarifiante », dans une langue vernaculaire qu’il considère fiable, par le biais de l’écriture phonétique :

Cet ouvrage est l’un des premiers monuments graphiques de notre histoire primitive et il convient de l’incorporer dans notre pécule historique de ces temps de la découverte primitive de notre terre, et cette incorporation doit se faire dans la langue nationale.
C’est pourquoi il m’a paru que je rendrais un service utile en traduisant en langue vernaculaire l’Histoire d’un voyage fait à la terre du Brésil par Jean de Léry16.

Ces observations sur le livre de Léry partagent les lignes du préambule avec les justifications de l’usage de l’orthographe phonétique et la critique acerbe de son contraire, l’orthographe étymologique, considérée par Tristão de Alencar Araripe comme un « exercice stérile de mémoire » qui consomme du temps, prend de la place et entretient une science superflue17. Au milieu de cette véritable croisade, l’Istoria de uma viagem n’est pas le seul « monument graphique » qu’il a ainsi traduit. De même, dans la Relação veridica e succinta dos uzos e customs dos Tupinambás (Relation véridique et succincte des us et coutumes des Tupinamba)18 de l’Allemand Hans Staden, publiée dans la Revista do IHGB trois ans plus tard, en 1892, il justifie la nécessité de traduire cette mémoire « de l’histoire primitive brésilienne ». Le traducteur invoque encore une fois la commodité de l’orthographe phonétique, se prévalant de l’autorisation générale de l’Institut « d’imprimer tout ouvrage avec l’orthographe des auteurs19 ».

Contrairement à la tendance de la grande majorité des membres de l’Institut qui soutenaient l’orthographe dite commune ou étymologique, Tristão Araripe élargit ainsi la liste des défenseurs de l’écriture phonétique, en publiant la traduction de ces deux récits du xvie siècle, parmi d’autres textes moins importants, dans la Revista do IHGB, même après la décision prise par l’Institut de ne pas faire paraître de textes en écriture phonétique dans sa revue20.

Compte tenu de l’ensemble des principes énoncés par les adeptes de l’orthographe phonétique – fondés sur un idéal simplificateur et unificateur d’une oralité qui serait commandée orthographiquement, devenant un indice supranational de « brésilianité » –, le choix déterminé de Tristão Araripe de traduire ainsi les récits de Léry et de Staden et de les publier à contre-courant dans la Revista do Instituto Histórico prend tout son sens. Par ailleurs, la note qui ouvre la traduction du « Coloquio da entrada ou xegada na terra do Brazil entre a gente indigena xamada Tupinambás ou Tupiniquins em linguagem selvagem e franceza », dans laquelle Araripe justifie la non-application des principes de l’écriture phonétique aux passages en langue indigène21, s’ouvre curieusement sur l’expression de sa crainte scrupuleuse de défigurer le tupi « original de l’auteur », bien qu’il le considère « estropié », étant donné l’oreille de Léry :

Les mots indigènes sont écrits avec l’orthographe de la prononciation française. Si nous devions exprimer la prononciation avec l’orthographe portugaise, nous ferions des changements graphiques qui défigureraient le type original de l’auteur.
Quiconque connaît la langue indigène verra que plusieurs vocables sont estropiés par la prononciation figurée par l’auteur ; et chacun pourra les restituer et les écrire comme ils sont écrits par des écrivains nationaux qui comprennent la même langue22.

Ensuite, pour justifier la variation des critères dans la traduction proposée, Araripe relativise la possibilité de capter graphiquement une « oralité tupi » primitive, dont l’unité serait une exigence fondamentale pour la transcription phonétique. Enfin, considérant la diversité des langues indigènes et l’impossibilité d’avoir « quelqu’un qui les prononce avec la diction primitive », il lui a semblé plus commode de maintenir la transcription orthographique française du tupi, telle qu’on la trouve chez Jean de Léry.

Les premières lignes du « Colloque » sont disposées ainsi dans l’édition de 1889 :

§ 1. TUPINAMBÁ. Eré-ioubé. Vieste.
FRANCEZ: Sim, vim.
T. Teh! Auge-ny-po. Muito bem.
T. Mara-pe-dereré? Como te xamas?
L. Lery oussou. Ostra grandre.
T. Ere-iacassopienc? Deixaste teo paiz para vir morar aqui?
F. Pa. Sim.
T. Eori-deretani ouani repiac. Vem ver o lugar, onde deves morar.
F. Augé-bé. Muito bem.
T. I-endé-repiac? Aout i-euderépiac aouté éhérare. Teh! Ouéreté kernois Lery-ousson yeméen! Ah pois veio para cá, meu filho lembrando-se de nós.
T. Eréon dé carameino? Trouxeste as tuas caixas? Entendem por isto quaesquer outras vazilhas de guardar fato, que alguem possa ter.
F. Pa arout. Sim; eu as trouxe.

Le double critère phonique – orthographe phonétique française pour le tupi et orthographe phonétique brésilienne pour le portugais – assumé par Araripe dans la transcription du « Colloque » s’adresse notamment aux lecteurs qui comptaient parmi les « écrivains nationaux spécialistes du même idiome [tupi] » ; aux lecteurs non spécialisés, le traducteur attribue dans la même note la tâche d’aller chercher « le même texte français […] dans l’œuvre originale de João de Leri » pour le comparer avec la version donnée en portugais23.

Enfin, il est possible de trouver des similitudes entre les principes déontologiques de l’orthographe phonétique de Tristão Araripe et les procédés littéraires de l’écrivain José de Alencar. Dans les notes de ses romans O Guarani, Iracema et Ubirajara, il énumère côte à côte des termes en portugais et en tupi, afin d’établir, dit-il, « l’esprit de notre langue en termes d’accentuation ». La nationalisation du tupi apparaît ainsi pour lui comme le corollaire d’une tupinisation du portugais. Ce double mouvement s’effectue à travers un parcours qui va de la vraisemblance sonore (des « manières » vraisemblables de « dire les choses du monde » par les Indiens) à l’inévitabilité orthographique, tout en respectant le « caractère de la langue24 » (« a índole da língua »). Chez Araripe, ce même parcours concerne aussi le portugais, du fait que l’orthographe phonétique est plus rigoureusement collée aux « manières de dire », comme garantie du triomphe de la nationalisation des deux langues.

Il n’est pas difficile de voir dans le projet de traduction de Léry par Araripe que l’écriture phonétiquement ordonnée l’emporte sur toute présence possible d’une oralité autre – sauvage – dans la matérialité du texte. Mais, comme nous l’avons vu, le processus de déchiffrement délégué au « lecteur national » dans cette traduction ne concernait pas exclusivement le tupi écrit, mais aussi le portugais écrit. Araripe imposait de ce fait l’exigence générale que le sens de la lecture des deux langues s’établisse avant tout par l’oreille du lecteur. Au contraire de la langue portugaise qui retrouve de cette façon son caractère vivant, la langue tupi est à son tour revêtue d’un caractère exotique qui la rapporte exclusivement à sa condition passée : telle qu’elle était parlée et telle qu’elle a été transcrite par Jean de Léry.

Seule l’universalité de la culture nous unit : Monteiro Lobato, traducteur de Léry

En 1926, Monteiro Lobato accuse la « graphie absurde » proposée par Araripe ajoutée à la « littéralité de la traduction, comme celles qui transposent tous les défauts de la forme originale dans une autre langue », ce qui le conduit à la refaire, cette fois de façon « littérairement ordonnée25 ». Il affirme pourtant avoir eu comme base cette même traduction de 1889, ainsi que l’édition française donnée en 1880 par Paul Gaffarel26.

Les critiques du style prétendument ennuyeux [« enfadonho »] de Léry sont toujours présentes, comme chez Araripe, dans son introduction :

[…] à l’époque de Léry l’art de bien écrire n’était pas encore généralisé en France, et Léry n’était pas non plus un précurseur de l’ordre et de la clarté. D’où la peine qu’on a à le lire. Il faut bien des fois déchiffrer sa pensée, si enchevêtrée, il nous la présente sur de longs énoncés, pleins de transpositions, de répétitions, de logomachies, d’amphigouris, d’hyperbates, d’empilements de conjonctives et de toutes les impuretés inutiles que les mauvais écrivains mettent pour envelopper leurs idées. Son style est comme un sous-bois embroussaillé et enchevêtré, du genre qui nécessite des morsures de machette27.

Ainsi, « les morsures de machette » faites dans le texte de l’édition de 1926 sont justifiées par la « valorisation du contenu sur la forme », l’un des postulats de la théorie de la traduction de Lobato. Pour cela, le récit devrait être « filtré » par et dans une certaine modernité du langage évoquée par le traducteur :

Mais qu’est-ce qui nous intéresse aujourd’hui chez Léry, ce qu’il raconte ou la manière dont il raconte ? Il est clair que nous ne nous intéressons qu’à ce qu’il raconte ; la manière dont il raconte n’intéressera qu’un spécialiste en cacographie comparée. D’où nous concluons que le bon critère dans de telles traductions est de coller fidèlement à la pensée de l’auteur, en la déversant dans un langage épuré par les filtres modernes. Cela préserve la valeur documentaire de l’œuvre dans la traduction, c’est ce qu’elle nous donne et qui rend son ingestion agréable, c’est ce qu’on veut28.

L’éloge de la valeur documentaire restituée à l’œuvre avec cette traduction brésilienne modernisante se heurte une fois de plus au « Colloque ». Pour Lobato, il apporte de la « confusion », c’est-à-dire l’impossibilité d’une réalisation graphique pleine et définitive. Encore une fois, une certaine « présence de l’oral » dans le dialogue transcrit exige la permanence de l’orthographe française de la langue tupi, comme on peut le lire dans la « Note du Traducteur » :

(*) Ce colloque a une certaine valeur documentaire, une certaine valeur seulement, car il n’a pas été noté avec la rigueur nécessaire et a été déformé dans les éditions successives de cet ouvrage, faisant régner la confusion dans les accents et même entre le v et le n, lettres qui, currente calamo, généralement se confondent. On garde l’orthographe française de l’auteur, et il ne pouvait en être autrement. On voit en quoi elle diffère de tant d’autres annotations postérieures, défaut incurable propre à toutes les langues qui n’ont pas connu d’écriture. Même celles qui en ont varient !
La traduction de ce colloque est littérale, gardant toute l’irrégularité de l’original29.

C’est ainsi que sont proposées les premières lignes du « Colloque », dans une mise en page proche de celles des éditions originales de Léry.

Tupinambá
Ere-ioubé? Vieste?
Francez
Pa-aiout. Sim vim.
T.
Teh! auge-ny-po! Muito bem!
Mara-pe-dereté? Como te chamas?
F.
Lery-ouassou. Ostra grande.
T.
Ere-iacasso pienc? Deixaste tua terra para vir morar aqui?
F.
Pa. Sim.
T.
Eori deretani ouani repiac. Vem pois ver o lugar onde vaes morar.
F.
Augé-be. Muito bem.
T.
I - endé - répiac? Aout i-endé-répiac aout e ébérarie. Teh! Ouéreté ke oij Lery-ouassou. Ah. pois veio para cá, meu filho, lembrando-se de nós!
Erérou dé caraméno? Trouxeste as tuas caixas?
F.
Pé-arout. Sim, trouxe-as.

L’intérêt plus général de Monteiro Lobato pour les récits de la période coloniale est évident, puisqu’il traduit les récits de Hans Staden et de Jean de Léry, comme Tristão Araripe l’avait fait auparavant. Les deux traductions, respectivement de 1925 et 1926, marquent un moment de confluence dans l’activité de Lobato en tant qu’écrivain, traducteur, éditeur et entrepreneur de la culture brésilienne. Certes, il ne manquait pas d’espérer que l’édition de Léry aurait la même « sortie extraordinaire que l’œuvre de Hans Staden », qui a pris le titre attrayant Meu cativeiro entre os selvagens do Brasil (Ma captivité parmi les Sauvages)30.

Plus généralement, la conception de la traduction de Monteiro Lobato consiste en une apologie de cette pratique comme « voie de lecture la plus profonde » et du rôle du traducteur comme « dilatateur de la culture humaine », au sens de « l’universalisation de la pensée ». Les métaphores du traducteur comme « scaphandrier » ou « sculpteur » forgées par Lobato pointent ainsi les usages des récits « anciens » au service d’une pédagogie de la lecture des « bonnes choses de la littérature universelle », parmi lesquelles ils seraient conditionnés à l’intervention du travail « organisateur » du traducteur31.

Suivant son idée de la nécessité d’une « mise en ordre littéraire » des textes, les passages à contenu théologique de Léry et de Staden ont été expressément exclus des traductions. Dans le même sens, il est significatif qu’en 1926 Lobato n’ait pas traduit la préface de l’Histoire d’un voyage – elle serait, selon ses termes, « trop longue et sans intérêt pour nous », équivalant à une « branche morte » –, puisque c’est précisément dans la préface que se trouve toute la charge anticolonialiste et anticatholique qui a poussé Jean de Léry à publier son livre en 1578.

La même année, Monteiro Lobato sort une deuxième adaptation du livre de Staden, destinée au public « infanto-juvénil » : As aventuras de Hans Staden […] narradas por Dona Benta aos seus netos Narizinho e Pedrinho (Les Aventures de Hans Staden racontées par Dona Benta à ses petits-enfants Narizinho et Pedrinho), tandis que la traduction du livre de Léry ne connaîtra pas le même sort. Sans doute, le choix de réécrire et de publier le livre de Staden dans cette catégorie, et non celui de Léry, s’explique justement par la grande complexité de l’idéologie calviniste véhiculée dans l’Histoire d’un voyage, ce qui aurait rendu la tâche d’adaptation très difficile pour en faire essentiellement un récit d’aventures.

« Seule l’anthropophagie nous unit32 » : Sérgio Milliet, traducteur de Léry

Ainsi que nous l’avons vu jusqu’ici, la traduction de l’Histoire d’un voyage par Tristão Araripe – commandée par la logique de l’expérience phonétique d’écriture –, puis celle de Monteiro Lobato – portée par une véritable théorie de la traduction comme adaptation – ont légué au public une œuvre illisible, dans le premier cas, et méconnaissable, dans le second. Modernisantes, à deux moments différents, les perspectives qui commandent ces deux premières traductions seront remplacées, et même dépassées d’un point de vue éditorial, par une troisième « main traductrice », cette fois-ci moderniste.

Une dernière traduction brésilienne de l’Histoire d’un voyage paraît en 194133, par Sérgio Milliet34, dans la collection Biblioteca Histórica Brasileira chez l’éditeur Martins35, suivie en 1945 de celle de Claude d’Abbeville par le même traducteur.

Il est bien connu que Milliet a joué un rôle de passeur entre les avant-gardes européennes et les écrivains modernistes brésiliens, notamment comme auteur des traductions en français des textes de ces derniers. En sens inverse, son travail dans les revues d’avant-garde brésiliennes, conjugué à la traduction en portugais de plusieurs ouvrages français classiques (Montaigne, Gide, Beauvoir), le fait participer de manière particulière à la dynamique du mouvement moderniste. Notons au passage que Sérgio Milliet assume une certaine liberté en ce qui concerne son travail de traduction du français vers le portugais, comme on peut le constater dans les Essais de Montaigne, dont il cite, dans différents ouvrages critiques, les mêmes passages traduits, soi-disant par lui-même, avec d’importantes variations de syntaxe et de vocabulaire36.

De manière générale, à la lecture des éditoriaux, des articles et des manifestes publiés dans des revues d’avant-garde brésiliennes pendant les premières décennies du xxe siècle, on peut constater que les écrivains et les intellectuels qui ont été les artisans du modernisme ont largement utilisé les textes de l’époque coloniale, notamment les récits de Léry, des capucins, de Hans Staden, ainsi que les textes de chroniqueurs et des missionnaires jésuites portugais. Intégrés aux dispositifs de monumentalisation progressive du mouvement moderniste lui-même, ces matériaux sont mis au service du programme littéraire qui se dessine à l’époque. En ce qui concerne la traduction de Léry par Milliet, en particulier, il ne fait aucun doute qu’elle assurera pendant longtemps la réception brésilienne de l’Histoire d’un voyage, dans un contexte d’appréciation croissante de l’œuvre de Léry37.

Le « Colloque » franco-tupi paraît dans l’édition de 1941 comme un chapitre à part, devenant le chapitre XXII, le dernier du livre, « restauré, traduit et annoté par Plínio Ayrosa ». Dans une note d’avertissement (« Nota prévia ») à la traduction du « Colloque », ce tupinologue de renom établit d’emblée l’identification entre la valeur documentaire et la valeur linguistique du texte, annonçant son geste réparateur de la langue tupi comme une correction « des erreurs et des lapsus » ajoutés à l’œuvre de Léry par « les éditeurs et les traducteurs ne connaissant pas la langue dans laquelle elle était partiellement écrite38 ». La recherche des manières de dire de la « langue amérindienne » reste toujours d’actualité dans ce travail de restauration, par la codification orthographique de la « nasalisation des voyelles », de « l’accent tonique des mots », autorisée par les normes scientifiques établies pour le cours de tupi-guarani de l’Université de São Paulo, institution à laquelle Ayrosa appartenait39.

La note d’avertissement contient également une explication de ce que Plínio Ayrosa considérait comme un travail « sans prétention », mais « exhaustif » : les restaurations imposées auraient été orientées de manière à rester, selon ses propres termes, « au plus près possible du texte, et de plus, en fuyant systématiquement les interprétations données en français par l’auteur et les “traductions” de ce français, publiées par plusieurs hommes de lettres au Brésil, dont certaines très regrettables. » Le linguiste accuse ainsi le « chaos des erreurs typographiques » et « la terrifiante fragmentation des mots », dans lesquels il aurait cherché « les expressions originales et leurs significations exactes »40.

L’« irrégularité de la composition » du « Colloque » et l’incomplétude des informations tout au long du récit auraient conduit Ayrosa à exprimer ses soupçons sur l’auctorialité de Léry. Pour ce linguiste, c’est surtout la figure d’un Indien éloquent qui lui semble impossible : « Léry met dans la bouche de son interlocuteur Tupinamba [une longue série de phrases], comme si l’Indien était un catéchiste touché par la manie de philosopher plutôt que de vivre… ». En effet, près de quatre siècles plus tard, il ne paraissait pas acceptable que les Tupinamba soient de « grands discoureurs [qui] poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout », comme l’avait affirmé Léry lui-même41. Autrement dit, la représentation des Indiens comme des « Philosophes nuds », tels qu’ils apparaissaient dans les récits français, dotés de la capacité d’énoncer un discours propice à la circulation entre deux langues vernaculaires, est devenue, aux yeux du tupinologue, invraisemblable42.

À partir de la « Nota prévia » de Plínio Ayrosa, le « Colloque » franco-tupi est reproduit en deux colonnes distinctes, dans lesquelles sont introduits les titres qui marquent la distinction entre les deux langues, et des notes « d’explication et d’interprétation » sont mises entre parenthèses dans le corps du texte. Chacun des énoncés est numéroté, prenant la forme reproduite ci-dessous.

À gauche :

Texto brasílico, ou tupi, restaurado e transcrito em ortografia atual
T — Tupinambá
(1) T — Erejúpe?
F — Pá, ajú.
(2) T — Te! augé nipó. Ma-rápe nde réra?
(3) F — Rery (Léry) usú.
(4) T — Erejakasó piáng?
(5) F — Augebé.
(6) T — Iandé repiáka oú!
Iandé repiáka oú, eh.! che rayra! Te, oú reté henoín Rery-usú, imé.
(7) T — Ererú nde karame-mó?

Et à droite, en correspondance :

Tradução do texto brasílico, e das interpretações e explanações de Léry
F — Francês
Vieste?
Pois não, vim.
Eis aí, muito bem. Qual u teu nome?
Ostra-grande.
Emigraste?
Perfeitamente.
Veio-nos ver! Veio-nos ver, oh! meu filho! Eis aí, veio realmente o nome Ostra-grande para ficar.
Trouxeste tuas malas? (Compreendem por malas tudo que serve para guardar peças de vestuário que alguém possa ter)43.

Cette forme de reproduction du dialogue dans laquelle les langues apparaissent dans des colonnes séparées et consécutives entraîne l’idée d’une autonomie des deux langues, puisque ce dispositif graphique euphémise l’effet d’une circulation plus immédiate du sens d’une langue à l’autre. Outre l’exigence de correspondance entre les deux parties du dialogue reproduites séparément, le décryptage de la langue indigène est aussi tributaire de l’érudition linguistique, puisque sur la page initiale du « Colloque » se trouve une note, liée au titre du chapitre, qui contient une longue bibliographie commentée « sur les langues du Brésil44 ».

En somme, en 1889 et en 1926, deux vocations modernisantes diverses avaient motivé les traductions brésiliennes de Jean de Léry : la première était guidée par la fonction du texte en tant que source d’érudition au service de l’histoire et de la littérature nationales ; la seconde rapprochait le récit du genre du récit d’aventures, en raison du caractère canonique de la grande littérature universelle à laquelle il devait légitimement participer. À son tour, la troisième vocation modernisante assumera en 1941 la perspective scientifique des linguistes, ce qui s’inscrit parfaitement dans la veine moderniste que représentait Sérgio Milliet.

Toutefois, comme l’écrit Ayrosa, si « les informations de caractère linguistique [justifient] les restaurations et les interprétations » des passages en tupi, il n’y a aucune justification explicite dans cette édition pour les passages exclus du texte original ou « restaurés » par le traducteur. Il s’agit probablement d’une liberté prise par Milliet, dont la licence était accordée tout naturellement par la forme culturelle moderniste anthropophage.

C’est le cas d’un passage qui montre de façon exemplaire comment Milliet a forcé le sens exprimé par le huguenot dans son livre en faveur de l’affirmation d’une « disposition anthropophage », très en vogue au xxe siècle, et qui n’aurait jamais eu sa place dans ce récit du xvie siècle à caractère calviniste – surtout si on considère que Léry était assez dogmatique. C’est ce que l’on peut conclure, en comparant l’édition de 1580 et la traduction brésilienne.

[…] ie puis asseurer veritablement, que durant notre famine sur mer, nous estions si chagrins, qu’encores nous fussions retenus par la crainte de Dieu, à peine pouvions nous parler l’un à l’autre sans nous fascher : voire qui pis estoist (& Dieu nous le vueille pardonner) sans nous ietter des oeillades & regards de travers, accompagnez de quelques mauvaises volontez touchant cest acte barbare.
Posso garantir agora que na nossa viagem só nos reteve o temor a Deus, pois mal podíamos falar uns com os outros sem nos agastarmos e o que era pior (perdoe-me Deus) sem nos lançarmos olhares denunciadores da nossa disposição antropofágica45.

La traduction de ce passage est totalement orientée vers une victoire de l’anthropophagie (« disposição antropofágica », « disposition anthropophage »), absente du texte français, sur la morale calviniste (« perdoe-me Deus », « que Dieu me pardonne »). La « disposition » positive, telle qu’elle est affirmée dans la traduction – à l’opposé de ce qu’avait écrit Léry, « mauvaises volontés » –, renvoie à une anthropophagie tout aussi positive, qui s’achève avec l’ellipse de l’expression « cest acte barbare » du texte original.

C’est précisément en sens inverse, à partir de la victoire de la morale calviniste sur le double visage de l’anthropophagie, à la fois tupinamba et papiste, que l’Histoire d’un voyage a été écrite et éditée en 1578, tel un pamphlet huguenot. Ainsi, la traduction de Milliet, en soumettant le livre à la commémoration anthropophagique moderniste, tempère la perspective polémique, anticatholique par excellence, finement élaborée sous la plume de Léry.

Un deuxième effet remarquable est le remodelage que fait Milliet de la description par Léry de ce qu’on peut appeler « la coutume indigène », restituée au lecteur brésilien plutôt comme une « anthropophagie littéraire ». Il est à noter que Jean de Léry a fait preuve d’excellence dans l’utilisation des techniques descriptives ekphrastiques, notamment dans les passages sur le cannibalisme46. Il est même possible d’affirmer, en fonction de la force amplificatrice de ses descriptions, que son récit semble davantage ouvert aux appropriations ultérieures dans les termes réalistes et expressifs selon lesquels se fait la représentation du réel dans le régime discursif contemporain. Dans le cas de la traduction « remodelée » de Milliet, cette tendance servirait les exigences d’identification idéologique avec le Sauvage, qui sont évidentes dans le cas du modernisme anthropophagique brésilien. C’est ce qui autorise d’ailleurs la valorisation des descriptions faites par Léry comme caractéristiques d’une « ouverture vers l’autre », comme l’assure sa réception critique au xxe siècle47. Milliet l’avait déjà écrit explicitement dans la préface de sa traduction :

[…] Léry révèle dans toute son œuvre une qualité remarquable, très rare à son époque de passions et de préjugés et que l’on ne retrouve aujourd’hui que dans les esprits les plus avancés de notre civilisation occidentale : le sens de la relativité des mœurs, la « sympathie », au sens sociologique du terme, qui conduit à la compréhension des prochains et à l’analyse objective de leurs attitudes48.

L’idée de « l’impartialité avec laquelle [Léry] décrit la vie et les coutumes des Tupinamba » qui valorise « l’acuité de son observation », ne trouve d’obstacle que dans ce que Milliet accuse comme son grand « défaut », la « passion religieuse », à laquelle il attribue « la préface infâme, que ses différents traducteurs ont évitée ». En effet, la propension au réalisme, mise en valeur dans les réceptions contemporaines, est précisément ce qui peut le mieux expliquer la liberté assumée en 1926 dans l’édition de Monteiro Lobato, qui exclut la préface (la « branche morte ») et valorise le caractère d’autopsie du récit pour le rapprocher, comme nous l’avons dit, des livres d’aventure. Face au parti pris de Lobato, même en critiquant le caractère « infâme » de la préface de Léry, Milliet tient à l’inclure dans sa traduction49.

Nul doute que le caractère de témoignage oculaire du texte – et en ce sens, Léry excelle dans le maniement des techniques descriptives ekphrastiques – a fait de l’anthropophagie l’un des motifs les plus impressionnants du livre, comme l’affirme Lestringant. Dans ses usages contemporains, c’est ce même caractère d’autopsie qui rend l’Histoire d’un voyage susceptible d’assumer de nouvelles formes d’oralité : celle de la vocalité des langues, dans la traduction phonétique de Tristão Araripe ; celle du sens événementiel propre aux genres du récit d’aventures, dans la traduction de Lobato ; ou encore celle de la sensibilité anthropophage du modernisme littéraire, dans la traduction de Milliet.

La présence de la parole sauvage

Les nouvelles possibilités de lecture de l’Histoire d’un voyage dans ses traductions brésiliennes ont sans doute rendu les représentations de la « coutume indigène » conformes à une « réalité coloniale », dont son auteur aurait été le témoin immédiat. C’est dans ces conditions que la traduction de l’Histoire d’un voyage en vient à remplir, d’abord au xixe siècle, la fonction de document fournissant des leitmotive qui feront écho à l’indianisme littéraire ; ensuite, dans les premières décennies du xxe siècle, elle tendra à être insérée dans les cadres d’une littérature universelle ; et elle finira comme texte symbolique de la téléologie autoreprésentative du modernisme littéraire, alliée aux principes de la scientificité linguistique et ethnologique dans sa recherche des origines fondatrices de la « brésilianité ». Autant de programmes politico-culturels qui commémoraient un patrimoine national en construction dans le Brésil moderne.

Les nouvelles formes matérielles – linguistiques et éditoriales – de ces traductions ont sans doute forcé le caractère d’immédiateté testimoniale du récit de Léry, désactivant les dispositifs rhétoriques et les préceptes théologico-politiques qui déterminaient les limites de ce qui était narré dans le temps présent du discours. Ainsi, les schémas argumentatifs du texte qui renvoyaient à des stratégies historiquement localisables, comme le caractère polémique et pamphlétaire du récit anticatholique de Jean de Léry, manifeste depuis sa première édition en 1578, ont cessé de faire sens dans ce qu’on a convenu d’appeler la modernité, comme catégorie inscrite dans les transformations culturelles du xviiie siècle.

Bien entendu, aujourd’hui on peut comprendre historiquement la présence dans le récit de Léry d’une certaine « oralité indigène » comme artifice discursif. Mais force est de constater aussi que les nouveaux dispositifs graphiques et linguistiques (traductions et adaptations) de ses éditions contemporaines ont façonné diversement les innombrables réceptions du texte, du lecteur polémiste français du xvie siècle au tupinologue brésilien du xxe siècle. Dans tous les cas, l’effet de réalité produit par l’Histoire d’un voyage, au long de toutes ces réceptions, semble réactualiser une « oralité sauvage » à jamais perdue ; et permettre, dans le même mouvement et de manières diverses, qu’elle soit encore et encore reconquise.

1 Voir Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Bresil, autrement dicte Amerique. […] À La Rochelle, Pour Antoine Chuppin, 1578 (nous

2 Voir Andrea Daher, L’Oralité perdue. Essais d’histoire des pratiques lettrées (Brésil, xvie-xixe siècle), Paris, Classiques Garnier, 2016.

3 Selon Frank Lestringant, dans les années 1580, un véritable tournant se produit dans « l’idéologie protestante », qui se tourne alors vers une

4 Ibid., p. 120.

5 Si, d’un côté, le Tupinamba reste un locuteur hypothétique, probablement à cause de son inconvertibilité, de l’autre côté, l’anonymat est contourné

6 Jean de Léry, op. cit., p. 306-307. Sur le « Colloque », voir Marie-Christine Gomez-Géraud, « Un colloque chez les Tououpinambaoults ou du bon

7 Voir Frank Lestringant, « Le Bréviaire des Philosophes : Jean de Léry au siècle des Lumières », dans La Littérature et ses avatars : discrédits

8 Ibid., p. 208.

9 Ferdinand Denis, Scènes de la nature sous les Tropiques, et leur influence sur la poésie […], Paris, Louis Janet, 1824.

10 Il s’agit des récits de Jean de Léry, André Thevet, Yves d’Évreux et Claude d’Abbeville, Hans Staden et Gabriel Soares de Souza : voir José de

11 Ibid., p. 76.

12 Voir Michel de Certeau, « Ethno-graphie. L’oralité ou l’espace de l’autre : Léry », dans L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 246.

13 Tristão de Alencar Araripe(1821-1908) était magistrat, juriste et homme de lettres, membre de l’Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro.

14 Jean de Léry, « Istoria de uma viagem feita á terra do Brazil por João de Leri. Traduzida em linguagem vernacular por Tristão de Alencar Araripe e

15 « A obra de João de Leri foi publicada em 1578, sendo por isso escrita em francez do antigo estilo; dahi vem, que está em linguagem antiquada

16 « Esta obra é um dos primeiros monumentos gráficos da nossa istoria primitiva, e convem encorporal-a ao, nosso peculio istorico d’esses tempos do

17 Ibid., p. 267.

18 Hans Staden, Relação verídica e sucinta dos uzos e costumes dos tupinambás por Hans Staden. Traduzida em linguagem vernacula por Tristão de

19 L’orthographe phonétique pouvait donc être considérée comme une marque d’auteur, mais elle était loin d’être un projet individuel, exclusif et

20 Lors de la session ordinaire du 2 avril 1892, le président de l’Institut, Olegário Herculano, attire l’attention du comité de rédaction, dont

21 Jean de Léry, « Istoria de uma viagem », op. cit., p. 321.

22 Ibid. : « As palavras indigenas vam escritas com a ortografia da pronunciação franceza. Si tivessemos de exprimir a pronuncia com a ortografia

23 Ibid.

24 Voir Andrea Daher, op. cit., p. 179-180.

25 Jean de Léry, História de uma viagem feita à terra do Brasil, trad. Monteiro Lobato, São Paulo, Companhia Editora Nacional, 1926.

26 Jean de Léry, Histoire d’un voyage […], Paris, Alphonse Lemerre, 1880, 2 volumes.

27 « [...] no tempo de Lery a arte de bem escrever não se generalisara ainda em França, nem era Lery um precursor da ordem e da clareza. D’ahi o

28 Jean de Léry, História de uma viagem, op. cit., p. 9 : « Mas que é que nos interessa hoje em Lery, o que elle conta ou a maneira por que conta?

29 Ibid. : « (*) Este colloquio possue algum valor documentativo, algum apenas, pois não foi anotado com o rigor desejavel e vem sendo deturpado nas

30 Hans Staden, Meu captiveiro entre os selvagens do Brasil, éd. Monteiro Lobato, São Paulo, Companhia Editora Nacional, 1925.

31 Monteiro Lobato, A Barca de Gleyre, dans Obras Completas, São Paulo, Editora Brasiliense, 1956, t. 1, p. 266.

32 Ce sous-titre, qui explique les paraphrases faites dans les deux premiers sous-titres consacrés à Araripe et Lobato, reproduit la première phrase

33 Dernière et définitive, car c’est cette traduction qui est à la disposition du public brésilien jusqu’à aujourd’hui dans des réimpressions

34 Sérgio Milliet (1898-1966), ou « Serge Milliet » (le nom français qu’il utilise dans des textes publiés dans des revues européennes), était un

35 La Biblioteca Histórica Brasileira, publiée par Editora Martins entre 1940 et 1952, a eu comme premier directeur Rubem Borba de Moraes, suivi de

36 Voir Regina Salgado Campos, Ceticismo e responsabilidade: Gide e Montaigne na obra de Milliet, São Paulo, Anna Blume, 1996, p. 202-203.

37 Une dizaine d’années plus tard, le livre de Léry a été considéré par Claude Lévi-Strauss comme le « bréviaire de l’ethnologue » (Tristes Tropiques

38 Jean de Léry, Viagem à terra do Brasil, op. cit., p. 271.

39 Ibid., p. 272.

40 Ibid.

41 Jean de Léry, Histoire d’un voyage, op. cit., p. 177.

42 L’expression « Philosophes nuds », concernant les Iroquois, est présente dans l’ouvrage de Lahontan, Dialogues de Monsieur le Baron de Lahontan et

43 Jean de Léry, Viagem à terra do Brasil, op. cit., p. 275.

44 La note renvoie aux auteurs anciens et modernes, tels que André Thevet, Yves d’Évreux, José de Anchieta, Montoya, Herman Ludwig, Maximilien de 

45 Jean de Léry, Histoire d’un voyage, op. cit., p. 369 ; Viagem à terra do Brasil, op. cit.,p. 265.

46 Voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage. Essai sur l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil,Paris, Honoré Champion

47 Ibid., p. 10, 140 et 158.

48 Jean de Léry, Viagem à terra do Brasil, op. cit.,p. 16 : « […] Léry revela em toda a sua obra uma qualidade notável, raríssima em seu tempo de

49 La dédicace et la préface de Jean de Léry sont précédées de deux introductions signées par Rubem Borba de Moraes et Sérgio Milliet, suivies de la

Notes

1 Voir Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Bresil, autrement dicte Amerique. […] À La Rochelle, Pour Antoine Chuppin, 1578 (nous citons ici la deuxième édition, de 1580, par Antoine Chuppin, publiée à Genève ; ce livre a connu cinq éditions augmentées en français, deux traductions en latin du vivant de son auteur, jusqu’en 1611) ; Claude d’Abbeville, Histoire de la Mission des Peres Capucins en l’Isle de Maragnan et terres circonvoisines […], Paris, François Huby, 1614 ; Yves d’Évreux, Suitte de l’histoire des choses plus mémorables advennues en Maragnan, ès années 1613 & 1614 […]. Second Traité, Paris, François Huby, 1615.

2 Voir Andrea Daher, L’Oralité perdue. Essais d’histoire des pratiques lettrées (Brésil, xvie-xixe siècle), Paris, Classiques Garnier, 2016.

3 Selon Frank Lestringant, dans les années 1580, un véritable tournant se produit dans « l’idéologie protestante », qui se tourne alors vers une politique de colonisation de l’Amérique. C’est à ce moment que, dans les milieux reformés en France, le mythe du Sauvage américain docile et apte à la conversion se développe conjointement à celui de l’Espagnol usurpateur et cruel (voir Frank Lestringant, Le Huguenot et le Sauvage, Paris, Aux Amateurs de Livres, 1990, p. 127-128).

4 Ibid., p. 120.

5 Si, d’un côté, le Tupinamba reste un locuteur hypothétique, probablement à cause de son inconvertibilité, de l’autre côté, l’anonymat est contourné par la prise de parole de Léry derrière le truchement, lorsqu’il se fait appeler « Lery-oussou ». Chez Claude d’Abbeville et Yves d’Évreux, au contraire, les Indiens qui parlent avec les missionnaires à Paris ou à Maranhão sont toujours des locuteurs nommés (voir Andrea Daher, op. cit., p. 82).

6 Jean de Léry, op. cit., p. 306-307. Sur le « Colloque », voir Marie-Christine Gomez-Géraud, « Un colloque chez les Tououpinambaoults ou du bon usage du modèle », Littérales, n° 5, 1988, p. 97-111.

7 Voir Frank Lestringant, « Le Bréviaire des Philosophes : Jean de Léry au siècle des Lumières », dans La Littérature et ses avatars : discrédits, déformations et réhabilitations dans l’histoire de la littérature […], Yvonne Bellenger (dir.), Paris, Aux Amateurs de Livres, 1991, p. 203-217.

8 Ibid., p. 208.

9 Ferdinand Denis, Scènes de la nature sous les Tropiques, et leur influence sur la poésie […], Paris, Louis Janet, 1824.

10 Il s’agit des récits de Jean de Léry, André Thevet, Yves d’Évreux et Claude d’Abbeville, Hans Staden et Gabriel Soares de Souza : voir José de Alencar, O Guarani. Iracema. Ubirajara. Edição Comemorativa do Centenário de Morte do Autor, Rio de Janeiro, José Olympio / Instituto Nacional do Livro, 1977. Voir en outre Andrea Daher, op. cit., p. 161-216.

11 Ibid., p. 76.

12 Voir Michel de Certeau, « Ethno-graphie. L’oralité ou l’espace de l’autre : Léry », dans L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 246.

13 Tristão de Alencar Araripe (1821-1908) était magistrat, juriste et homme de lettres, membre de l’Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro.

14 Jean de Léry, « Istoria de uma viagem feita á terra do Brazil por João de Leri. Traduzida em linguagem vernacular por Tristão de Alencar Araripe e offerecida ao Instituto Istorico e Geografico Brazileiro », Revista do Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro [désormais RIHGB], n° 52/2, 1889, p. 111-372.

15 « A obra de João de Leri foi publicada em 1578, sendo por isso escrita em francez do antigo estilo; dahi vem, que está em linguagem antiquada, xeia de termos obsoletos, de transpozições repetidas, e periodos longos. [...] A tradução facilita ao leitor nacional a leitura, e ficarei satisfeito do enfadonho trabalho, a que me dei, se com efeito assim suceder » (ibid., p. 111).

16 « Esta obra é um dos primeiros monumentos gráficos da nossa istoria primitiva, e convem encorporal-a ao, nosso peculio istorico d’esses tempos do primevo descobrimento da nossa terra, e essa encorporação convem fazer na lingua nacional. / Por isso pareceo-me, que faria serviço aproveitavel, traduzindo em linguagem vernacula a Istoria de uma viagem feita á terra do Brazil por João de Leri » (ibid.).

17 Ibid., p. 267.

18 Hans Staden, Relação verídica e sucinta dos uzos e costumes dos tupinambás por Hans Staden. Traduzida em linguagem vernacula por Tristão de Alencar Araripe [...], RIHGB, n° 55/1, 1892, p. 267-360.

19 L’orthographe phonétique pouvait donc être considérée comme une marque d’auteur, mais elle était loin d’être un projet individuel, exclusif et isolé. Autour des mêmes préceptes, des propositions ont été élaborées par des hommes de lettres dans les dernières décennies du xixe siècle au Brésil : voir M. dos Reis Aguiar, « As reformas ortográficas da língua portuguesa: uma análise histórica, lingüística e ideológica », Filologia e lingüística portuguesa, n° 9, 2007, p. 11-26.

20 Lors de la session ordinaire du 2 avril 1892, le président de l’Institut, Olegário Herculano, attire l’attention du comité de rédaction, dont Araripe lui-même faisait partie, sur le non-respect fréquent de cette norme (voir RIHGB, n° 55/2, 1892, p. 277).

21 Jean de Léry, « Istoria de uma viagem », op. cit., p. 321.

22 Ibid. : « As palavras indigenas vam escritas com a ortografia da pronunciação franceza. Si tivessemos de exprimir a pronuncia com a ortografia portugueza, fariamos alterações graficas, que desfigurariam o tipo original do autor. / Quem conhecer o idioma indigena verá, que muitos vocabulos estam estropiados pela pronuncia figurada pèlo autor; e cada qual poderá restabelecel-os e escrevel-os conforme os escrevem os escritores nacionais entendidos no mesmo idioma ».

23 Ibid.

24 Voir Andrea Daher, op. cit., p. 179-180.

25 Jean de Léry, História de uma viagem feita à terra do Brasil, trad. Monteiro Lobato, São Paulo, Companhia Editora Nacional, 1926.

26 Jean de Léry, Histoire d’un voyage […], Paris, Alphonse Lemerre, 1880, 2 volumes.

27 « [...] no tempo de Lery a arte de bem escrever não se generalisara ainda em França, nem era Lery um precursor da ordem e da clareza. D’ahi o penoso da sua leitura. É mister muitas vezes decifrar-lhe o pensamento, tão enleiado nol’o apresenta em periodos longos, inçados de transposições, repetições, logomachias, amphiguris, hyperbatos, amontoamento de conjunctivas e quanta mais ganga inutil põem os maus escriptores a envolver as idéas. Seu estylo vale por carrascal encipoado e espinhento, dos que exigem picadas a facão ».

28 Jean de Léry, História de uma viagem, op. cit., p. 9 : « Mas que é que nos interessa hoje em Lery, o que elle conta ou a maneira por que conta? Está claro que só nos interessa o que conta; a maneira por que conta só poderá interessar a algum cacomano estudioso de cacographia comparada. D’onde concluimos que o bom criterio em traducções taes é cingirmo-nos fielmente ao pensamento do autor, vasando-o em linguagem coada por filtros modernos. Isso conserva na traducção o valor documental da obra, que é o que nos presta, e a torna de ingestão agradavel, que é o que se quer ».

29 Ibid. : « (*) Este colloquio possue algum valor documentativo, algum apenas, pois não foi anotado com o rigor desejavel e vem sendo deturpado nas successivas edições desta obra, reinando confusão nos accentos e ainda entre o v e o n, letras que a currente calamo habitualmente se confundem. Conservamos a orthographia franceza do autor, e nem poderia ser de outra forma. Vê-se como varia de tantas outras annotações posteriores, defeito insanavel e peculiar a todas as linguas que não tinham escripta. Se mesmo as que teem variam! / A tradução deste colloquio é literal, conservando toda irregularidade do original ».

30 Hans Staden, Meu captiveiro entre os selvagens do Brasil, éd. Monteiro Lobato, São Paulo, Companhia Editora Nacional, 1925.

31 Monteiro Lobato, A Barca de Gleyre, dans Obras Completas, São Paulo, Editora Brasiliense, 1956, t. 1, p. 266.

32 Ce sous-titre, qui explique les paraphrases faites dans les deux premiers sous-titres consacrés à Araripe et Lobato, reproduit la première phrase du « Manifeste anthropophage », symbole du mouvement moderniste brésilien, signé par Oswald de Andrade dans la Revista de Antropofagia, 1re année, n° 1, 1er mai 1928.

33 Dernière et définitive, car c’est cette traduction qui est à la disposition du public brésilien jusqu’à aujourd’hui dans des réimpressions successives en fac-similé (Jean de Léry, Viagem à terra do Brasil, São Paulo, Editora Martins, 1941).

34 Sérgio Milliet (1898-1966), ou « Serge Milliet » (le nom français qu’il utilise dans des textes publiés dans des revues européennes), était un essayiste, poète, traducteur et critique, lié au groupe moderniste et en particulier à Mário de Andrade.

35 La Biblioteca Histórica Brasileira, publiée par Editora Martins entre 1940 et 1952, a eu comme premier directeur Rubem Borba de Moraes, suivi de José de Barros Martins. La collection réunit 19 titres d’ouvrages traduits et compte parmi ses préfaciers et traducteurs Sérgio Milliet, Rubem Borba de Moraes, Sérgio Buarque de Holanda, Afonso Taunay, José Honório Rodrigues, Afonso Arinos de Melo Franco, Herbert Baldus, Rodolfo Garcia, Augusto Meyer, entre autres. Voir Laurence Hallewell, O livro no Brasil, São Paulo, Queiroz/Edusp, 1985, p. 502.

36 Voir Regina Salgado Campos, Ceticismo e responsabilidade: Gide e Montaigne na obra de Milliet, São Paulo, Anna Blume, 1996, p. 202-203.

37 Une dizaine d’années plus tard, le livre de Léry a été considéré par Claude Lévi-Strauss comme le « bréviaire de l’ethnologue » (Tristes Tropiques, Paris, Plon, 1955, p. 87).

38 Jean de Léry, Viagem à terra do Brasil, op. cit., p. 271.

39 Ibid., p. 272.

40 Ibid.

41 Jean de Léry, Histoire d’un voyage, op. cit., p. 177.

42 L’expression « Philosophes nuds », concernant les Iroquois, est présente dans l’ouvrage de Lahontan, Dialogues de Monsieur le Baron de Lahontan et d’un Sauvage, dans l’Amérique […], Londres, chez David Mortier, 1704, f° 3 v° (voir Andrea Daher, op. cit., p. 92).

43 Jean de Léry, Viagem à terra do Brasil, op. cit., p. 275.

44 La note renvoie aux auteurs anciens et modernes, tels que André Thevet, Yves d’Évreux, José de Anchieta, Montoya, Herman Ludwig, Maximilien de Neuwied, Paul Marcoy, Pero de Magalhães Gandavo, De Castelnau, Gonçalves Dias, Michel de Montaigne, Laet, Paul Gaffarel et Frère Veloso, dans l’ordre de citation.

45 Jean de Léry, Histoire d’un voyage, op. cit., p. 369 ; Viagem à terra do Brasil, op. cit., p. 265.

46 Voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage. Essai sur l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, Paris, Honoré Champion, 1999, p. 106.

47 Ibid., p. 10, 140 et 158.

48 Jean de Léry, Viagem à terra do Brasil, op. cit., p. 16 : « […] Léry revela em toda a sua obra uma qualidade notável, raríssima em seu tempo de paixões e preconceitos e só encontrável atualmente, nos espíritos mais adiantados de nossa civilização ocidental: o senso da relatividade dos costumes, a “simpatia”, no sentido sociológico da palavra, que conduz à compreensão dos semelhan­tes e à análise objetiva de suas atitudes ».

49 La dédicace et la préface de Jean de Léry sont précédées de deux introductions signées par Rubem Borba de Moraes et Sérgio Milliet, suivies de la « Notice biographique » et de la « Note bibliographique » de l’édition de Paul Gaffarel de 1880, sur laquelle Monteiro Lobato s’était aussi appuyé auparavant.

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Référence électronique

Andrea DAHER, « L’« oralité indigène » dans les traductions brésiliennes de Jean de Léry », Viatica [En ligne], HS 5 | 2022, mis en ligne le 30 novembre 2022, consulté le 02 février 2023. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2362

Auteur

Andrea DAHER

Professeure émérite, Université fédérale de Rio de Janeiro

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