Le nu et le vêtu dans l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil de Jean de Léry

Naked and Dressed in Léry’s Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil

DOI : 10.52497/viatica2425

Résumés

Résumé : Cette étude est le commentaire suivi du chapitre VIII de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil de Jean de Léry (p. 210-236), consacré au « naturel, force, stature, nudité » des Indiens Tupinamba alliés des Français. Centré sur la nudité, fermement soulignée par Léry, il offre une galerie de portraits en pied, commençant par l’adulte, masculin puis féminin, et se terminant par les enfants. Tel est le paradoxe d’une nudité corporelle ornée, déployant une grande variété de parures, et contredisant les sévères censures de contemporains comme le pasteur Lambert Daneau. Le nu, en définitive, est lui-même un habit, varié à l’extrême selon les individus et les circonstances. Il va de pair avec l’humour et le jeu verbal.

Abstract: This study is a commentary on chapter VIII of Jean de Léry’s Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil (p. 210-236), devoted to the « naturalness, strength, stature, nudity » of the Tupinamba Indians allied with the French. Centered on nudity, firmly underlined by Léry, it offers a gallery of full-length portraits, beginning with the adult, male then female, and ending with the children. Such is the paradox of an ornate bodily nudity, displaying a great variety of adornments, and contradicting the severe censures of contemporaries like the pastor Lambert Daneau. The nude, in the end, is itself a garment, varied to the extreme according to the individuals and the circumstances. It goes hand in hand with humor and verbal play.

Index

Mots-clés

corps, monstre, nudité, parures, peintures corporelles.

Keywords

Body, Monster, Nudity, Ornaments, Body Paintings.

Plan

Texte

C’est l’un des chapitres les plus célèbres de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil de Jean de Léry, consacré au corps des Indiens, « ny monstrueux ny prodigieux à nostre esgard », et aux différentes manières de l’habiller ou de le déshabiller, chapitre chaste assurément, et nullement provocateur1. Mais commençons par le commencement. La nudité, ou absence totale d’habits a fait couler beaucoup d’encre. Des monceaux d’ouvrages, des tornades de papier imprimé ont prolixement recouvert cette peau nue et soyeuse.

Nudité n’est pas forcément signe de chasteté, bien au contraire. À preuve les portulans et atlas de l’École de Dieppe, et leurs tendres enlacements de corps habillés et de corps nus, s’appariant en dépit de la différence de texture, hommes vêtus, splendidement parfois, et femmes nues tendant les bras grand ouverts. Vers quoi ? Vers des colifichets, des colliers et des bijoux, apportés de loin par les marins pour les séduire sans doute, mais qu’elles se gardent bien de dédaigner2. La familiarité du nu et du vêtu n’a rien d’extraordinaire. Elle se passe ici du détour chaste de l’allégorie. Elle touche un public sans doute étranger à la mythologie de la Renaissance. Il est vrai que cette mythologie n’est pas si élitiste que cela et qu’elle essaime jusque dans les milieux populaires, par exemple lors de l’entrée royale de Rouen en 1550, lorsque Henri II et Catherine de Médicis arrivent devant la ville par la rive gauche de la Seine et le faubourg Saint-Sever, et que, devant eux et presque au-dessous d’eux, des dizaines d’Indiens tupinamba tout nus, le corps peint au génipat, se pavanent insouciants dans les prairies normandes, taches rouges et fugaces parmi les pommiers3.

L’Épître de Tohibac Ouassou

Un témoignage étonnant de cette familiarité du nu et du vêtu est offert, une vingtaine d’années avant l’aventure coloniale de la France Antarctique, par une épître manuscrite en décasyllabes bien cadencés de Tohibac Ouassou, « Roy d’une des contrées de Brezil », au « successeur du grand Hercules lybien, monarque des Gaules et Roy très chrétien », l’Hercule de Lybie qui tient tous les peuples du monde enchaînés à sa langue4. Le successeur de l’Hercule lybien n’est autre que le roi de France François Ier. Cette épître évidemment apocryphe, dont l’auteur, sans doute normand, est inconnu, est rimée en rimes plates. Il y est question de la geste de Roland à Roncevaux, ou plutôt de la guerre qui coûta tant au « grand roy Charlemaigne/A Roncevaulx, es parties d’Espaigne5 ». Dieu merci, le roi du Brésil est nu et ne peut être « déçu », c’est-à-dire trompé, par des richesses. D’autant qu’il a entendu dire que la possession de ces richesses conduit tout droit en Enfer, « Avec Midas, roy avare et tresriche6 ». Clément Marot n’est pas très loin, et le souvenir de son Enfer versifié paraît effleurer le brave Tohibac Ouassou !

La seconde partie de l’épître est consacrée à l’amour, ou plutôt à la sexualité, une sexualité des plus franches, qui s’apparente au viol, et suscite des cris de la part de celle à laquelle s’en prend un peu trop vivement le roi du Brésil.

Mays quand ce vint que je voulus lever
Ses robbe et cotte et bien blanche chemyse,
Elle crya si fort et par tel’ guise
Que je pensoys qu’elle fust hors du sens.

La belle crie si fort que le roi du Brésil n’ose « toucher jusques à sa motte », comme il est dit sans détour7. L’avis du roi du Brésil est qu’il n’est nul besoin d’habit « D’or ou d’argent, joyau, bague ou dorure » pour faire l’amour, puisqu’« on se mect pour l’acomplir tout nud »8.

Au Brésil il n’est pas tant de problèmes qu’en ancienne France :

Nous sommes nudz, rien n’empesche l’afaire,
Tetins et bas sont tous temps descouvers.
Croisant les piedz, elle tumbe à l’envers
En nous baisant et disant des sornettes9.

Bref, au Brésil, l’appétit sexuel est en permanence attisé et aussitôt rassasié. L’appétit, parce que les filles sont nues, « vient trop plustost que pour les beaux habitz,/Bagues, joyaulx, diamans, et rubys », fort inutiles en fait10. Les jeunes femmes aux « tetins fermes » ne se cachent ni ne s’offusquent, contrairement aux « fillettes/De ce pays, mondaines et fynettes », qui se parent, se déguisent et pour finir se refusent11.

La troisième et dernière partie de l’épître abandonne la galanterie brutale pour des considérations plus « civilisées ». Il est question de convertir les Brésiliens au christianisme, vaste tâche, antinomique manifestement par rapport à ce qui précède. Comment les convaincre ? En dépit du plaisir qu’ils éprouvent à aller nus, les voilà appelés à devenir chrétiens et à servir le roi de France. Non sans inconséquence, le Brésilien nu, s’adressant à François Ier, appelle à être converti et sauvé pour l’éternité :

Si charité est en toy bien parfaicte,
Tu penseras d’augmenter ton renom
Et faire vivre à jamays ton hault nom
Nous commuant par tes effaictz celestes
En peuple humain, où nous vivons en bestes12.

Le Brésilien s’accuse à présent de lourdeur et de bestialité, alors qu’auparavant c’était lui l’homme habile, parfaitement à l’aise entre les femmes de rencontre qui suscitaient son désir. D’où sa déconvenue, une fois qu’il est parvenu en France « de son liberé veuil », c’est-à-dire de sa volonté délibérée, à l’invitation de « Bizerets », son aimé capitaine, qui lui a promis « fidellité certaine ». En dépit de cela, celui-ci ne permet pas qu’il aille ou vienne avec lui par la ville, en habit simplissime – « Pource que j’ay ung vestement tresville13 ». Il craint la curiosité du peuple et surtout des pages, toujours prompts à faire des fâcheries14. Ou bien qu’avec des bâtons ils ne touchent son visage, où sont enchâssées les colonnes de ses hauts faits d’émeraudes très bonnes, en réalité des pierres polies et des labrets incisés dans ses joues et dans ses lèvres, comme en portaient les guerriers tupinamba15. On pourrait citer André Thevet à ce propos :

Ces pierres avec leur cavité rendent la bouche à ces bestiaux, quelquefois aussi grosse que le poing : la pierre en estant ostée, s’ils veulent parler, on leur voit couler par ce trou leur salive, qui est chose fort hideuse à voir16.

La comparaison de ces pierres enchâssées avec des colonnes est sans doute justifiée par leur forme allongée et en pointe, avec une allusion peut-être aux célébrissimes colonnes d’Hercule. Le roi cannibale du Brésil est un Hercule austral en quelque sorte ! un Hercule hérissé de pointes de diamant ! Un bon exemple d’un visage hérissé de ces pierres taillées en pointe effilée est donné par Thevet dans sa Cosmographie universelle, sous le titre : « Pourtraict d’un Roy des Cannibales17 ». Il s’agirait du portrait de Nacol-Absou, chef waitaka du Nordeste brésilien, que Thevet décrit en termes hyperboliques. Le visage de ce féroce Cannibale, Thevet réservant ce terme aux Indiens anthropophages ennemis des Français, est hérissé de trois longues pointes de pierre polie.

Pour finir son humble adresse, Tohibac Ouassou supplie le roi François de le pourvoir d’habits, d’armes et de pension, puisqu’il est venu de si loin « d’autant bon cœur que Sabba, très grande dame,/Feist Salomon ». Le parallèle entre Tohibac et la reine de Saba est quelque peu inattendu, même si la reine d’Éthiopie venue visiter Salomon avec de riches présents est un authentique titre de gloire, dont aime à se prévaloir le pauvre Tohibac, bien démuni en comparaison. L’épître se conclut par une prière formulée en deux vers, prière adressée à « Jesus ton dieu » de « Te donner paix et victoire en tout lieu18 ».

Jean de Léry vingt ou quarante ans après

Jean de Léry vient bien après, comme l’on sait, et dans un tout autre contexte. Vingt ans, quarante ans mêmes séparent son témoignage de cette preste et coquine épître de Tohibac Ouassou. Lorsque paraît son Histoire d’un voyage, en 1578, la longue période des guerres de Religion s’est déclenchée, et les massacres de la Saint-Barthélemy ont bouleversé, et dans une large mesure amoindri, le parti protestant. Il n’est plus question de s’attendrir sur la nudité des sauvages ni de s’émoustiller au souvenir des jeunes filles s’offrant à l’étranger de passage dans le plus simple appareil.

La gravité est de mise. Et pourtant il reste de ce rêve perdu et bientôt effacé une nostalgie heureuse, que Léry parvient à restituer vingt ans après. Son récit est un récit de seconde génération, et c’est ce qui en fait le prix, n’en déplaise à quelques historiens pressés de l’anthropologie19. Il apporte peu sur le plan ethnographique, mais redispose et réordonne tout ce qui a été dit et publié avant lui, en lui conférant une indéniable valeur littéraire20. En un mot, Léry est ethnologue et nullement ethnographe. Il remet en forme, et en forme rigoureuse, le premier jet désordonné établi à partir du témoignage des truchements, dont les différents ouvrages de Thevet donnent une petite idée, des Singularitez de la France Antarctique de 1557 à l’Histoire de deux voyages faits aux Indes Australes et Occidentales de la fin des années quinze cent quatre-vingt21. Jetés sur le papier dans le désordre, les « singularités » plurielles, chez Thevet, sont livrées pêle-mêle, les faits émerveillables étant mêlés intimement aux traits légendaires hérités de l’Antiquité et puisés notamment chez Pline l’Ancien. La culture s’y fond dans la nature, en un mélange inextricable. On y voit les Amazones misandres opposer une farouche résistance, derrière leurs carapaces de tortues en guise de boucliers, aux sauvages masculins, qui tentent en vain de les soumettre22. Elles supplicient méthodiquement par le feu ceux qui leur tombent entre les mains, en les suspendant par le pied à un arbre23.

Rien de cela dans l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil de Léry, mais un voyage singulier et unique, ainsi qu’une répartition entre l’aventure et l’inventaire, pour reprendre la distinction établie par Réal Ouellet, soigneusement distingués selon les chapitres24. Tentons d’observer cette distinction, quand bien même on souhaiterait échapper « aux sirènes de l’euphonie », comme le dit joliment Robin Beuchat25. Par exemple, le chapitre deux, « De nostre embarquement au port d’Honfleur pays de Normandie », relève de l’aventure, alors que le chapitre trois, chapitre d’histoire naturelle, dresse l’inventaire des « Bonites, Albacores, Dorades, Marsouins, poissons volans, et autres de plusieurs sortes que nous vismes et prismes sous la zone Torride26 ». L’aventure, un instant différée au profit de l’inventaire zoologique, ne reprend qu’au chapitre suivant : « De l’Equateur, ou ligne Equinoctiale : ensemble des tempestes, inconstance des vents, pluyes infectes, chaleurs, soif, et autres incommoditez que nous eusmes et endurasmes aux environs et sous icelle27. »

Pour parler de l’ensemble de l’Histoire d’un voyage, on peut sommairement en répartir les chapitres entre aventure et inventaire. Les chapitres du début, I à VII, et de la fin, XXI et XXII, relèvent plutôt de l’aventure, isolant un massif central d’inventaire concernant les choses du Brésil, du chapitre VIII au chapitre XIX et depuis le corps des Brésiliens, hommes et femmes, jusqu’aux maladies, sépultures et funérailles, qui achèvent la séquence. Ce bloc central de douze chapitres se divise lui-même en deux moitiés approximativement égales, d’une part la nature du Brésil, décrite par ordre, depuis les humains jusqu’aux animaux et végétaux, chapitres VIII à XIII, et d’autre part les mœurs des sauvages américains, tant en guerre, par quoi s’ouvre la séquence anthropologique, qu’en temps de paix, chapitres XIV à XIX. Demeure un chapitre isolé, le chapitre XX, que l’on peut raccorder à la moitié anthropologique de la partie médiane, chapitre que l’on pourrait qualifier de linguistique, et qui est un manuel de conversation français-tupi, sans doute recopié par Léry d’une source anonyme : « Colloque de l’entrée ou arrivée en la terre du Bresil, entre les gens du pays nommez Tououpinambaoults, et Toupinenkins en langage sauvage et François28. »

En fait, comme on le verra plus loin, l’aventure est rarement isolée de l’inventaire, et l’inventaire en retour est truffé d’aventures particulières, par digressions plus ou moins longues, lesquelles ne sont jamais disposées dans un ordre chronologique rigoureux. Frédéric Tinguely a justement insisté sur ces arabesques que décrit sans cesse l’entrelacs constamment varié de l’aventure et de l’inventaire, serties incessamment de commentaire. Aventure et inventaire ne sont que des lignes dominantes qui alternent au fur et à mesure de l’exposé, brusquement troublées de variantes imprévisibles, que glissent des incises plus ou moins étendues de remarques subjectives, tantôt sévères et tantôt drôles.

L’un des meilleurs exemples d’aventure particulière glissée dans un chapitre d’inventaire, se trouve au chapitre X, « Des animaux, venaisons, gros lezards, serpens, et autres bestes monstrueuses de l’Amerique », et se rapporte à l’apparition d’un « lézard beaucoup plus gros que le corps d’un homme, et long de six à sept pieds », sans doute un iguane, qui frappa de stupeur le jeune Léry et son compagnon, et les contempla près d’un quart d’heure, avant de se retirer dans un fracas de feuilles et de branches29. Une telle aventure multiplie les attentes, suspend indéfiniment l’action qui ne se produit pas, et reste sans conclusion véritable. Dans cet épisode singulier où il ne se passe rien d’autre qu’une rencontre et un échange de regards entre le narrateur et le monstre, singulier monstre qui regarde et halète, l’absence d’action héroïque « ouvre soudain l’accès à la plénitude d’une aventure intellectuelle30 ».

Le chapitre VIII de l’Histoire d’un voyage ou la description de l’Indien nu

Revenons au chapitre VIII et à la description de l’Indien nu : « Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornemens du corps, tant des hommes que des femmes sauvages Bresilliens, habitans en l’Amerique : entre lesquels j’ay frequenté environ un an31. » « Les sauvages de l’Amerique, habitans en la terre du Bresil, nommez Toüoupinambaoults », Léry les décrit du haut en bas, de la tête aux pieds, les hommes tout d’abord, les femmes ensuite et enfin les petits enfants. Le parcours du haut vers le bas est de règle dans le genre des blasons du corps féminin et plus généralement dans la poésie érotique à la Renaissance.

Mais que décrire s’ils sont tout nus ? Certes, ils sont nus, la nudité est le quatrième point de leur définition, après leur « naturel, force, stature », mais ils ont des parures, portent des pierres dans la bouche, dans les joues, dans les oreilles. Ils sont parés de colliers et de peintures corporelles qui tiennent une grande place dans leurs rites, dans leur guerre et dans leurs fêtes. D’où le caractère méthodique de la description, signalé par des manchettes marginales, qui ponctuent l’exposé : « Stature et disposition des sauvages » ; « Aage des Sauvages » ; « Sauvages peu soucieux des choses de ce monde » ; « Nudité des Sauvages en general » ; « Contre ceux qui estiment les Sauvages velus », etc.

Comme on le voit, le discours commence à la généralité, puis se particularise ensuite. Les hommes sont tout d’abord évoqués, les femmes et filles beaucoup plus brièvement, et enfin les enfants, « fessus, grassets et refaits qu’ils sont32 ».

« N’ayant le corps ni monstrueux ni prodigieux à notre égard », comme le précise d’entrée de jeu Léry, les sauvages de l’Amérique sont « plus forts, plus robustes et replets » que nous ne sommes, et partant moins sujets à maladies. Cela tient à la quiétude et douceur de leur climat, « sans gelées ni grandes froidures », les bois, herbes et champs étant là-bas toujours verdoyants, mais aussi au peu de soin et de souci qu’ils ont des choses de ce monde. Léry glisse, ce faisant, une parenthèse : « eux tous buvant vraiment à la fontaine de Jo[u]vence33. » La fontaine d’éternelle jeunesse, où l’on se plonge pour retrouver un corps de vingt ans, une série de tableaux de Lucas Cranach en donne la persistante démonstration, en même temps que l’irrépressible séduction. Léry ne souscrit évidemment pas à ce mythe qui a agité les premiers découvreurs, relançant Ponce de Leon à travers les Bahamas, où il finit par perdre la vie, mais il tient à souligner la part de vérité que contient cette légende vainement poursuivie par les conquérants.

La fontaine de Jouvence est, par manière de dire, réalisée par ces peuplades naturistes, vivant sans bien matériel et sans richesse, mais conservant une parfaite santé. D’où l’absence de ces passions délétères qui nous raccourcissent la vie, à savoir la défiance, l’avarice qui en procède, les procès et brouilleries, l’envie et l’ambition34. Comme souvent, et presque systématiquement, Léry oppose le sens littéral au sens figuré, et, dans le même temps, la réalité matérielle des Tupinamba à la réalité morale des Européens. De cette manière, l’exposé glisse insensiblement de l’évidence ethnographique à la leçon éthique, qui est son indissociable contrepartie. D’un plan à l’autre, et d’un continent l’autre, le renversement est total. Sur un ton de prédicateur ou de sermonnaire, le propos s’inverse en leçon : propos ethnographique quant à l’autre, là-bas ; leçon morale pour soi ou pour nous, ici et maintenant. Léry est pasteur en France depuis une vingtaine d’années lorsqu’il donne la tournure finale à cet exposé. D’où le ton moralisateur de ces pages, quel qu’en soit le caractère a priori excitant.

Second point de l’exposé, la couleur de peau des Américains : malgré la région chaude où ils habitent, les Tupinamba ne sont pas noirs, à la différence des Africains, qui vivent aux mêmes latitudes, mais seulement basanés, comme les Espagnols ou Provençaux. Une fois de plus, le dernier mot revient aux Européens, non sans une petite pique contre les gens du sud35. La théorie des climats a donc ses exceptions, n’en déplaise à Jean Bodin et à sa Méthode de l’histoire aussi bien qu’à sa République36.

Troisième point, et c’est le principal, la nudité intégrale des Indiens, « aussi nus qu’ils sortent du ventre de leurs meres37 ». Bien plus, les sauvages du Brésil sont parfaitement glabres, et non pas velus, comme on l’a longtemps cru en Occident. Leur peau est donc lisse comme la main. Une seule petite nuance à cette nudité intégrale : les vieillards manifestent une certaine pudeur et s’enveloppent la verge, ou plutôt « le membre viril », comme dit Léry, de mouchoirs et autres petits linges que les Français leur donnent. Léry attribue cette curieuse marque de pudeur, d’abord et « de prime face », à « quelque scintille » – ou étincelle – « de honte naturelle » qui leur reste, et en second lieu, à la volonté de cacher « quelque infirmité qu’ils peuvent avoir en leur vieillesse » en cette partie-là38.

La nudité du démoniaque ?

Quelques remarques encore quant à la nudité. Des quatre types de nudité répertoriés par la scolastique, le plus représenté est sans conteste celui de la nuditas criminalis, nudité criminelle ou nudité démoniaque. Il apparaît sous diverses figures, celles d’Ève, mère de tous les humains, et des diables, que l’on verra apparaître dans une illustration de la seconde édition, voletant au-dessus des Tupis persécutés ou les frappant énergiquement de leurs fouets39.

Ève, dont la nudité à l’origine signifie l’innocence, par le commerce qu’elle entretient avec le diable – les bas-reliefs romans, par exemple à Autun, la représentent en train de dialoguer avec le serpent – s’identifie au Tentateur, dont elle est rapprochée et comme à l’écoute. Son corps adopte la sinuosité malfaisante du Malin. Elle est couchée, ventre à terre, et rampe de la même façon que l’immonde corrupteur. Sa peau dénudée brille dans l’herbe comme un lit d’écailles. Sa nudité a déjà changé de sens. C’est celle, animale et fébrile, de la Tentatrice. Ève nue, d’emblée, est démoniaque40.

Les diables, velus et fourchus, empruntent à la bête féroce sa laideur et sa nudité. Nudité béante : une bouche s’ouvre à la place du sexe, déversant ses entrailles sous la forme de langues agrippant les damnés. De telles représentations ornent psautiers et livres d’heures, et se retrouvent dans les Mystères. Au cours du spectacle, on peut en rire. Les intermèdes où comparaissent les démons, tout droit issus de la gueule fumante de l’Enfer, sont prétexte à dérider la foule entre deux sermons. Celle-ci rit aux éclats, rit de cela même dont elle tremble d’habitude41.

Les diableteaux du Carnaval, pareillement nus dans leur fourrure de bêtes, déclenchent auprès du public la même réaction mêlée. Rire et grincements de dents se confondent. Le sacré, à l’œuvre dans la nudité, laisse déferler son souffle brûlant sur le peuple à l’approche des diables. On rit alors, dans l’éphémère durée de la fête, de ce dont il faudra bientôt gémir. Ou plutôt l’on rit et l’on tremble au même instant, le sacré étant porteur d’une telle ambiguïté. Le rire relève de l’interdit. Il le réassume tout en le transgressant.

Rien de tout cela chez Jean de Léry, mais le recours exclusif à l’expérience personnelle du narrateur et à la Bible, du moins à ce qu’il semble. Un corps profane, selon toute apparence, mais qui peut servir à diverses leçons. Ce corps profane, ou ce corps profané, diraient les adversaires catholiques de Léry, sert de support à toutes sortes d’objets étranges, de peintures, de parures ou de vêtements incongrus.

Le corps objet de parure

Le corps des Toüoupinambaoults est nu et manifestement sans parure, mais non sans ornement. En fait, il est travaillé à la manière d’un objet. Les sauvages sont des artistes qui travaillent leur corps comme une parure de cuir ou d’étoffe. Prenons l’exemple du visage : il est soigneusement épilé jusqu’aux sourcils, y compris chez les femmes, et de surcroît troué aux lèvres et dans les joues pour y faire passer des pierres polies, pareilles à des émeraudes. Par ces trous ou par ces fentes, lorsque ces pierres sont ôtées, les sauvages font passer leur langue, de sorte qu’ils paraissent alors avoir deux bouches. « Je vous laisse à penser, conclut Léry, s’il les fait bon voir de ceste façon, et si cela les difforme ou non. » Visage vêtement, visage masque, destiné à surprendre et à frapper de peur, à moins, bien sûr, que l’on en rie, comme le fait en définitive Léry42.

Même chose pour le reste du corps. L’on en vient incidemment à l’idée que la nudité est un vêtement, un tissu que l’on travaille et dont on se pare. Le nu est la matière textile dont s’habillent prestement, et fort habilement, les Tupinamba, et qu’ils décorent avec une infinie variété. La succession des manchettes marginales atteste la grande variété de ces ornements : « Sauvages noircis et peinturez », « Croissans d’os blancs » « Boü-re collier », « Les Sauvages emplumassez ont fait penser qu’ils estoyent velus », « Fronteaux de plumes », « Pendans d’oreilles », « Paremens sur les jouës »…, « Sauvages deschiquetez »43. Le naturel et le culturel se confondent, à commencer par la plume collée sur le corps qui est prise pour du poil. De même les déchiquetures dont les Tupinamba s’incisent la poitrine, les bras et les cuisses, font penser aux chausses et pourpoints des Suisses, ornés de grandes balafres. Que l’on pense aux « manches à crevés » qu’arboraient luxueusement les gentilshommes précieux du temps d’Henri III. Au Brésil, c’est la peau même qui est crevée et teinte de diverses couleurs.

Suit une série d’« épilogues », comme le dit Léry, ou « descriptions », comme il le dit encore, pour « se bien représenter un sauvage44 ». Ces épilogues premier, second, tiers, etc., font penser aux « patrons » sur papier kraft insérés dans l’Écho de la mode ou dans Modes et travaux, ces magazines féminins qui proposaient aux diligentes ménagères des années cinquante ou soixante du dernier siècle, des modèles de gilets, jupes, robes, vestes, et vêtements d’enfants, à confectionner soi-même, pour un prix modique, avec du tissu, des ciseaux et le secours accessoire d’une machine à coudre, mécanique ou électrique. Léry s’amuse en conférant aux Indiens ces mêmes « patrons » qui se suivent en une galerie surprenante et bigarrée.

Le nu intégral est donc varié à l’extrême, aussi bien qu’un habillement. Le tout aboutit à une image, la première des cinq gravures sur bois de la suite de la première édition de l’Histoire d’un voyage, montrant une famille tupinamba rassemblée dans un cadre oblong, le guerrier au premier plan, « avec seulement son croissant d’os bien poli sur sa poictrine, sa pierre au pertuy de la levre : et pour contenance son arc desbandé, et ses flesches aux mains », trois flèches très exactement, la jeune femme en arrière, chargée de son enfant à la mamelle, qui dévisage le spectateur, et posant sa main droite sur l’épaule de son mari. La composition est complétée au premier plan par un ananas en bas à gauche et par les fruits de l’arbre choine dans une coupelle à droite. Un hamac est tendu à l’arrière-plan, « lict de cotton, fait comme une rets à pescher, pendu en l’air, ainsi qu’ils couchent en leur pays45 ». Léry a donc l’image sous les yeux lorsqu’il achève sa description, et il la commente point par point. À noter que le hamac était déjà présent dans l’Histoire memorable de la ville de Sancerre, Léry ayant intégré à son récit du temps des guerres civiles quatre americana, brèves amorces de son second ouvrage46.

La première silhouette décrite est donc conforme à la gravure, le lecteur pouvant suivre des yeux les différentes lignes et traits du bois gravé. Mais la gravure est immobile, et doit céder la place à d’autres parures du corps. Ou plutôt le bois gravé sert de patron aux différents habits, couleurs, accessoires qu’on lui suspend, ou qu’on accroche à lui, sur lui, mixte de patron de couture et de valet de nuit. Seconde étape, « pour la seconde contemplation d’un sauvage », écrit Léry, on lui retire « les susdites fanfares de dessus », remplacées par de la gomme glutineuse, autrement dit adhésive, et on lui couvre tout le corps, bras et jambes, de « petites plumes hachées menues, comme de la bourre teinte en rouge47 ». Le résultat est un sauvage velu et tout rouge, assez conforme à la légende, que Léry a pourtant, au préalable, démentie. Comme on le voit, il s’amuse avec le lecteur, réintroduisant dans sa description des éléments qu’il en avait d’abord chassés, mais en les transposant désormais sur le plan métaphorique. « Et lors, conclut Léry, étant ainsi artificiellement velu de ce poil follet, vous pouvez penser s’il sera beau fils. » L’extraordinaire est que l’habit se réduit ici à de la peinture ou à de la teinture.

La troisième description, ou troisième figure offre un nu paradoxal. « Revêtez-le de ses habillements », glisse Léry, sur le ton de l’injonction, tout en détaillant ensuite ces habillements volatils, de plumes légères et colorées : « bonnets, et bracelets si industrieusement faits de ces belles et naifves plumes de diverses couleurs48. » La conclusion de cet habit paradoxal et en un sens inexistant ne peut manquer d’être ironique et débouche sur une pique anticléricale : « et ainsi accoustré, vous pourrez dire qu’il est en son grand pontificat49. » Singulier habillement que celui qui accoutre ce souverain pontife naturiste flanqué de plumes de diverses couleurs ! Le protestant Léry ne dédaigne pas ce trait antipapiste, même s’il ne le glisse que discrètement et par la bande.

La quatrième description du sauvage, ou son quatrième accoutrement, consiste à le laisser « moitié nud et moitié vestu », chaussé et habillé de « nos frises de couleurs », une manche verte et l’autre jaune, complété au besoin d’une marotte de fou. On voit comment la figure ethnographique glisse ici vers la figure de carnaval. Toujours est-il que Léry déforme à peine le modèle de départ. Il rend le sauvage risible, mais nullement ridicule.

Cette galerie burlesque s’achève dans la joie. Sans doute, comme le reconnaît Léry, à tout cela manque-t-il la peinture, ou plusieurs figures de diverses couleurs, « ce qui, ajoute-t-il, requerroit un livre à part ». La prétérition consiste à souligner le manque pour mieux l’excuser, d’autant qu’y est jointe l’annonce d’un autre chapitre qui reviendra plus au long sur le sujet, à propos des guerres et armes des Tupinamba. « Quand je parleray de leurs guerres et de leurs armes, leur deschiquetant le corps, et mettant l’espée ou massue de bois, et l’arc et les flesches au poing, je le[s] descriray plus furieux50. » On voit que Léry se plaît à jouer le rôle de metteur en scène, comme il a joué plus haut celui de couturier et d’habilleur – metteur en scène et même charcutier, puisqu’il n’hésite pas à déchiqueter le corps de ses guerriers prêts à tailler en pièces l’adversaire !

Ce chapitre à venir, à savoir le chapitre XIV, sera consacré à « la guerre, combats, hardiesse et armes des sauvages51 ». Léry, dès la seconde édition, le flanquera d’une illustration, bois gravé imité de Thevet, montrant la féroce empoignade des Margageas et Tabajares. Annonce et tout à la fois contraste flagrant, puisque la liste d’accoutrements masculins s’achève ici dans la joie festive : « mais laissant pour maintenant un peu à part nos Toüoupinambaoults en leur magnificence, gaudir et jouir du bon temps qu’ils se scavent bien donner… », alors que le chapitre annoncé sur la guerre sera d’une extrême violence, laquelle, toutefois, suscitera l’admiration de Léry52.

Peintures faciales des femmes

Les femmes sont plus brièvement traitées que les hommes. Nues et lisses comme eux, elles vont jusqu’à s’arracher cils et « sourcils des yeux », et portent les cheveux longs, lavés et peignés « fort soigneusement », troussés quelquefois avec un cordon teint en rouge, mais le plus souvent répandus sur leurs épaules. La seule différence avec les hommes est la relative discrétion qu’elles emploient à travestir leur corps et leur visage, se déformant seulement les oreilles par des pendants trop lourds, qui leur font battre l’extrémité des oreilles sur les épaules ou la poitrine53.

Au passage, Léry insiste sur les étranges peintures faciales dont les femmes américaines se fardent le visage, et qui sont décrites fort exactement :

la voisine, ou compagne avec le petit pinceau en la main ayant commencé un petit rond droit au milieu de la jouë de celle qui se fait peinturer, tournoyant tout à l’entour en rouleau et forme de limaçon, non seulement continuera jusques à ce qu’avec des couleurs, bleuë, jaune et rouge, elle luy ait bigarré et chamarré toute la face, mais aussi (ainsi qu’on dit que font semblablement en France quelques impudiques) au lieu des paupieres et sourcils arrachez, elle n’oubliera pas de bailler le coup de pinceau54.

Ces peintures faciales géométriques, mais se défiant de toute symétrie, traduiraient, au même titre que l’avortement et l’infanticide, une horreur foncière de la nature, si l’on en croit Claude Lévi-Strauss, qui parle en ce sens des femmes Caduveo55.

Léry quant à lui n’y voit que le signe tangible de la coquetterie des femmes, partout dans l’univers, et non la preuve flagrante de leur impudicité. Il convient de nuancer le portrait de la sauvagesse en sorcière, tel qu’il a été suggéré par Michel de Certeau dans un commentaire célèbre56. Sans doute Léry n’est-il pas dépourvu de misogynie, laquelle affleure tout particulièrement dans cette partie de chapitre consacrée aux femmes. Mais les sauvagesses ou sauvageonnes ne sont pas impudiques par définition. Elles ne sont pas nécessairement démoniaques, même si elles s’entêtent à ne pas vouloir s’habiller, et si, prisonnières et devenues esclaves, elles se déshabillent pour courir nues la nuit à travers le camp, sur la minuscule île Coligny, devenue aujourd’hui l’île du Gouverneur ou plus exactement l’Ilha do Governador, à l’entrée de la baie de Rio de Janeiro57. On est décidément loin de la Demonomanie des sorciers de Jean Bodin, ouvrage exactement contemporain, ou du Tableau de l’inconstance des mauvais anges et demons du magistrat Pierre de Lancre, traité légèrement postérieur et tout aussi enclin à voir des sorcières partout, et à les faire brûler vives58.

La nudité flagrante, obstinée, des Indiennes, reçoit quelque excuse, à commencer par la nécessité ou le goût de se baigner dans le moindre ruisseau plus de douze fois par jour, « se plongeant ainsi tout le corps comme canes59 ». Expression extraordinaire et savoureuse, qui témoigne du plaisir que Léry éprouve à évoquer les sauvageonnes, avec la double allitération en c : « corps comme canes », ces trois monosyllabes résonnant comiquement comme un refrain.

Léry ne donne cette raison que comme celle des femmes sauvages elles-mêmes, qui répondent par là aux Français qui leur disent de s’habiller. Il reste donc à les contraindre, du moins celles qui sont esclaves, et, « à grands coups de fouets », à les forcer à se couvrir60. L’évocation des femmes fouettées comporte sans doute quelque relent de sadisme, mais Léry passe outre, et excuse cette violence nécessaire par le bien même des esclaves indiennes : « elles eussent mieux aimé endurer le halle et la chaleur du Soleil, voire s’escorcher les bras et les espaules à porter continuellement la terre et les pierres, que de rien endurer sur elles61. » Un mal pour un bien sans doute, dans la logique paradoxale de ces femmes esclaves, qui n’ont pas à décider de leur sort.

Au lieu des cinq « épilogues », que Léry exposait à la suite à propos des hommes, il n’en donne aucun à propos des femmes, laissant le lecteur libre de ses fantasmes. « Partant sans en faire ici autre epilogue, que le lecteur, par ceste narration les contemple comme il luy plaira62. » Épilogue pour le moins désinvolte, et qui laisse le lecteur sur sa faim ou sur son plaisir secret.

Jeux d’enfants

Comme on l’a dit, Léry procède par ordre. D’abord les hommes, ensuite les femmes et en troisième lieu les enfants, à condition toutefois d’unir les précédents par le mariage, qui, toutefois, se réduit au minimum, comme on verra. Après avoir reporté la question au début du chapitre XVII, qui traite « du mariage, polygamie, et degrez de consanguinité observez par les sauvages », il en vient aux enfants « grandets au dessus de trois ou quatre ans63 ». Un paragraphe leur est consacré, du moins aux petits garçons, « lesquels fessus, grassets et refaits qu’ils sont, beaucoup plus que ceux de par-deçà », portent des poinçons d’os blanc dans leurs levres fendues » et les cheveux tondus à leur mode. C’est l’occasion d’une scène pleine de vie et de verve, où l’on voit les jeunes garçons, laissés libres de « trepiller » à leur guise, à la recherche d’hameçons répandus dans le sable64. « C’estoit un passetemps de voir ceste petite marmaille toute nue, laquelle pour trouver et amasser ces hameçons trepilloit et grattoit la terre comme connils de garenne65. »

Pour terminer, demeure la rémanence persistante, indestructible en dépit des années écoulées, de la présence regrettée des sauvages : « Je regrette souvent que je ne suis parmi les sauvages », conclura Léry vers la fin de son Histoire66. Sans attendre, il évoque cette rémanence visuelle et sensorielle : « Finalement combien que durant environ un an, que j’ay demeuré en ce pays-là, je aye esté si curieux de contempler les grands et les petits, que m’estant advis que je les voye tousjours devant mes yeux, j’en auray à jamais l’idée et l’image en mon entendement67. »

Toutefois, cette rémanence ou persistance n’est pas parfaite, encore moins transmissible, si l’on peut dire, en raison de leurs gestes et mouvements, et de leurs contenances toutes différentes des nôtres. Ce regret, plusieurs fois exprimé dans le récit, revient à vouloir retourner au Brésil. Objection à ce désir à demi avoué : « Voire mais, direz-vous, la planche est bien longue. » Pour atténuer ce regret, et aussi pour teinter d’une touche de drôlerie ces considérations mélancoliques, Léry esquisse un bref dialogue entre lui-même et le lecteur désireux de voir les choses en vérité. « Il est vray », répond Léry, « et partant si vous n’avez bon pied, bon oeil, craignans que ne trebuschiez, ne vous jouez pas de vous mettre en chemin68. » Le regret, de toute évidence, ne peut s’accomplir. L’action que Léry met en avant est à jamais révolue.

Il passe aussitôt à la suite, qu’il laisse attendre au lecteur : « Nous verrons encore plus amplement ci-apres, selon que les matieres que je traiteray se presenteront, quelles sont leurs maisons, ustensiles de mesnage, façons de coucher, et autres manieres de faire69. » De ces différents objets, il sera question beaucoup plus tard, au chapitre XVIII, l’avant-dernier de la partie anthropologique de l’Histoire. Les maisons ou huttes des Indiens, les hamacs ou lits de coton seront décrits alors avec un grand luxe de détails70.

Nudité sauvage contre fard européen

La dernière partie du chapitre VIII de l’Histoire d’un voyage répond à l’objection touchant la nudité des Américaines, beaucoup moins à craindre que les fards et ornements des Européennes71. Le paradoxe est puissamment souligné par la construction de chaque phrase. D’abord une objection, présentée au futur et annoncée « en un mot », développée aussitôt après en une longue concessive de quatre lignes, avant la principale qui résout brièvement la difficulté en deux lignes : « ceste nudité ainsi grossiere en telle femme est beaucoup moins attrayante qu’on ne cuideroit72. » Même antithèse et même mouvement dans la phrase suivante, avec cette différence que l’on passe du futur au présent, et d’une simple assertion : « je diray » à une affirmation quelque peu péremptoire : « je maintiens. » C’est à présent une déferlante de quelque huit sujets, des vêtements tous plus affriolants les uns que les autres, qui prépare l’antithèse de la « simple nudité » des femmes sauvages, et retombe d’une abondance trompeuse de parures, ou plutôt d’« attifets », à la simple nature. La thèse est d’une brièveté paradoxale, préparée par une série d’antithèses qui confronte le lointain et le proche, le par-delà et le par-deçà.

Il convient de relire en entier cette phrase, la troisième du paragraphe :

Et partant, je maintien que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillez, grands collets fraisez, vertugales, robbes sur robbes, et autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par-deçà se contrefont et n’ont jamais assez, sont sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité ordinaire des femmes sauvages : lesquelles cependant, quant au naturel, ne doivent rien aux autres en beauté73.

Encore une fois l’allitération en f, trois fois répétée, « attifets, fards, fausses perruques », traduit l’accumulation trompeuse de vêtements et descend, déferle du haut vers le bas, et de la tête et du visage à la poitrine, au ventre et aux hanches : « vertugales » est à entendre pour vertugadins, l’expression « robbes sur robbes » évoque ces robes gonflées, robes à paniers qui amplifient et déforment le corps au lieu de le cacher. Ce qui est dénoncé par Léry, c’est la contrefaçon que les vêtements féminins, « par-deçà », c’est-à-dire chez nous, en France et en Europe, superposent et opposent au simple corps naturel.

Léry laisse ensuite l’argument, qu’il se fait fort de développer, si du moins l’honnêteté le lui permettait, et promet d’en donner à l’occasion « des raisons si evidentes que nul ne les pourroit nier74 ». On constate le chemin parcouru depuis l’Épître de Tohibac Ouassou à François Ier75. Le nu n’est plus désirable en tant que tel. Le voici en quelque sorte moralisé, et préférable en tout état de cause à tous les habits superflus.

Mention est alors faite de la sainte Écriture, et de la chute d’Adam et Ève, lesquels, après le péché, connurent qu’ils étaient nus et en eurent honte, avec référence implicite à Genèse 3, 7. Il n’est tout de même pas question d’approuver cette nudité, contraire non seulement à l’Écriture, mais aussi à la loi de nature ! Et Léry d’attaquer les hérétiques adamites de Bohème, qui l’ont autrefois voulu introduire par deçà, s’estimant au-dessus du péché originel76. Il reprend ce faisant une diatribe que Thevet avait développée au chapitre 29 des Singularités de la France Antarctique contre quelques hérétiques appelés Adamians, qui « assistaient aux synagogues pour prier à leurs temples tout nus », et plusieurs sectateurs comme les Turlupins et les philosophes cyniques, « lesquels alléguaient pour leurs raisons, et enseignaient publiquement l’homme ne devoir cacher ce que nature lui a donné »77. Comme l’observe Alexandre Tarrête, l’ignorance des Indiens, selon Thevet, « les maintient hors de la rédemption, mais elle limite aussi leur culpabilité78 ».

Pour en revenir à Léry, comment « nos pauvres Ameriquains » pourraient-ils contredire à la loi de nature en vivant tout nus ? Cela relève manifestement du paradoxe, à une époque où naturisme est devenu synonyme de nudisme, où le terme même de naturisme est devenu en français le terme approprié pour désigner la pratique régulière de la nudité, individuellement ou en famille.

Mais la pensée de Léry est intimement liée à la Bible. Pour lui, comme pour tous les chrétiens réformés de la Renaissance, sans oublier naturellement les catholiques, la nudité n’est pas naturelle. C’est qu’il y a eu la Chute et voici que le péché originel frappe toute l’humanité. En cette ère post peccatum, c’est-à-dire postérieure au péché originel, nul ne saurait innocemment vivre nu. Il n’est pas possible, sauf à vouloir s’aveugler, d’ignorer la faute de nos premiers pères, faute qui retombe sur leur innombrable descendance. Par suite de la Chute, le sens de la nudité s’est inversé. Elle contredit explicitement la loi de nature. Par nature, c’est bien évidemment la nature déchue qu’il faut entendre. La nature, telle que la considère Léry, est marquée, scellée du péché originel, qui ne saurait en être arraché, sauf évidemment par la rédemption en Christ.

On pourrait alléguer, en faveur de la pudeur non seulement recommandable, mais nécessaire au chrétien, le traité du pasteur et théologien Lambert Daneau, lequel condamnait par ailleurs les danses79. Daneau est bien connu de Jean de Léry. Tous deux se trouvaient dans Sancerre assiégée durant plusieurs mois en 1572-157380. Or, pas plus que la nudité des Indiens et Indiennes, les danses n’offusquent véritablement Léry, comme on le verra plus loin au chapitre XVI81. Daneau, quant à lui, condamnait impitoyablement les danses en totalité, aussi bien que la nudité, comme il se doit : « Apres le peché nos premiers parens eurent honte de se voir nuds : et Dieu luy-mesme les voulut vestir, et les fournir d’habillemens. De là se doit tirer une regle de l’honnesteté naturelle, que l’homme n’aille pas nud, mais couvert, et vestu82. »

Daneau prend soin d’ajouter : « Et s’il s’en trouve, qui vivent autrement (comme l’on nous parle des Sauvages de l’autre pole et comme quelquefois l’esprit d’erreur en a fait voir a nostre Europe d’abusez ainsi), telles gens se peuvent dire approcher plustost de la nature des bestes et estre privez du sens commun, par un juste jugement de Dieu83. » Les sauvages de l’autre pôle, autrement dit nos antipodes, sont bien bêtes, au sens propre, d’aller tout nus !

Presque plus grave, à en croire Daneau, que la nudité, l’excès d’habits qu’engendre la coquetterie est blâmable au plus haut point : « Car s’il y a de l’exces et dissolution en la table, c’est aux habits sur tout que les convoitises sont si gloutes et les curiosités gouffres tellement insatiables : qu’il faudra aller fouiller les entrailles de la terre, et courir les Indes avec mille perils, pour les assouvir84. » On note au passage l’allitération expressive : gloutes, gouffres. La coquetterie n’affecte pas seulement la surface du corps, elle pousse à franchir les limites que nature nous assigne, à transgresser même ces limites de la manière la plus folle, comme de descendre sous terre et d’aller au-delà de la ceinture océane. On sait que Léry, au chapitre XIII de l’Histoire d’un voyage, reprend l’anathème contre les avaricieux à propos des navigations au long cours faites au péril de la vie, tout cela pour un pur profit matériel, la traite lucrative du bois brésil85.

Daneau s’indigne contre les coquettes : « Même les femmes, ailleurs de nature chiche et reservée, icy prodigueront tout par despences monstrueuses : et sera de merveilles, qu’un sexe si foible, et delicat se trouvera quelquesfois portant une charge de soies, d’or, d’argent, de carquans tellement poisante : qu’une beste de somme en seroit lasse et travaillée86. » Il s’étend à loisir sur « ces carcans et pierreries », témoins à charge dans le procès instruit contre l’orgueil, la vanité et autres souillures des convoitises féminines. Sa conclusion est péremptoire, et rappelle au passage l’injonction qu’il y a à vêtir ceux qui sont nus, c’est-à-dire dans le dénuement : « ce sont cupidités brutales, de cœurs du tout despourveus de raison, gouffres et calamités publiques : violences faites à Dieu et à l’ordre de nature : cruautés, larcins et invasions tyranniques des biens, dont l’usage devoit estre commun87. »

Suivent des exemples bibliques recommandant la chasteté et la pudeur : David, se promenant sur le haut de son hôtel royal, et découvrant Bethsabée « nue, qui se lavoit », en eut le cœur ravagé et devint presque aussitôt adultère et coupable de la mort du mari de la femme qu’il convoitait, d’après 2 Samuel 11, 2-27. Ou encore Tamar, fille de Juda, laquelle, déguisée en prostituée, s’unit à Juda et devint bientôt mère, en Genèse 38, 1388.

Le tout a pour horizon d’attente la fin des temps, également présente, mais de manière moins insistante, chez Jean de Léry, au chapitre XVI de l’Histoire d’un voyage89. Daneau encore : « Voicy nous sommes à la fin des siecles : le redempteur est tout prest de venir. Ne pensons plus de demeurer au monde : laissons ses vanités, et nous despouillans de toutes charges inutiles, allons au devant de l’espoux90. » Le geste de se dépouiller n’est évidemment pas synonyme de nudité, mais de simple, de stricte sobriété, dans l’attente de l’Époux christique.

Le chapitre VIII de l’Histoire d’un voyage se conclut beaucoup plus modérément. Léry n’est pas en chaire, il n’achève pas un sermon, même s’il recourt volontiers aux termes du prédicateur, et s’il conclut solennellement son propos. Étrangement, il conclut par le juste milieu. Condamnant sans doute, mais bien modérément, la nudité des sauvages, qui « vont ainsi le corps entierement descouvert », il condamne non moins expressément la superfluité d’habits, tout aussi dangereuse, à l’en croire, que l’absence de vêtements. D’un excès à l’autre, si l’on peut dire, puisque nous redondons « en nos boubances, superfluitez et exces en habits » et ne sommes en conséquence « guère plus louables »91. Il faut fuir toute extrémité, aussi bien celle des simples Tououpinambaoults que celle des élégants et coquettes de chez nous.

Une phrase de prière achève le chapitre, avec invocation à Dieu et la condamnation, en chacun de nous, de tout excès vestimentaire. Le dernier mot est l’adverbe « modestement » qui conclut le propos sur une note de sagesse. La modestie, sur laquelle se referme le chapitre, est une invitation explicite à la pudeur.

Épilogue

Ce chapitre sur le costume ou l’absence de costume des Amérindiens est révélateur de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil de Jean de Léry, mais non de sa totalité, les aspects déplaisants, notamment ceux relatifs au cannibalisme ou encore à la religion, en étant écartés92. Qu’en retenir ?

Tout d’abord, le côté exhaustif et paradoxal de l’évocation. Tout le chapitre tend vers le paradoxe final, rattrapé in extremis par le rappel de la Bible. La nudité est louable, sauf évidemment dans une perspective chrétienne. Quant à la terre, quant au sol où ils vivent, les Tupinamba sont sans défaut apparent. Ils peuvent servir de modèles aux Européens qui prétendent indûment leur faire la leçon, en matière de « police » ou de régime politique, de mœurs et de comportement, et même, dans une certaine mesure, de vêtement.

Le déploiement des parures nues de ces Indiens obéit à un ordre paratactique, « patrons » juxtaposés à la suite, épinglés plutôt que collés, en une galerie de « portraits » qui bientôt prennent vie et s’animent. Nul ennui à ce défilé qui n’est jamais répétitif, et culmine dans la simple nudité des femmes et des enfants. L’on assiste, en fait, à un dialogue permanent entre Léry narrateur et ses lecteurs, et à un incessant changement du point de vue, à partir duquel sont considérés tour à tour tant les « sauvages américains », vus sous divers angles, que les Français de chez nous, admonestés devant témoins.

Ce dialogue entre un auteur et meneur de jeu et son public vise à administrer une leçon, mais cette leçon n’est pas fixée une fois pour toutes. Sans doute s’agit-il à partir des Américains, autrement dit des Brésiliens, à savoir les Toüoupinambaoults du Brésil, d’adresser une leçon aux Français. Mais cette leçon emprunte maints détours et se transforme au fur et à mesure de ces virevoltes. Léry en revient toujours à lui-même, mais parfois par les plus larges arabesques possibles, qui font remonter par le truchement de la mémoire tout un passé et tout un monde perdu dans le triste présent des guerres de Religion.

1 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, Paris, LGF, 1994, ch. VIII, p. 211. Sur cette Histoire, voir Frank Lestringant

2 Voir Guillaume Le Testu, Cosmographie Universelle. Selon les navigateurs tant anciens que modernes par Guillaume Le Testu pillotte en la mer du

3 Beatriz Perrone-Moisés, « L’alliance normando-tupi au xvie siècle : la célébration de Rouen », Journal de la Société des américanistes, no 94/1

4 Guillaume Berthonet JérémieBichüe, « L’Épître de Tohibac Ouassou à François Ier : un témoignage poétique précoce des ambitions françaises au Brésil

5 Ibid., p. 340, « Tohibac-Ouassou, Roy d’une des contrées de Brezil, au successeur du grand Hercules lybien, monarque des Gaules… », v. 39-40.

6 Ibid., v. 43-44.

7 Ibid., v. 60.

8 Ibid., v. 77.

9 Ibid., v. 92-94.

10 Ibid., v. 105-106.

11 Ibid., v. 108. Sur cette question de la pudeur et de l’impudeur, voirNicole Pellegrin, « Vêtements de peau(x) et de plumes : la nudité des Indiens

12 « Épître de Tohibac-Ouassou… », art. cit., v. 120-124.

13 Ibid., v. 136.

14 Ibid., v. 138-140.

15 Ibid., v. 143-144. Voir sur ce point Suzanne Lussagnet (dir.), Les Français en Amérique pendant la deuxième moitié du xvie siècle. I. Le Brésil et

16 André Thevet, La Cosmographie universelle, Paris, Pierre L’Huillier et Guillaume Chaudière, 1575, t. II, f. 931 v° ; Suzanne Lussagnet (dir.), Les

17 Ce portrait est reproduit dans Frank Lestringant, Le Cannibale, grandeur et décadence, 2e éd. revue et augmentée, Genève, Droz, 2016, p. 86, pl. 3

18 « Épître de Tobihac-Ouassou… », v. 149-150.

19 Cette sévérité à l’encontre de Léry ethnologue est exprimée par l’anthropologue allemand Herbert Baldus, Bibliografia Critica da Etnologia

20 Sur ce point, voir surtout Frédéric Tinguely, Le Voyageur aux mille tours. Les ruses de l’écriture du monde à la Renaissance, Paris, Honoré 

21 André Thevet, Le Brésil d’André Thevet. Les Singularités de la France Antarctique (1557). Édition intégrale établie, présentée et annotée par

22 André Thevet, Les Singularités, op. cit., ch. LXIII, p. 316-323.

23 Ibid., p. 321.

24 Pour cette distinction entre aventure et inventaire, sur laquelle se fonde tout récit de voyage, à ceci près qu’il s’y ajoute du commentaire, voir

25 Robin Beuchat, « Voyage, récit et connaissance : le cas Léry », Poétique, no 145, février 2006, p. 43-57 ; cité p. 43.

26 Jean de Léry, H1V, ch. II, p. 113, et ch. III, p. 127.

27 J. de Léry, HIV, ch. IV, p. 137.

28 J. de Léry, H1V, ch. XX, p. 479-503.

29 J. de Léry, H1V, ch. X, p. 268-269. Ce passage est commenté par Frédéric Tinguely, Le Voyageur aux mille tours, op. cit.,ch. X, « Le lézard et le

30 Frédéric Tinguely, op. cit., p. 168.

31 J. de Léry, HIV, ch. VIII, p. 210-236.

32 Ibid., ch. VIII, p. 233.

33 Ibid., ch. VIII, p. 211.

34 Ibid., p. 212.

35 Ibid., p. 212.

36 Sur la théorie des climats à la Renaissance, voir Frank Lestringant, « Europe et théorie des climats dans la seconde moitié du xvie siècle », La

37 Jean de Léry, H1V, ch. VIII, p. 214.

38 Ibid., p. 215-216.  

39 Ibid., p. 383.

40 Sur la nudité d’Ève, voir Lise Wajeman, La Parole d’Adam, le corps d’Ève. Le péché originel au xvisiècle, Genève, Droz, 2007.

41 Voir Charles Lenient, La Satire en France au Moyen Âge, Paris, Hachette, 1859 ; du même, La Satire en France ou la littérature militante au xvie 

42 J. de Léry, HIV, ch. VIII, p. 216-217.

43 Ibid., p. 218-223.

44 Ibid., p. 226-228.

45 Ibid., p. 227. Voir Frank Lestringant, « L’iconographie de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil (1578-1611) de Jean de Léry :

46 L’Histoire memorable de la ville de Sancerre (Genève, 1574) a été rééditée par Géralde Nakam sous le titre : Au lendemain de la Saint-Barthélemy

47 Jean de Léry, H1V, ch. VIII, p. 227.

48 Ibid., p. 228.

49 Ibid.

50 Ibid.

51 Voir plus loin J. de Léry, H1V, ch. XIV, p. 335 ; illustrations, p. 339.

52 Jean de Léry, H1V, ch. VIII, p. 228. Cf. ch. XIV, p. 343-353.

53 Ibid., p. 229.

54 Ibid., p. 230.

55 Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Ve Partie, « Caduveo », ch. XX, « Une société indigène et son style », dans Œuvres, éd. Vincent Debaene et

56 Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 215-248 : « Ethno-graphie. L’oralité, ou l’espace de l’autre : Léry ».

57 J. de Léry, H1V, ch. VIII, p. 232. Voir encore Michel de Certeau, op. cit., p. 243-245.

58 Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, où il est amplement traité des sorciers, et de la sorcellerie, Paris, Jean

59 Jean de Léry, H1V, p. 232. Cette expression familière, comme me l’a suggéré Alexandre Tarrête, est à rapprocher de Montaigne, Les Essais, I, 12, «

60 Ibid., p. 232-233.

61 Ibid., p. 233.

62 Ibid., p. 233. Pour d’autres considérations sur cette section du chapitre VIII, voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage, op

63 Jean de Léry, H1V, ch. XVII, p. 426-438.

64 Ibid., ch. VIII, p. 233.

65 Ibid., p. 233.

66 Ibid., ch. XXI, p. 508.

67 Ibid., p. 233-234.

68 Ibid., p. 234.

69 Ibid., p. 234.

70 Ibid., ch. XVIII, p. 439-445.

71 Ibid., p. 234-236 : « Nudité des Ameriquaines moins à craindre que l’artifice des femmes de par deçà. »

72 Ibid., p. 234.

73 Ibid., p. 234.

74 Ibid., p. 235.

75 Voir ci-dessus à l’appel des notes 4 à 18.

76 Jean de Léry, H1V, ch. VIII, p. 236.

77 André Thevet, Les Singularités, ch. 29, p. 168-169.

78 Alexandre Tarrête, « Le “Sauvage” et l’unité de l’histoire humaine (Thevet, Léry, Montaigne) », L’Unité du genre humain. Race et histoire à la

79 Lambert Daneau, Traité de l’estat honneste des Chrestiens en leur accoustrement, s. l., Jean de Laon, 1580. Du même, Traité des danses, auquel est

80 Géralde Nakam, Au lendemain de la Saint-Barthélemy, guerre civile et famine. Histoire mémorable du Siège de Sancerre (1573) de Jean de Léry, op.

81 Jean de Léry, H1V, ch. XVI, p. 396-405. Voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage, op. cit., p. 160-173.

82 Lambert Daneau, Traité de l’estat honneste des Chrestiens en leur accoustrement, p. 59.

83 Ibid., p. 59.

84 Ibid., p. 61.

85 Jean de Léry, H1V, ch. XIII, p. 310-314.

86 Lambert Daneau, op. cit., p. 61.

87 Ibid., p. 63.

88 Ibid., p. 72.

89 Jean de Léry, H1V, ch. XVI, p. 377-423 et notamment p. 416-417.

90 Ibid., p. 191.

91 Jean de Léry, HIV, ch. VIII, p. 236.

92 Sur ces aspects, voir, outre Alexandre Tarrête, art. cit., Frank Lestringant, Le Cannibale, grandeur et décadence, Genève, Droz, 2016, ch. VI, « 

Notes

1 Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, Paris, LGF, 1994, ch. VIII, p. 211. Sur cette Histoire, voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage. Essai sur l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil, Paris, Classiques Garnier, 2016. Du même, Le Huguenot et le Sauvage. L’Amérique et la controverse coloniale, en France, au temps des guerres de Religion, Genève, Droz, 2004. Sur la carrière et l’œuvre de Jean de Léry, on consultera les ch. II et III, p. 77-168.

2 Voir Guillaume Le Testu, Cosmographie Universelle. Selon les navigateurs tant anciens que modernes par Guillaume Le Testu pillotte en la mer du Ponent, de la ville françoyse de Grace, présentation de Frank Lestringant, Paris, Arthaud, Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives, Carnets des Tropiques, 2012, p. 15, pour l’entrée royale de Rouen en 1550, et p. 74, pour la planche de l’Atlas Vallard de 1547, f. 12, montrant un équipage normand tendant un miroir et des lames à des Indiennes et des Indiens.

3 Beatriz Perrone-Moisés, « L’alliance normando-tupi au xvie siècle : la célébration de Rouen », Journal de la Société des américanistes, no 94/1, 2008, p. 55-60.

4 Guillaume Berthon et Jérémie Bichüe, « L’Épître de Tohibac Ouassou à François Ier : un témoignage poétique précoce des ambitions françaises au Brésil (1539 ?) », Bibliothèque d’humanisme et Renaissance, t. LXXXIV, 2022, no 2, p. 327-342. Sur la figure mythologique de l’Hercule lybien, voir Mireille Huchon, « Images captieuses de l’Hercule gaulois », dans La Renaissance au grand large, Genève, Droz, 2019, p. 731-744.

5 Ibid., p. 340, « Tohibac-Ouassou, Roy d’une des contrées de Brezil, au successeur du grand Hercules lybien, monarque des Gaules… », v. 39-40.

6 Ibid., v. 43-44.

7 Ibid., v. 60.

8 Ibid., v. 77.

9 Ibid., v. 92-94.

10 Ibid., v. 105-106.

11 Ibid., v. 108. Sur cette question de la pudeur et de l’impudeur, voir Nicole Pellegrin, « Vêtements de peau(x) et de plumes : la nudité des Indiens et la diversité du monde au xvie siècle », dans Jean Céard et Jean-Claude Margolin (dir.), Voyager à la Renaissance, Paris, Maisonneuve et Larose, 1987, p. 509-530.

12 « Épître de Tohibac-Ouassou… », art. cit., v. 120-124.

13 Ibid., v. 136.

14 Ibid., v. 138-140.

15 Ibid., v. 143-144. Voir sur ce point Suzanne Lussagnet (dir.), Les Français en Amérique pendant la deuxième moitié du xvie siècle. I. Le Brésil et les Brésiliens par André Thevet, Paris, PUF, 1953, p. 125-126, et en particulier les notes de ces deux pages.

16 André Thevet, La Cosmographie universelle, Paris, Pierre L’Huillier et Guillaume Chaudière, 1575, t. II, f. 931 v° ; Suzanne Lussagnet (dir.), Les Français en Amérique. I. Le Brésil et les Brésiliens par André Thevet, op. cit., p. 126.

17 Ce portrait est reproduit dans Frank Lestringant, Le Cannibale, grandeur et décadence, 2e éd. revue et augmentée, Genève, Droz, 2016, p. 86, pl. 3.

18 « Épître de Tobihac-Ouassou… », v. 149-150.

19 Cette sévérité à l’encontre de Léry ethnologue est exprimée par l’anthropologue allemand Herbert Baldus, Bibliografia Critica da Etnologia Brasileira, vol. I, São Paulo, 1954, no 848, p. 388-390.

20 Sur ce point, voir surtout Frédéric Tinguely, Le Voyageur aux mille tours. Les ruses de l’écriture du monde à la Renaissance, Paris, Honoré Champion, « L’Atelier des voyages », 2014, troisième partie, « L’aventure de la connaissance : autour de Jean de Léry », p. 141-180, et notamment p. 157-158 : « Léry fabrique de l’aventure à partir d’un matériau objectivement pauvre » ; et plus loin : « La prouesse d’écriture se substitue à l’exploit chevaleresque, et le geste de plume est d’autant plus admirable que le fait d’armes est inexistant. »

21 André Thevet, Le Brésil d’André Thevet. Les Singularités de la France Antarctique (1557). Édition intégrale établie, présentée et annotée par Frank Lestringant, nouvelle édition, Paris, Éditions Chandeigne, « Série Lusitane », 2011, cité en abrégé Les Singularités. Du même, Histoire d’André Thevet Angoumoisin, Cosmographe du Roy, de deux voyages par luy faits aux Indes Australes, et Occidentales (BnF, Ms fr. 15454), édition critique par Frank Lestringant en collaboration avec Jean-Claude Laborie, Genève, Droz, « Travaux d’humanisme et Renaissance », 2006, cité en abrégé Histoire de deux voyages.

22 André Thevet, Les Singularités, op. cit., ch. LXIII, p. 316-323.

23 Ibid., p. 321.

24 Pour cette distinction entre aventure et inventaire, sur laquelle se fonde tout récit de voyage, à ceci près qu’il s’y ajoute du commentaire, voir Réal Ouellet, La Relation de voyage en Amérique (xvie-xviiie siècle). Au carrefour des genres, Québec, Presses de l’Université Laval/Éditions du CIERL, 2010, passim.

25 Robin Beuchat, « Voyage, récit et connaissance : le cas Léry », Poétique, no 145, février 2006, p. 43-57 ; cité p. 43.

26 Jean de Léry, H1V, ch. II, p. 113, et ch. III, p. 127.

27 J. de Léry, HIV, ch. IV, p. 137.

28 J. de Léry, H1V, ch. XX, p. 479-503.

29 J. de Léry, H1V, ch. X, p. 268-269. Ce passage est commenté par Frédéric Tinguely, Le Voyageur aux mille tours, op. cit., ch. X, « Le lézard et le nourrisson », p. 156-162.

30 Frédéric Tinguely, op. cit., p. 168.

31 J. de Léry, HIV, ch. VIII, p. 210-236.

32 Ibid., ch. VIII, p. 233.

33 Ibid., ch. VIII, p. 211.

34 Ibid., p. 212.

35 Ibid., p. 212.

36 Sur la théorie des climats à la Renaissance, voir Frank Lestringant, « Europe et théorie des climats dans la seconde moitié du xvie siècle », La Conscience européenne au xve et au xvie siècle. Actes du colloque de Paris - 1980, Paris, Collection de l’École normale supérieure de jeunes filles, 1982, p. 206-226. Sur la couleur de peau des Amérindiens, voir en outre Dorine Rouiller, Des airs, des lieux et des hommes, Genève, Droz, 2021, passim.

37 Jean de Léry, H1V, ch. VIII, p. 214.

38 Ibid., p. 215-216.  

39 Ibid., p. 383.

40 Sur la nudité d’Ève, voir Lise Wajeman, La Parole d’Adam, le corps d’Ève. Le péché originel au xvisiècle, Genève, Droz, 2007.

41 Voir Charles Lenient, La Satire en France au Moyen Âge, Paris, Hachette, 1859 ; du même, La Satire en France ou la littérature militante au xvie siècle, Paris, Hachette, 1866.

42 J. de Léry, HIV, ch. VIII, p. 216-217.

43 Ibid., p. 218-223.

44 Ibid., p. 226-228.

45 Ibid., p. 227. Voir Frank Lestringant, « L’iconographie de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil (1578-1611) de Jean de Léry : sources et fortunes », Le Livre du Monde, le Monde des Livres. Mélanges en l’honneur de François Moureau, Paris, PUPS, 2012, p. 717-755 ; ici p. 721.

46 L’Histoire memorable de la ville de Sancerre (Genève, 1574) a été rééditée par Géralde Nakam sous le titre : Au lendemain de la Saint-Barthélemy, guerre civile et famine. Histoire mémorable du Siège de Sancerre (1573) de Jean de Léry, Paris, Éditions Anthropos, 1975, ch. VII, p. 250 : « Dès ce temps-là, et dès que le canon eut joué à bon escient, d’autant qu’il faloit par necessité que tous couchassent aux corps de garde, je m’advisay de faire un lict d’un linceul lié par les deux bouts, et pendu en l’air à la façon des Sauvages Ameriquains, avec lesquels j’ay demeuré dix mois, ce qui fut incontinent imité et pratiqué de tous nos soldats, tellement que tous les corps de garde en estoyent pleins. »

47 Jean de Léry, H1V, ch. VIII, p. 227.

48 Ibid., p. 228.

49 Ibid.

50 Ibid.

51 Voir plus loin J. de Léry, H1V, ch. XIV, p. 335 ; illustrations, p. 339.

52 Jean de Léry, H1V, ch. VIII, p. 228. Cf. ch. XIV, p. 343-353.

53 Ibid., p. 229.

54 Ibid., p. 230.

55 Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Ve Partie, « Caduveo », ch. XX, « Une société indigène et son style », dans Œuvres, éd. Vincent Debaene et alii, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2008, p. 167-189, en particulier p. 176-177.

56 Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 215-248 : « Ethno-graphie. L’oralité, ou l’espace de l’autre : Léry ». Voir en particulier les p. 236-248.

57 J. de Léry, H1V, ch. VIII, p. 232. Voir encore Michel de Certeau, op. cit., p. 243-245.

58 Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, où il est amplement traité des sorciers, et de la sorcellerie, Paris, Jean Berjon, 1613 ; Tableau de l’inconstance…, introduction critique et notes par Nicole Jacques-Chaquin, Paris, Aubier, 1982, passim.

59 Jean de Léry, H1V, p. 232. Cette expression familière, comme me l’a suggéré Alexandre Tarrête, est à rapprocher de Montaigne, Les Essais, I, 12, « De la constance », p. 46, où il est question de Laurent de Médicis, qui plonge à terre pour éviter un boulet : « bien luy servit de faire la cane. »

60 Ibid., p. 232-233.

61 Ibid., p. 233.

62 Ibid., p. 233. Pour d’autres considérations sur cette section du chapitre VIII, voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage, op. cit., p. 88-115, et en particulier p. 110-115.

63 Jean de Léry, H1V, ch. XVII, p. 426-438.

64 Ibid., ch. VIII, p. 233.

65 Ibid., p. 233.

66 Ibid., ch. XXI, p. 508.

67 Ibid., p. 233-234.

68 Ibid., p. 234.

69 Ibid., p. 234.

70 Ibid., ch. XVIII, p. 439-445.

71 Ibid., p. 234-236 : « Nudité des Ameriquaines moins à craindre que l’artifice des femmes de par deçà. »

72 Ibid., p. 234.

73 Ibid., p. 234.

74 Ibid., p. 235.

75 Voir ci-dessus à l’appel des notes 4 à 18.

76 Jean de Léry, H1V, ch. VIII, p. 236.

77 André Thevet, Les Singularités, ch. 29, p. 168-169.

78 Alexandre Tarrête, « Le “Sauvage” et l’unité de l’histoire humaine (Thevet, Léry, Montaigne) », L’Unité du genre humain. Race et histoire à la Renaissance, Cahiers Saulnier no 31, Paris, PUPS, 2014, p. 355-366 ; cité p. 358.

79 Lambert Daneau, Traité de l’estat honneste des Chrestiens en leur accoustrement, s. l., Jean de Laon, 1580. Du même, Traité des danses, auquel est amplement resolue la question, asavoir s’il est permis aux Chrestiens de danser. Seconde edition, s. l., 1580. Voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage, op. cit., p. 149-151. Je remercie Grégoire Holtz de m’avoir rappelé le traité sur le vêtement de Lambert Daneau.

80 Géralde Nakam, Au lendemain de la Saint-Barthélemy, guerre civile et famine. Histoire mémorable du Siège de Sancerre (1573) de Jean de Léry, op. cit., p. 63-64.

81 Jean de Léry, H1V, ch. XVI, p. 396-405. Voir Frank Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage, op. cit., p. 160-173.

82 Lambert Daneau, Traité de l’estat honneste des Chrestiens en leur accoustrement, p. 59.

83 Ibid., p. 59.

84 Ibid., p. 61.

85 Jean de Léry, H1V, ch. XIII, p. 310-314.

86 Lambert Daneau, op. cit., p. 61.

87 Ibid., p. 63.

88 Ibid., p. 72.

89 Jean de Léry, H1V, ch. XVI, p. 377-423 et notamment p. 416-417.

90 Ibid., p. 191.

91 Jean de Léry, HIV, ch. VIII, p. 236.

92 Sur ces aspects, voir, outre Alexandre Tarrête, art. cit., Frank Lestringant, Le Cannibale, grandeur et décadence, Genève, Droz, 2016, ch. VI, « Jean de Léry ou l’obsession cannibale », p. 127-160. À compléter par : Une sainte horreur ou le voyage en Eucharistie, Genève, Droz, 2012, ch. III, « Catholiques et Cannibales », p. 87-108 ; ch. IV, « La Cène à Guanabara », p. 111-146 ; ch. V, « La Messe brésilienne », p. 147-162.

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Référence électronique

Frank LESTRINGANT, « Le nu et le vêtu dans l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil de Jean de Léry », Viatica [En ligne], HS 5 | 2022, mis en ligne le 02 décembre 2022, consulté le 02 février 2023. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2425

Auteur

Frank LESTRINGANT

UMR CELLF, Sorbonne Université

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