Poétique de l’ananas

The poetics of pineapple

DOI : 10.52497/viatica2407

Résumés

Résumé : Cette étude aborde la description de l’ananas comme un lieu stratégique de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil (1578) de Jean de Léry. Elle s’attache à montrer que cette description reflète par certains côtés, à la manière d’un miroir grossissant, la poétique de l’ensemble de l’œuvre : du goût de la mise en ordre à celui des noms indigènes, du recours aux analogies à la figuration de l’expérience sensorielle, à la fois riche et éphémère. La spécificité de Léry y est régulièrement dégagée à travers la confrontation avec des témoignages antérieurs sur « le plus excellent fruit » du Nouveau Monde, en particulier ceux de Gonzalo Fernández de Oviedo et d’André Thevet.

Abstract: This article examines the description of the pineapple as a strategic locus in the Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil (1578) by Jean de Léry. It attempts to show that this description reflects in some ways, like a magnifying mirror, the poetics of the entire work: from the taste for order to the choice of native names, from the use of analogies to the representation of sensorial experience, both rich and ephemeral. Léry’s specificity is regularly revealed through the confrontation with previous testimonies on "the most excellent fruit" of the New World, in particular those of Gonzalo Fernández de Oviedo and André Thevet.

Index

Mots-clés

Léry (Jean de), ananas, stratégie descriptive, analogie, expérience sensorielle.

Keywords

Léry (Jean de), pineapple, descriptive strategy, analogy, sensory experience.

Plan

Texte

Dans tout récit suffisamment élaboré, on observe des variations d’intensité descriptive à partir desquelles il est possible d’identifier des moments forts, des lieux stratégiques où se joue bien davantage que la simple évocation d’un objet circonscrit. Le bouclier d’Achille ou la casquette de Charles Bovary, on en conviendra, soulèvent des enjeux qui dépassent de beaucoup le seul équipement d’un héros ou de son contraire. Il est des cas où la description exhibe et interroge ses propres mécanismes, où elle exprime une ambition esthétique dans ses possibilités comme aussi dans ses limites. On est alors invité à en faire une lecture où les phénomènes micro-textuels sont toujours susceptibles de renvoyer à des questions plus générales, d’emblématiser certaines grandes tendances repérables de façon plus diffuse à l’échelle de l’ensemble de l’œuvre.

Même si leurs qualités esthétiques ne sauraient rivaliser avec celles de l’Iliade ou de Madame Bovary, les relations de voyage n’ignorent pas ce genre de fonctionnement, surtout lorsqu’elles témoignent, comme c’est le cas chez Jean de Léry, d’un haut degré d’élaboration textuelle. Il est ainsi possible de repérer différents lieux stratégiques dans les chapitres descriptifs de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil : dans le domaine de l’anthropologie, on peut penser au portrait physique des Tupinamba et à la construction des quatre images mentales du chapitre VIII, mais aussi, bien entendu, à l’évocation du rituel anthropophage (chap. XV) ou à celle des danses et des chants cérémoniels (chap. XVI) ; en matière de zoologie, c’est la description du tapir qui fait figure de morceau de bravoure, concurrencée il est vrai par l’évocation plus narrative d’une rencontre avec un lézard géant (chap. X) ; enfin, pour ce qui est de la botanique (chap. XIII), si l’on fait abstraction du dialogue entre Léry et un vieux Socrate tropical à propos du bois de Brésil, il semble bien que la palme descriptive revienne à l’évocation de l’ananas, à laquelle j’aimerais ici accorder toute mon attention.

Contrairement aux autres exemples que je viens de donner, cette description n’a jamais été soumise à une lecture rapprochée qui s’attache à en tirer tous les enseignements possibles, à en extraire tout le suc. Elle a certes été commentée de façon ponctuelle, en particulier par Myriam Marrache-Gouraud dans une étude stimulante sur les enjeux du discours botanique dans les récits de voyage1, mais elle n’a jamais été constituée en objet d’analyse à part entière, et c’est pourquoi sa densité de lieu stratégique n’a pas encore été pleinement dégagée. Pour combler cette lacune, il importe avant toute chose de procéder à une lecture attentive, c’est-à-dire à la fois tranquille et active, du passage en question :

Quant aux plantes et herbes, dont je veux aussi faire mention, je commenceray par celles lesquelles, à cause de leurs fruict et effects, me semblent plus excellentes. Premierement la plante qui produit le fruict nommé par les sauvages Ananas, est de figure semblable aux glaieuls, et encores ayant les fueilles un peu courbées et cavelées tout à l’entour, plus approchantes de celles d’aloes. Elle croist aussi non seulement emmoncelée comme un grand chardon, mais aussi son fruict, qui est de la grosseur d’un moyen Melon, et de façon comme une pomme de Pin, sans pendre ni pancher de costé ni d’autre, vient de la propre sorte de nos Artichaux.
Et au reste quand ces Ananas sont venus à maturité, estans de couleur jaune azuré, ils ont une telle odeur de framboise, que non seulement en allant par les bois et autres lieux où ils croissent, on les sent de fort loin, mais aussi quant au goust fondans en la bouche, et estans naturellement si doux, qu’il n’y a confitures de ce pays qui les surpassent : je tiens que c’est le plus excellent fruict de l’Amerique. Et de fait, moy-mesme, estant par-delà, en ayant pressé tel dont j’ay fait sortir pres d’un verre de suc, ceste liqueur ne me sembloit pas moindre que malvaisie. Cependant les femmes sauvages nous en apportoyent pleins de grans paniers, qu’elles nomment Panacons, avec de ces Pacos dont j’ay nagueres fait mention, et autres fruicts lesquels nous avions d’elles pour un pigne, ou pour un mirouer2.

De manière à dégager toute la richesse de cet extrait, je voudrais l’analyser selon quatre perspectives complémentaires en proposant à chaque fois certains rapprochements avec d’autres relations de voyage de la Renaissance, cela afin d’éviter toute myopie et de bien mesurer, le cas échéant, la spécificité du texte de Léry. Je m’intéresserai successivement à des questions d’organisation, de nomination, de comparaison et enfin de figuration de l’expérience. C’est précisément parce que la description de l’ananas invite à croiser ou à superposer ces différents éclairages qu’elle me semble de nature à réfléchir l’œuvre dans son ensemble, à en révéler certaines caractéristiques profondes. La poétique de l’ananas, c’est donc la poétique de l’Histoire d’un voyage telle qu’elle se donne à voir, comme en un miroir grossissant, dans les développements consacrés au « roi des fruits3 ».

L’ordre du discours

On est d’emblée frappé, à la lecture de cette description, par l’impression d’ordre et de maîtrise qui s’en dégage. Léry a beau être confronté au foisonnement de la nature tropicale, à l’infinie variété de ses productions, il n’en tente pas moins de maintenir un principe d’agencement dont on sait qu’il se déploie à différentes échelles : de l’organisation du livre à celle de chaque chapitre, puis à celle de chaque description venant s’y loger. Cet ordre est régulièrement explicité et justifié, en un souci de balisage qui constitue l’un des traits caractéristiques de l’Histoire d’un voyage4. La comparaison avec Thevet est ici particulièrement instructive : dans les Singularitez de la France Antarctique (1557), la description de l’ananas survenait au sein d’un chapitre consacré aux maladies et aux remèdes des Indiens du Brésil5. Cet emplacement trouvait certes sa justification dans les vertus thérapeutiques du fruit tropical, mais il n’était pas perçu comme une nécessité, car il ne procédait d’aucun principe d’organisation général autre que celui d’une agréable varietas, d’un beau désordre. L’extrait qui nous occupe montre que Léry procède tout autrement. Conformément à ce que programmait le titre du chapitre XIII, il a débuté par l’évocation des arbres (dont le fameux araboutan) et nous indique à présent qu’il entreprend celle des plantes et des herbes, selon un classement – on aimerait dire un ranking – parfaitement utilitariste (« je commenceray par celles lesquelles à cause de leur fruict et leurs effects, me semblent plus excellentes »). On notera qu’une fois ce principe admis, il existe un lien nécessaire entre les remarquables qualités de l’ananas et l’emplacement de sa description. L’éloge de la plante et plus encore de son fruit figure presque naturellement en tête de l’inventaire botanique qui nous est proposé.

Cette disposition motivée et tout à fait cohérente trouve son prolongement dans l’organisation interne de la description, que Léry prend soin de découper en deux tranches : le premier paragraphe est consacré à l’apparence de la plante et de son fruit, le second aux plaisirs sensoriels que celui-ci procure. Mais ces deux composantes sont en réalité intégrées en un même continuum, le mouvement du texte épousant en quelque sorte celui du processus naturel : de la description de la plante émerge (ou pousse) celle du fruit, et de la maturation de celui-ci procèdent les différents effets ou usages évoqués.

Si la description de l’ananas, on le verra plus loin, est parfois travaillée par une dynamique centrifuge, elle est d’abord tenue par cette structuration forte où l’ordre du discours tend discrètement à passer pour l’ordre des choses.

Le nom et ses raisons

Un autre élément permet de fédérer les composantes de la description : le mot tupi ananas, dont la fortune ne doit pas faire oublier le caractère nullement évident. En proposant ce nom, Léry procède en effet à un choix qui le démarque doublement des textes qu’il peut connaître sur le sujet.

D’une manière générale, les chroniqueurs de l’Amérique espagnole, au premier rang desquels Gonzalo Fernández de Oviedo, le « Pline du Nouveau Monde », préfèrent nommer le fruit par analogie : tout en exprimant parfois certains scrupules, ils le désignent comme une pomme de pin (piña), ainsi qu’on le fait encore aujourd’hui en langue castillane, de même d’ailleurs qu’en langue anglaise (pineapple). Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce choix ne procède nullement d’une ignorance des noms indigènes, puisqu’Oviedo, dans le premier livre de sa monumentale Historia general y natural de las Indias (1535), note avec soin les termes de yayama, boniama et yayagua, dont il nous dit qu’ils désignent dans la région du Darién trois variétés différentes du fruit que les cristianos appellent piña et que lui, à tout prendre, jugerait plus pertinent d’appeler alcachofa (artichaut)6. Mais si le recours à un terme castillan est utile en raison de sa valeur générique, et s’il évite aussi d’avoir à choisir entre les innombrables langues parlées dans les possessions espagnoles, il n’en témoigne pas moins d’une certaine violence à la fois symbolique et épistémique. Imposer même avec réticence le nom de piña (ou d’alcachofa), c’est réduire par assimilation la spécificité du fruit américain. C’est étendre à la botanique le processus même de la conquista7.

La dénonciation indignée de la conquête espagnole ne prémunit toutefois pas contre ce genre d’assimilation, ainsi qu’on peut le constater dans la célèbre Historia del Mondo Nuovo du Milanais Girolamo Benzoni (Venise, 1565), où le fruit exotique se trouve d’emblée désigné du nom de pigna (f. 59 v°), un terme que le pasteur Urbain Chauveton, dans son influente traduction de 1579, choisira de rendre par pignon8. Quel que soit leur ancrage idéologique, les chroniqueurs de la conquista se rejoignent en un même geste de nomination réductrice. Un geste à l’égard duquel Léry entend bien prendre ses distances, même si la pomme de pin continue de figurer sous sa plume parmi les comparants permettant de dire l’ananas, et si cette rémanence se laisse discrètement deviner, au terme de la description, dans la graphie inattendue de pigne (pour peigne), unique occurrence dans l’ensemble de l’ouvrage9 !

Cette préférence pour une nomination différentielle, en particulier à travers le recours au lexique tupi, n’est cependant pas une nouveauté en soi : on la rencontre déjà en 1556, dans la première lettre de Nicolas Barré, lieutenant de Villegagnon, qui évoque, parmi les fruits « merveilleusement bons » dont profitent les habitants du Brésil, « un qu’ils appellent Nana10 ». C’est pareillement le cas chez Thevet, dans les Singularitez de la France Antarctique, puis dans la Cosmographie Universelle, où sont proposées à la fois une brève description et une magnifique gravure du « Nana », fruit qualifié dans le premier ouvrage de « fort excellent », dans le second de « tres-savoureux »11. Sans entrer dans des spéculations sur son sens originel, il faut insister sur le fait que le terme naná apparaît davantage que celui d’ananá dans les principaux dictionnaires de langue tupie aujourd’hui disponibles12. Dans ce cas comme dans d’autres, il semble que Léry mette en place une véritable stratégie de variation afin de ne pas donner l’impression de suivre de trop près le texte de Thevet, dans lequel il puise toutefois régulièrement. Mais la forme ananas n’est pas pour autant une variante fantaisiste dépourvue de valeur linguistique : elle est proche de celle d’amanat, proposée par le pilote Jean Alfonse dans le manuscrit de sa Cosmographie (1545)13, et davantage encore de celle d’ananes, qui figure en 1557 dans une relation portugaise sur la Floride14, ou de celle d’ananazes (au pluriel), adoptée par le missionnaire jésuite Manuel da Nóbrega dans une lettre de 156115. En optant pour le terme ananas, Léry parvient en somme à faire trois choses : il rejette la nomination analogique d’Oviedo et des autres chroniqueurs de la conquista ; il propose une variante qui le démarque des témoignages concurrents de Barré et (plus encore) Thevet ; il parvient à demeurer proche de l’usage tupi, certaines sources qu’il ne pouvait guère connaître, en particulier dans la sphère d’influence portugaise, confirmant de façon indépendante la pertinence de la forme choisie.

Ana(na)logies

On pourrait s’étonner que le refus de la nomination par analogie ne se prolonge pas, dans le détail de la description, par un usage au moins modéré des comparaisons. Ce serait confondre le plan de la reconnaissance (d’une identité) et celui de la représentation (de propriétés). Du moment qu’une réalité de « par-delà » est pleinement reconnue dans sa spécificité, laquelle lui vaut une appellation propre, le recours à des comparaisons pour la donner à connaître « par-deçà » devient moins coûteux sur le plan épistémique : la différence du nom permet de neutraliser le risque d’assimilation. En ce sens, ananas invite à l’analogie. Léry ne s’en prive pas, qui déploie une véritable gerbe de comparants : les glaïeuls, l’aloès, le chardon, le melon, la pomme de pin, l’artichaut et la framboise sont tour à tour convoqués afin de dire les qualités de la plante et de son fruit.

Ce dispositif analogique tout à fait spectaculaire, bien plus riche que celui mis en place par Thevet (citrouille, pomme de pin, jonc), n’est pas sans rappeler l’imposant éloge de la piña (ou alcachofa) proposé par Oviedo, lequel n’hésitait pas, indépendamment même de la pomme de pin et de l’artichaut, à garnir son panier descriptif de pêches, de coings et de melons, en particulier pour donner à sentir le parfum exhalé par l’ananas16. Mais Oviedo, tout en reconnaissant que le fruit tropical ne se réduisait ni à une pomme de pin ni à un artichaut, conférait à ces derniers une valeur particulière, quasiment ontologique, qui autorisait une nomination « à l’espagnole » et avait pour effet de reléguer les autres termes de comparaisons à un rang inférieur. Rien de cela chez Léry, où les sept comparants se déploient en toute horizontalité, la pomme de pin ou l’artichaut ne pouvant plus prétendre imposer leur nom, ni même tenir le haut du panier.

Multiplier les comparaisons non hiérarchisées pour limiter les risques d’assimilation, voire de négation de la différence américaine : cette manière de procéder s’observe ailleurs dans l’Histoire d’un voyage, en particulier dans la description du bradype (le fameux Hay), qui parvient à mobiliser en dépit de sa paresse légendaire toute une ménagerie : chien barbet, guenon, truie, mouton, ours17. Or, cette stratégie analogique doit être clairement distinguée de celle appliquée au tapir : on se souvient que le grand mammifère du Brésil n’est appréhendé qu’au moyen de deux termes de comparaison, et que ceux-ci, en dépit de leur caractère approximatif, de leur incapacité à épuiser la différence de l’animal, sont finalement télescopés par Léry dans la dénomination hybride d’« Asne-vasche », qui menace de concurrencer celle de Tapiroussou18. À cet égard, l’ananas tient évidemment moins du tapir que du paresseux. Tel qu’il se trouve représenté par Oviedo, on pourrait à la rigueur le baptiser du mot-valise d’alcapiña, mais Léry n’autorise à aucun moment pareille option : des termes comme artiglaioframboise ou alochardomelon ne parviendraient pas même à réunir, dans les contours de leur morphologie monstrueuse, la moitié des comparants qui émaillent sa description. Cette impossibilité n’a rien d’anecdotique : elle est le signe d’une méthode où l’analogie se voit régulièrement mise au service de la différence. La description de l’ananas, en ce que Léry y prend résolument le parti de la fragmentation analogique face à la tentation toujours présente de la nomination par analogie, emblématise une perspective différentielle sur le Nouveau Monde19.

L’expérience réservée

C’est bien à une fête des sens que convie la description élogieuse de l’ananas. Une fête minutieusement protocolée chez Oviedo, qui s’applique à démontrer que ce fruit l’emporte sur tous les autres par son attrait visuel (« hermosura de vista »), la douceur de son parfum (« suavidad de olor »), l’excellence de son goût (« gusto de excelente sabor ») et même par le contentement qu’il procure au toucher (« el palpar »)20. Sans doute serait-il prudent de s’en tenir à ces quatre sens, mais le mutisme d’une pomme de pin ne freinera jamais un conquistador : « Et quant au cinquieme, qui est l’ouye, je sçay que le fruict ne peult ouyr ny escouter : mais le lecteur pourra entendre et cognoistre soigneusement en son lieu, que je ne m’abuse point en ce que j’en diray21. » Étrange remarque, qui confond allègrement stimulus et système sensoriels – on attendrait « je sçay que le fruict ne peut parler ny chanter » –, mais dont on retiendra surtout qu’elle semble placer sur le même plan le plaisir d’entendre louer l’ananas et celui de le voir ou de le goûter.

Si Léry ne s’aventure pas sur le terrain auditif, il propose lui aussi, sur la base de sa propre expérience (« moy-mesme »), une évocation pour ainsi dire synesthésique : tel qu’il le représente, le fruit tropical est certainement agréable à la vue (par sa figure composée, un peu à la façon d’un portrait d’Arcimboldo, comme par sa « couleur jaune azuré »), mais se révèle plus encore un vrai délice pour l’odorat (forte odeur de framboise), pour le goût (douceur supérieure à celle des confitures européennes, jus comparable au malvoisie) et, n’en déplaise au voyageur lui-même, pour le toucher (« fondans en la bouche »). Par l’abondance de ses qualités, l’ananas excite une riche palette de sensations et oblige à relativiser la prépondérance du fameux principe d’autopsie, ou du moins à la considérer comme la manifestation partielle d’un principe d’expérience multisensorielle.

Or ce plaisir synesthésique est d’autant plus précieux qu’il apparaît clairement réservé. Dès les premiers temps de la conquista, les chroniqueurs mentionnent le fait que le fruit tropical voyage mal. Dans ses célèbres Décades, l’humaniste milanais Pierre Martyr d’Anghiera, grand diffuseur d’informations sur les nouvelles terres, dit bien le privilège royal que constitue la possibilité d’y goûter en Europe :

Le très invincible roi Ferdinand raconte qu’il a mangé un autre fruit venant de ces contrées, qui est raboteux, semblable à un pignon de pin par la forme et la couleur, mais pas plus résistant qu’un melon. Il l’emporte par sa saveur sur tous les fruits des jardins. Il ne provient pas, en effet, d’un arbre, mais d’une plante qui ressemble à l’artichaut ou à l’acanthe. C’est ce fruit que préfère le roi. Je n’ai pas mangé de ces fruits, car il n’y en avait qu’un qui s’était conservé sans se gâter, les autres avaient été moisis par une longue navigation. Ceux des Espagnols qui en ont mangé, quand ils sont cueillis frais et sur la terre où ils ont poussé parlent avec admiration de leur goût exquis22.

Dans le même esprit, Oviedo raconte qu’il a tenté de ramener quelques spécimens, mais qu’ils ont tous pourri en raison de la durée de la traversée. Et si quelques-uns parviennent en Espagne, c’est, nous dit-il, qu’ils ont été cueillis lorsqu’ils étaient encore verts, de sorte qu’ils ne peuvent être véritablement bons23. Les plaisirs de l’ananas ne sont pas accessibles à tout le monde : si le « roi des fruits » invite bien à la célébration des sens, c’est d’abord sur le mode d’une fête VIP24.

Figure 1.

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« Nana, fruit fort excellent » (André Thevet, Les Singularitez de la France Antarctique, Paris, Chez les héritiers de Maurice de la Porte, 1558, f. 89 v°).

Source : Bibliothèque nationale de France.

Ce sentiment d’expérience privilégiée, partageable uniquement à travers le verbe ou l’image, et conservée par le voyageur dans le « cabinet de sa mémoire », imprègne bien des chapitres de l’Histoire d’un voyage. S’il n’est pas entièrement explicite dans les pages sur l’ananas, il y joue cependant un rôle important, perceptible d’au moins trois façons. Dans l’édition de 1580, l’évocation du jus fraîchement pressé est nouvellement assortie de la précision « estant par-delà », un ajout qui révèle l’intention de circonscrire cette savoureuse expérience dans les limites du Nouveau Monde. De la même façon, les remarques concernant les « femmes sauvages » apportant des paniers de fruits et les troquant pour de la pacotille inscrivent l’ananas et sa consommation dans une relation d’échange et de sociabilité spécifiquement américaine. Enfin, l’image de la plante et de son fruit, empruntée à l’œuvre de Thevet et insérée dans une scène de genre finement analysée par Frank Lestringant25, achève de les rattacher au contexte brésilien. Même si Thevet signale que le Nana ne se conserve pas assez longtemps pour être rapporté en Europe, la gravure qui illustre les Singularitez, puis la Cosmographie Universelle, le donne à voir en gros plan, hors contexte, tel qu’il pourrait se trouver acclimaté à une autre région (fig. 1)26 ; chez Léry, en revanche, l’ananas est saisi en relation avec d’autres réalités américaines (une famille tupinamba, un hamac, d’autres fruits), intégré dans l’environnement spécifique qui semble seul lui convenir (fig. 2). Ce qu’il perd en format, il le gagne clairement en qualité d’inscription, en profondeur d’attache : on ne l’imaginerait pas être cultivé « hors sol ». Il faut être là-bas pour apprécier ses qualités sans égales.

Figure 2.

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Famille Tupinamba à l’ananas (Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Bresil, Genève, Jean Vignon, 1611, p. 121).

Source : Wikimedia Commons.

Comme l’écrit très justement Myriam Marrache-Gouraud, l’ananas véhicule dès lors « l’image d’un bonheur envié et provisoire », il « nourrit la nostalgie » d’un voyageur qui n’a pu rapporter du Brésil que des souvenirs. Merveille sédentaire, il appelle pour exister « par-deçà » une riche palette descriptive, toutes les ressources de la mémoire et de l’expression : « à lui seul il justifie l’écriture27 ».

On comprend mieux, au terme de ce parcours, les raisons d’une telle intensité dans la description. Ce n’est pas seulement en qualité de « plus excellent fruict de l’Amerique » que l’ananas suscite chez Léry une attention particulière, le recours à un large éventail de moyens descriptifs. C’est aussi en ce qu’il ne peut « passer la mer » que par le langage ou par l’image. Qu’il menace de tomber dans l’oubli, de retourner dans le quasi-néant des choses lointaines. Pour fixer dignement son excellence fuyante, il faut donc mobiliser toutes les ressources d’une poétique, en une sorte de nœud où s’entrecroisent différents fils. En un lieu stratégique où se joue la capacité du récit à faire vibrer, malgré la distance, malgré les années, quelque chose d’une expérience édénique.

1 Myriam Marrache-Gouraud, « Enjeux idéologiques du discours sur les plantes dans le récit de voyage. Exemples de la banane et de l’ananas » dans

2 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil (1578), 2e édition, 1580, éd. Frank Lestringant, Paris, L.G.F./Le Livre de Poche, « 

3 À ma connaissance, la métaphore royale apparaît pour la première fois en langue portugaise (« Rey das frutas »), sous la plume du médecin et

4 Sur cet ordre sans doute imparfait, mais sans cesse revendiqué, voir Olivia Rosenthal, « L’ordre des matières dans l’Histoire d’un voyage en terre

5 Cf. Le Brésil d’André Thevet. Les Singularités de la France Antarctique (1557), éd. Frank Lestringant, Paris, Chandeigne, 2011, chap. XLVI, p. 

6 Voir Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, éd. Juan Pérez de Tudela Bueso, Madrid, Biblioteca de Autores

7 La dénomination de piña sera progressivement adoptée par les auteurs espagnols et apparaîtra ainsi dans l’Historia medicinal de la cosas que se

8 Voir Histoire nouvelle du Nouveau Monde […]. Extraite de l’italien de M. Hierosme Benzoni Milanois, trad. Urbain Chauveton, [Genève], Eustache

9 Bien que cette graphie soit attestée dans la langue du xvie siècle, c’est à au moins dix reprises celle de peigne qui lui est préférée ailleurs

10 Nicolas Barré, Copie de quelques letres sur la navigation du chevallier de Villegaignon es terres de l’Amerique oultre l’æquinoctial (1557), dans

11 Voir Le Brésil d’André Thevet, ibid., et la Cosmographie Universelle, ibid.

12 Sur les quatre dictionnaires que j’ai pu consulter dans la Biblioteca Digital Curt Nimuendajú (http://www.etnolinguistica.org), tous donnent la

13 « En toute ceste coste du Brésil […] y a une manière d’aultres fruictz qui semblent à artichaulx, ung peu plus grandz, et s’appellent amanatz, et

14 Voir la Relaçam verdadeira dos trabalhos que ho governador D. Fernando de Souto e certos fidalgos portugueses passarom no descobrimento da

15 Voir la lettre « Do P. Manuel da Nóbrega ao P. Francisco Henriques, Lisboa », datée de « S. Vicente, 12 de Junho 1561 », in Monumenta Missionum

16 Voir Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, t. I, livre VII, chap. XIV, p. 240.

17 Cf. Histoire d’un voyage, chap. X, p. 274. Encore faut-il préciser que la guenon est comparée au bradype en tant que leur face est « approchante

18 Voir Histoire d’un voyage, chap. X, p. 257-259 et p. 260 (« Asne-vasche »). Pour une étude de cette description et sa mise en rapport avec

19 Sur la question complexe des rapports entre analogie et différence chez Léry, voir notamment Michel Jeanneret, « Léry et Thevet : comment parler d

20 Voir Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, ibid.

21 L’Histoire naturelle et generalle des Indes, isles, et terre ferme de la grand mer oceane, ibid.

22 Pierre Martyr Anghiera, De Orbe novo. Les Huit Décades, trad. Paul Gaffarel, Paris, Ernest Leroux, 1907, p. 205-206. Je souligne.

23 Voir Gonzalo Fernández de Oviedo, op. cit., p. 242-243.

24 Une fête à laquelle Charles Quint semble avoir participé avec modération, s’il faut en croire le récit tardif du jésuite José de Acosta : « 

25 Voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage. Essai sur l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil, Paris, Classiques

26 Il en va de même pour la première gravure du fruit, proposée par Oviedo en 1535. Voir sa reprise dans la traduction française de 1555 : L’Histoire

27 Myriam Marrache-Gouraud, art. cit., p. 214-215.

Notes

1 Myriam Marrache-Gouraud, « Enjeux idéologiques du discours sur les plantes dans le récit de voyage. Exemples de la banane et de l’ananas » dans Marie-Christine Pioffet (dir.), avec la collaboration d’Andreas Motsch, Écrire des récits de voyage (xve-xviiie siècles). Esquisse d’une poétique en gestation, Québec, Presses de l’Université Laval, 2008, p. 203-217.

2 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil (1578), 2e édition, 1580, éd. Frank Lestringant, Paris, L.G.F./Le Livre de Poche, « Bibliothèque classique », 1994, chap. XIII, p. 325-326. On observe de nombreuses petites modifications (graphies, ponctuation, tours syntaxiques) entre ce texte de 1580 et la version originale de 1578. Elles seront maintenues dans les éditions suivantes, à deux exceptions près : « cavelées » (terme dont on ne sait trop s’il a le sens de « creusées » ou s’il s’agit d’une coquille) et « pigne » (courant au xvie siècle), qui seront remplacés, conformément à la version originale, par « canelées » et « peigne ».

3 À ma connaissance, la métaphore royale apparaît pour la première fois en langue portugaise (« Rey das frutas »), sous la plume du médecin et botaniste Garcia da Orta (Coloquios dos simples, Goa, 1563, colloque 58, f. 224 v°). Elle sera magnifiquement développée au xviie siècle par les auteurs français sur les Antilles, qui en voudront pour preuve la couronne de feuilles surplombant le fruit ! Voir le bien nommé Jacques Bouton, Relation de l’establissement des François depuis l’an 1635. En l’isle de la Martinique […], Paris, 1640, p. 61 (cité par Myriam Marrache-Gouraud, art. cit., p. 208, n. 18) et plus encore Jean-Baptiste Du Tertre, Histoire generale des Antilles, Paris, 1667, t. 2, p. 127 (cité par Christian Huetz de Lemps, « Le "roy des fruits" : l’ananas », Cahiers d’outre-mer, n° 179-180, 1992, p. 338-339).

4 Sur cet ordre sans doute imparfait, mais sans cesse revendiqué, voir Olivia Rosenthal, « L’ordre des matières dans l’Histoire d’un voyage en terre de Bresil de Jean de Léry », dans Gisèle Mathieu-Castellani (dir.), Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil. Actes de la Journée d’étude sur Jean de Léry (6 novembre 1999), Cahiers textuels, Université Paris 7 – Denis Diderot, n° 21, 1999, p. 79-97.

5 Cf. Le Brésil d’André Thevet. Les Singularités de la France Antarctique (1557), éd. Frank Lestringant, Paris, Chandeigne, 2011, chap. XLVI, p. 242-243. Voir aussi la Cosmographie Universelle du même Thevet (Paris, 1575, vol. 2, t. IV, livre XXI, f. 935 v°-936 r°).

6 Voir Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, éd. Juan Pérez de Tudela Bueso, Madrid, Biblioteca de Autores Espagnoles, 1992, t. I, livre VII, chap. XIV, p. 239-243. La préférence pour le nom d’alcarchofa (sic) est exprimée aux pages 239 et 241. La question de la nomination est posée dès le titre du chapitre, dont voici la fidèle traduction française par Jean Poleur : « D’un fruict que les Indiens appellent Yayama, et les Chrestiens pommes de pin, pour la semblance qu’ilz ont ensemble, et de l’une de ses especes appellee Boniama, et d’une autre nommee Yayagua, comme sera plus amplement declairé en ce chapitre, et comment elle a autre nom en divers endroicts selon la diversité du langage » (L’Histoire naturelle et generalle des Indes, isles, et terre ferme de la grand mer oceane, Paris, 1555, f. 109 r° ; le chap. XIV de l’original devient ici le chap. XIII). Oviedo proposait dès 1526 une description de l’ananas, mais moins détaillée, au chapitre LXXX de son Sumario de la natural historia de las Indias (voir l’édition de José Miranda, Mexico/Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica, 1950, p. 235-236). Sur la représentation de la nature américaine chez Oviedo et ses prédécesseurs, voir Antonello Gerbi, La Natura delle Indie Nove : da Cristoforo Colombo a Gonzalo Fernández de Oviedo, Milan/Naples, R. Ricciardi, 1975.

7 La dénomination de piña sera progressivement adoptée par les auteurs espagnols et apparaîtra ainsi dans l’Historia medicinal de la cosas que se traen de nuestras Indias Occidentales du médecin et botaniste Nicolás Monardes (Séville, 1574, f. 100 v°-101 v°) ou dans l’Historia natural y moral de las Indias de José de Acosta (Séville, 1590, livre IV, chap. XIX). Quant à l’hésitation entre la pomme de pin et l’artichaut, on la trouve dès octobre 1495 (!) dans une lettre du voyageur italien Michele da Cuneo, qui participa à la deuxième expédition de Colomb (voir Journals and other documents on the life and voyages of Christopher Columbus, éd. Samuel Eliot Morison, New York, Heritage Press, 1963, p. 216 ; cette lettre figure également dans le volume Italian Reports on America, 1493-1522. Accounts by Contemporary Observers, éd. Geoffrey Symcox et Luciano Formisano, Turnhout, Brepols, 2002).

8 Voir Histoire nouvelle du Nouveau Monde […]. Extraite de l’italien de M. Hierosme Benzoni Milanois, trad. Urbain Chauveton, [Genève], Eustache Vignon, 1579, p. 336-337. Chauveton ajoute à la description de Benzoni une longue note qui témoigne d’une lecture attentive de l’Historia d’Oviedo et de la première édition de Léry (voir p. 358-360). Les termes indiens donnés par l’un et l’autre sont retranscrits, et l’identité posée (avec prudence) entre les fruits qu’ils décrivent. Rappelons que Chauveton sera à son tour lu de près par Léry, qui se réfèrera scrupuleusement à lui à partir de l’édition de 1585. Sur cette « solidarité huguenote », voir Frank Lestringant, Le Huguenot et le Sauvage. L’Amérique et la controverse coloniale, en France, au temps des guerres de Religion (1555-1589), 3e édition, Genève, Droz, 2004 [1999], p. 162 et suiv.

9 Bien que cette graphie soit attestée dans la langue du xvie siècle, c’est à au moins dix reprises celle de peigne qui lui est préférée ailleurs dans l’édition de 1580 (p. 148, 154, 179, 231, 281, 456, 460, 463 [deux occurrences] et 483 ; voir aussi le verbe peigner, p. 229). On se souvient en outre que les autres éditions optent uniquement pour peigne (voir supra, note 2). Même tirée par les cheveux, l’hypothèse d’un lapsus orthographique révélateur, imputable soit à l’auteur, soit au compositeur, est séduisante : joli troc en « mirouer », que celui d’un pigne pour une piña…

10 Nicolas Barré, Copie de quelques letres sur la navigation du chevallier de Villegaignon es terres de l’Amerique oultre l’æquinoctial (1557), dans Archives des voyages, t. I, éd. Henri Ternaux-Compans, Paris, Arthus Bertrand, 1840-1841, p. 109-110. Cette première lettre a sans doute été rédigée début 1556.

11 Voir Le Brésil d’André Thevet, ibid., et la Cosmographie Universelle, ibid.

12 Sur les quatre dictionnaires que j’ai pu consulter dans la Biblioteca Digital Curt Nimuendajú (http://www.etnolinguistica.org), tous donnent la forme tupie naná, et un seul la forme concurrente ananá. Par ailleurs, je n’ai pas trouvé la source lexicographique de l’affirmation séduisante (et donc répandue sur internet) selon laquelle naná naná signifierait en tupi « le parfum des parfums ».

13 « En toute ceste coste du Brésil […] y a une manière d’aultres fruictz qui semblent à artichaulx, ung peu plus grandz, et s’appellent amanatz, et sentent si bon quant ilz sont murs, que la maison en sent toute, et sont bons et ont saveur de seucre et de conserve » (Jean Fonteneau, dit Alfonse de Saintonge, La Cosmographie avec l’espère et régime du Soleil et du Nord, éd. Georges Musset, Paris, Ernest Leroux, 1904, p. 413 [f. 155 r° du ms fr. 676 de la Bnf]).

14 Voir la Relaçam verdadeira dos trabalhos que ho governador D. Fernando de Souto e certos fidalgos portugueses passarom no descobrimento da provincia da Frolida […]. Agora novamente feita por hum fidalgo d’Elvas, Évora, 1557, f. 11 v°. Il semble bien que ce soit ici la première apparition du terme tupi dans un texte en langue portugaise.

15 Voir la lettre « Do P. Manuel da Nóbrega ao P. Francisco Henriques, Lisboa », datée de « S. Vicente, 12 de Junho 1561 », in Monumenta Missionum Societatis Iesu, vol. XII, Missiones Occidentales, Monumenta Brasiliae, t. III, éd. Serafim Leite, Rome, 1958, p. 350. Cette lettre, qui témoigne d’un usage thérapeutique des confitures d’ananas, est brièvement commentée par Teresa Nobre de Carvalho, « The Natural Frontiers of a Global Empire: The Pineapple – Ananas cosmosus – in Portuguese Sources of the 16th Century », Humanities, n° 9, n° 89, 2020, p. 11. Cet article évoque un certain silence entourant l’ananas dans les premières sources portugaises alors même que la plante est très rapidement acclimatée dans les possessions d’Afrique et d’Asie. Il semble ainsi que la seconde mention du fruit dans un texte publié en langue portugaise se trouve, sous la forme anãnas, dans le passage déjà évoqué des Coloquios dos simples (Goa, 1563) de Garcia da Orta (voir note 3). Je ne pense pas que Léry ait eu connaissance de ce texte. Les ananázes seront décrits (et loués) par le chroniqueur Pero Magalhães de Gândavo dans son Historia da provincia [de] Santa Cruz (Lisbonne, Antônio Gonçalves, 1576, chap. V, f. 17 v°). Quelques années plus tard, le jésuite Fernão Cardim utilisera quant à lui la forme naná (voir ses Tratados da Terra e Gente do Brasil, éd. Ana Maria de Azevedo, Lisbonne, CNCDP, 1997, p. 113).

16 Voir Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, t. I, livre VII, chap. XIV, p. 240.

17 Cf. Histoire d’un voyage, chap. X, p. 274. Encore faut-il préciser que la guenon est comparée au bradype en tant que leur face est « approchante de celle de l’homme ». Sur cette description et les rapports complexes de variation qu’elle entretient avec le texte de Thevet, voir les remarques éclairantes de Frank Lestringant, op. cit., p. 92-93.

18 Voir Histoire d’un voyage, chap. X, p. 257-259 et p. 260 (« Asne-vasche »). Pour une étude de cette description et sa mise en rapport avec certains textes antérieurs, voir Frédéric Tinguely, Le Voyageur aux mille tours. Les Ruses de l’écriture du monde à la Renaissance, Paris, Champion, 2014, chap. VI, « Les métamorphoses du tapir », p. 97-110.

19 Sur la question complexe des rapports entre analogie et différence chez Léry, voir notamment Michel Jeanneret, « Léry et Thevet : comment parler d’un monde nouveau ? » et Frédéric Tinguely, « Jean de Léry et les vestiges de la pensée analogique », dans Marie-Christine Gomez-Géraud et Frank Lestringant (dir.), D’Encre de Brésil. Jean de Léry écrivain, Orléans, Paradigme, 1999, respectivement p. 109-126 et 127-146.

20 Voir Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, ibid.

21 L’Histoire naturelle et generalle des Indes, isles, et terre ferme de la grand mer oceane, ibid.

22 Pierre Martyr Anghiera, De Orbe novo. Les Huit Décades, trad. Paul Gaffarel, Paris, Ernest Leroux, 1907, p. 205-206. Je souligne.

23 Voir Gonzalo Fernández de Oviedo, op. cit., p. 242-243.

24 Une fête à laquelle Charles Quint semble avoir participé avec modération, s’il faut en croire le récit tardif du jésuite José de Acosta : « Quelques-unes de ces pommes de pin furent présentées à l’empereur Don Carlos, et cela ne dut pas exiger peu de soin que de les rapporter des Indes sur la plante, car autrement ç’eût été impossible : il en loua l’odeur ; il ne voulut pas en connaître le goût. » (voir José de Acosta, Historia natural y moral de las Indias, éd. José Alcina Franch, Madrid, Historia 16, 1986, p. 260 ; ma traduction).

25 Voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage. Essai sur l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil, Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 77-80.

26 Il en va de même pour la première gravure du fruit, proposée par Oviedo en 1535. Voir sa reprise dans la traduction française de 1555 : L’Histoire naturelle et generalle des Indes, isles, et terre ferme de la grand mer oceane, f. 110 v°.

27 Myriam Marrache-Gouraud, art. cit., p. 214-215.

Illustrations

Figure 1.

Figure 1.

« Nana, fruit fort excellent » (André Thevet, Les Singularitez de la France Antarctique, Paris, Chez les héritiers de Maurice de la Porte, 1558, f. 89 v°).

Source : Bibliothèque nationale de France.

Figure 2.

Figure 2.

Famille Tupinamba à l’ananas (Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Bresil, Genève, Jean Vignon, 1611, p. 121).

Source : Wikimedia Commons.

Citer cet article

Référence électronique

Frédéric TINGUELY, « Poétique de l’ananas », Viatica [En ligne], HS 5 | 2022, mis en ligne le 01 décembre 2022, consulté le 02 février 2023. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2407

Auteur

Frédéric TINGUELY

Université de Genève

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